HISTOIRK DES PRINCIPALES DOCTRINES MÉDICALES ENSEIGNÉES EN FRANCE
Filie du temps et de l'expérience, et cependant contemporaine des âges les plus reculés, la médecine n'a paS; comme la plupart des autres sciences qui sont devenues ses tributaires, marché d'un pas égal et soutenu vers le rang qu'elle occupe aujourd'hui dans le vaste champ des connaissances humaines.
Restreinte d'abord à l'examen pur et simple de certains faits, à la découverte desquels avait conduit le hasard ou peut-être cetîe voix intérieure, cette impulsion secrète qu'on nomme instinct, elle ne sortit de ce cercle, dont chaque génération voyait insensiblement accroître l'étendue, que pour devenir le jouet des hypothèses les plus absurdes, delà superstition la plus grossière et quelquefois des pratiques les plus extravagantes.
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Quel(j[ues hommes de génie, à la lète desquels se place naturellement Hippocrate ', doués d'un esprit à la Ibis observateur et pro° fond, sage mais liaidi, imposèrenl'en vain à la médecine le cachet dune science tout expérimentale, en substituant à la routine et aux abstractions théoriques la stricte observation des faits, et le raisonnement fondé sur l'élude des phénomènes de la nature ; leurs successeurs trouvèrent cette méthode trop simple, sans doute, pour satisfaire des vues ambitieuses, et aimèrent mieux se laisser de nouveau entraîner aux subtilités delà dialectique *, en se jetant à la recherche des causes cachées, que de s'en tenir aux vérités éternelles de l'analyse et de l'expérimentation. Détermination funeste, erreur déplorable qui firent sacrifier les principes immuables de l'art h de futiles hypothèses, à de mesquines subtilités de langage, et engendrèrent cette foule de sectes qui couvrirent la teri-e de leurs disputes insensées
* Nom du plus grand médecin de l'antiquité, du père ou vrai fondateur de la médecine d'observation. Originaire de l'île de Cos, sur les côtes de l'Asie, il vivait, on croit, 460 ans avant J.-C.
*• De SixlsATiAfi , fait de SixXi-jM, discerner au moyen de , et (TtocAs/o/xKt, discerner, converser, dont la racine est Xeyco , parler. C'est la partie de la philosophie qui enseigne les règles da raisonnement.
et peipëtuèrenl Terreur, dans le long espace de vingt siècles, jusqu'à une époque assez rapprochée de nous! Et pourtant, si quelque chose était capnl)le de démontrer la supériorité et l'excellence de la méthode de l'expérience raisonnée , n'est-ce pas le soin même qu'ont eu la plupart des chefs des écoles rivales les plus célèbres qui aient , à diverses époques, brillé sur la scène du monde, qu'ils fussent empiriques % dogmatiques *% animistes **% chimisleSs mécaniciens ou vitalistes, d'invoquer tous également le nom sacré d'Hippocrate, de chercher dans ses nombreux écrits, à l'aide d'une interprétation oblique ou forcée, des passages plus ou moins favorables à leurs opinions; de prétendre toujours, enfin, s'étayer sur la puissance des faits?
* De î/TTc-t'aiy. , expérience, médecins qui ne suivent que l'expérience, sans adopter aucune théorie. Sérapion et Philinus étaient empiriques : ils accusaient les dogmatiques de n'avoir pas recours à l'expérience.
•• Aoy/za, dogme , qui dérive du grec oV.ioj, je pense; médecins qui employaient les régies de la logique pour traiter et discuter ce qui était de leur profession. Les médecins dogmatiques reprochaient aux empiriques de s'arrêter exclusivement à l'expérience, et de repousser le raisonnement et l'analogie.
**• Qui rapportent à l'âme tous les phénomènes de l'économie animale.
Mais pourquoi faul-il qu'eu étudiant l'histoire de la médecine on ait à regretter que ce soit précisément à l'aurore des jours les plus Tavorables ,'ui règne de Fintelligence, que les doctrines les plus bizarres aient imposé leur joug; comme si les honmies observés dans leurs premiers pas vers la civilisation, de même que l'individu considéré isolément dans les premières périodes de son développement intellectuel, devaient nécessairement se trouver, pour ainsi dire malgré eux, entraînés h vouloir tout expliquer, à se rendre compte de tous les phénomènes qui frappent leurs sensoucajttiventleuresprit, avant d'être parvenus à pouvoir les analyser par l'observation. Ne serait-ce donc que par de longues aberrations, ou de trompeurs essais, qu'ils parviennent à cette pureté de jugement , à cette maturité de pensée, qui préparent les principes solides et jettent dans le vaste domaine des sciences cesfondemens durables sur lesquels vieouent s'asseoir des travaux positifs et profitables au bonheur de notre espèce? Aurait-il donc faîîu, en quelque sorte, que la vérité se trouvât presque toujours précédée de l'erreur, et que cette vérité, à la honte de notre raison, eût souvent éludé tous nos efforts, si la .moin du hasard n'eût parfois déchiré le
Yoile qui couvrait des mystères inaccessibles à nos investigations.
Ouvrons les annales de la science et promenons nos regards sur le passé ; nous y verrons dans les temps les plus reculés les connaissances les plus utiles à la société, cachées sous de ridicules déguisemens, et ne laisser percer quelques formes réelles qu'à travers toutes les illusions du faux raisonnement. Les arguties de la théologie scolastique données comme règles de l'art de penser et comme principes de philosophie ; la médecine enveloppée du plus aveugle empirisme ; l'astronomie plongée dans un chaos d'interprétations erronées et de calculs chimériques ; l'histoire naturelle entourant son origine de contes absurdes et de récits merveilleux sur la vertu des plantes et la valeur fies minéraux ; la physique générale défigurant ses premières données par des explications forcées ou puériles, et se perdant dans la recherche des qualités occultes et des causes inabordables. Quelle longue suite d'observations exactes et quelle série d'expérimental ions sévères n'a-î-il pas fallu pour détruire peu à peu l'empire de cette métaphysique ténébreuse qui avait envahi toutes les avenues de la raison humaine, et semblait avoir la prétention de la tenir pour toujours
enveloppée clans les liens de ses sopliismes * grossiers !
Pour ce qui regarde parliculièrement Tari de guérir, il me serait facile, en elfet,de prouver que, depuis le philosophe observateur, le génie positif, qu'on nomme avec raisonlepère de la médecine, l'oracle de Cos, le divin vieillard, jusqu'à une époque assez rapprochée de nous, il n'est pas un siècle qui ait su ou pu s'affranchir du dangereux écueil de la polypharmacie **, sans se jeter de lui-même sous le jong des distinctions subtiles, des visions métaphysiques ou des rêveries de Tastrologie. Mais cette tâche demanderait une main plus habile que la mienne pour faire l'histoire de la médecine et de toutes ses vicissitudes. Ce qu'il nous importe ici, c'est de savoir qu'il ne s'ouvrit, pour la médecine comme pour toutes les autres sciences naturelles, une ère nouvelle, mais une ère toute de progrès, que du moment oîi l'homme, reconnaissant enfin qu'il avait trop long-temps confié à son imagination seule la recherche des vérités réellement utiles à son bonheur, et pres-
* zofi^siv, user de fourberie, argument captieux qui ne conclut pas juste.
** De TtoXui, plusieurs, et de fc/.pjj.x/.ov , remède, assemblage sans ordre et sans méthode <le dioçruos mé(^icina1es.
sentant qu'il lui serait plus facile de les trouver parmi les objets directement accessibles à ses sens, tourna ses vues vers l'étude de la nature et regarda révidence comme le type fondamental du vrai.
Ce moment est celui où parurent à peu de distance l'un de l'autre, Bacon* et Descar-
* Bacon (François), baron de Vérulam, vicomte de Saint- Aiban, célèbre philosophe anglais, né à Londres en 1561, était fils de sir >icolas Bacon, garde des sceaux sons Elisabeth, descendait de l'ancienne famille des Suffolk. II publia un ouvrage intitulé : Instauratio magna, par lequel il substitua à l'art syllogistique , seul employé jusque-là, une méthode fondée sur l'observation de la nature et de l'expérimentation, la méthode d'induction. l\ reçut le nom de père de la philosophie expérimentale. Il prévit la pesanteur et l'élasticité de l'air, démontrées depuis par Galilée et Torricelli; et l'attraction, que, plus tard, Newton mit dans tout son jour : c'est ce qui fit dire , qu'il avait été le prophète des vérités que Newton et ses successeurs étaient venus révéler aux honmies. Quant à la différence qui existe entre Bacon et Descartes, c'est que le premier attaque la méthode syllogistique et veut y substituer l'induction; le second attaque l'autorité et veut y substituer la raison. Bacon était plus physicien que géomètre et métaphysicien ; Descartes était grand géomètre et grand métaphysicien. Bacon semble avoir travaillé pour le genre humain et la postérité : il veut plutôt montrer la route, qu'il n'a la prétention de la parcourir; Descartes aspire à créer un vaste système qui explique à sa propre raison l'énigme de l'univers.
Il ne faut pas confondre ce Bacon avec Bacon (Royer) , quj naquit bien avant, en 1214, à Ilchester. dans le comté de Somraerset, qui fit un traité intitulé: Des moyens d'éviter les infirmités de la vieillesse. Il avait été accusé de s'occuper de
tes '. Le premier renversant les préjugés qui infeciaienl les écoles de son temps , assigne de nouvelles lois à la physique expérimentale, et introduit laméthode de l'induction dansTétude des sciences; le second, ennemi des subtilités grammaticales, et secouant aussi le joug de la scolas'jque, c'est-à-dire de l'opinion et de l'erreur, établit la nécessité du doute, qui eut les plus heureux effets sur Fart de guérir, en modérant son essor et en régularisant ses progrès. C'est encore h celle époque de fermeiUation intellectuelle, d'émancipation de la pensée (xv, xvî et xvii" siècles) , que Galilée (a) proclama le mouvement de la terre ; que Copernic (6) de-
magie et, à ce lilre, jelé en prison ji;ir Jérôme tl'Ascoli. La lii)erté lui i'ut rend ne flix années après par ce même Jérôme d'Ascoli, alors devenu pape, sous le nom de I^icolas IV.
