CRÉATION ET PREMIER RÉGIME DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE
L'instruction était tombée, quand tout knu coup on \it s'élever, sur les débris des anciennes institutions, une école qui embr;issait tout ce que les sciences exactes et physiques ont de plus sublime et de plus difficile.
Un décret du 11 mars 1794 ayant créé une commission pour l'établissement d'une école des travaux publics, un autre décret légla l'organisation de cette école , et en fixa l'ouverture au mois de janvier 1 795 , dans les bàtimens du petit palais Bourbon. Les leçons se donnèrent dans les lieux qui y furent disposés en laboratoires de chimie, etc.
Autrefois, un principal de collège, avec son procureur ou son su})pléanl, suffisait poui* le gouvernement de cinq à six cenls pension-
iiaires. Miiis raiicieiinc siinjjli<!îé(le l'Universi(<; avait disparu avec elle. La nouvelle école élala un luxe et une profusion dont n'approche pas tout ce que l'histoire nous dit de la magnificence de l'école d'Alexandrie sous les rois Ptoléniées d'Egypte. Le directeur habitait les ap|)arleniens de l'extréniité du palais. Des bureaux furent montés comme ceux d'une administration départementale. Rien ne fut épargné; aussi fallut-il ensuite, à différentes époques, avoir recours à des réformes et à des suppressions d'agens tl d'employés, pour diminuer les dépenses.
Nos pères croyaient que la mémoire devait être cultivée avant la raison. Ils étaient en cela d'accord avec les anciens qui avaient feint les muses, et parmi elles Uranie, filles du maître du ciel et de Mnémosyne , pour signifier et leur origine céleste et la nécessité d'écouter et de retenir, pour apprendre et savoir.
D'après ce principe, ils exerçaient d'abord la mémoire par l'étude des langues. Ils parlaient ensuite à l'esprit par la littérature, et ils fortifiaient eîifiii la raison, déjà nuu'e, par les mystères de la philosophie et les armes de la logique. S'ils se trompaient dans l'exécution, c'était parce (ju'ils s'^servaienl de niau-
vais instrumeiis , pliUô(.-qiie faïUi^ d'avoir bien conçu leur plan. Nous avons vu qne les éludes avaient d'abord été meilleures avant l'institution de l'Université, parce que l'école Palatine étudiait les bons auteurs de l'antiquité ; mais qu'elles dégénérèrent dès qu'on eut substitué aux originaux les commentaires, les abrégés et les gloses; et qu'elles tombèrent enfin dans la plus inintelligible confusion, quand elles roulèrent sur des idées fantastiques plus que sur des maîières de pratique usuelle. Si, au lieu de passer le temps h disputer sur l'esseiice et l'accident, sur la substance et la forme, sur la possibilité et l'impossibilité de l'existence de l'une sans celle de l'autre, sur la réalité de l'èlre de raison , sur le futur contingent et autres questions semblables qui ne résolvent rien, on l'eût employé d'abord aux règles du raisonnement et aux motifs de certitude humaine, ensuite à une courte métaphysique qui ne devrait êtif) qu'une théologie naturelle, on aurait eu tout le loisii" nécessaire pour enseigner h la jeunesse la morale , qui est la règle de la conduite de riionnne dans ses devoirs envers Dieu , envers les autres et env€^rs lui-même. L'Université, dans les derniers tenq)S, omettait presque entièremeuf l'élnd'' de la morale; elle donnait
lio|) ail goùl (loiDiiiaiil du siècle pour les nialliënialiques. Il falhiit y donner sans doule, car il faut surtout que les études pnbliques suivent le progrès des sciences; mais il fallait aussi ne pas négliger une élude plus essentielle , plus nécessaire , qui est celle de se connaître soi-même et de savoir ce que l'on doit aux autres: il fallait, aux deux années de philosophie destinées à la logique , à la mélaphysique et à la morale , en donner une troisième aux mathémati(]ues et à la physique. Il ftillail que ces mathématiques ne fussent plus abstraites et vagues ; mais les appliquer ne fûtce qu'à la géographie, à l'astiononiie et ii la mécanique, qui sont des connaissances de toutes les personnes qui lisent et qui veulent savoir plus que des mots. On employait bien dans les colié'^es six années au moins à l'étude de la littérature ! A la vérité , elle y était portée dans le dernier siècle à une perfection qu'il était impossible de surpasser; pourquoi n'aurait-on pas mis la moitié de ce temps à la culture de la raison après celle de l'esprit?
