TOME V
gique sur la doctrine ni t»s deux principes, dont l'un, (dit Plularque, ) ou le bon , s'appelait Dieuy et l'autre ou le mauvais s'appelait démon. Cette doctrine, observe Plularque , était consacrée dans les iuitiations et dans les institutions religieuses , tant des Grecs que des barbares , et venait des premiers législateurs et des anciens théologiens ; c'est-à-dire qu'elle prenait sa source dans le besoin que les législateurs eurent de s'unir aux prêtres pour imaginer les fictions religieuses , nécessaires pour contenir les peuples et pour ramener au devoir par l'imposture , comme di t Timée , ceux qu'on ne peut y rappeler par la seule raison. Elle eut la même origine que la fable de l'Elysée et du Tartare , que le dogme de la Providence, la même que l'institution des mystères dans lesquels on enseignait celte doctrine , afin de fortifier les lois par l'opinion religieuse, comme nous l'ayons fait voir ailleurs avec plus d'étendue dans notre examen des mystères.
Celse , dans Origène (a), a très -bien connu le but v que s'étaient proposé les anciens législateurs en créant ces sortes de fables si propres À effrayer la terre et à contenir les hommes par le frein de la crainte religieuse. « C'était, dit-il, pour étonner les ames simples à qui on faisait redouter des vengeances qui d'ailleurs n'avaient aucun fonds de réalité. On peut assimiler , continue Celse, ces fictions effrayantes des Chrétiens aux fantômes et aux autres objets de terreur que Ton présentait aux initiés dans les mystères de Bacchus. Il ajoute que la fable des déluges de Deucalion et ces périodes successives de submersion et d'embrasement de l'Univers
(*) Orig contr. Ceh., I. 4, p. 17».
avaient donné lieu aux Chrétiens d'imaginer leurs fables sacrées , et surtout celle de la fin du monde , par le feu , au moment où leur Christ viendrait juger l'Univers. » Origène répond à Celse (a) que, chez les Grecs et chez les autres peuples , ces destructions étaient attribuées au mouvement des astres et à leur retour périodique à certains aspects : au lieu que , chez les Chrétiens, on regardait ces grands désastres comme la suite de la malice des hommes dont la perversité allait toujours croissant, et sollicitait la vengeance de Dieu qui, par le feu et par l'eau, détruisait les générations coupables. Origène a donc donné à ces fictions le véritable motif qui les a fait imaginer, et marqué leur but moral et mystagogique. Aussi diVil plus haut (b) que le but que se proposaient les docteurs chrétiens en propageant cette doc* trine était de corriger le genre humain, soit en imprimant la crainte des peines , soit en encourageant par l'espoir flatteur des récompenses. Origène , sans le vouloir, nous a donné le mot de l'énigme , et décélé le secret des législateurs et des prêtres. Origène a eu tort de dire que les Chrétiens ne regardaient pas ces evénemens comme provenant des mêmes causes que celles auxquelles èe% attribuaient les païens -, puisqu'il est certain par Sénèque (c) que ceux - ci supposaient qu'ils n'avaient li«u que lorsque les Dieux voulaient donner à la terre un ordre de choses meilleur que le premier qui avait dégénéré , et la faire habiter par une génération nouvelle , qui eût toute son innocence. Quoique les livres juifs n'attribuent pas aux astres le déluge, il n'en est pas
(a) Orig. contr. Cels., I. 4>p. «73. — (b) Ibid., p. 171. — (<•) Scncc. Qwest. IVat., 1. 3 , c. 39, 3o.
moins vrai aussi que quelques auteurs supposent queNoé ou Xixutrut avait pressenti le déluge , par une suite de la connaissance qu'il avait de l'astronomie ; en sorte que Ton ne peut pas dire que ce soit deux idées opposées que d'attribuer ces révolutions à la marche des deux et à la colère divine , puisqu'on supposait que les Dieux avaient ordonné la Nature de manière que les bouleversemens arrivassent au moment où les générations se seraient entièrement corrompues. Il n'en demeure donc pas moins certain que , chex les païens , dans Ovide , dans Hésiode, comme chez les Chrétiens, les submersions et la fin des générations ont été amenées pour punir la corruption des hommes. C'était là cette terrible leçon que l'on donnait aux initiés; c'étaient là ces veugeances des Dieux, dont on devait souvent leur imprimer la crainte , suivant Timée. Enfin , c'était là le grand ressort politique et religieux dont on se servait pour mouvoir les hommes par l'espérance et la crainte.
