‹ Origine de tous les cultesChapitre 90 sur 180 · CHAPITRE III, I · texte numérisé non relu

CHAPITRE III, I

coryphée dans les chœurs et celle du pilote dans un vaisseau. On crut que la destruction des corps politiques venait de la division des forces isolées , et qu'ils ne se conservaient qu'en se réunissant sons une seule main sage et puissante. Le gouvernement des abeilles , la conduite du troupeau par un chef, ont fourni à Minutius Félix, dans sa Défense de la religion , des comparaisons semblables à celles des païens pour prouver l'unité de la Providence qui régit le monde. Ces comparaisons leur étaient communes avec les philosophes païens.

Le tableau de l'ordre social, les mathématiques, la métaphysique ont donc, par des routes différentes, mais toutes très -humaines, conduit les anciens philosophes à préférer l'unité à la multiplicité dans la cause suprême ou dans le principe des principe*. Car, comme dit trèsbien Si m pli ci us (a), « le premier principe étant le centre de tous les autres , il les renferme tous en lui-même par une seule union. Il est avant tout : il est la cause des causes, le principe des principes, le Dieu des Dieux. Qu'on appelle donc simplement principes ces principes particuliers, et qu'on appelle principe des principes ce principe général , la cause des êtres placée au-dessus de toutes choses. »

Pour peu que l'on connaisse bien la marche de l'esprit humain dans la métaphysique , le génie des abstractions et la pente qui le porte toujours à généraliser ses idées, pour en former des unités placées au-dessus des êtres qu'il a réunis sous une seule notion abstraite; pour peu qu'on ait lu les philosophes qui ont écrit dans les premiers siècles, où l'on fixe l'établissement du christia-

<«) Comment, sur Epictéle, trad. de Dacier, p. 30?.

SOO RELIGION CHRÉTIENNE.

nisme en Occident , les Jamblique , les Plotin , les Por~ phyre , les Proclus , etc. , on reconnaîtra aisément que la théologie des Chrétiens , qui porte les mêmes caractères , n'a rien de plus divin que leurs écrits et que ceux du divin Platon leur maître. Partout on retrouvera la trace de l'homme et l'empreinte du génie philosophique de ces siècles-là, non - seulement dans le dogme de l'unité du premier principe , mais encore dans la triade chrétienne , qui n'est rien autre chose qu'une triade d'abstractions , du genre de la foule des triades qui se trouvent dans Plotin, Porphyre, Proclus , Syrianus , Damascius , dans les livres hermétiques , dans les axiomes de Zoroastre , enfin dans Platon lui-même , qui parle et du Dieu père , et du logos, et du spiritus , ou de l'ame du monde [Bo]. Comme on ne s'avisera pas d'avoir recours à l'intervention de la divinité pour expliquer l'origine de toutes ces triades , dont on voit la formation dans les livres même qui les contiennent , et où la métaphysique la plus subtile combine ses abstractions sous la forme de triade , nombre qui lui est le plus familier , on ne doit pas chercher ailleurs que dans les mêmes sources la triade des Chrétiens , formée dans les mêmes siècles et marquée du même caractère. Le miraculeux de l'inspiration n'est que pour les sots : l'homme d'esprit n'en connaît point; il suit la marche du génie dans les sciences qu'il crée , et , comparant les opinions philosophiques des différentes écoles et des différens siècles , il voit ce qu'elles ont de commun , ce qu'elles ont de particulier , et s'il en fait des classes et des sectes séparées , ce ne sont que des classes d'opinions d'hommes qui raisonnent plus ou moins sagement ; mais il ne s'avise point d'y voir le langage de la divinité , qui ne s'est jamais expliquée que par l'organe

même de la Nature et par les tableaux admirables qu'elle lui présente ; éloquente pour l'homme de génie , et muette pour l'imbécille crédulité. Tâchons, autant qu'il sera en nous , de la suivre , et de voir comment elle a amené insensiblement l'homme à la théorie métaphysique des trois principes dont est composée la triade mystique des Chrétiens.

Trinité.

Presque tous les philosophes anciens ont considéré l'Univers comme un immense tout, réunissant en lui toute la matière dont sont formés les corps particuliers , tout le mouvement et toute la vie («)qui est divisée dans ces différens corps , en6n toute l'intelligence distribuée dans les différons êtres intelligens que l'espace visible et invisible à l'homme peut renfermer. C'est là ce grand tout qu'ils ont tantôt appelé Dieu (b) , tantôt l'ouvrage de Dieu. C'est ici le lieu de rappeler les dogmes philosophiques (c) développés dans nos chapitres surl'amc et sur l'intelligence du monde.