* Descarlcs (Réué) naquit à La iiaye, en Touraine, le 31 mars 1596, d'une famille noble, originaire de Bretagne. En 1616, il servit comme volontaire daiis les troupes de la Hollande et du duc de Bavière. En iG-20, il était à la balailie de Prague. Chose assez étonnante, c'est que, étant ailé en Ualio t\u vivant de Galilée, il ne i\{ rien pour se nieltre en rapport avec lui. îl vécut long-temps dan» rohscurité, car, ùisail-i), qui beno lauiil hene vixit. îl fut appelé dans les derniers iernps de sa vie par Clirisline, reine de S'.iède; mais il y mouriil bientôt, le 11 février 16.>0, d'une fluxion de poitrine contractée à b cour de S'iède, par h'ob'tigalion dans laquelle H était d'aller tous les jours, à cinq heures du malin , entretenir la reine dans sa bibUolbèque.
la) Voyez à la Un du voiintie poiu' les notes m-srquéeî. par lelfres alpliaiu'liuiips.
yina la position du soleil au cenlre du monde \ que Gassendi {c) renonça à Faslroiogie pour se livrer à l'observation asUonomique ; que Torricelli [d] inventa, dans la patrie des Médicis, le baromètre pour connaître la densité de l'air; que Bayle , en Angleterre, et Pascal, en France, essayèrent de mesurer la hauteur de 1 atmosphère, que Newton imagina le vrai système du monde et perfectionna raslronomie par l'optique ; que Ilarvey , eniln , couronna tant de travaux en démontrant le premier l'existence et le mécanisme de la grande circulation : découverte sans contredit la plus importante qui ait été fÊîile dans notre art, puisqu'elle renversa toutes les doctrines anciennes, fit envisager sous de nouveaux rapports l'état de santé et celui de maladie, et devint la source des plus brillantes comme des plus heureuses applications thérapeutiques *. Rien ne put dès lors retenir la pensée captive et mettre de sérieuses entraves à l'impétuosité de son élan. Le fanatisjne religieux ei le despotisme napportèrcnl même que de passagers et d'impuissans obstacles à ses efforts
, • Du verbe ^npaitvM, je Uaite; païlie de la iiiéileciue qui (loDue les pix'ceples généraux qu'on doit observer dans l'adluiiiisUaliou des reiuédes , relalivcniciil à l'indication , au tt^rnps e( aux aiilrcs circonstances.
pour dissiper les fausses lumières qui parurent encore de temps à autre sur l'horizon des sciences. La philosophie , qui ne fut plus alors qu'un ,art composé de l'expérience, du raisonnement et de l'induction, long-temps nourrie et élaborée dans les monastères, en sortit enfin pour n'y plus rentrer. Base de toute méthode, moyen infaillible d'étude, elle devint, entre les mains des hommes qui se vouèrent au bonheur de leurs semblables, une boussole fidèle, un fil résistant au moyen duquel ils purent parcourir avec assurance les sentiers les plus obscurs, les détours les plus tortueux du labyrinthe des sciences ; voie sûre et facile de synthèse * , elle rassembla pour un bul commun les choses les plus disparates; nouveau soleil enfin, son action vivifiante donna du corps aux idées, du mouvement à la matière ; tout s'anima sous son soufiïe créateur, comme le marbre sous le ciseau dePygmahon.
Mais, quelque heureuse impulsion que reçût de cette époque l'étude des sciences , le champ des hypothèses ne s'épuisa cependant pas tout
* De (Tùv, avec, ensemble, et de tiô/i/j^i, je pose, je place, c'esl-à-dire composition; méthode par laquelle on procède du simple au composé, ou du connu à l'inconnu, dans la recherche de la vérité.
à coup. L'erreur jelle uialheureusemeut des racines trop profondes pour ne pas laisser long-temps encore des traces de son règne sur la terre qu'elle a conquise et dominée. Aussi, pendant que la nature , interrogée par dhabiles scrutateurs , couronnait leurs généreux efforts en laissant déchirer le voile qui couvrait quelques unes de ses plus secrètes combinaisons , la médecine ne s'affranchissait du joug de la crédulité et de la superstition que pour se laisser dominer à son tour par les explications de la chimie et de la physique, dont l'élude occupait alors tous les esprits. Les uns en vinrent à ne considérer la vie que comme un procédé purement chimique, le résultat d'un mouvement tout moléculaire ; les autres comparèrent le corps humain à un assemblage de machines artificielles. Les premiers , n'établissant plus de distinction entre les corps doués d'organisation et ceux qui en sont dépourvus, traitèrent les maladies d'après des idées de fermentation, d'explosion, de calcination du sang et des autres humeurs; les seconds, calculant les fonctions des corps animés vivans d'après les lois de la statique * et de Thy-
• zaro; , qui S'arrête , dérive de î^vi.wi, je m'arrête ; partie de la mécanique qui a pour objet l'équilibre des solides : elle est
(1ranïiqiie% ne considërèrenl les parties solides qtie comme une réunion de tuyaux inanimés, et regardèrent la médecine comme une partie des mathématiques appliquées. Tous oublièrent enfin que le corps humain jouit de forces d'un ordre plus ('levé que celle de la cohésion moléculaire , ou de la pesanteur et de l'altraction : et nul d'entre eux ne tint compte des modifications , pourtant si extraordinaires , que les propriétés vitales impriment au jeu des parties si diverses qui constituent nos organes, et dont la cause échappera sans doute éternellement à toute espèce de calcul rigoureux.
Cette doctrine ne résista pas long-temps à l'épreuve d'un sévère examen; elle disparut comme toutes celles qui, au lieu denvisager la natiu^e dans l'ensemble de ses phénomènes, ne la considérèrent que sous un seul ae.[)ect. Mais, de tant de systèmes qui s'étaient écroules avec tant de rapidité les ilns sur les autres, il resta des connaissances exactes et positives, que le génie émineiliment philosophique du
ainsi appelée , parce que l'effet de l'équilibre est de produire le repos.
* l)e -^oij,?, OoKTo,-, eau , et de «J/s^, tuyau; partie de la mécanique qui traite du mouvement des fluides; science qui enseiffno à conduire et à élever les eaux.
xviu* siècle eut la mission de coordonner, et de faire fructifier. De plus en plus familiarisés avec les diverses méthodes expérimentales, les médecins de cette époque commencèrent à rétîéchir sur la véritable manière d'étudier les fonctions de l'organisme vivant. Ils apprirent, des alchimistes* ou chimiatriques*', à apprécier les actions et les réactions qui se manifestent dans le travail de la nutrition et l'exercice des principales fonctions ; à mieux connaître la composition primordiale d'un grand nombre de corps médicamenteux, et à multiplier les préparalions médicinales en soumettant les substances qui leur servent de base à de nouvelles combinaisons: des physiciens, à examiner scrupuleusement la forme, la texture et les rapports des différentes parlies qui composent nos organes, et à tenir compte, dansl'étude de leurs fonctions, del'in-
* Qui s'occupent (Valchimie; «le la particnle cl, (i;ii , au oommenfeniciU d'un mot, expiiinc une cluisc relevée el de chion'a, chimie , connue si Ion disait c/iiwîe jmr crcellence; art cliinn':'i((!ie de tmiisfornior les métaux, de faire de l'or; des lilaisnns I appoîaieiil un niolier sans art, où l'on comrucnea par faire des dupes, et où l'ou îinil pai- se ruiner en travaillant : (trs sine artc, ci'jus principium est '.nenlin', médium laborare et finis mendicarc Pénoto, alcl-iuiistc Célèbre, mourut à l'iîôpital, en disant qu'il souhaitait à ses plus mortels ennemis un peu de août pour l'alchimie.
'" î>e y.wi-v-, ciiiinie, tesrcoî, tiié'deoin; niédecin-chîmîsie.
fluejice (le loiiles les causes qui favorisent ou conlrarienl raclion des machines inanimées ; ils àj)prirent enfin des animistes à saisir le lien qui maintient unies les diverses parties de l'organisme, et à étudier la cause de cette mutuelle coordination qui les fait concourir au même but et participer aux mêmes douleurs. . Tous les regards s'attachèrent ainsi sur les organes; toutes les opinions vinrent prendre leur base dans l'étude de la nature et puiser leurs autorités dans l'observation des faits; toutes les doctrines, enfm, s'accordèrent à n'admettre que les résultats de l'expérience, à rejeter les recherches subtiles sur l'essence des maladies, h s'attacher principalement à la considération et à l'examen des causes manifestes, pour arriver à la découverte des indications curaîives. A partir de ce moment jusqu'à l'époque actuelle, sur quelque partie de l'art de guérir qu'on promène ses regards , on ne trouve que progrès , on ne découvre que d'importantes améliorations , opérées , d'un côté , par le génie qui crée ou la sagacité qui saisit les rapports et déduit ; de l'auti'e côté, par l'esprit d'ordre qui classe méthodiquement les objets, ou par l'analyse* qui n'ad-
* De avaAuw, je résous, méthode de raisonner qui remanie des effets aux causes , des choses simples aux composées.
met que des vérités rigoiireiisciueiit démontrées. El ce qu'il y eut surtoul de glorieux pour la médecine, c'est non seulement d'avoir contribué à la plupart des découvertes importantes dont peuvent s'honorer la fin du siècle dernier et le commencement de celui-ci . mais d'avoir cherché à faire de chacune de ses découvertes une application inmiédiate aux premiers besoins de l'iionmie, ceux de sa conservation et de sa santé.
Ce fut surtout la chirur^•ie , doiit l'importance et l'utilité s'accrurent en France de 1 élatmême d'agitation , de trouble et de guerre au milieu desquels se passèrent les premières années de notre siècle , qui prit l'essor le plus hardi , fit les progrès les plus rapides et donna les résultats les plus positifs. Basée tout entière sur l'anatomie descriptive * et Tanatomie pathologique **, elle marcha d'un pas d'autant plus assuré , que ces deux sciences étaient plus avancées. Éclairée par la physiologie expérimentale, elle reconnut que les organes vivans se comportent à l'extérieur de la même manière que dans la profondeur des cavités
'Science qui s'occupe de. la descriplion, de la disposition de nos org.ines cl de nos tissus dans l'étal sain.