C'était donc avec très-grande raison que Celse , à l'occasion des peines éternelles (à) , comparait tout ce que les Chrétiens pouvaient enseigner à cet égard , è ee qu'enseignaient tons les chefs d'initiations et tous les mystagogues anciens , et qu'il disait qu'ils n'avaient fait que se copier, et que les uns et les autres n'étaient pas plus fondés en vérités dans leurs assertions et leurs menaces. On berça donc les peuples de l'espoir d'un meilleur ordre de choses. On fit espérer aux Juifs un messie qui les délivrerait de l'oppression où ils gémissaient ici -bas, et qui établirait son règne glorieux sur la terre. On leur parla d'une nouvelle Jérusalem , d'une cité sainte , qui s'élèverait sur les ruines des généra) Orig. contr. Gels., 1. 8, p. 430.
DE L APOCALYPSE. 4ar
râlions présentes , désignée sous le nom de Babylone ou de terre de prostitution. C'était après cette brillante habitation que soupiraient tous les initiés aux mystères de la lumière , qui seuls auraient droit de l'habiter. C était là leur élysée, dans lequel les a mes vertueuses devaient un jour passer , lorsqu' Ormusd aurait vaincu Ahrbnane, et l'aurait enchaîné à jamais dans l'abîme, avec ceux qui se seraient attachés à lui , et qui auraient pratiqué les oeuvres de ténèbres. Tel était , en dernière analyse , le résultat des espérances et des craintes dont on berçait les initiés aux mystères (Varies ou du soleil équiuoxialde printemps , uni à l'agneau équinoxial ou pascal , an moment oùle Dieu de lumière remportait son triomphe sur les ténèbres de l'hiver. C'était une véritable théophanie qu'on se promettait, tous les ans , à cette époque ; et c'est sans doute ce qui lui a fait donner le nom , par les anciens mystagogues, d'agneau de la théophanie (a), ou du fils des théophanes. Aussi était-ce à pâque ou durant le pervigiliuni pose fus, que l'on attendit long-temps, durant les premiers siècles de l'Église , la fin du monde, et le passage des ames vertueuses dans la cité sainte que - l'agneau éclairait de sa lumière. C'était la grande attente des premiers fidèles. On les entretenait tous les ans de cette chimère de la venue de l'époux, des noces de l'agneau. Isidore de Séville (b) observe que la nuit de pâque était une veille sacrée , non-seulement parce que le Christ étant ressuscité , il ne fallait pas qu'il trouvât les fidèles endormis , mais encore parce que c'était à la même heure où il avait ressuscité qu'il devait un jour
venir Juger les hommes. Lactance (c)en dit autant \ que
(a) Hygin, fab. 188 — (6) Origen., I. 6, c. 16. — (r) Lact. ,1. 7, c. 19.
42 2 EXAMF.K
c?cst là cette nuit fameuse pendant laquelle on veille dans l'attente de l'arrivée du roi et du Dieu de l'Univers qu'il y paraîtra en libérateur , en juge et en vengeur , et qu'il descendra accompagne de ses anges.
Cédrénus et l'auteur de la Chronique pascale (a) Gxent également à l'entrée du soleil à l'agneau équinoxial , ou au premier degré iïaries, l'avènement de Christ et la consommation des siècles ; et cela d'après les écrivains sacrés.
Il résulte de ces passages que la consommation des siècles devait s'opérer au point même du ciel ou au lieu du zodiaque où le soleil était au moment du départ des sphères. La résurrection universelle devait s'effectuer au moment de la résurrection de Christ, -ou à pareille époque du temps , c'est - à -dire au moment où le Dieu - soleil , sous la forme de l'agneau , attirerait vers lui les ames des initiés, comme l'indique l'empereur Julien (h). Tel rtait donc l'objet de ces veilles sacrées . l'attente d'une théophanie et l'apparition du Dieu - lumière qui devait transplanter ses élus dans la cité sainte, dans cette Jérusalem libre et mère de tous les hommes , comme l'appelle saint Cyrille (c) , ou dans l'air libre et l'élysée , comme l'appelle Pythagore (d) , dans le lieu d'où les ames des hommes étaient sorties, et où elles devaient retourner.
