‹ Origine de tous les cultesChapitre 117 sur 180 · CHAPITRE UI · texte numérisé non relu

CHAPITRE UI

ou Famé après l'intellect ptternel ; au lieu que celui-ci, lorsqu'il dit qu'il est le lien intermédiaire, ne le place pas après , mais entre deux. Il a exprimé comme il a pu ou comme il a voulu ce que nous appelons esprit saint , et ce qui est le spiritus , non pas du père ou du fils seulement , mais de l'un et de Vautre ensemble. Les philosophes [m] se donnent beaucoup plus de liberté que nous dans l'emploi des expressions, et ne craignent point, dans l'exposé de matières très -difficiles à entendre, de choquer les oreilles religieuses ; au lieu que nous , nous sommes assujettis à certaines expressions, à des formules consacrées dont nous ne devons pas nous écarter, dans la crainte que l'abus des mots ne dénature la pureté des idées et n'engendie des opinions fausses et impics... Et plus loin (a) : Vous nous parlez du Dieu père et de son fils, que vous appelez l'intellect paternel ou l'intelligence du père, et d'un Dieu intermédiaire que nous croyons être notre Saint-Esprit, et vous les appelez dans votre style les trois Dieux. Quoique vous vous serviez d'expressions incorrectes , ajoute saint Augustin , vous voyez cependant d'une manière telle quelle , et comme à travers les ombres , le but vers lequel on doit tendre. Mais vous ne voulez pas reconnaître l'incarnation (c'est-à-dire la naissance humaine au sein d'une vierge ) du fils de Dieu , par sa nature incapable de changement , incarnation qui fait notre salut et par laquelle nous pourrons arriver au bonheur que nous croyons et que nous apercevons en partie. Ainsi vous voyez d'une manière quelconque , et comme de loin et a travers une espèce de brouillard , la patrie où nous devons demeurer, mais

(a) August. de Cit. Dei, 1. 10 , c. 19.

REUGJON CHRÉTIENNE.

vous n essayez pas de tenfr la roule qui y conduit.

La raison de cette différence entre les platoniciens et les Chrétiens , que saint Augustin dit consister surtout dans le refus que faisaient les platoniciens d admettre l'incarnation du logos au sein d'une vierge , ainsi que sa mort et sa résurrection, vient de ce que les Chrétiens n avaient emprunté des platoniciens que la doctrine des trois principes qui était commune aux deux sectes , avec de très- légères nuances de différeuce ; au lieu que la naissance an sein de la vierge était une fiction de l'astrologie sacrée des Orientaux , laquelle n'entrait pour rien dans les opinions de Platon sur le logos ou sur l'intelligence de Dieu. Mais le reste de la doctrine sur le Verbe appartenait aux platoniciens*, aussi ne la désavouaient-ils pas. Il n'y avait que l'incarnation, au moins telle qu'on la proposait , qui les révoltât. Saint Augustin nous dit qu'un docteur platonicien, voyant le commencement de l'Évaugile de saint Jean , le seul morceau théologique de la secte chrétienne , y reconnut Platon tout pur (a) : il voulait qu'on le gravât partout en lettres d'or. La seule chos/ï qui l'arrêta, c'est qu'il lut à la fin : « Et Verbum carofactum est. » L'idée du Verbe quittant le sein de Dieu pour converser parmi les hommes et pour y jouer le triste rôle qu'on lui attribue, lui parut dégrader la divinité -, et il n'admira que la partie platonicienne de cet Evangile.

Eusèbe observe que la ressemblance des idées théologiques des platoniciens et des Chrétiens sur le logos est des plus frappantes. Il cite Amclius, philosophe platouicien , qui enseigne la môme doctrine et qui s'élaie de

(a) Augtist. Civil. Dci, I. 10, c. 39.

CHAP1THE lîl. 2Ji

l'autorité d'un philosophe barbare qu'Eusèbc prétend devoir être saint Jean , parce que la théologie de ce philosophe barbare est absolument la même que celle de Jean. Mais , outre que Jean ne fut pas l'inventeur de celte doctrtne , on ne peut soupçonner que jamais le philosophe Amelius ait pu regarder comme un philosophe l'auteur d'une légende ridicule , parce qu'à la tête de cette légende se trouvent cousues , je ne sais comment , trois ou quatre sentences philosophiques du genre des abstractions platoniciennes ; et qu'aux yeux d'un philosophe , l'ouvrage de Jean eut l'air d'un ouvrage philosophique. Ce philosophe barbare sera , non pas Jean , mais l'auteur dont Jean, ou le rédacteur de l'Evangile de Jean emprunta ce lambeau sur le logos ou sur le Verbe, qui ne tient en r}en au reste de l'ouvrage , et qui semble avoir été attaché après coup à la tête delà fable pitoyable du logos incarné.

