‹ Origine de tous les cultes, ou religion universelle (volume 2)Chapitre 16 sur 97 · CHAPITRE XXIE · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIE

Le premier tableau que nous offre ce chapitre, qui est aussi le dernier tableau de tout cet ouvrage mystique (a), «est celui d’un fleuve d’eau vive, claire comme du cristal, qui coule du trône de Dieu et de l'agneau,

» Au milieu de la place de la ville (b), des deux côtés de ce fleuve, était l'arbre de vie qui porte douze fruits, et qui donne son fruit chaque mois; et les feuilles de cet arbre sont pour guérir les nations. »

Cette fiction se retrouve tout entière dans Ézéchiel (c}. Après nous avoir donné la description de la nouvelle Jérusalem, qui va être rebâtie, et dont il distribue les chambres conime le sont les portes de la ville sainte dans l’Apocalypse, le prophète Ézéchiel fait aussi couler un fleuve de la porte qui est vers lorient, et qui prend ensuite son cours vers le midi (d).

Il nous peint quantité d'arbres fruitiers (e) qui s’élevent sur les deux bords du fleuve. Leurs feuilles, dit-il, ne tomberont point, et ils ne manqueront jamais de fruits. [ls en porteront de nouveaux tous les mois. Leurs fruits serviront pour nourrir les peuples , et leurs feuilles pour les guérir [19].

Ézéchiel et Jean ne parlent-ils pas ici absolument le même langage, et n’ont-ils pas adopté la même fiction dans les mêmes termes ? D'où il résulte que l’un a copié

(4) C. 47, Nam — (e) V. 12.

(6). Éxechiel ;, 6.46 -v.-roheté te

DE L'APOCALYPSE. 105 ici l’autre , ou qu'ils ont puisé dans les mêmes sources ; savoir , dans les cosmogonies orientales des mages con des Chaïidéens.

En effet, les Perses dans le Boundesh , ou dans leur ‘ancienne cosmogonie , disent que le Dieulumière , Ormusd, par l'amour qu'il a pour les hommes, fait couler des eaux auprès de son trône. (Boundesh , p. 361.)

Ce qui me confirme dans cette opinion , c'est que Lucien , qui était de Samosate en Syrie, près de la Mésopotamie, c'est-à-dire, du pays même où régnait cette théologie, et où les Chaldéens et les mages enseignäient la doctrine qui fait la base de l’ Apocalypse et d’ Ézéchiel , et qui couséquemment avait conservé des idées justes de ces cosmogoniés qu'il avait puisées dans des sources que nous n'avons plus ; Lucien se rencontre encore ici avec nos deux auteurs, dans la peinture du fleuve qui arrose la ville sainte.

À la suite de la description du repas et de [a ville des bienheureux, que l’oretles pierres précieuses embellissent de toutes parts (a), cet auteur, continuant ses riches descripuons, parle du fleuve qui environne la ville et des irois cent soixante-cina fontaines qui arrosent ses prairies. [1 place près de-là des vignes qui produisent des raisins douze fois par an, une vendange chaque mois : ce qui ressemble assez aux arbres d'Ézéchiel et de V'Apocalypse , qui rapportent douze fois du fruit par an, un chaque mois, et dont les feuilles ont la vertu de guérir.

Le fleuve d'eau vive qui coule du trône de l'agneau dans l’Apocalypse , et de l’orient dans Ézéchiel . c'est le fleuve d'Orion , l'Éridan céleste qui est placé immédia-

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(a) Lucian. Hist. veræ, 1, 2,t. 1, p. 752 et 553.

tement au-dessous des degrés d’artes ou de l'agneau, et qui monte immédiatement à la suite de ce signe, qui semble le faire naître à l’orient, d'où il jaillit pour couler au midi, comme nous le représente Ézéchiel (a). Les eaux sortaient , dit-il , de dessous la porte à l’orient, et descendaient vers le midi. C’est absolument ce que. fait l'Éridan, comme l'inspection d’une sphère peut en convaincre. Ce phénomène astronomique de l'apparition de l’eau de l'Éridan , à la suite du lever de l’agneau ou d’aries, a fait donner à ce bélier l'épithète de dux immortalis aquæ par les anciens ; fonction qu'il fait dans l’'Apocalypse, puisque c’est du trône de l'agneau que coule ce fleuve, et c’est ce qui a fait imaginer la fable suivante , rapportée par Hygin et par Germanicus: « On dit que Bacchus (2), conduisant son armée en Afrique, éprouva la plus grande disette d’eau ; qu’aussitôt un bélier sortit des sables brülans, et conduisit Bacchus et son armée à une source d’eau divine. » En reconnaissance de ce service , Bacchus donna à ce bélier le ütre de Jupiter Ammon, et lui éleva un temple magnifique dans le lieu où il avait trouvé cette eau miraculeuse. De plus ce bélier, guide et chef de cette eau immortelle , fut placé dans les cieux où l’on voit son image et où il préside, comme premier chef, aux signes du zodiaque. Quant au fleuve, son union au bélier est aisée à prouver par l'inspection d’une sphère; et elle a été reconnue par Hipparque qui, dans son Calendrier, place ce fleuve avec aries, avec lequel il se couche toujours, et à la suite duquel il se lève immédiatement. Les sphères bar-