Eu remontant vers l'origine du christianisme , nous trouvons des sectes d'initiés aux mystères du bélier , soit A lys , soit l'agneau honoré en Phrygie , qui s'assemblaient à certain jour pour y jouir de la vue de la sainte Jérusalem qui était le grand objet de leur désir, et comme
(a) Cedr., p. a. — (/♦) Julian, orat. 5. — (r) Cyrill. Catcch. 18, p. «a (</) Hierocles. Aurca Carmin., v. 70, p. 3i3.
DE LAPOCAL\PSE. 4*3
le tableau mystique de l'autopsie de ees mystères. Cette apparition s'appelait Jpocalypse ou révélation faite à la prophétesse qui y tenait lieu de prêtre. C'est pourquoi Jean se qualifie ici de prophète [ 1 34] î car on remarque que Jean appelle ses ouvrages prophéties (a), et que l'ange lui dit qujil était un prophète , comme ses frères (b). La prophétesse dit que Christ lui a révélé que le lieu où ils sont assemblés est sacré* Ensuite , que son inspiration est une apocalypse ou révélation de Christ, qui est suposé lui apparaître vêtu de blanc (c) , comme il parait à Jean , et la remplir de son esprit de sagesse. Jean commence par dire que c'est une apocalypse de Christ qu'il va rendre publique. On donnait également ce nom aux révélations ou à l'autopsie des anciennes initiations {i 35].
Ces visions s'opéraient dans une espèce d'extase, et les prophètes ou chefs d'initiations savaient s'en procurer.
Un des préceptes que la loi de Zoroastre donna aux archi mages (d) fut de se procurer des manifestations de la gloire divine. Porphyre assure que les gn os tiques se vantaient d'avoir des révélations ou apocalypses de Zoroastre (e) , dont nous avons rapporté plus haut la doctrine sur les deux principes , doctrine qui fait la base de l'Apocalypse de Jean. Cet Er de Pampbylie dont parle Platon dans le dixième livre de sa République, ErÇf) à qui fut faite la révélation du sort des ames après la mort , et du jugement qu'elles subissent , était , suivant quelquesuns, le même que Zoroastre qui , dans les montagne» d'Arménie , avait fait credser cet antre fameux , lequel
(a) Apocal , c. i, v. 3, c. 19, y. 11. — (h) Ibid., c. ti v. 9, v. 10, v. iH, 19. — (r) IbiH., c. 1, v. 1. — (d) Hcausob , I. 1 p. /jm». — (*0 IhiH., p. 3<)4 - (/) P)a*. Hrp.,p. ti, j.
représentait le monde et les routes des ames à travers les sphères.
Mon ta nu s (a) , un des prophètes de cette secte phrygienne, était un homme a extase, et qui parlait d'une manière énigmatîque , comme saint Epiphane en convient ; et qui 'éprouvait une espèce de délire prophétique , tel que celui qui inspire l'auteur de l'Apocalypse.
Un dimanche , dit l'auteur de ce livre mystique (6) , je fus ravi en esprit : j'entendis derrière moi une voix forte et éclatante qui dit : Écrivez , etc. Quant au style énigmatîque de cet ouvrage, et à l'espèce de délire prophétique, personne ne peut s'y méprendre.
Ces sectaires admettaient la résurrection (c) , au rapport de saint Epiphane. Et dans l'Apocalypse (<f), il est également question de première et seconde résurrection 9 de première et seconde mort.
Cette croyance était aussi celle des eucratiques, dont les Phrygiens étaient une secte et a qui ils succédèrent. Ces sectaires étaient répandus en Psidie , en Phrygie , eu Isanrie , en Pamphylie, en Cilicie , en Galatoe et dans toute l'Asie mineure-, c'est-a-dire , dans le pays où le culte d'Alysou du soleil-bélier et celui deMithra , soleil du bœuf, étaient répandus. Aussi retrouve-fr-on dans
base de la théologie de l'Apocalypse et des tableaux de leurs combats. Les encratiques (e) pareillement admettaient la distinction des deux principes, dont les œuvres étaient opposées et qui se combattaient, telle enfin
(a) Epiph. contra Haeraa., c. 48» p. 176. — (b) Apocal. , v. 10. — (?) Epiplu, c. 48, p i;5. — Apocal., c. ao, t. 5. — (e) Epiph. ibid. 174.