Ce qu'il y a au moins de certain , c'est que l'anonyme que cite Àmelins s'exprime à peu près comme Jean , et que jusqu'à l'incarnation du logos , tout y est énoncé comme chez Jean. Le Verbe est un des premiers principes de toutes choses , il est en Dieu ; il est Dieu : tout a été fait par lui ; il est la vie des êtres animés : il descend dans l'ordre des corps ; il paraît sous la forme de l'homme , et retourne à son principe , on il redevient Dieu comme il était auparavant. Il n'y est nullement question du crucifiement du logos , circonstance trop remarquable pour avoir échappé à Amelins , s'il eut pris

ces idées dans l'Evangile de Jean.

Eusèbe s'occupe à comparer les différons versets du premier chapitre de Jean : « Au commencement le Verbe , etc. , » avec l'énoncé de la doctrine de l'autenr

2J2 JtBLTGION CHRÉTIENNE.

cité par Âmelius. IL y trouve avec raison une entière conformité \ mais il ne suit pas de-là que Jean soit ce philosophe barbare , ni que Jean soit l'auteur de cette doctrine , puisque nous la retrouvons en grande partie dans les platoniciens. Eusèbe convient lui-même (a) que les philosophes grecs s'accordent avec les docteurs hébreux sur la génération du second principe et sur sa consubstantialité avec le premier. Il prétend même que la trinité ou le triole principe , père , fils et saint-esprit, se retrouve non-seulement dans la doctrine des Hébreux, mais qu elle est encore dans Platon d'une manière énigmatique. Il cite le passage de Platon dans sa lettre à Denis, et il ajoute que tous ceux qui ont expliqué ce passage de Platon sur les trois principes , l'ont entendu du premier Dieu, du second, ou de l'intellect son fils, ctdu troisième, de lame ou du spiritus universel, qu'ils appellent le troisième Dieu. Or, notre sainte et bienheureuse tri ni té, composée du père , du fils et du saint-esprit, tient aussi lieu de principe et en a la force , suivant la définition qu'en donnent nos saintes écritures , dit Eusèbe.

Platon , en parlant de l'intelligence divine où résident les idéesctla vérité des êtres, ditquc c'estec que les philosophes barbares appellent le Verbe , la raison de Dieu. Mais ces idées abstraites n'étant pas faites pour ceux qui ne sont touchés que des choses sensibles qu'ils croient être les seules existantes , Platon avait soin de n'en parler qu'en présence de ceux qui étaient initiés. Prenez garde , dit ce philosophe , que nous ne soyons entendus de ceux qui ne sont pas initiés. En effet, il y avait d'autres philosophes qui, comme nous l'avons vu, rapportaient tout

(a) Eusébe, c. ao, p. 5.{i.

an matérialisme , et qui rejetaient toute cette métaphysique d'abstractions qui avait été calquée sur l'ancien matérialisme.

Eusèbe cite aussi le philosophe Numénius (a) , pour prouver l'universalité de l'opinion des trois principes si semblables aux nôtres , ou plutôt qui sont les mêmes que les nôtres. Ce philosophe nomme le premier Dieu, existant en lui-même , Dieu un , simple par sa nature et indivisible. Tl ajoute que le second Dieu et le troisième Dieu sont pareillement un : que c'est cette unité là qui fait le bien et le principe d'union de la matière divisible par son essence. Outre l'intelligence artiste et ordonnatrice du monde , il admet au-dessus son père qu'il appelle le premier Dieu, relativement au demiourgos ou à celui qui ordonne.

Eusèbe dit que quand Platon npmme l'intelligence , elle n'est pas la première , mais qu'elle a au-dessus d'elle nue autre plus ancienne et plus divine. Il fait une comparaison tirée du pilote qui , en conduisant le vaisseau , regarde au ciel et prend conseil de ce qu'il voit au-dessus de lui \ de même le Dieu artifex a les yeux fixés sur le premier principe, son père, qui le dirige. U fait l'application de cette idée à ce que dit le logos des Chrétiens ou Christ : a Le fils ne peut rien faire de lui-même \ il ne fait que ce qu'il voit faire à son père. »

Eusèbe prétend que cette philosophie est bien antérieure à Platon ; qu'elle faisait partie des dogmes des docteurs hébreux. Il aurait pu ajouter qu'elle faisait aussi partie des dogmes des prêtres de l'Egypte et des philosophes de l'Orient.

{a) Euseb. Prap. ew.t 1. n, c. 18* p. 537.

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