Point d'expression plus familière aux anciens philosophes que celle - ci : « L'Univers est un grand animal qui renferme en lui tous les principes de vie et d'intelligence des êtres particuliers. » Et souvent ils ajoutent (d) : « Et ce grand être souverainement animé et souverainement intelligent est Dieu même. »

Timée de Locres et Platon regardent le monde comme un être animé et doué de raison. Tous les Platoniciens

(«0 Procl. in Tira., 1. 3, p. a3$. — (b) Cîccr. de Kat. Deor., 1. a, c a; 1. a, c. 1 4 j Plotin. Ennead. 3, I. 4, c. 3a. — (c) Ci-deasu», 1. a, e. G et 7. — (<f) August. de Civ. Dei , 1. 4 , c. 1 a 1 .

le considèrent de même : on peut lire Plotin (a) et Proclus pour s'en assurer.

Ils ont même pris de -là occasion de comparer l'Univers , comme nous levons dit , à un grand homme (b) , et l'homme à un petit Univers. Rien de plus connu que la figure allégorique du grand Pan, ou Dieu-Nature uni verselle , et que la fiction de l'homme microcosme , ou petit monde (c).

Ils ont vu dans l'Univers, comme dans l'homme, un être unique, mais ils ont cru pouvoir, sans nuire à son unité individuelle , comme dans l'homme , y distinguer le principe d'intelligence et le principe de vie et de mouvement, qui n'empêche pas l'homme d'être un, quoique son intelligence ne soit pas sa vie, et que l'une et l'autre soient les parties constitutives de son unité d'être animé et intelligent. Mais cette vie et cette intelligence, qui n'était que particulière dans l'horaïuc, était générale et universelle dans le monde. U y avait entre la vie et l'intelligence de ce grand corps et celle de l'homme la même proportion qui se trouve entre le corps du monde et celui de l'homme : entre le grand être qui contient tous les autres , et un être infiniment petit qui y est renfermé (</) : ou plutôt l'homme ne fut animé et intelligent que parce que l'Univers , dont il fait partie et dont il est formé , comme de son premier élément, est lui-même source de vie et d'intelligence. « Représente-toi sans cesse le monde, ditMarc-Au-'

(à) Plotin. Ennead. 3, 1. a, c. 3; Ennead. 4> !• 4> c< 3a. — (£) Euseb. Prœp, ev., I. 3, c. g, p. 10a. — (c) Macrob. Sotnn. Scip., 1. a, c. îa. — («/) Procl. in Tim., 1. 5, p. 348; Plotin. Ennead. 5, 1. a, c. ia} Macrob. Soin. Scip., 1. i, c. iaj Philostr., 1. 3 , c. 1 1.

CBAl'ITRE III.

rèle (a) , comme un seul animal composé d'une seule matière et d'une seule ame. Vois comment tout ce qui s'y passe est rapporté à un seul principe de sentiment , comment une seule impulsion y fait tout mouvoir : comment toutes ses productions y sont l'effet d'un concours de causes. Admire leur liaison et leur enchaînement (h). O Univers ! ô Nature ! tu es la source de tout , le dernier terme de tout. Quelqu'un a dit : Chère ville de Cécrops ! Pourquoi ne disait-on pas du monde , chère ville du grand Jupiter ! Une même sorte d'ame a été distrihuée à tous les animaux sans raison (c) , et un même esprit intelligent à tous les êtres raisonnables, comme tous les corps terrestres ont une même matière terrestre ; et comme tout ce qui voit et qui respire ne voit qu'une même lumière, ne reçoit et ne rend qu'un même air. »

La lumière du soleil est une , quoiqu'on la voie dispersée sur les murailles , sur les montagnes , sur mille objets (d). 11 n'y a qu'une matière commune, quoiqu'elle soit divisée en des milliers de corps particuliers. Il n'y a qu'une ame, quoiqu'elle soit divisée en une infinité de corps organisés qui ont des limites propres. Il n'y a qu'une ame intelligente , quoiqu'elle semble elle-même se partager. Nous sommes toifc unis par une participation commune à la même (<?) intelligence. Tu as oublié, ajoute-t-il , que l'esprit de chacun de nous est un Dieu émané de TEtrc-Suprême. Comme les corps , après quelque séjour en terre , s'altèrent, et se dissolvent , ce qui fait place à d'autres , de même les ames , après leur

(«) Marc-AurèJe, I. 4, c. 3j. — (b) lbid., c. 17. — (c) lbid., 1. 9, c. 6. — (<f) lbid., I. 1a, c. 36. — («?)lbid., c. 38.

2<>4 HELIG10N CHRÉTIENNE.

séjour dans l'air , s'altèrent , s'enflamment en rentrant dans le sein fécond de la raison universelle. »

Cet empereur philosophe admet partout cette raison universelle.

La raison de l'homme est , selon lui (a) , détachée de l'intelligence du grand Dieu qui la communique à chacun pour être son guide.