DE LAPOCALYPSE. faS
qu'elle est indiquée dans Plutarque dans le passage rapporte ci -dessus. Ils offraient , au lieu de vin , Veau dans leurs mystères ; ce qui forme un nouveau rapport avec les mystères de Mithra, dans lesquels la consécration du pain et de l'eau, accompagnée clc paroles mystiques, était
Les initiés à Mithra (a) admettaient aussi le dogme de la résurrection [1 36] - On peut donc regarder toutes ces sectes , ainsi que la çecte chrétienne , comme différentes ramifications de la religion du soleil , connu sous le nom de Mithra, et vainqueur du mauvais principe , originairement sous la forme du bœuf, et ensuite sous celle de l'agneau. Car on remarque eneore que le nom d agneau, ai fort répété dans ce livre , était celui que les mages donnaient au premier des douze signes. Cette religion mithriaque était d ailleurs répandue en Gappadoce et en Cilicie dès la plus haute antiquité ; et Mithra , dans les monumens les plus anciens , porte toujours le bonnet phrygien ; ce qui fixe en Phrygie le théâtre le plus brillant de cette religion. Aussi Origène oppose-t-il aux raithriaques la théologie de l'Apocalypse, comme le livre qui a le plus de rapport avec la doctrine des mi thriaques, et qui, dans la religion chrétienne, fait en quelque sorte le pendant du tableau mithriaque , puisqu'il contient leur théorie mystique sur l'élévation de Tome vers les ohjets divins (b) , ou le retour des ames les plus divines vers ce qu'il y a de meilleur. C'est ce meilleur dont il était question dans les orphiques , où l'initié disait : J'ai évité le mal , et j'ai trouvé le mieux. Car tel était le but
(«) TcrtuU Pra*cript., c. 40. — (A) Origcn. contre CcUe, I. 5), P. *99-
de toutes les initiations, de rappeler l'amc à la félicite et à l'innocence primitive , dont elle était déchue en quittant les plages élhérées pour descendre dans le monde sublunaire , où règne le principe du mal toujours en conflit avec celui du bien. C'est ainsi que dans lesinilhriaqucs, l'amc élevée par l'action de Mithra retournait par les sept portes planétaires se joindre à Ormusd qui régnait au sein de la lumière première, hors des atteintes d'Ahrimane , qui ne pouvait combattre son action que lorsqu'elle s'exerçait ici -bas ou dans ce- monde, où l'aine acquérait la connaissance du mal , dont Ahrimane ou le principe ténébreux est la source.
Ce fut dans une île écartée et presque déserte (a) que l'auteur de l'Apocalypse, un jour consacré au soleil , ou le dimanche , eut l'extase durant laquelle il eut la vision de la Jérusalem céleste , on les ames vertueuses devaient bientôt aller se réunir pour y vivre heureuses , au seinde la lumière éternelle, aussitôt que le grand juge, qu'on attendait alors à chaque moment , aurait décidé du sort du -monde.
C'était dans un lieu désert, à Pepuzza, dans le continent et en Phrygic, c'est-à-dire , dans les contrées voisines des sept villes nommées dans l'Apocalypse et de l'île de Pathmos elle-même , que se tenaient les assemblées mystiques de ces Phrygiens , sectaires répandus dans la Phrygie , dans la Galatie, et la Cappadoce surtout où fleurissait le culte de Mithra.
Cette ville était détruite du temps de saint Epiphane (b). L'opinion de ces sectaires était que la céleste Jé-
(i) Apocalypse, c. i, v. 9, v. 10. — {h) î'piph. adv Harcs., c. 18 , p. «8i, iî i.
rusalem était descendue du ciel et s était manifestée en ce lieu. En conséquence ils s'y rendaient |>our célébrer leurs mystères , et ils sanctifiaient ce lieu par la religion. Les hommes et les femmes allaient s'y faire initier , et attendaient la vision de Christ ou une théophanie , c'està-dire , qu'ils se promettaient de voir ce que le prophète Jeau dit qu'il a vu , et ce qu'il promet aux initiés qu'ils verront. Car il commence ainsi (a) : « Révélation de Jésus-Christ qu'il a reçue de Dieu pour découvrir à ses serviteurs les choses qui doivent bientôt arriver... Le temps est proche; le voici <fft vient sur les nues. Tout œil le verra ; ceux mêmes qui l'ont percé. 11 n'y a rien de - plus vrai [137].»