** Science «ini décrit les cliaiigcmcns opérés dans nos orpancs on nos tissus, par suil<; dfs maladies.
splanchniques % el obéissent sous riiifiueiice de tous les slimiilans, à î'aiiîorilé des mêmes lois. L'miiîé de la médecine el de la chirurgie fiU dès lors proclamée, et reiilière solidarité qui résulta de l'union de ces deux branches désormais inséparables de la même science , en jetant la plus vive lumière sur léiiologie** et le traitement de toutes les maladies, fit éclore celle fameuse école qui, sous l'impulsion du génie de Desault et de ses nombreux élèves, porla bientôt dans toute l'Europe la gloire de fa chirurgie française et la plaça à un point que nulle autre nation n'a sans doute aujourd'hui la prétention de dépasser, ni même d'égaler.
La médecine proprement dite, il faut l'avouer, ne fut pas aussi heureuse que la chirurgie, et voici pourquoi : dégagée des liens étroits de l'humorisme parles travaux dllofiniann (e), de Yogel (f) , de Selle {g) et que Stoll [h] avait propagés en France , elle espérait , à l'abri du solidisoie auquel la célébrilc de Cuilen {i) avait servi d'appui, et que l'esprit analytique de Pinel avait heureusement modifié, pouvoir
* On entend, par cnviiés splancliniques, les cavités du crâne, de la poitrine et du bas-\ontre.
" De «e7(a, cause, de Àsv'?^ discours; partie de la médecine qui traite des divcrspc causes des maladies.
rasserobier eu paix les îrésors des siècles passés et les sounieîire à une investigation qui les rendit plus applicable^ à la pratique. Ainsi, tandis que les uns, fondant la disiribution des maladies sur leurs alliniîés réciproques et sur la connaissance exacte delà slructureanatomique des parties, rendaient les plus éminens services à l'instruction publique , les autres s'aUacîiaient surtout à dégager la matière médicale de cet amas confus de substances incohérentes dont elle était surchargée , et substituaient , à des expressions vides de sens , des termes plus appropriés h l'élat de perfectionnement auquel les sciences naturelies étaient parvenues.
Miiiheureusement ceux auxquels était spécialement confié l'honorable soin de diriger la marche de la génération médicale, actuellement dans la force de l'âge , souvent plus occupés des mois que des choses, sacrifiaient quelquefois l'indispensable à l'utile , le fond Diéme h la forme. Pour ne pas s'être laissé entraîner à prendre une part trop active aux disputes animées que le brownisme * avait
* Théorie ou système de l'excitabilité. D'après ce système , loiilcs les maladies dépendraient de l'augmentation ou de la diminution de l'excitabilitc, de la sténie ou asiçnie des organes, comme Themison et autres, seize cents ans aupara-
fait (iclore en Allemagne , en Angleterre et en Italie, sans avoir \m toutefois s'affranchir conipîétement de cette doctrine, ils eurent la science désormais inaccessible h l'esprit de système, et la laissèrent ainsi exposée aux attaques du premier réformateur qui aurait le courage de détacher les doctrines dominantes du riche encadrement qui les ornait, et de réduire à leur juste valeur quelques uns des principes qui leur servaient de base.
C'est précisément ce qui arriva. De leurs rangs mêmes s'élança tout à coup un homme qui , joignant le savoir de Sydenham [k] à l'adresse de Sylvius (/), et le génie de Bichat * au caractère impétueux deBrown**, vint jeter
vant, les faisaient dépendre du strMum et du laxum. Lesniédicauiens pour conil)allre les maladies , suivant cette manière de voir, étaient appelés hyperslènians et hyposténians.
* Biclial (Xavier naquit àTlioirette, en Bresse, patrie de Richerand et Brillât-Savarin, en 1771, c'est-à-dire, deux années après HumboUU, Cuvieret Bonaparte; nioit le 22 juillet 18D2. C'est en 1703 qu'il arriva à Paris. En huit années de temps, il composa son Traité des membranes , son Traité do la vie et de la mort , ses Recherches sur la vio et la mort. Corvisart, âme noble et sans envie* écrivait au premier consul, lorsque Bichat eut cessé d'exister: '^Bichat vient de mourir. Il est resté sur un champ de bataille qui veut amsi du courage et qui compte plus dune victime. Personne, en si peu de temps, n'a fait tant de choses et aussi bien. »
** Brown (Jean) naquit eu 1733, de parens obscurs, à Buncle, village du comté de Berwick, en Ecosse. En 1788, acca-
le trouble dans les esprits en ébianhinl de nouveau toutes les croyances médicales. Cet homme, c'est Broussais *. Doué d'une trop grande perspicacilé pour ne pas recomiaître de suite que si les simples élémens d'une théorie rationnelle exislaient dans la science, préparés de longue main par celte continuité de recherches qui avaient absorbé la vie de tant d'hommes, le lien qui les unissait se rapprochait néamnoins bien phis encore d'une idéalité toute fictive, que d'un fait appréciable d'où put jaillir une lumière capable de servir de guide unique dans la pratique, cet habile novateur commença par frapper sur les explications qui n'avaient pas pour fondement l'observation directe des corps animés. Le champ était vaste alors; moissonnée par ses mains, la récolle en fut heureuse. Confondant et clicrchant à flétrir sous l'expression d'ontologisles'* les preneurs des causes oc-
blé de misère et de dégoùls, il inoiiriit d'une ;Ut;iqiie d'apoplexie, après avoir bu, comme il avait coulumedc le f;iire tous les soirs, une forlc dose d'opium, laissant une veuve et six enfans sans aucune ressource. C'est au système ntédicai qu'il enfanta qu'on donna le nom de brovvnisme.
• Brouss;iis (François-Jacques-Viclor) naquit à Saiul-Malo (Ille-ct-Vilainc), le 17 octobre 1772. Il fit ses études au collège de Dlnan.
" L'ontologie de o>v , ovro,-, un être, ioyo,-, discouis, traite de l'être, silence des êtres en général.
cultes et les partisans des propriétés vitales , il considéra la vie comme le résultat de Taction des organes excités par les stimulans extérieurs , ne reconnut dans les maladies que l'etfet de lirritation plus on moins étendue et profonde des tissus vivans, et admit que toutes les indications thérapeutiques, déduites de la nature et du siège de cette irritation , doivent avoir pour objet de la faire cesser par les moyens les plus sûrs et les plus prompts. Et, pour donner encore plus d'unité à cette doctrine, ou peut-être aussi se ménager une voie d'explications pour certains faits généraux , il dota la muqueuse gastro-intestinale * d'une sensibilité si exquise, qu'elle devint à ses yeux le point de départ obligé ou l'aboutissant naturel de la souffrance de tous les autres points de l'économie.
Nous le savons tous . tant que Broussais tonna pour laii'c ressortir la faiblesse ou le vide des théories dominantes, qu'il chercha même à prouver que l'histoire de la science , jusqu'à lui , n'était qu'une série continue d'erreurs, qu'un grand mensonge traditionnel, sa parole éclatante pénétra dans tous les esprits.
•Membrane qui tapisse toute. la surface iutérieiire du tube intestinal, depuis la bouche jusqu'à l'anus.
Il îriomplm surtout de cette jeunesse qui , élevée aux impressions de nos troubles civils et au bruit des camps, était trop avide d'émotions fortes pour s'accommoder de doctrines décousues, prêchées par des hommes que n'animait pas renlhousiasme d'une assez forte conviction, et qui semblaient n'avoir pas compris le besoin impérieux qu'avait l'époque de généraliser et de conclure. Mais quand il en vint, h son tour, h élever sa théorie sur les ruines des doctrines qu'il avait sapées dans leur base et renversées , il s'exposa lui-même à l'influence du progrès , à l'action d'une expérience contraire et au contrôle redoutable de ce scepticisme * ralionriel quil avait si ardemment préconisé . et qui avait préparé toute sa fortune. On ne tarda pas h soupçonner qu'il aurait bien pu briser sans profu réel et en pure perte la ligne de progression lente et régulière imposée par le temps à la science , en un mot , « qu'il avait apporté le feu qui brûle, mais non la lumière qui éclaire. »
Dès ce moment, le prosélytisme s'arrêta. Cette jeunesse ardente, qu'il avait été si facile
* De cAîrzliAOî , contemplateur, dérivé de (7z::r7o,oiKt , je médite, je contemple; ancienne secte de piiilosophcs qui faisaient profession d»- douter de tout, et de tout examiner suis rien décider.
d'attirer dans le tourbillon des idées de réforme , y)ar l'étalage, même sincère, d'ime foi profonde et inébranlable, par les saillies d'une ironie plus qu'acerbe, contre les méthodes existantes , et aux yeux de laquelle il parut si commode d'avoir une Ijase unique pour les indications thérapeutiques, une formule générale de traitement où il ne s'agit que du plus ou du moins; cette jeimesse , dis-je, une fois o])iigée de faire elle-même , à ses risques et péi'iis . l'application de la doctrine, reconnut bien vile, aux mécomptes qui sigmdèrent ses premiers pas dans la pratique^ qu'il n'est pas aussi aisé qu'on le lui donnait à croire , d'arriver dans la science de la vie à une générahsation, pour ainsi dire, absolue, qui contînt la raison des faits pris dans leur immense variété. Lephysiologisme n'avait pas eu d'ailleurs pour uniques opposans cette classe d'hommes faibles, opiniâtres et stationnaires que lindifférence ou la paresse portent à so renfermer aveuglément dans l'enceinte du passé; il avait eu contre lui aussi des hommes froids , judicieux et réfléchis que des habitudes de sciences, des études profondes avaient mis à l'abri des illusions de la logique, des apparences de la forme et des entraînemens du style. Si les premiers , bien décidés à ne rien apprendre
an delà de ce qu'ils savaient , s'obstinèrent à reofarder comme les bornes de la science les limites que leur intelligence n'avait ni le courage ni peut-être la force de franchir, les seconds aussi, bien pénétrés de toute la puissance de l'esprit humain , ne crurent pourtant pas que Texeinple de Newion , qui avait trouvé dans Valb action la clé de la science astronomique , fut suffisant pour autoriser à regarder l'irrilation comme le principe générateur de toutes les maladies.