C'est un écoulement de celle (b) qui gouverne le monde. Tous les hommes ont une portion de cette substance divine. « Toutes les ames font partie du môme élément spirituel , comme toutes les mers appartiennent à l'élément de l'eau. » Une même raison les éclaire tous Ce), comme la lumière du soleil éclaire la terre et les mers.

Cette souveraine intelligence répandue partout, et qui se communique à tout homme qui sait l'attires, est pour lui ce que l'air est pour tout ce qui a la faculté de respirer (d).

Cette raison divine est le logos ou la raison qui pénètre toutes les substances (e), et qui , durant tous les siècles , suivant une marche périodique et réglée , administre le grand tout.

Proclus (J) fait découler la Vie et l'intelligence qui est en iiQUS, d'un principe universel de vie et d'intelligence répandu dans le monde ,-du sein duquel la vie et l'intelligence des individus est tirée , comme nos corps le sont de la matière et de la masse des élémens qui composent nos corps [81].

a Les élémens ,* dit ce philosophe, qui entrent dans

(a) Marc-Auréle, 1. G, c. .f , 7, 9. — (fc) Ibid., 1. 2, c. 1. — (c) lh'u\.y l 9- — (à) Ibid., 1. 8, c. r 7. — (c) Ibid., 1. 5, c. 33. - {/) Comment, sur Tirac'c, I. i, c. 1 î3.

la composition de notre corps font partie de ceux qui sont en masse dans l'Univers. Il serait bien étrange que ce qu'il y a de pire nature en nous se trouvât dans l'Univers, et que ce qu'il y a de plus excellent et de plus divin ne s'y trouvât pas encore plus universellement ; et que , comme il y a une matière élémentaire universelle , il n'y eût pas aussi une intelligence et une ame universelle. »

Cette doctrine ancienne sur l'ame et sur l'intelligence universelle , source de la vie et de l'intelligence des êtres vivans et intelligens que renferme la Nature dans son sein immense, tenait à la théologie secrète des initiations, et Anchise , dans Virgile (a) , la révèle à son fils , comme le premier des mystères qu'il va lui apprendre. Nous avons déjà rapporté ailleurs le passage de ce poète (b) , dans lequel Anchise met sous les yeux de son fils le tableau de l'Univers et de ses parties, telles que le soleil, la lune, le ciel , la terre , la mer, dans lesquels circule un principe de vie , qu'il désigne par le nom de spiritus ou de souffle vivifiant , et avec lui une ame qui dirige leurs mouvemens, et qui entretient l'harmonie de ce vaste corps , dans lequel elle est répandue. On a vu que c'était de ce souffle universel que tous les êtres qui respirent sur la terre et dans les eaux empruntaient le souffle de vie "qui les anime. C'était de ce feu intelligent qu'étaient émanées les ames intelligentes qui à la mort, se dégageant de la matière grossière , s'envolaient vers le feuprincipe intelligent dont sont formés les astres.

Nous y avons aussi rappelé un autre passage du même

(a) Virgile. ÀEueid. , l. 6, 72/,. — (b) Ci-deww», 1. a, c 6, p. a$3.

2o6 HELIGION CHRÉTIENNE.

poëte (a) , pris de ses Géorgiques , où il explique l'intelligence de l'industrieuse abeille par ce même système. Il suppose que les abeilles ont une portion de ce feu-principe et divin , qui meut et régit toute la Nature. Chaque corps organisé pour respirer emprunte -de-là les principes de vie , qu'il rend , en mourant , à la Nature , et qui refluent dans l'élément commun dont ils étaient émanés pour y perpétuer leur vie éternelle.

La secte des Esséniens chez les Juifs donnait la même origine à nos âmes qu'ils regardaient comme une émanation du feu éther (b).

Manilius , dont nous avons déjà cité les vers , chante aussi le spirùus unus (c) ou le souffle unique de vie qui anime toutes les parties de la Nature , qui les pénètre et les féconde. Il le nomme le Dieu infus dans tous les membres du corps immense de l'Univers où il fait circuler les principes de vie , et organise la matière suivant des formes régulières , et il y joint l'intelligence et la raison qui en dirigent les mouvemens [82].

Les anciens physiciens , et en général tous les philosophes firent la même observation. Us distinguèrent dans le grand tout , composé de l'assemblage de tous les êtres , un principe de vie et de mouvement qu'ils attribuaient au spirùus (d) , et un principe d'ordre dans la distribution des corps et dans l'exécution de ces^mèmes mouvemens qu'ils attribuaient à l'intelligence qui régissait ce vaste corps , tandis que le spiritus ou le

{a) Virg. Ceorg., 1. 4, t. aao. — (&) Euseb. Praepar. evang., 1. 9, c. 3, p. 407. — (c) Manil. Astronom., 1. a , t. 60; Ci-dessus, 1. 1 , c. 6. - (d) Macrob. Som. Scip., 1. 1, c. 17, 4^, c. i6j Euseb. Prœp. ey., 1, i5, c îa.

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