CHAPITRE II. l
mièrc et sa force. On représente , sur le mont Liban , la Déesse amante d'Adonis , par la figure d'une femme plongée dans la douleur , la tête voilée et appuyée tristement sur sa main gauche. Des larmes abondantes , qui semblent couler de ses yeux, annoncent non-seulement sa douleur , mais encore l'état de la Nature pendant cette saison humide , durant laquelle la terre voilée par les brouillards épais ne jouit plus de la vue du soleil, tandis que les torrens plus abondans coulent de toutes parts au milieu des campagnes dépouillées de leur ancienne parure. Mais lorsque le soleil est sorti des souterrains profonds de la terre , et a franchi le passage équinpxial ou la fameuse ligne de démarcation , et a rendu au jour son empire sur les nuits, alors la Déesse de la génération , Vénus se réjouit j les prairies se couvrent de verdure , les campagnes présentent déjà l'espérance des moissons, et les arbres reprennent leur feuillage.' C'est pourquoi nos ancêtres , dit Macrobe , ont consacré le mois d'avril à Vénus.
Cette explication de Macrobe, que nous av ons rapportée ailleurs (à) avec les modifications que nous avonsjugées nécessaires, nous paraît simple , naturelle, ingénieuse. Elle est fondée sur une observation qu'ont dû faire dans tous les temps les peuples de l'hémisphère boréal , qui ont remarqué que la face de la terre s'embellissait et se dépouillait de sa parure, suivant que le soleil s'approchait ou s'éloignait de leur climat, et que ce Dieu, par son approche et par sa retraite, changeait successivement la scène où la divinité avait placé rhomme [68]. Le bien et le mal de la Nature dépendant
i-t, Ct -dessus, I. 3, c. îa.
absolument du soleil et de sa marche dans le zodiaque r son retour a dû causer la joie , comme son départ la tristesse, et les adorateurs de cet astre, dans le culte qu'ils lui ont rendu et dans les chants qu'ils lui ont adressés, ont dû surtout marquer d'une manière frappante ce con-
^raste de la Nature et de l'état de l'homme aux deux principales époques de la révolution solaire, au moment de sa dépression au-dessous de l'équateur en automne y et an moment de son élévation au-dessus , ou de son exaltation au printemps. Voilà le fondement sur lequel ont été établies les fêtes , soit de tristesse, soit de joie, et le fond sur lequel ont été brodées les fables solaires, plus ou ' moins ingénieuses , à raison du plus ou moins d'esprit des prêtres et des mystagogues [69]. Le fond est le même ; Ja broderie est différente dans ses nuances et ses figures , comme dans sa richesse,
Vossius, dans son Traité sur l'idolâtrie (a), adopte absolument l'explication de Macrobe , et reconnaît que la mort d'Adonis , ou son absence , n'est autre chose que l'éloignement du soleil vers les régions australes en automne et en hiver. Il joint à l'appui de son sentiment une épi gramme d'Àusone sur le soleil. Il prétend que l'Âdoneus des Arabes, l'Adonis des Pbénicîens et l'Adès des Grecs se réduisent au même Dieu , ou au soleil des signes inférieurs. Il cite aussi les vers de Jnvianus Pontanius [70] , qui confirment également notre explication et la théorie que nous établissons dans tout cet ouvrage sur la mort et la renaissance de la végétation soumise à l'action du soleil. .
Nous conclurons doue, avec tous ces auteurs , que la
(a) Voss. , de ldo!., 1. 3 , c. 5<), p. 633.
CHAPITBE H. l55
mort et la résurrection d'Adonis ne doivent pas s'entendre de la mort et de la résurrection d'un homme , mais de celle du soleil considéré dans les principales époques du mouvement annuel et dans les rapports qu'il a avec le commencement et la cessation de la végéîation périodique, avec le retout des longs jours et des longues nuits , qui partagent entre elles le cercle annuel , et qui ramènent le bien et le mal physique dans l'Univers [71]. Ainsi, Adonis aura les mêmes caractères que Bacchus et Osiris , et ses mystères seront , comme ceux de ces deux divinités , les mystères du Dieu de la lumière, et contiendront le récit des combats contre le principe des ténèbres, dont il triomphe tous les ans à I equinoxe de printemps ; c'est-à-dire que nous retrouvons encore dans ces mystères ce que Plutarqtie nous a dit être la base de toutes les religions anciennes , la théorie des deux principes et le récit allégorique de leurs victoires et de leurs défaites.
Passons maintenant aux malheurs et aux victoires du Dieu du jour (a), Orus ou Apollon (&), fils d'Isis, perdu et retrouvé , et nous verrons qu'ils sont absolument établis sur le même fondement théologique.
Le nom Orus est le mot hébreu et phénicien Or, lumière. Or, dit Philon , signifie lumière (c). Ce qu'il y a de certain, c'est que tontes les fois que les Grecs parlent de ce Dieu , ils nous disent qu'il est le même que leur Apollon ou que le Dieu-lumière, le soleil et la lumière
(a) Plut, de Iside , p.- 355 , 375 j A mm. Marcel!., t. 27; Diod. Sic, I. it p. m ; AKlian. de Anim., I. 10, c. 14 } Hor. A poil., 1. i, c. 17. — \h) lierod,, 1. a, c. i44» *56j Suid. toc. Pritp. — (c) Phil. AIK'g., 1. s , p. 53 i JablonsU, I. a, c. 4, p. Vos». Orig. Idol., I. a, c G\% p. 64<>
l56 RELIGION CHRÉTIENNE.
du jour que produit cet astre , et qu'il épanche de son sein. Orus, en qualité de Dieu du jour et de la lumière, était fils du soleil Osiris et de la Déesse Isis , comme nous l'avons fait voir dans notre chapitre sur Isis (a). Nous rapporterons ici un précis de ce que nous avons dit, et nous y joindrons quelques nouveaux dévcloppemens.
Le bootès, placé dans le ciel à côté de la vierge , mûre du soleil , ou de l'Isis d'Eratoslhène , était censé avoir été chargé de l'élever (b)-, au moins il présidait avec la vierge à la naissance du Dieu -lumière , puisqu'il montait avec elle à minuit , et qu'il l'accompagne toujours.
Orus était persécuté par le noir Typhon aux formes serpentines, comme Apollon et sa mère le sont par le serpent Python, celui du pôle, qui ramène les nuits et les froids de l'hiver avec la balance , et qui monte toujours à la suite de la vierge ou de la mère du soleil (c). C'est ce serpent , dont Orus devint ensuite vainqueur , lorsqu'Osiris son père, sortant des enfers, vint l'en faire triompher (d). Orus ou Apollon avait son tombeau à Delphes ; le temple était bâti dessus (e).
Orus , avant de triompher , avait été déchiré et mis en pièces , comme Bacchus ; mais ensuite il fut rappelé à la vie par la Déesse sa mère, qui lui donna et la vie et l'immortalité (/).
Tous les auteurs ecclésiastiques nous parlent des fêtes lugubres instituées par Isis à l'occasion de la perte de son (ils , et des chants de joie qui leur succédaient aus-
(a) Ci-dessus, 1. 3, c. 3. — (b) Salmas. Aiïd. Clim. , p. fgf. — (c) Theon ad Aral. Pbacn. , p. n3. — (d) Plut, de Hide, p. 358. — (<•) t'yrill. Alex, contr. Jul., I. 10, p. 34». — (f) Diod. Sic-, 1. i, p. oa.