Mais il semble que le propre de notre nature soit de ne pouvoir corriger un abus que |tai- un excès coniraire. Pour avoir reproché à Tancienne inslilution de donner tj'op aux mots , la nouvelle école y renonça tro[) , \KH\r
ne s'occuper que des choses. Sous le (loul:>Ie lilre d'école des travaux publics et d'école Polytechnique, elle voulut embrasser l'enseignement particulier des autres écoles, et, rejetant toute instruction littéraire, elle ne s'attacha qu'aux matières de calcul , de mesure. Savoii" lire, écrire, compter et manier le ci'ayon, fut tout ce que cette école exigea de ses candidats. Avec cette préparation , un jeune homme eut tout ce qu'on lui demandait, s'il possédait, sans aucune teinture des lettres ou des langues, l'arithmétique avec un peu d'algèbre et de géométrie. Ce n'est pas que plusieurs, dans ces commencemens de l'école , ne réunirent beaucoup de connaissances littéraires; mais on ne leur en tenait alors aucun compte; et ce ne fut qu'après quelques années d'épreuve, qu'on sentit le besoin dos connaissances littéraires dans ceux qui se destinaient à la profession d'ingénieur.
Quoique cette école ne voulut, dans le principe, que faire des élèves qui sussent agir surle-champ pour les besoins que l'on pourrait en avoir, il faut lui avoir obligation d'avoir conservé le dépôt des sciences, alors que tout tendait à les anéantir.
Les illustres savans qui composèrent cette association méritent la reconnaissance pu-
l)lique, par le zèle avec lequel, en avançant loiijours clans la carrière des sciences, ils y conduisaient après eux les élèves qui suivaient leurs pas, puisqu'à la i^loire des compagnies savantes qui s'occupent d'étendre sans cesse la sphère des connaissances humaines, ils joignirent le service non moins grand de les rendre plus accessibles et plus familières.
Quel nom pour celle école, que celui du géomètre Lagr;inge* parmi ses professeurs!
* Né à Turin, le ■2"> janvier 1736. Sa mère, Marie-ThérèsK (Iros, était la fille unique d'un médecin de Cambiano. Il fil ses études à Tiu-in : il avait à peine dix-neuf ans qu'il fut lujmmé professeur de niatiu''in;Ui(iues à l'école d'artillerie de cette ville. A l'époque où Eiiler voulut aller s'établir à Saiut- Pétersbourp:, d'Aleniberl, ayant été engagé avenir le remplacer à Berlin, remercia de ses offres le roi de Prusse et l'engagea à solliciter Lagraiige à quitter son pays. Le roi de (le Sardaigiuî se refusa d'abord de permettre au géomètre Lagrauge de quitter sa patrie. Le refus était si précis, que Lagrange se retirait, lorsque le roi lui demanda la lettre par la([uelle on l'engageait à aller à Berlin. La lettre fut remise avec plus de candeur que de priulence, comme on le dit, et le prince lut cette pbrase : // faut que le plus grand (/éornè- Ire de l'Europe se trouve auprès du plus grand de ses rois. — Allez, dit le roi de Sardaignc, sur-h-vhamp , monsicr, allez joindre le plus grand roi de V Europi. Lagrange s'installa à Berlin, le G novembre 17GG, avec un traitement de G.OuO fr. A la mort de Frédéric, le fameux Jlirabeau, se tiouvant à Berlin, l'engagea à aller en France : l'abbé ]\faire et AL de Breteuil proposèrent à Louis XVI d'attirer ce savant géomètre, auquel on offrit une |)eusioii de G, 000 ir., un logement au Louvre et W. titre de pensionnaire vétéran à l'Académie. M accepta et \iut s'installer à Paris, en 17)7.
Aussi modeste que profond , celui qui avait illustré les Académies des sciences de Turin, de Berlin et de Paris, qui avait succédé à
Peu de temps après son arrivée en France, il avouait qu'il avait perdu le goût des recherches mathématiques, et quoiqu'il continuât ses travaux et qu'il les publiât , il disait ne plus ressentir cet enthousiasme qui se ralluma i)!us tard avec plus d'impétuosité. C'est à cette époque de sa vie que, ne donnant plus tous ses instans aux mathématiques, il s'occupa de VHistoire des Religions , de la Théorie de la Ulusique ancienne, de celle des Langues et même de Médecine. Il fui un des plus y.élés savans qui s'occupèrent de l'établissement d'un Système métrique, basé sur une mesure inaltérable, prise dans h\ nature même. En 1791, l'Assemblée nationale confirma sa pension dans les termes les plus honorables; mais, en 1T93, le décret du 16 octobre forçant tous les étrangers de sortir de France, le fameux chinnste Guyton de Morveau obtint du Comité de salut public que Lagrangc fût mis en réquisition pour continuer hs cakuis sur la théorie des projectiles , réquisition qui le conserva à la Fiaiice. Le 8 mai 1794, Lavoisier était arraché à ses liecherrhes sur la transpiration par la hache révolutionnaire , et Lagrange disait à belambre : Il ne leur a fallu qu'un moment pour faire tomber celte léte, et cent années peut-être ne suffiront pas poir en reproduire une semblable. Peu de temps ai)!