Ces hommes prudens , sans méconnaître les effets inévitables de la marche du temps et la nécessité du progrès , persistèrent à soutenir que tout mouvement n'est pas progrès, et même à croire que le mouvement est quelquefois rétrograde, quand il se manifeste par cette impétuosité étourdie qui pousse sans cesse à généraliser, par cette téméi'ité dinduction qui veut arriver d'un seul trait aux plus hautes sources de la vérité. Leur voix, long-temps méconnue , prit de la force à mesure que les revers ou les insuccès du physiologisme se multiplièrent, et, du moment que les plus lermes soutiens de la doctrine, frappés par levidence , furent obligés de reconnaître qu'ils poursuivaient vainement l'irritation par d'effroyables émissions sanguines, par une
diète împiiôyàtjle et ime thérapeutique tout aqueuse, et qu'ils n'aboutissaient qu à affaiblir prodigieusement les malades et à ruiner leur constitution, il devint évident pour tous les praticiens que cette doctrine n'avait point de racines dans les faits examinés avec sincérité et légitimement interprétés. L'idole ne tarda pas à passer poui' un faux dieu , son temple fut bientôt désert, sa statue renversée et ses principes ., comme doctrine absolue, allèrent se perdre avec tant d'autres dans le gouffre du passé, ne laissant après eux que le respect dû h un grand nom.
Une école qui avait commencé par proclalïier que tous les médecins depuis deux mille ans se sont trompés, et qu'elle seule a découvert la vérité, devait donc, par ce seul début, exciter le doute physiologique le plus sévère chez l'homme dégagé de tout préjugé. La véri(é pure ne s'annonce pas avec tant d'emphase : elle ne s'entoure que de faits soumis aiix praticiens consommés de tous les pays et mûris par le tenjps et la réflexion. C'est ce qui explique pouiquoi la chute du physioiogisine a été si rapide. Il y a douze ou quinze ans tout au plus qu'il était à son apogée et occupait tous les esprits; et cependant quelmt'decin croit aujourd'hui à la préeKcelience (lèses pribciries?
^iiiel praticien oserait soutenir que Fifritalion est tout clans les phénomènes paliiologiques ; quelle ne change jamais de nature dans les organes ; que les différences en quantité font seules les diverses formes de maladies ^ qui ont tontes dans le fond un type identique : la variole et la fièvre intermittente, le typhus et lés scroplmles, la siphilis et Thydropisie, la pèsite et Fhystérie, la rougeole elle choléra , etc. ; qu'il faut localiser toutes les maladies, bien qiVon ne puisse assigner le caractère anatomique du tétanos, de Thydropisie , de l'hydrophobie, de l'hypocondrie, de lépilepsie, de la fièvre jaune ; du choléra , etc.; ennii que le traitement est nécessairement renfermé dans un cercle étroit de moyens , puisqu'il ne s'agit ici que du plus ou du moins?
De ce règne vraiment éphémère de la doetVine dite physiologique et de sa chute rapide après tant d"éclai. l'aiît-il cependant en tirer celte double conclusion : qu'elle n'a produit aucun résultai utile, et que les systèmes sont lotijotirs des obstacles aux progrès de la .science? Non; Broussais n"aurait-il que fixé rattenlio»! des médecins sur la nécessité de localiser, autant que possible, les maladies, en raltachani tous les symptômes h des lésions organiques; qu'appris à regarder certaines
prostrations bien moins comnie le fait d'une dëhililé générale que comme le résultat d'un surcroît d'activité concentrée sur un seul point de l'organisme , et à se tenir en garde, dans ces cas, contre l'abus des médications sliinulantes; n'eûl-il enfm qu'enseigné à généraliser et montrer ce que peut le génie soutenu par une volonté inébranlable , Broussais eût déjà rendu d'immenses services et mérité , à plus d'un titre, la reconnaissance de la postérité. Quiconque même se placera sans piévention à son point de vue, concevra bien les besoins intellectuels du moment où il a paru, l'étal de la science h celte époque, et comparera ensuite ses travaux , non seulement expliquera parfaitement l'ascendant qu'il a exercé , mais reconnaîtra encore que ses idées ont marqué leur temps , et que sa doctrine peut avoir sur les destinées de la science une plus grande influence que les résultats actuels ne semblent l'indiquer. Confondre son nom avec celui de Paracelse (m), de Van Helmont (w), de Brown et de tant d'autres systématiques qui ont surcbargé l'histoire de l'art de leurs absurdes rêveries, serait une injustice et une faute dont notre siècle ne se rendra jamais coupable.
On sait que Broussais prêta l'appui de sa
logique vigoureuse à la docliine de Gall. II défendit et enseigna la phrénologie ' avec conviction. Qu'on me permette de m'occuper un instant de la science des Gall et des Spurzheim.
Gall , le célèbre Gall , n'est pas aux yeux de tous un savant perdu dans le vide. Ses travaux , sa doctrine , ont trouvé des partisans instruits et d'éioquens défenseurs. En Angleterre , en Allemagne , en France , Ton s'occupe activement de vérifier les découvertes qu'il nous a laissées , on reprend le travail là où il s'est arrêté, on fait de nouvelles recherches , et Ton tente enfin de propager et de rendre plus complète la science de l'intelligence que, sans doute, il n'était pas donné à un seul homme de créer tout entière.
Le fondateur de l'école physiologique^ disais-je , a prêté à la phrénologie l'appui de sa longue expérience , de son grand savoir et de sa logique vigoureuse * * .
• De fi-siv, esprit, et de ^oyoi, discours; connaissance de riiommc moral intellectuel, basée sur la conformation du cerveau.
** Aristote indique la forme et la grandeur du front , ainsi que les autres parties de la tèle, comme moyen de reconnaître les habitudes et les inclinations de l'àme, animi moret; il a nicuie jeté les fondemens de la phrénologie comparée, en donnant à l'homme, d'après certaines formes de sa tête,
Celte science ne serait-elle que futile, agréable seulement aux amateurs , et n'ayant dans le monde aucune application utih^? Si cela était, nous ferions fort bien d'en abandonner
le caractère des animaux auxquels il les rapporte. (Voyez son Traité de Physiognomonie .)
Aviceiine , auteur du x^ siècle , loge le sens commun ( De anima , pars prima, cap. 3, fol. 5 ; dans la première cavité du cerveau, où il reçoit, dit-il, les figures (formas) que lui traiismettent les sens; ensuite l'imagination, située profondément , y retient ce qui arrive au sens commun par les ciaq sens. Cet auteur admettait une cavité médiane où il plaçait l'inrenaon, c'est-à-dire la faculté de composer une chose avec celles qui .sont dans l'imagination ou avec d'autres. Au sommet de cette même cavité était disposé le jugement, ([ui voit les conséquences, les rapports des choses qui ne sont pas saisies par les sens; enfin, dans une troisième cavité résidait la mémoire, qui conserve les perceptions du jugement.
Petrus Mondana , en 1491, a laissé une gi-avure où sont représentées les celkiles du sens commun , de l'imagination, du jugement, de la mémoire et du raisonnement.
Saint Augustin consacre trente-deux articles pour faire connaître Les attributs caractéristiques de l'intelligence ( do quantilate animas). Dims plusieurs de ses écrits, on peut voir vme tendance à localiser ou .à séparer les facultés de l'intelligence, surtout dans \\n passage où il doime sept degrés à l'âme.
Saint Thomas [Samma, quest. lxxxïii , art. Itr C.) parie des aptitudes et des inclinations (jue l'homme reçoit de l'organisme de sa couslilulion in;ilérit;lle; mais cependant il revient à dire : Sed ïstœ invUnationes subjdcent jiidicio ratiottis, oui obedlt appelilns inprrior, Vndu pcr Ii;vc , iibfriali arbjl rit non prd'judicalu r.
IJ. paraît, s'il faut en croire M. Renchel, qu'on s'occupait déjà en Alleniague, au t.emps de Louis XIV, de la phrénologie posilive. Eu parlant d'une riche Anglaise, surnouunée lady
entièrement rëtude à ceux qui n'ont rien de mieux à faire, et qui^vivent avec plaisir au milieu du vague ei de la stérilité. Mais il n'est [>as difficile de prouver que ce système, bas^ sur l'observation des laits nombreux , n'est pas sans importance, et que, comme bien d'autres, il apporte sa quoîe part à la somme de bien-êh-e que nous cherchons tous ici-bas.
La phrénologie , objet continuel de controverses, est actuellement encore diversement appréciée par les médecins. L'essor qu'elle tend à prendre, et que l'on tend à comprimer, a soulevé contre elle de puissans ennemis, et s'il en est pour lesquels la phrénologie est un beau et vaste sujet de méditations , il en est d'autres aussi qui s'en soucient peu et qui la comparent avec ironie au savoir de la chiromancie ou aux devi nations de mademoiselle Lenormand.
Toutefois, il est très remarquable que jamais il n"a été possible aux adversaires de la cranologie de montrer une tète d homme en opposition directe avec les principes qu'elle
Crtiilford, femme abominable qui aUirait, à Pî\ris, furlivement dos jeunes gens chez ci!c, el qui, après s'en élre servie, leur f.iisnit couuer la tèlo par des iiandils, il dit qr.e oes tèles, Itn^ahblenien! dessédiées et enibaunv.'es, servaient, alors en Allemagne au\ éludes phrénologiques. ( Mémoires tirés des archive H d^ hi jndi c , Voi, î, oh. bJ .
enseigne. Personne n"a vu une tète diflorme , à front bas, étroit et incliné, sur les épaules d'un savant ou d'un artiste célèbre. Personne n'a vu un idiot, un être nul et stupide , présenter les belles proportions d'un front large, saillant et élevé. 11 peut bien se faire très aisément que le crânioscope le plus habitué ne saisisse pas toujours exactement les aptitudes et le caractère des individus dont il parcourt le crâne. Il y a dans cet examen des combinaisons variées et des nuances infinies qui doivent souvent le rendre difficile. C'est un obstacle qui laisse évidemment des incertitudes sur le jugement à porter; mais bien que cela soit, ne suffit-il pas que la phrénoîogie ait découvert des rapports fondamentaux dont l'exactitude est incontestable, pour croire à la possibilité qu'elle découvrira plus tard les rapports de détails que maintenant elle ignore?