(a) Ezech. c. 47, v. 1. — (b) Germanic. in Ariete, c. 18.

bares, élevées (a) un peu plus au nord, ne le placent qu'avec le taureau , mais toujours à la suite d’aries immédiatement.

Nous avons été d'autant plus volontiers déterminés à

voir l'Éridan céleste dans le fleuve qui arrose la ville des bienheureux ou l’élysée des Orientaux, dont Jean, Ézéchiel et Lucien ont donné la description, que dans l’élysée de Virgile , qui a aussi recueilli les fictions théologiques qu Homère et Platon avaient empruntées de l’Orient, on retrouve aussi un fleuve, et que ce fleuve est appelé par Virgile Éridan (b). Il y coule à travers une forêt odoriférante de lauriers. Le plus docte des commentateurs de Virgile, Servius, remarque que Virgile a pu faire allusion à la constellation de l'Éridan, placée à côté de la baleine, et conséquemment sous aries ou lagneau , qui, par sa position, est sur la tête de la baleine, laquelle de son côté a sous sa tête et sous sa mâchoire, l'Éridan. C'est cette liaison de l'Éridan avec la fable des enfers qui fit dire aux uns que l'Éridan d'Italie sortait des enfers ; à d’autres , qu'il y portait ses eaux. Cet Éridan était supposé être un fils du soleil, qui, après l'incendie de l'Univers , avait été placé aux cieux. Âëtes, possesseur du bélier qui est au-dessus de l'Éridan, ainsi que le cocher placé au-dessus du bélier, et qui monte avec l’Éridan, étaient aussi des fils du soleil. On entend ce que signifient toutes ces fictions faites sur les astres voisins de l’équinoxe de printemps, où était le lieu de l’exaltation du soleil et le commencement de sa course dans le cercle des douze signes, par lequel se répandait Ja vie dans le monde sublunaire soumis à l’action du zodiaque et du soleil.

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(a) Not ad Manil. Scaliger, p. 139. — (b) AEneiïd. , 1. 6, v. 659.

Les Égyptiens placaient leur élysée (a) près des torrens de l'Océan, près de la pierre blanche et des portes du soleil. Far-là les ames entraient dans la fameuse prairie où les ombres habitaient.

Lorient et l'occident sont vraisemblablement désignés ici par les portes du soleil. C’ est ainsi qu'isidore de Séville les appelle (D).

Quant à l'Océan, ce nom, suivant Diodore de Sicile, qui nous donne la croyance des Egyptiens sur Île sort des ‘ames et sur la situation de l’élysée ; ce nom, ajoute Diodore, désigne le Nil que les Égyptiens appe- Jaient aussi l'Océan, dans leur langue. Or, je remarque moi, que si les Égyptiens ont prétendu désigner le Nil, appelé autrefois Océan, par le fleuve auprès duquel ils placent l'élysée , c’est donc l’Éridan céleste qu'on peut encore voir dans cette fiction, puisque cette constellation , qui s'appelle Éridan par les Grecs , était appelée le Vil par les Egyptiens. Hygin , parlant de cette constellation , nous dit (ce) : « Les uns l’ont appelée le M4, les autres l'Océan. » Ératosthène (d) dit qu'Aratus appelle Éridan le fleuve d'Orion ; mais que d’autres , avec plus de raison , l'appellent le Nil. Théon assure pareillement que les Égyptiens 1 rose le Nil (e).

Il résulte donc deux choses : ° que le fleuve qui

coule au-dessous de l’agneau ou RS et qui se lève

à sa suite vers le midi, s'appelle Océan, Nil, Éridan ; 2° que c'est près du Nil ou de l'Océan que les É gyptiens plaçaient leur élysée ; et que c’est l Énidaatt que Virgile fait couler dans l’élysée. D’où nous conclurons que c’est

(a) Odyss. 4, v. 11.—(b) Isid. Orig.,1:3, c'Nde l.2, ©. 33. — (d) Eratosth. , c. 37

Astrol.—(c) Hygin, — (e) l'heon, p. 144.