-cs, Lagrange fut appelé â professer a l'école Normale, et il fonda avec Monge l'école Polytechnique pour laquelle Lagrange rêvait à ses anciennes méditalions sur les bases rigoureuses de la méthode différentielle (in'il consigna dans sa Théorie des Fonctions. C'était à côté de Lagrange que venait s'asseoir Napoléon quand il assistait aux séanci.-s de l'inslilut. Quand il parlait de la gêne primilive dans laquelle il avait vécu, il disait : Si j'avais eu de la fortune, je n'aurais fins fait mon état des mathématiques. Quand il citait Newton dans ses fours, il ajoutait : « qui avait eu \c bonheur {\c trouver un système du monde à expliquer bonheur, ajoutait-il d'un air chagrin, qu'on ne rencontre pas fous ks jours. Voule/.-vons avoir une idée de la grandeur de
Kuler*, qui avait remporté Ions les prix pour lesquels il avait concouru, ne dédaigna pas
l'cspril liumain? disait-il, entrez dans le cabinet de Newton décomposant la lumière ou dévoilant le système du monde. » Il avait pris l'habiliule du roi de Prusse de faire aulaut qu'il le pouvait les mêmes choses aux mêmes heures. Il se donnait toujours sa tâche pour le lendemain : L'esprit est paresseux , disait-il , il faut le tenir en haleine pour prévenir sa lùclielé naturelle, et en dîvclopper habituellement les forces pour les trouver prêles au besoin. Parlant des préjugés, malheureusement trop répandus et profondément enracinés, il s'écriait : « Les préjugés ne sont que la défroque des gens » d'esprit qui habille la canoille. •• ïl mourut le 10 avril l8i;i; son corps fut déposé au Panthéon.
* A'é à Bâle, le 15 avril 170", de Paul Euler, pasteur de Riechen. \ dix-neuf ans, il obtint Vadessit du prix proposé par l'Académie des sciences sur la mâture des vaisseaux. Il fut au nombre des savans que Catherine l^^" réunit pour achever la fondation de l'Académie de Pétersbourg, commencée par Pierre-le-Grand. De 1727 à 1783, il composa plus de la moitié des mémoires sur les mathématiques dans les 46 volumes in-4" de l'Académie de Pétersbourg. On a de lui un traité fort étendu sur la dioptrique et le perfectionne ment des lunettes achromatiques. Il a voulu démonlr. r V immatérialité de idme, défendre la rêvé ution contre les espriis forts. En I7.'i."), l'Académie des sciences de Paiis le choisit pour un de ses associés étrangers. Cet illuslre géomètre a laissé en mourant cent mémoires inédits. Ou est élonné de travaux si innnenses, lorsqu'on sait que l'auteui' vécut 7G ans, ctqu'il futaveugle pcndantles dix sept dernières années de sa vie. l\ moulut subitement le 7 septembre 1783. // cessa de calculer et de vivre, dit Condorcet. Le second de sesfds, Charles Euler, né à Pétersbourg, en 1740, fut reçu docteur en médecine à Halle, et, en 1763, fut médecin iiriucipal de la colonie française à Berlin. En 1766, étant allé avec son pèi'e à Pétersbourg, il fui nommé médecin de la cour, de l'Académie iuipc'riale des sciences, e( (onseilhM' des collèges siipr«'mi's de Uus»>ii'.
d'instruire par ses leçons les premiers élèves. C'est à ses enseignemens que se sont instruits les savans Poisson* et Biot**, qui le remplacèrent aussi glorieusement dans la même école que dans l'Académie des sciences. Mais si cette institution eut des amis , elle rencontra aussi des détracteurs. Le titre d'Ecole centrale des travaux publics qu'elle avait pris d'abord alarma toutes les autres. La suppression de celle du génie militaire à Mézières, les fit craindre pour elles-mêmes. On reprochait à la nouvelle école la chimie, dont elle avait multiplié l'enseignement et les professeurs; et l'on demandait si un ingénieur avait besoin de connaître toutes les profondeurs de cette science?
D'un autre côté, les élèves admis à cette école étaient payés par le gouvernement; mais hors de l'école, où ils n'entraient que pour y travailler le matin, après midi et le soir, ils n'étaient ni surveillés ni casernes. Hors de l'école , ces jeunes gens, presque tous étrangers à Paris et dans Vage des passions, au scia d'une capitale aussi féconde en exemples qu'en moyens de corruption , étaient li-
• Né à Pilliiviers, le '■21 juin 1780; lualhémalicien dislingtit- , professeur de luatliéiiialuiues à l't-cole Polytechnique. '• Astronome et physicien, ik- i Paris en I77'f.
vrés à eux-mêmes. Les discussions politiques excitant l'irascibilité de cette jeunesse, elle se livrait à des manifestations et des tumultes <lont on se plaignait publiquement.