Tandis que Broussais, en France, propageait son système, Hahnemann, en Allemagne, se vouait à une innovation thérapeutique nommée homœopathie *, consistant en
" De ojjLoioi , semblable, et de7r«6oî, maladie. La médecine ordinaire se nomme allopathie , par opposition à l'homœopathie. Par l'hoinœopaihie, on emploie les semblables pour guérir les maladies , d'où vient l'axiome similia similibus curantur. Dans l'allopathie, on emploie les contraires, d'où vient contraria eontrariis curantur.
— nï\ —
des médicaiions qui, employées sur l'homme sain, produiraient des symptômes semhlabU's à ceux qu'offre l'individu en étal de maladie.
Hahnemann, né h Messen, petite ville de Saxe, en 1755, après avoir reçu celle première instruction que Ion donne au collège, se voua à l'étude de la médecine. En 1775, il se rendit à l'Université de Leipzig pour y suivre les cours de médecine. Après deux années d'études, il alla à Vienne, et devint le protégé du docteur Quarin, directeur de riiôpital de Léopold .
Peu fortuné, Halinemann ne put continuer ses travaux cliniques, et fut attaché comme médecin et bibliothécaire à la maison du gouverneur de Transylvanie. Il se rendit, trois années après, à l'Université d'Erlingen, y fut reçu docteur, revint en Saxe, changea plusieurs fois de séjour jusqu'en 1789, qu'il se fixa à Leipzig.
Hahnemann se livra peu à la pratique de la médecine. Profondément instruit en chimie, en minéralogie, en médecine; possédant les langues anglaise, française , italienne , il vécut de ses publications dans les journaux et de ses traductions.
En 1790, Hahnemann, traduisant la ma-
tière * médicale de Culleii , fut fiappé des hypothèses de cet auteur pour expliquer l'action fébrifuge du quinquina ; il prit, pour expérimenter sur lui-même, une forte décoction de quinquina et fut saisi d'un accès de fièvre intermitlente très analogue à celle que ce médicament guérit. On rapporte que rien ne put alors égaler sa joie. La substance qui me donne la fièvre y dit-il, à moi, bien portant, lu guérit chez l'homme malade; serait-ce une loi constante? se demanda-t-il. Hahnemann commença à dater de ce moment, sur lui et quelques uns de ses amis, une série d'expériences. Il découvrit, ou attribua, aux substances médicamenteuses des propriétés pathogéniques * *, c'est-à-dire qui déterminent une série de symptômes particuliers chez rhomme sain. Ce fut seulement en 1810 qu'il publia ses résultais sur les propriétés pathogéniques, dans son organon *** de l'art
* Science qui s'occupe de. la connaissance des médicamens, de leur action sur l'économie animale et de leur mode d'administration.
** nt^ôo; passion , affection , yîvsiv engendrer, qui donne naissance à un symptôme ou à un groupe de symptômes.
*** Il est probable que Hahiieiuann a clioisi ce titre par imitation de Bacon, qui intitule IS'ovum organiim la seconde partie de son grand ouvrage intitulé , Inslauratio magna , pour l'opposera la logique d'Aristote qiii était connue sous le nom fastueux fVorffonnn on >rnitriin\fint (\p. rin(o!liK<^n*'e.
de guérir. Il sérail trop long de rapporter ici les axiomes qui forment les chaînons de rhomœopathie ; mais il ne sera pas sans inlërét de rappeler les points les plus saillans de la docLi^ine similia similibus ciiranlur \
« Les maladies chroniques sont toujours pour Hahnemann la conséquence des trois miasmes** chroniques suivans: la siphilis, la sycose *** ou la gale. Ce sont ces virus qui, en traversant des millions d'organismes humains, pendant des centaines de générations, constituent toutes les formes de maladies. »
Il ne s'occupe que des symptômes, afm de diriger contre eux des moyens pathogéniques; attendu que toute affection dynamique* * * * dans l'organisme est neutralisée par une plus intense, quand cette dernière, sans être de même nature, a cependant de l'analogie pathogénique. Quelle que soit l'intensité de la maladie, elle ne résiste que quelques heures aux doses médicamenteuses excessivement petites qu'il nomme intinitésimales. Ces doses ne peuvent jamais être assez faibles, car l'efficacité des
* Les semblables sont guéris par les semblables.
"MtaTua souillure; particules morbifiques ou exhalaisons qui se détachent des corps affectés de quelque maladie contagieuse , et communiquent la contagion à des corps sains.
*** De îjz/i, figue.
•'"* Du verbe ^yv«u.y.e, je peux, puissance, force.
médicamens hoinœopathiquenieiit administrés esl en raison directe de leur dilution dans un liquide, le vin ou lalcool exceptés. On peut avoir une idée de l'action de ces médicamens en lisant, dans son organon, que prenant un petit flacon contenant une dragée de la grosseur d'une graine de moutarde imbibée d'un liquide médicinal très étendu renfermantla 300" partie d'unegoutte provenantde la 30' dilution d'un médicament , le faisant respirer une ou deux tbisau malade, on obtient des résultats énormes. « Car^, dit Hahnemann, un médicament, à chaque dilution, acquiert une nouvelle énergie par les secousses qu'on lui imprime. Cela est si vrai, dit l'auleur des semblables, que deux ou trois me suffisent, dans la crainte d'obtenir un trop haut degré de puissance *.»
Or, savez-vous ce qu'entend Hahnemann par la 300* partie d'une goutte provenant de la trentième dilution**? Le voici: prenez un
* Des expériences, faites par Robert Brown, répétées par Tiédemanu, et en France par Geoffroy Saint-Hilaire , tendent à établir que les substances inorganiques par la trituralion et la pression changent tellement la forme moléculaire de leurs parties, qu'elles peuvent s'organiser et devenir vivantes.
•* On peut citer les faits suivans pour prouver l'énergie d'action de substances très raréfiées :
1" On lit dans la Revue britannique , 183^2, pag. 315, que
grain ({"ëmëlique . mélangez -le avec 99 gi'ains (le sucre de lait; chaque grain de ce mélange conliendra 0,01 de srain d'émélique: un grain de ce mélange qui contiendra 0,01 démélique sera encore mêlé h 99 grains de sucre de lait et alors chaque grain de cette dernière dilution contiendra 0.0001 de grain d'émélique. Continuez trente fois ce mélange dans les mêmes rapports, et le grain primitif d'émétique sera arrivé à sa trentième dilution, dont chaque grain contiendra une fraction du grain démélique, dont l'unité sera le numérateur qui aura pour dénominateur l'u-
l'odeiir de l'assa fcelida produit sur le renard des prairies une espèce de paralysie qui lui Ole l'usai^e de toulvs ses facultés.
2o Le nepela cotoria, par son odeur, attire le chat d'une grande distance; à mesure qu'il s'en approche, il parait ivre de plaisir, et dès qu'il peut l'atteindre, il le mord, s'y frotte et semble pris de frénésie.
3» On lit dans les Motes of Illinois que l'assa la'lida brûlé attire les loups d'une très grande distance, et que dès qu'ils sont près du foyer, ils se mettent à hurler : la f.iscinalion est si grande sur eux, qu'il faut tirer plusieurs coups de fusil avant de les chasser.
■4" Dans le Journal de Silliman, on lit que l'influence du frêne blanc d'Amérique sur les serpens est telle, que, dés qu'ils en sont louches, ils tombent comme domines par une force occulte supérieure.
SoLevirus vaccin dépose en si petite quantité sous l'épiderine.
6» La même substance agit avec elllcacité sur une pcr- Ronne, à très petite dose , et ne détermine rien sur une autre
nilé encore , mais suivie de soixante zéros !
Est- il possible de trouver une doctrine plus bizarre que celle d'Habnemann, qui ne tient compte que des symptômes, paraissant ignorer que les causes les plus différentes donnent des symptômes absolument identiques? N'est-on pas en droit de s'étonner que l'homœopathie laisse de côté toutes les inductions analomiques, physiologiques et pathologiques ?
Je ne puis suivre ici pas à pas toutes les objections que font naître les prétentions curatives de la doctrine des semblables; mais je dirai à rhomœopalhie : Choisissez trois substances parmi les plus actives et h puissance pathogéniqae bien tranchée. Mettez-les dans trois paquets non étiquetés , de la même forme , et placez-les dans une urne. Tirez un paquet au hasard, administrez-le à un homme sain, de votre choix, et, parles symptômes qui se développeront, indiquez-moi quelle est la substance qui a été administrée et vous m'aurez convaincu de la puissance palhogénique de vos préparations. Comment pouvez- vous , avec vos croyances, administrer un millionième d'acide sulfurique on nitrique quand, dans leur état de concentration, qui est cependant dépourvue de votre force dynamique, ils détruisent instantanément les organes ?
Le discréOit dans lequel est tombée la doctrine des semblables date de l'époque où des expériences homœopathiques furent faites sans succès par M. Andral *. Les partisans de cette méthode éprouvèrent les mêmes échecs h Saint-Pétersbourg **, à Naples***, à Lyon**** et à Paris où, dans sa séance du 24 mars 1835, rAcadémie royale de médecine refusa , à l'unanimité, l'autorisation qui avait été demandée au ministre, de fonder un service d'homœopathie dans un des hôpitaux de la capitale.