DE L'APOCALYPSE. 109 par ce même fleuve que l’auteur de Apocalypse a fait aussi arroser son élysée, et que ce fleuve est celui qui coule de lorient vers le midi, et qui jaillit du trône de l'agneau.

Nous avons dit ailleurs (a) que par ce fleuve l'auteur avait voulu désigner mystiquement l’année solaire , le temps qui coule d’aries , et le zodiaque Iui-mème divisé en douze signes, d’où coule la vie sur la Nature ; mais les rapports multipliés qui se présentent entre ce fleuve et lé fleuve céleste nous ont fait préférer la dernière explication.

Il ne nous reste plus maintenant aucun tableau mystique à expliquer ; et les derniers versets de ce chapitre ne contiennent qu'une espèce de récapitulation abrégée des principes et du but de cet ouvrage (b). On y trouve une répétition des promesses du chapitre précédent, et une courte description du bonheur dont jouiront les ames vertueuses lorsqu'elles seront rendues aux sources de la vie, ou au lieu de leur origine , dans lequel l’ame a une véritable vie ; c’est là ce qu’on doit entendre par arbre de vie et source des eaux vivantes ; Expressions dont se sert l’auteur pour exprimer le retour à la vie, c’est-àdire au ciel (c). On se rappelle ce que nous avons dit plus haut sur cette vie et cette mort, prises dans le sens mystique. Ceux-là vivent véritablement, dit Scipionl'Africain dans Cicéron (d), dont l'ame, dégagée des liens du corps, comme d’une prison, a ous son essor vers les régions élevées, au lieu que ce qu'on appelle vie sur la terre est une véhitble mort. Tous ceux qui ont

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(a) Gi-dessus, p. 30. — (b) C. 21, v. 3et 4; ©. 22, v. 3, 4. — (e) Can, v. 2 et v. 14, v. 493,0 8, v. 19. — (d) Som. Scip., €. 3.

adopté les principes, d’abord de Pythagore, et ensuite de Platon, dit Macrobe (a), distinguent deux morts ; l'une est celle de l’animal, et l’autre celle de l'ame. L'animal meurt quand l'ame se sépare du corps ; mais l'ame meurt lorsqu'elle s’écarte de la source simple et indivisible de la matière, pour se distribuer dans les membres du corps. S'écarter de cette source originale de l'ame, c’est perdre la vie, suivant Macrobe ; retourner À cette source, c’est retourner aux sources de la vie. Par la première mort, continue le même auteur, l'ame se dégage de sa captivité, et a jouir des véritables richesses de la Nature et de la liberté qui lui est propre ; par l’autre, au contraire, qui s'appelle communément la vie, l'ame est privée de la lumière de son immortalité, et précipitée dans les ténèbres d’une espèce de mort. Cetie opinion était aussi celle des philosophes indiens (b), suivant Strabon. « La mort, disaient ces sages , est le retour vers la véritable wie et vers la félicité, pour les vrais philosophes. » | D'après ces dogmes philosophiques , il résulte que l'ame vertueuse qui retourne à son principe va rejoindre les sources de la vie, jouir des véritables biens, de sa liberté naturelle et de l'éclat lumineux de son immortalité dont elle était privée ici-bas : ce qui s'accorde parfaitement avec ce que nous dit Jean, que les ames vertueuses et chastes vont s’abreuver aux sources d’eaux vivantes, manger des fruits de l'arbre de vie, et habiter une ville où il n’y a plus de nuit et qu'éclaire la lumière divine [20]. Cette lumière divine s'appelait souvent

(a) Macrob, Som. Scip. 1. 1, chap. get 10. — (b) Strabon, L. 17, p- 490.

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du nom de l'époux dans les anciens mystères de Mithra (a). Je vous salue, bel époux, lumière nouvelle, disait l’initié. Firmicus, qui nous rapporte cette formule, lui oppose celle de l’Apocalypse, où l’ange dit : « Venez, je vous montrerai l'épouse qui a l'agneau pour époux. » Et il lui montre la sainte Jérusalem , toute illuminée de la clarté de Dieu. Firmicus aurait dû voir que Jean avait conservé une expression mystique des mithriaques, dans le titre d’époux donné à la lumière sacrée de l’'autopsie, à la lumière d'Ormusd ou du monde lumineux dans lequel les ames des initiés doivent un jour passer. Mais Firmicus aime mieux avoir recours à la rivalité du diable pour expliquer ces ressemblances , lequel, ditil, a toujours voulu dans ses œuvres copier les ouvrages des enfans de la lumière. Pitoyable raison !