Et il finit par dire (b) que cela doit arriver dans peu de temps. « Je m'en vais venir bientôt ,. dit Christ. Le temps est proche. » Ces mots, ces promesses d'un avenir prochain sont répétés plusieurs fois dans le dernier chapitre , et l'initié répond : Amen : venez , Seigneur Jésus. Malgré ces promesses si certaines d'un avènement si prochain, il est encore à venir, et il lardera encore long-temps. Mais l'auteur a parlé comme un homme frappé de l'idée de l'arrivée du grand juge , et qui berçait les initiés de l'espoir d'une prochaine théophanie ; ce qui était le grand but de toute initiation, qui tendait à assurer le .retour prochain à la terre lumineuse dont les ames sont descendues. Synesius (c) appelle un homme nouvellement initié , un initié aux théophanies.
Leurs traditions portaient que Priscilla (d) ou Quin-
Apocalypse, 1. 1, v. 3, 7. — {h) Ibid., c. a t v. 6, 7, 11, 1a , *> — (c) Syn. tëncom Calv., p. 70. — (tl) Epiph. a<tv. Href-rs., c. fH » p. 181.
4si8 EXAMEN
tilla, une de leurs prophétesses , s était endormie a Pepuzza \ que Christ lui avait apparu sous la forme d'une femme vêtue d'habits d'une blancheur éclatante; qu'il avait répandu en elle son esprit de sagesse ; qu'il lui avait appris que ce lieu était saint , et que la céleste Jérusalem y était descendue. C'était pour cela qu'on s'y rendait pour s'y faire initier , afin d'avoir aussi une apparition de Christ qu'ils y attendaient»
Comme l'hiérophante de Pathmos prend le titre de prophète dans son livre, les prêtresses de Pepuzza prenaient la qualité de prophétesses , et faisaient des prophéties sur l'apparition du grand juge, et sur la résurrection qui était un de leurs dogmes principaux (d)+ Elles jouaient le rôle d'inspirées vis-à-vis dn peuple , comme fait ici Jean ; elles traçaient le tableau des malheurs de cette vie mortelle, et répandaient des larmes en esprit de pénitence. Ces fêtes de deuil ressemblaient par-là assez à celles des femmes athéniennes , dans les thesmophorics et dans les mystères de Béotie (6).
On voit pareillement l'hiérophante ou le prophète Jean tracer le tableau des maux dont l'Univers est menacé. Car le but de toutes ces lamentations sur le sort de , l'homme ici-bas , était de le détacher de la terre et de le faire soupirer après son retour vers la céleste patrie. Tout cela entrait dans le système des priscillanistes et des pepuzziens qui reconnaissaient Priscilla et Quintilla pour leurs prophétesses. En effet , c'était un des principes de leur doctrine de regarder en quelque sorte le ciel comme la patrie primitive des ames ; ce qui répond assez à notre paradis et à l'opinion de tous les anciens
(a) Ept|>h., c. 40» ibid., p. 183. — (£») PluUrq. de lùd., ]»...
de l'atocalypse. 429 philosophes , qui ont cru que l'ame était descendue du ciel et qu'elle éprouvait une espèce de mort en s'unissant à la matière au moment de la naissance de l'homme ; et qu'à sa mort, au contraire , l'ame renaissait et allait reprendre sa première vie en remontant vers l'éther, ou à l'air libre vers cet océan lumineux d où sont écoulées toutes les âmes. C'est la doctrine que Cicéron a consacrée dans son ouvrage intitulé : Songe de Scipion -, et que Macrobe a développée dans son commentaire. Cette doctrine était aussi celle des mithriaques (a), comme on peut le voir dans Porphyre et dans Origène , oùCelse parle des sept portes planétaires par lesquelles les ames montaient et descendaient. Il en était à peu près de même de la doctrine des priscillanistes , et conséquemment de celle de Jean , qui s'en rapproche par tant de rapports , et qui , comme dit Origène , contient la théorie mystique du retour des ames vers les êtres divins.