L'aveugle enthousiasme des uns, le dédain sans appel des autres doivent attirer l'attention des hommes auxquels l'amour de la \é^ rite fait voir dans chacun des mouvemens de l'esprit humain , quelque désordonné qu'il soit, une occasion de progrès. Ce système a parcouru l'Europe, il a trouvé partout quelques adeptes quil'ontdéveloppé aux yeux du monde médical. Il s'est montré partout sans pousser nulle part de profondes racines; mais dans son rapide passage, il présentera une nouvelle face de la science, sa venue ne sera pas complétenient sféiile, il doit réagir et exercer son
* Séance de l'Aciidcniie de médecine, mais 1833. " Gazette médicnle, t. I , pag. 59, 18.S3. *** Séance de l'Académie de médecine, mars 183".. *•" Ga:ctte mé<lkah, 1831, pap. 708 et 776.
influence sui* la pharmacie et laihérapeulique. L'éveil a ëlé donné par lîahnemann, parlant de ce principe que les doses infiniment petites ac'quièrenl par la trituration, l'agitation et la division, des propriétés excessivement énergiques qu'on était loin de soupçonner jusqu'à présent. Je sais qu'en lisant l'organon d'Hahnemann on est prêt à se demander si on est dans le xix*" siècle ; mais, sous cet extérieur extravagant, n'y aurait-il pas quelque chose de vi'ai ? Ne pourrait-on pas rattacher ces proju'iélés nouvelles acquises par les substances dans les préparations homœopathiques des médicamens, à quelques observations récemment faites en physique et en chimie dans lesquelles on a découvert des puissances nouvelles dues à l'électricité voltaïque? Cette électricité voltaïque, qui explique actuellement le mol affinité, ne se manireste-t-clle pas au contact de tous les corps? Certains liquides ne reçoivent-ils pas une inliuence appréciable de la part des vases qui les renferment, bien qu'ils n'entrent nullement en combinaison? La couleur d'infusion de violettes ne se conserve-l-elle pas mieux dans un vase d'élain que dans tout autre? Le lait, d'après M. Bouchardat, se coagule en trois jours dans les vases de porrolaino, de terre et de plomb .
tandis qu'il reste liquide pendant huit jours dans les vases de cuivre ou de laiton*, dans lesquels, encore suivant ce savant médecin^ la fermentation alcoolique ne peut se développer ou est bientôt arrêtée. Au contact du mercure l'alcool résiste à la fermentation acétique, tandis qu'il absorbe Foxigène et s'acétifie quand on le soustrait à l'influence de ce métal. L'isomérie "* n'a-t-elle pas détruit des analogies apparentes qui disparaissent devant une analyse approfondie? N'a-t-on pas constaté que l'action de la chaleur dénature certaines substances minérales, en mettant leurs molécules en mouvement et sans modifie?' leurs rapports de proportion ?
L'iiomœopathie est une création fantastique dont Ihistoire de l'esprit humain offre plus d'un exemple ; mais de ce que l'homceopalhie attache une grande importance h la préparation de ses médicumens, elle tient compte des moindres circonstances qui pourraient les modifier, il doit en résulter une nouvelle vie pour la thérapeutique. L'homœopathie, dans
• Le laiton est un alliage de cuivre et de zinc.
•* Les corps isomrret sont ceux qui , étant formés des mêmes élémens et dans les mêmes proportions, jouissent de propriétés différentes; tels sont, par exemple, l'acide tartrique et l'acide racémique , la napllialine et la paranapihaline.
ce cas, comme le magiiélisme, est une de ces tenta lions désordonnées d'esprit révolutionnaire, qui signalent ordinairement les époques de régénération pour arriver à l'avènement d'idées nouvelles en même temps qu'utiles.
J'arrive naturellement à signaler un svstème de thérapeutique nouvellement développé avec talent par un des hommes les plus instruits de notre époque , par un chimiste réunissant la pratique de l'art à la théorie de la science, qui a posé, par ses propres travaux, les lois éternelles de la physiologie végétale et de la chimie organique sur les l'ondemens inébranlab^s de l'observation; par le professeur plus estimal)le encore par sa tendre sollicitude pou)' les élèves et tous ceux qui souffrenî, que par la supériorité de ses talens; par M. Raspail enfin, qui, à tous égards et plus justement que d'autres, pourrait accepter le titre de prince de la science, ce*que sa modestie loi fera toujotirs refuser.
Je ne puis mieux exposer ce système qu'en citant textuel lemeal) le j)assage suivant, extrait tle l'ouvrage de Fauteur. Il dit ;
« Si, comme nous, en soiwjues. couvîjiincus,
* Histoire ii;Uiij'eHe de la sanU'; cl de la maladie fiiez les végélaux el clioz los aniiiKHix on ifonércd , ol cii piuljcidier cIk'Z riioiuii'.p , |i:ir l'.-V, RiiSpail . i» vol , Î8i3,
la dénionslration que nous développerons est exacte, la médecine cesse d'appartenir à une faculté distincte, et elle se confond d'emblée avec la physique, la chimie et l'histoire naturelle. Tenant à ces trois sciences par toutes ses faces et contribuant au même tout, la médecine cesse d'être une science occulte, une profession d'ai'uspices et d'augures, inabordables aux profanes, et dont ks pontifes ne peuvent se rencontrer sans rire ou sans s'injurier; un monopole dévolu aux adeptes, à l'exclusion et quelquefois au détriment de tous les autres. Chacun pourra devenir son médecin, au même titre que, sans diplôme, il peut devenir chimiste, physicien^ minéralogiste et zoologue. Noire médication et les médications succédanées sont trop simples pour que la pharmacie fasse fortune ; nos principes sont trop abordables au vulgaire pour que le médecin ait tôt ou tard beaucoup de malades à visiter.
» Est-ce que nous pretemUions ruiner les pharmaciens et les médecins? Dieu nous en garde; nous avons trop comiu les tortures de la spoliation depuis vingt-cinq ans, pour que nous ayons jamais la pensée de spolier personne. Nous voulons, au contraire, <|ue le médecin devienne magistrat, au lieu d'être un marchand de santé à tant la visite : que le
pharmacien devienne le déposiiaire officiel des iiiédicamens, au lieu d'être un marchand de (li'ogues et de remèdes secrets. Nous voulons tjue le corps médical, que l'anarchie corrompt et déchire aujourd'hui, soit une grande et vaste magistrature, relevant d'elle-même et de ses voles, une hiérarchie savante et bienfaisanle, chargée, aux frais de l'État, de veiller sur la salubrité publique, sur la santé privée, sur les rapports moraux des sexes et des familles ; sacerdoce tolérant, qui donnera gratuitement des secours h la souffrance, un appui à la faiblesse, des consolations aux peines du cœur, une meilleure direction aux aberrations de Tesprit, un père à l'orphelin, un protecteur à la veuve, un encouragement au talent naissant, une destination à chaque genre de mérite, un objet légitime à chaque passion, un bon conseil à qui se tronipe, un pardon qui réhabilite à qui a ûiilli. Belle et sainte institution qui enveloppera d'un réseau protecteur et vivifiant les institutions humaines dont l'égoïsme et le besoin rongent chaque jour les mailles une à une, ei qu'ils dévorent jusqu'à la moelle.
«Considérez donc, du fond de vos consciences d'honnêtes gens, l'état de délabrement dans la fange duquel gisent vos institutions raédi-
cales ; comparez la géiiérosiié des seiuimeiis de l'élève avec la sordide cupidité du médecin parvenu : quelle immense révolution il s'opère dans rame du même homme dès qu'il a franchi le seuil du sanctuaire et qu'il a été initié à tous les secrets du métier! On vous a faits commerçans surtout, savans un peu et bien vite, et l'on vous lance dans la carrière, seuls et livrés à vous-mêmes, pour chercher fortune à la manière de ceux qui vous y ont devancés. La santé des malades est au pillage; on s'arrache la clientèle comme un morceau de pain ; on rançonne le riche, on pressure le pauvre, on soigne au prorata de la fortune, qui n'a rien à donner n'a pas de secours à attendre, et s'il arrive que quelques médecins se dévouent, dans l'expansion de leur zèle, aux consultations gratuites, on les prendrait volontiers pour de faux confrères et des gâte-métiers. Nos hôpitaux ne suffisent plus au nombre des malades, il faudra bientôt des protections pour y arriver. On refuse la porte à des malades au début, que l'on guérirait pourtant si vite; on les voit revenir à la dernière extrémité quand on a perdu tout espoir de les guérir. Les médecins les plus éclairés et les philanthropes de nos hospices sont liés par le vélo incompétent d'un conseil qu'on leur donne pour tuteur ; la
cure du malade ne marche que d'entraves en entraves. 11 serait difficile au valëludinaire d'obtenir une orange dans tel hospice où Ton jette à pleines mains le sulfate de quinine ; le formulaire magistial, c'est le conseil des hôpitaux, et non la nature particulière du cas maladif qui le détermine. Désordi'e et anarchie dans l'institution, cupidité dans l'exploitation, impuissance quand on veut faire le hlen, toule-puissance et à l'ahri de tout contrôle, sous le couvert d'un diplôme, quand on veut faire le mal. Est-ce un état qu'un pareil état? est-ce nue science qu'un pareil jargon? est-ce une piofession qu'un pareil métier? Comment voulez-vous que les prétentions en soient exemptes de ridicule ellesactesexempîs de réprobation? Le dei'nier des passans demande-t-il la pièce ii qui il vient de secourir ? Et le médecin met un prix exorbitant au moindre coup de lancéolé; c'est à prendre ou à laisser, payez ou mourez, cela est si naîurel que personne ne se j'écrie !
» La santé est l'état normal ; le développement en est l'expression cousiaute , dans les limites du cadre que la nature a tracé à chaque espèce .
w La mort naturelle , c'est l'inslanl où le cadre est rempli.
»La maladie est un accident qui suspend les fonctions ou les dénature et en détourne les produits.
»L:i maladie ne s'engendre pas dans nos organes , elle leur vient du dehors.
» Toute cause de maladie est d'mie aatui'e appréciable à nos moyens d'observation , alors même qu'elle se dérobait à nos sens et à notre appréciation actuelle.