C'est de cette lumière incréée que parle Grégoire de Nazianze (b), lorsqu'il suppose que Dieu qui créa le soleil pour éclairer le monde ne créa point la lumière pour le monde des esprits, parce que ce monde, toujours éclairé de la plus grande lumière, n’a aucun besoin de la lumière seconde. C’est ce que: nous voyons ici dans l’Apocalypse , dans le verset où l’auteur dit (e) : « Il n’y aura plus à de nuit; ils n’auront point besoin de lampe ni de la lumière du soleil, parce que c’est le seigneur Dieu qui les éclairera. » On voit que dans cette lumière première étaient les sources de la lumière et de la vie. C’est cette lumière pure qui n’a point été mêlée à la matière que les Priscillianites, ou les sectaires assemblés à Pepuzza pour y voir la céleste Jérusalem, appelaient La lu-

(a) Firmicus de Profess. Relig., p. 38. Apoc. c. a1, v. 10. —(b) Orat. 48, p. 698. — (c) CG, 22, v. 5.

mière vierge (a), laquelle n'a point été corrompue ni | souillée , et qui, par conséquent, a toute sa beauté naturelle. Nous avons le système de Priscillien et des Priscillianites dans un Mémoire qu'Orose envoya d'Espagne à Augustin. Il n’y a qu'à le lire, dit Beausobre (b), pour y wir les dogmes du mauichéisme ; et conséquemment ceux des mages et de l’Apocalypse où tout roule sur le combat des deux principes , terminé par la vietoire d’Ormusd, chef de la lumière première. Ils parlaient des ténèbres comme les Manichéens, ils croyaient qu'elles étaient éternelles , et que le prince du monde en trait son origine. Îls en décrivaient les combats contre la lumière (c) sous l'emblème de princes qui se faisaient la guerre , et qui faisaient des irruptions dans l'empire l'un de l'autre. Les Manichéens supposaient (d) que Île père, sachant que les ténèbres s'étaient avancées jusqu'à ses ‘terres , fit sortir de lui une vertu qu’ils appellent mère de la vie, laquelle produisit le premier homme qui alla combattre les ténèbres. Cette mere de la vie, dit Beausobre (e), n’est autre chose que la source et le principe de l’ame raisonnable et intellectuelle. Cette explication confirme ce que nous disons de l’arbre de wie, qui n'est autre chose que le lieu ou la source d’où sont émanées les ames, et où elles retournent à la mort, quand la vertu les a dégagées de la matière hétérogène et ténébreuse. |

On remarque que cet arbre de vie n’est pas celui qui renferme la connaïssince du bien et du mal ; celui-là est

(a) Oros. Com. ad Augustin. Opera. Augustin , t. 7, edit. Benedic.

Got 452. — (b) Beausobre, t.2,1.6, c. 8, Ô 13, p. 305. — (c) P. 298. — (d) P. 511. — (e) P. 310.

planté dans le monde sublunaire où règnent ces deux principes et où ils se combattent. Ici c’est l'arbre de vie simplement , lequel ne peut être planté qu’en un lieu où il n'y a plus de malédiction (a), de nuit ni de ténèbres. Le premier croît dans le paradis terrestre; le second ne croit que dans [a Jérusalem céleste où est ce paradis , dans lequel croissent des arbres intellectuels ,. doués d’intelligence et de raison. Dans le premier lieu, on connaît le bien et le mal par la génération qui lie l’ame à la matière et au corps; dans le second , on ne connait que Ja félicité.

Ce séjour est tout entier consacré au bonheur et à la jouissance des bienfaits du bon principe dont rien n’altérera ni ne pourra corrompre la pureté. C’est alors que les initiés le verront face à face dans le séjour lumineux où il a fixé sa demeure, et qu’ils auront la véritable vue intuitive dont l’autopsie des mystères n’est qu'un aperçu et un faible échantillon (2). « Ils verront sa face, et les nations marcheront à sa lumière. » Ce sera une théophanie éternelle ; car ils règneront avec lui dans les siècles des siècles ; ou plutôt ce sera une théocratie, pour me servir des termes des Platoniciens modernes. Ces philosophes croyaient que la contemplation de Dieu pouvait être portée si loin pendant cette vie même (ec), que l’ame non-seulement s'unissait à Dieu, mais qu'elle se mêlait et se confondait avec lui.

Plotin prétendait avoir joui de cette vue intuitive quatre fois, suivant Porphyre qui prétend Iui-même avoir été honoré d’une pareille vision À soixante-huit

(a) G. 22, v.3 et 5.—(b) G. ar, v. 24; 6. 20, et v. 4 et 5. —(e) Acad. lascrip. t. 31, p: 319.

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