Léon raconte que les priscillanistes (b) enseignaient que les ames avaient péché dans le ciel où elles étaient revêtues d'un corps léger et éthéré ; qu'en traversant les airs et les sphères célestes , elles rencontrent diverses puissances, les unes plus cruelles, les autres pins douces , qui les enferment dans des corps de conditions différentes ; que les corps et les ames des hommes sont assujettis au destin et à l'empire des étoiles ; que les diverses parties de l'ame sont soumises6 à certaines puissances , et les divers membres à d'autres.
L'opinion que les ames ont péché dans le ciel , et que
(a) Porph. de Antro Nymph., p. 109. — (6) Beausobre, Traite du .Manich., t. a, I. 7, c i, p. 4»b; Léo. Epit.;g, 3. ad Turib.
43o EXAMEN
c'est à cause de cela que Dieu les exile sur la terre , observe avec raison Beausobre , est fort anciende et fort commune.
Saint Augustin (a) nous a conserve un passflgc d un ouvrage de Cicéron,dans lequel cet orateur philosophe regarde celte doctrine sur le péché originel des ames dans la vie ou daps le monde supérieur, et sur leur iifcarcération ici-bas, comme faisant partie des dogmes enseignés dans les anciens mystères , et par les mystagogues , tels qu'Orphée , qui se disaient interprète^ des secrets des Dieux. Les initiations, les expiations et les purifications eurent pour but de ramener les hommes au séjour de la félicité primitive , de les régénérer et de leur faciliter le retour vers l'empyrée , en les dépouillant des « qualités contraires à la pureté de leur nature. Le péché donts étaient rendues coupables ces ames, c est la concupiscence de la matière et le désir de connaître le monde sublunaire, où le bien et le mal se trouvaient mélangés, et d'avoir voulu y descendre par la génération ; enfin de s'être laissé prendre* par l'appât de la matière et du principe ténébreux qui y réside. Cette théologie est assez bien détaillée dans Macrobe (b) et dans l'ouvrage de Porpbyre sur l'antre des Nymphes. On y voit les ames séduites par la vue de la matière , déchoir de leur pureté et descendre du lieu de leur origine pour s'unir au corps et éprouver le^mélange du bien et du mal , jusqu'à ce qu'elles soient retournées au lieu d'où elles sont sorties. On y enseigne , comme à Pepuzza , que la vie est un état malheureux (c), et que la mort est le terme de nos
(a) August., I. 4, con*« P*l»g- et frag. Cicer. Opcr. etl. «TOIhet , t. 8, p. 577. — (b) Macrob. ,com. Scip., 1. i, c. 13 et i3 — (c) Porph. de Antr., p. 119, p. i*t.
DE h APOCALYPSE. /j3l
maux , puisqu'elle uous rend à la félicité primitive , lorsque nous avons vécu conformément aux principes de la justice ; et ensuite on y trace le tableau du monde et les divisions astronomiques qui fixent les diflerens points de la route des ames. Car tel était le but mystique de ces initiations , suivant Porphyre (a), a C'est de -celte manière , dit ce philosophe , que les Perses marquent la descente des ames ici -bas, et ensuite leur retour. » C'est là ce qu'ils enseignent dans leurs initiations, et ce qu'ils figurent dans les mystères qui se célèbrent dans lantre représentatif du monde , consacré par Zoroastre (6). Tout le système astronomique y était mis en représentation , tant celui des fixes que celui des plané* tes (c). On ne sera donc pas étonné si nous expliquons plusieurs figures de l'Apocalypse , ou plusieurs tableaux de ce livre d'initiation , par des tableaux empruntés de la sphère , et par des divisions calquées sur les divisions célestes , puisque , suivant Porphyre , ces tableaux se trouvaient dans l'antre wilhriaque (d) , et qu'on y avait marqué les divisions des climats et les élémens cosmiques , c'est-à-dire , les constellations. Car c'est ainsi qu'on doit entendre stoikeïa cosmica , comme* on peut le voir dans Sa u mai se (e) (Année climatérique). Macrobe les y fait entrer aussi. On y voit à la tète le lion, comme dans l'Apocalypse : cet animal est aussi le premier des quatre animaux. C'est en passant du cancer au lion, dit Macrobe (/*), qu'elles commencent à se dégrader. Il y fait aussi entrer la coupe voisine du lion -, ce
(<i) Porph. do Antr.,p. io> — (Jb) Ibiiî., p. in. — (c) Origcn. con». d h. *>S. — (,/) l'orph., p. io3 et ni. — (c) iwlcm. Ami. Climat. — Macrob., 1. i, c. ia, p. fi>.