» Les causes les plus fréquentes de nos niaiadies sont des causes animées et parasites. L'hygiène a pour but de les éloigner et de nous en défendre; la médecine a pour but de nous en débarrasser. Notre vie est ainsi un combat continuel contre les élémens et contre des ennemis qui convoitent nos dépouilles. Aujourd'hui vainqueurs, demain vaincus, les végétaux et les anin^aux ne meurent presque jamais de leur mort naturelle; ils ne finissent pas , ils succombenl. Dans ce combat acharné d'un seul cojilre des milliers de causes per-^ turbalrices, il iaul savoir se faire un bon bouclier, et se tenir constamment , et au moins de frais possible > sur la délénsive ; chacun doit avoir son hygiène favorite et en suivre à la lettre les prescriptions , conun<' un règlement de conduile. »
AbordaiU ensniie la <|ues.tion du para^jir-
tisme , voulant expiinier que toutes les maladies sont le produit d'animaux parasites qui se développent dans la trame de nos tissus , il dit : « Eh quoi , me disais-je les premiers jom^s que, dans ma jeunesse, je voulus aborder les notions préliminaires de l'anatomie végétale et animale : celte chair dont je me repais, sous tant de formes culinaires, c'était un muscle qui servait aux mouvemens d'un animal qu'on a assommé tout exprès pour moi ; ce pain , qui à lui seul suffirait pour me sustenter^ est pétri avec les molécules d'une farine qui , dans la graine , servait d'aliment à la germination de l'embryon et à la reproduction de l'espèce ; c'est encore là un individu , que dis-je, des milliers d'individus vivans que j'ai détruits , pour fournir à mon existence ! Je ne vis donc que par la destruction et le ravage; les mets que l'on me sert sont une conquête; et la place que j'occupe au soleil est une usurpation. Roi de l'univers, ne puisje donc régner qu'à la condition de dévorer mes sujets, qui eux-mêmes ne sauraient vivre qu'à la condition de se dévorer entre eux , et moi-même le premier , au premier instant où ils me trouveront sans défense ? La vie n'est qu'une lutte acharnée, et qu'un combat à
outrance oî à uiorL VaiiKHieurs ou vicliines , lelîe est noire alternative, à (ous les insîîins de notre dëveioppeinenî. Nous nous défendons contre la force des colosses, pour succombei' sous les ruses d'un ciron ; la piqûre d'un atome venge sur nous le bœuf, que noire massue assomme et terrasse. Avant de porter un coup, il faut en parer mille î Le monde est donc une grande arène ou tout se heurte , se choque , s'acharne ; où le vainqueur dévore le vaincu ; où de la mort partielle naît la vie générale ; où la combinaison résulte de la décomposition? Car rien ne venant de rien, pour que l'organisation continue ses phases , il faut bien que ce soit aux dépens de ce qui est. Avec quoi aurait lieu la combinaison, si ce n'est avec les élémens de la décomposition? comment un nouvel être pourrait-il prendre rang parmi les autres , si ce n'est après en avoir déplacé quelques uns ? Grande et éternelle création, sans commencement et sans (in , comme un cercle , dont les limites s'étendent à mesure que nous changeons de points de vue, pour aller se perdre dans cet inlini qui écbappe à nos regards, mais que la pensée retrouve an bout de toutes ses séries et de ses progressions! Vie générale, dont toutes les existences [)articiiîières ne sont que la pâture
et les éléiiiens ! où la vie est une nîorl conliniielle , où la mort est une incessante re'surrection; où l'homme, enfin, celui de tous les êtres créés qui est le plus capable de refléter, par ses œuvres et par l'expression de ses pensées, la sublimité du spectacle' de cet univers^ l'homme, qui sacrifie tant de choses à sa dévorante faim , se voit à son tour forcé de disputer h chaque instant son existence , encore plus souvent à des ennemis infiniment pelils qu'à des animaux de sa taille. Quand il jouit, c'est qu'il est vainqueur; quand il souffre, c'est qu'il est victime ; le siège de sa défaite lui est indiqué par une douleur. Nous jouis^ sons en détruisant; nos souffrances résultent de la jouissance d'un destructeur parasite; toutes les souffrances résultent de la jôilissance d'un destructeur parasite, toutes les fois qu'elles ne sont pas les effets d'un de ces accidens qui dépendent des milieux où tiotife sommes plongés.
)>11 nous reste à étudier la vie aux pi'ises avec la vie, la nature animée en lutte avec ellemême ; et les êtres vivans se livrant , sur tous les points de hi surface du globe, un de ces combats de caste ;i caste , qui sensblerait devoir Wn\r par rextermination de Vime ou de rautre,si la léroîidilé inépuis.'d»]p ne la nature
n'était pas là pour réparer toutes les pertes , el remplacer à Tinstant même tous ceux qui tombent dans les rangs. La voix de Dieu féconde de son souffle notre puissante mère , et compense ses larmes par ses joies, son veuvage par ses nouvelles amours, ses mille et mille deuils par mille et mille fêtes. Mère immortelle d'enfans voués, dès leur naissance, à une si éphémère viabilité, elle porte au front l'empreinte de la résignation, qui est la connaissance raisonnée des causes, et du dévoûment, qui est le sacrifice raisonné des effets ; et quand ses enfans pleurent leurs frères morts , elle les console , en leur apprenant que la mort n'est que le prélude d'une vie nouvelle.
» En un mot , tous les êtres organisés sont tour h tour parasites et pâture : ils ne vivent presque que des débris les uns des autres. Le végétal s'implante sur les détritus des lissus des animaux ; les animaux à leur tour se nourrissent, les uns de végétaux, et les autres de telle ou telle espèce animale, pour servir plus tard de proie et de nourriture à telle ou telle autre. Le vainqueur dévore le vaincu ; c'est son droit de nature, un droit que le besoin et la nécessité de vivre étendent même aux vaincus dp la même espèce; révoltante
nécessité, que la civilisacion , cette chaste fille de Tordre et de la prévoyance, a fini par réduire déjà , pour la race humaine, au nombre des monslruosilés hisîoriques.
»Que de siècles, peut-être, n'a-l-il pas fallu à la philosophie humaine pour que les hommes ne -se njangent plus entre eux? Que de siècles ne faudrait-il pas encore })Our les amener à ne plus s'entr'égorger, dans le but de se disputer quelques pouces de terrain, ou de se venger de quelques sons que le vent emporte ? Mais <;es s'ècles , si longs à notre impatience , ne sont que des points imperceptibles dans le mouvement du grand œuvre de funivers; et les prévisions de la philosophie nous annoncent assez haut qu'ils vont bientôt faire place à un nouvel ordre de siècles, où l'homme, n'ayant plus rien à craindre (]u coté de l'homme, ne s'occupera plus que du soin de défendre sa race contre les atteintes des races grandes ou petites, qui, à chaque instant de la vie, conspirent contre lui.
»La civilisation , en nous réunissant en société, nous amis à l'abri de la gueule du tigre et du lion, de la griffe de l'ours, des étreintes du boa; en nous armant d'un levier, nous nndtiplions noire force ; en maîtrisant le feu
du ciel, nous suppléons par la foudre h notre faibiesse musculaire; nous tenons l'ennemi h distance par la terreur de nos appareils, ou nous le terrassons, s'il approche, par la précision de nolie discipline ; nous savons écraser tout ce que notre œil dislingue.
«C'est à la philosophie, c'est à l'histoire de la nature, à nous apprendre à deviner l'ennemi qui échappe à notre vue, et à nous indiquer les moyens de le détruire, dans la profondeur de nos tissus qu'il dévore , alois que nous ne pouvons pas Vy saisir. La médecine ne cessera d'être une science de mots et de conjectures qu'en entrant hardiment dans cette veine d'études nouvelles, et en s'armant du tlandîeau qui porte la lumière sur les traces des infiniment petits. Nous étudieiuns ce qui s'infiltre dans nos (issus par voie chimique, ou ce qui s y insinue par voie mécani*pi<\ mais à noire insu, et dune manière inaccessible à notre vue.
»Les êtres vivans qui nous inhltrent la maladie et déposent dans nos tissus le germe de la désorganisation et de la mort, procèdent à celte œuvre, soit pour se défendre et pour se venger, soit pour se repaître et poui' se propager. L'abeille et la vipère ne nous blessent qn'afin de repousser nos attaques et se ven-
ger de nos poursuites. La mile fouit nos chairs, dans le but de se repaîlre et de déposer ça e( là ses œufs à l'abri de toute atteinte. »
M. Raspail considèie donc toutes les maladies comme déterminées par l'accès d'animalcules plus ou moins développés, s'insinuant dans la trame de nos organes. Pour lui , toute la thérapeutique consisterait h administrer la substance propre à détruire ces animaux. C'est dans ce but qu'il propose l'usage du camphi'e sous toutes les formes. On le voit , l'util i lé des systèmes en médecine, et j'en conviens , avec quelques uns des admirateurs sincères et éclairés de Broussais, peuvent avoir « l'avantage de rapprocher les » faits, de les coordonner d'après ce qu'ils ont » de commun, d'établir entre eux des disîinc- » tions méthodiques fondées sur leur dissem- » blance. et d'en extraire , pour ainsi parler, » des principes généraux qui servent ensuite » de guide pour l'appréciation des faits nou- » veaux : » je reconnais même que « les théo- » ries et les hypothè-ses sont , dans la marche » de l'esprit humain, des points de repos , des » échelons qui facilitent sa progression ascen- » dante, en lui fournissant de nouveaux points » d'appui. » Mais admettre que « si , un prin- )' cipe généial étant donné , quelques faits
» sein1)lent s'y soustiaire et coosiiluer des » exceptions, il faut s'attacher h eux, les re- » prendre de mille manières , les torturer » enfin dans tous les se]}s , jnsepi'à ee qu'on )^ arrive à les faire rentrer dans la règle , » c'est appliquer aux faits le supplice du lit de Procuste, c'est poser l'art de guérir sur une J3âse qui peut changer nu gré et au caprice du premier observateur venu, c'est, en un mot, faire de la médecine une science éternellement douteuse et la reléguer tout simplement au rang des arts de goût et d'imagination.
Gardons-nous donc de penser que les hommes généralisateurs, les systématiques même, ne méritent aucune reconnaissance de la part de leurs contemporains et de la postérité. «Si aucun d'eux, dit avec raison un critique moderne, n'a trouvé ou ne trouvera le principe absolu qu'il croit avoir saisi , chacun d'eux a été frappé de quelques rayons lumineux qui l'ont conduit à des choses utiles , ne fût-ce que de nouveaux aspects de phénomènes. » (]elui d'ailleurs qui, pénétrant jusqu'aux bases de la science, a \)\\ en disposer à sa manière, en combiner les matériaux selon ses vues particulières ; qui a forcé les opinions , rallié une masse imposante de volontés, qui a su imposer ses idées . ses erréurj» même h toute
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une généralion et quelquefois au deià, est certainement un homme supérieur, ii faut lui tenir compte de ses travaux , de ses efforts ; mais se garder aussi de lui sacriiier en aucuiie occasion les droits sacrés de la vérijé. Rendons sincèrement hommage au génie , sans jamais nous courber aveuglément devant le fétichisme des noms ; car, en médecine plus que nulle autre part peut-être, les noms ne sont d'aucun poids, à moins qu'ils ne portent le millésime d'une découverte importante ou qu'ils ne s'élèvent cojmne un fanal capable de nous guider sûrement dans la roule des améliorations et du progrès.
Quel que soit le jugement que portera la postérité sur le chef de l'école de l'irritation , la chute de sa doctrine inspira , dans le moment même , un tel éloignement pour les explications forcées, et, en général, pour toutes les théories , que le premier mouvement des esprits, une fois affranchis de son joug ou débarrassés d'une lutte à laquelle nul ne semblait avoir le droit de rester complètement étranger, fut de s'en tenir à l'observation pure et shnple des faits, d'incliner en un mot vers l'empirisme. Re])ortons, en effet, nos regains sur les publications innombrables qui remplirent alors le domaine médical; élu-
dions les travaux les plus importans des académies et des sociétés savantes , l'esprit des recueils périodiques qui présentent le tableau quotidien de la science et de ses progrès , et partout nous y trouvons des observateurs consciencieux , uniquement occupés à faire sans prévention , dans des statistiques plus ou moins rigoureuses , l'énumération des faits observés , à compter leur valeur relative, leur quantité numérique et à renfermer dans des cadres plus ou moins étendus, d'un côté, la nature bien arrêtée des agens thérapeutiques, et, de l'autre, le chiffre exact de la guérison et de la mortalité. Et certes, dans celte froide appréciation mathématique des faits, dans ces calculs sévères des résultats obtenus, dans cette série régulière de succès produits par un traitement déterminé, à côté d'une suite de revers attribués à une médication différente , souvent même opposée , peut-on voir autre chose que la consécration de l'empirisme qui n'est réellement, en définitive, que le résultat pur et simple de l'observation ?
Mais cette espèce de découragement ne fut pas de longue durée : de part et d'autre , les études préliminaires étaient trop profondes , l'esprit d'analyse et d'induction trop prononcé, pour qu'on se décidât à s'en remettre au temps
seul et au hasard du soin de perfectionner un art auquel riiuaianilé devait ses plus précieuses découvertes. Aussi, tandis que les uns, l)ien désabusés sur la possibilité d'éîablir cette unité à laquelle prétendent les systéniaîiqaes, persistèrent à soutenir et à démontrer que ce serait encore se faire illusion que d'espérer faire marcher la science en ne ramassant que des fails , toujours des faits, et en les clouant, pour ainsi dire, par ordre de numéro, dans des jourjiaax ou des mémoires paiticuliers ; les autres reconnurent aussi que cet abandon de toute règle, auquel conduit infailliblement l'empirisme élevé à l'état de doctrine , cette multitude d'essais ihéraDeulinues , dans le cours desquels sont souvent employées les substances les plus disparates, les agens les plus bizarres, pourraient bien n'avoir d'autj'es résultats que de mettre trop à nu l'imperfection de i'arl, et de fournir des armes à celte îourbfi «rexpériiiientaieurs ambitieux qui , toujoui's prêts à cxploitei' la crédulité publique, en prontant des niécomples sde la science , jiisriiii'iii lems absurdes prétentions par cet axiome baual , trop souvent invoqué peut-être: Miliùt; rcmedium anceps , quaui
filllIU/ll.
l/auaio:iiie pathologique fut I arn re de salut
qui rallia tous les esprits comme, dans d'autres temps, les ouvrages de Bonnet et de Morgagni avaient été le refuge des hommes sages qui cherchaient à se soustraire au joug des idées systématiques ; et la physiologie expérimentale fui la voile sous laquelle Ions consentirent à naviguer pour marcher dun connnun acx:ord à la iecherche du progrès. Cette fusion fut d'autant plus facile . que l'école dite physiologique , loin d'avoir dédaigné l'étude des organes dans l'état de maladie, avait fait, au contraire , de celle étude la hase de ses principes, et n'avait eu que le lort, très grand, il est vrai, de ne voir dans toutes les altérations organiques que le iésullat d'une seule et même cause qu'elle personniiia , pour ainsi <Ure, sous le nom d'irritation. L'humorisme Jiii-mème , naguère si dédaigné, fut admis à fournir son contingent de faits pour cette œuvre de perfectionnement, à laquelle toutes les opinions se vouèrenl; car il ne fut plus possible d admettre que si le sang et les autres lluides de l'économie nourrissent les solides, ils sont privés de vie , et do méconnaîti-e que s'il y a en eux un principe de vitalité, ce principe puisse être altéré et celte altération réagir sur ious les oi'ganes.
Tue fois ji'iilrés dans Ja carrière expéii-
mentale et rationnelle , la pratique métlicale prit un caractère de sévérité qu'elle n'avait jamais eu , et offrit un degré de certitude qu'elle n'avait pu atteindre à aucune époque. L'art de diagnostiquer, c'esl-à-dire de rattacher les symptômes aux lésions des organes , de conclure de l'état de ces derniers par l'appréciation des premiers, acquit particulièrement, dans plusieurs circonstances, la force (F une démonstration mathématique. Ce qu'il y eut d'étonnant surtout , c'est que, dans les livres, les journaux, les cours, les discussions académiques , il ne fut plus question de systèmes ni d'écoles : toutes les idées qui ont paru tour à tour dans la médecine, quels que lussent leurs dales et leurs auteurs, furent examinées de sang-froid, discutées et jugées sans prévention : partout, en un mot, on se laisse conduire par un seul et même esprit , qui semble être le caractère dominant de l'époque actuelle, le certain et l'utile.
Ainsi, rechercher le vrai sans s'attacher à aucun système, étudier scrupuleusement les faits, saisir leurs rapports cachés et distinguer ceux qui ne sont qu'illusoires; rapprocher ceux qui sont identiques, mais éloignés; ne voir dans les objets que ce qui s'y trouve et tout ce qui s'y trouve; savoir douter dans les cho-
ses incertaines; recevoir la vérilé tic quelque part qu'elle bnlle et surgisse ; ne jamais oublier que la science a également à gagner dans la bonne comme dans la mauvaise fortune ; n'admettre enfin de généralisations que celles qui sont l'expression constante et naturelle des faits : voilà les principes qui ont imprimé à la médecine la marche assurée qu'elle a prise depuis dix ans , et qui doivent servir de guide à tous ceux qu'anime le désir de seconder l'heureuse impulsion qu'elle a reçue. Quon donne à cette méthode le nom qu'on voudra; qu'on l'appelle éclectisme, expérimentation clinique, ou bien empirisme raisonné ; qu'importe, le résultat a définitivement prouvé qu'elle est la meilleure.
Mais que de peines, de tâtonnemens, de patience, n'a-t-il pas fallu pour arriver à cet heureux résultat! Une chose doit seule étonner, c'est que personne n'ait encore songé à réunir tant de travaux, à les coordonner par le lien commun ou l'esprit même qui a présidé à leur exécution , et à former de leur rapprochement et de leur appréciation un corps complet de doctrine, ou mieux de principes , qui exprimât directement l'état de la science, telle que l'ont faite les dix années qui viennent de s'écouler ; péiiode courte sans doute , mais
à laquelle nulle autre époque assurémenl ne peut se comparer pour le nombre des écrits originaux et pour les succès obtenus en tous genres.
Sans doute, dans cet intervalle de temps, il ne s'est point fait de bruyans éclats qui bouleversent tout à coup les esprits et viennent ébranler dans leurs bases les croyances les plus solides : celte tacbe de doute et de destruction avait été une des principales occupations de la période précédente; la tache que notre époque est destinée à remplir a été presque uniquement de construire. Aussi , s" appuyant , autant que possible , sur des faits certains, des principes au dessus de toutes contestations, cette époque aura l'avantage de survivre et de conserver sa valeur et son utilité , quelles que puissent être les théories sou^ le joug desquelles la science est appelée à passer.
Quelques esprits légers, quelques rigoristes aveugles contesteront peut-être encore cette précision et cette exactitude sous le prétexte banal qu on ne peut considérer comme une science certaine un assemblage de faits dont la nature intime est inconnue à T observateur . Mais l'homme connaît-il iessence de quelque chose? demandai! avec raison Cabanis. H
parle des cluses qu'il se flatte d'avoir découvertes et de celles qu'il se plaint de ne pouvoir découvrir. Mais les vraies causes , les causes premières, sont aussi cachées pour lui que l'essence même des choses; il n'en connaît aucune. 11 reste à savoir si cette connaissance, à la poursuite de laquelle tant de méditations et de veilles ont été vainement employées, est indispensable au bonheur de l'homme. Pour observer l'ordre constant dans lequel se font le flux et le reflux de la mer, pour s'en servir à régler la marche des vaisseaux, l'homme a-t-il besoin de savoir quelle force balance l'Océan? et quelle loi primitive fait agir cette force avec tant de régularité? Non. Pourquoi alors pourrait-on lui contester la possibilité de guérir sûrement une maladie, par cette seule raison qu'il ignore la nature du principe secret qui vivifie nos organes?
Si l'observation des faits est son seul partage , qu'il se contente de les mettre en ordre, pour fixer leur souvenir dans son esprit, pour les apprécier de mieux en mieux, et tirer d'eux tout ce qui peut servir h sa conservation et contribuer à l'accroissement de ses jouissances. Que cette observation, en médecine surtout , soit sincère et profonde , que le désir d'un triomphe dont le lendemaisi pourrait ter-
iiir récbt ue fasse jamais trahir la Yéritë, et tous ceux qui auront attiré la science dans cette voie salutaire mériteront le titre, si rarement bien acquis , de bienfaiteurs de l'humanité.