qui prouve bien la liaison qu'avait avec toute la sphère et avec les constellations , toute cette théorie mystagogique. Mithra, ou le Dieu aux mystères duquel on initiait, avait ici, comme l'agneau de l'Apocalypse, son siège à l'équinoxe de printemps (a) ; et on lut mettait en main le glaive de Mars , qui préside au premier signe au bélier ou à l'agneau. Aussi voyons - nous dans l'Apocalypse que le génie lumineux qui le premier s'offre aux regards du prophète est également caractérisé par cet attribut symbolique de Mars ou du génie équinoxial. Etant tourné , dit-il, je vis sept chandeliers d'or (£), et au milieu des chandeliers d'or, je vis quelqu'un qui ressemblait au fils de l'homme , vêtu d'une longue robe, et ceint, au-dessous des mamelles, d une ceinture d'or. Sa tète et ses cheveux étaient blancs comme de la laine blanche et comme de la neige ; ses yeux paraissaient comme une flamme de feu. Ses pieds étaient semblables à l'airain fin , quand il est dans une fournaise ardente \ sa voix égalait le bruit des grandes eaux. Il avait dans sa main droite sept étoiles, et de sa bouche sortait une épée à deux tranchans ; et son visage était aussi brillant que le soleil «dans sa force.
Ce génie lumineux, distingué par le glaive , accompagné de sept étoiles , ou de sept chandeliers , représente parfaitement le Mithra des Perses , accompagné du système planétaire, dont les mouvemens partent de l'équinoxe , autrefois le taureau , et ensuite aries ou l'agneau. Dans les monumens du culte mithriaque, gravés dans M. Hyde , et dans ce volume (c) , ce Dieu y est repré-
(a) Porph. Antr. Nyroph., p. ni — (b) Apocalypse, c. i, ▼. i3 et 16. — (c) Hyde. Rel. pera., p. i3.
sente, tenant une épée h la main , et quelquefois l'enfonçant dans l'épaule du bœuf. Le bœuf est l'ancien signe équinoxîal ; au lieu que , dans les derniers siècles , ce fût l'agneau qui était immolé et dont le sang régénérait les ames. Les livres des Perses (a) représentent aussi Mithra armé de l'épée , et lui donnent pour ennemi le serpent. Il habite la haute montagne d'or pur , et il donne à la terre la grande lumière , sur tous les kesvar* de la terre, au nombre de sept; il est assis sur un tapis d'or, ce Mithra dont le corps brille de lumière.
Dans tous les monumens de Mithra , on remarque à côté de ce Dieu sept autels ou pyrés , consacrés aux sept planètes , dans lesquels se répand la lumière éthéree . et à travers lesquels passent les ames pour se rendre an sein d'Ormusd i en passant par les sept portes planétaires de l'antre mithriaque décrit par Celse dans Origène.
Dans les mystères d'Eleusis , on conserva les traces de ' ces allusions au système planétaire, puisqu'on y représentait trois planètes, le soleil, la lune et Mercure, soumis à i'àction du demiourgos , Ormusd , principe du bien et de la lumière. Le dadouque , avec son flambeau, y représentait le soleil.
Cette même allusion au système planétaire avait été conservée dans les cérémonies de l'initiation phrygienne, qui se pratiquaient à Pcpuzza , lorsqu'on s'y rassemblait pour attendre l'apparition de Christ et celle de la céleste Jérusalem.
Sept jeunes vierges ou prêtresses , vêtues de blanc , entraient dans le temple où se célébraient ces mystères (6). Elles Tenaient dans leurs màins chacune un
(a) Zend-Avesta, t. it p. 21 1, a«4» »o6, ïi5, m3, a3i . — {h) Efiph.k c. 49*