TOME VI
{ Plut. Quæst. Rom. ) les quatre saisons de l’année. Quelquefois on désignait la même chose en donnant à sa statue quatre visages, dont les différens âges exprimaient ceux du temps.
Tous ces attributs symboliques du temps et leur explication se trouvent dans ce passage de Suidas sur Janus, dont voici la traduction latine : « Januarïi simulacrum est quadriforme , ob quatuor anni conversiones. Ali fingunt dextrà manu clavum gestantem , ut principem temporis , et apertorem anni et Janitorem ; ali dextrà ejus numerum trois cents, in Simistrà soixante-cinq tenentem, ut qui sit annus. » Longin, dit-il, lui donne le nom d’'Æonarius , c'est-à-dire , de père des siècles et du temps. |
Le premier des douze mois fut spécialement sous son inspection, et emprunta de lui son nom. Le commencement de tous les autres lui fut également consacré comme au père du temps et de ses divisions. Numa, dit Macrobe (L. 1, C. 13), donna au premier mois le nom de Janus , € et primum anni esse voluit , tanquam bicipitis Dei mensem. » Et ailleurs (C. 9): « Non solûm januarii mensis, sed omnium mensium ingressus tenet. »
Il ne nous reste plus rien à désirer pour connaître la nature et les fonctions de Janus dans ladministration universelle du monde. Il s’agit maintenant, avec ces données , de déterminer le lieu qu'il occupe sur la voûte céleste parmi la foule des génies brillans qui la peuplent et forment le cortége du Dieu-soleil , qui s'avance toujours escorté des douze grandes intelligences qui président aux douze divisions de sa marche.
Janus doit se trouver à la tête et au point où commence la révolution des cieux, et qui ouvre la marche du temps qui circule dans le zodiaque; et effectivement il s’y trouve.
Pour nous en ässurer plaçons la sphère telle qu’elle s'offrait aux yeux de Numa lorsqu'il régla son année, et nous verrons que Janus est le premier astre qui monte sur l'horizon , et qui ramène la nouvelle période.
Le commencement de l’année romaine fut fixé, par Numa, peu de jours après le solstice d'hiver et à l'heure de minuit, comme on peut le voir dans Plutarque (Quest. Rom. , p. 284), et dans Macrobe (Saturn. , L. 1, C. 3).
Or, le capricorne, dans lequel était alors le soleil , étant mis sous l'horizon au méridien inférieur, si nous considérons l’état du ciel en ce moment, et si nous tirons en quelque sorte l’horoscope de l'année, en regardant quel signe monte à l’orient , nous trouverons que c’est la vierge, le bouvier et le vaisseau céleste. Les vers d'Aratus nomment le vaisseau parmi les constellations qui se lèvent avec les extrémités de la vierge. Nous trouvons déjà là un des emblèmes astronomiques qui caractérisent Janus, la barque céleste , qui est aussi inséparable de lui que le sontses clefs. Tout le monde sait que la monnaie romaine portait d’un côté l'empreinte de Janus à deux têtes, et de l’autre celle de sa barque : « Cüm primus . æra Janus signaret, dit Macrobe (L. 1, C. 7), servavit ut ex unà quidem parte sui capitis efligies , ex alterâ verd navis exprimeretur. » De-là l'expression des enfans dans leur jeu : « Aut capita, aut navia. »
Ovide pareïllement demande à Janus l’origine de l’usage de marquer ainsi la monnaie :
Cur navalis in ære Altera signata est, altera forma biceps.
(Fast: L4,#.n9301
Ces auteurs s'accordent à dire que ce vaisseau était
celui dans lequel Saturne, Dieu du temps , était arrivé en Italie ; allusion manifeste à l’arrivée de l’année qu’annonçait le lever de cette constellation , et laquelle d’ailleurs commençait dans le signe du capricorne , domicile de la planète de Saturne où était alors le soleil. Dans la sphère des décans , rapportée par Scaliger , on voit vers le vingt-troisième degré de la vierge, un génie porté dans un vaisseau : « Vir naviculà navigans. »
Il nous reste à trouver le navigateur ou l’homme à qui on attribuait la barque. Voyons ce que disent les anciens auteurs des étoiles de la constellation de la vierge ou de celles qui en sont voisines , telles que le bouvier connu sous le nom d’Icare. Plutarque nous dit que, parmi les étoiles qui brillent dans cette bande du ciel, est l’étoile Janus avec ses frères Hymnus, Faustus et Felix. Il les fait petits-fils du bouvier ou d'Icare , par sa fille Érigone ou la vierge. Il le place peu loin de l'étoile appelée vendangeuse , et dit de Janus en particulier : « Janus prior stella oriens antè pedes virginis. » (Parallel. p. 303.)
Aïnsi , toute la partie du ciel qui se trouve border circulairement l'horizon à l'instant précis où la révolution commence, se trouve liée à l’histoire et à la généalogie de Janus qui lui-même part le premier, et s’avance avec le vaisseau sur l'horizon. Peut-on douter après cela que ce ne soit là le génie lumineux qui ouvre la marche de l’année, qui ramène la nouvelle révolution, ouvre les portes de l’Olympe dont il tientles clefs, et qui donne une espèce d’impulsion au système universel du monde ? Il a dù être dans la sphère céleste, puisque c’est lui qui en dirige le mouvement. Il a dû être à la porte des Dieux, à l’orient , au moment où le temps mesuré par le soleil va commencer. Il s’y trouve : il s’élance dans les cieux,
ET DE SES PARTIES. 325 et traine à sa suite l’ordre duodécimal des génies qui forment le cortége du Dieu-lumière au moment où le temps se renouvelle. Son vaisseau, son père Icare et sa mère l’accompagnent. Peut-on croire que le hasard ait ainsi arrangé les choses ? Et, si l’on voit évidemment du dessein, convenons que toute son histoire est allégorique et liée au système astronomique. Les noms seuls de ses frères achèvent de démontrer l’allégorie. Faustus et Félix étaient les deux mots consacrés pour les vœux chez les Romains : quod faustum , felix sit. Hymnus signifie chant, et rentre ici dans le sens de vœux exprimés dans les chants; de manière que tout se réduit à peu près à ceci: « Je la souhaite bonne et heureuse ; » et l’on sait que les anciens Romains faisaient en ce jour-là des vœux et des souhaits de bonne année comine nous , Sui-
vant Ovide (Fast. L. 1, v. 175 ):
At cur læta tuis dicuntur verba calendis Et damus aïternas , accipimusque preces.
Tout ici est personnifié ; ainsi le fut Janus ; ainsi le fut l’année elle-même, sous le nom d’#nna perenna.. Tel était le goût de toute l'antiquité religieuse.
Ainsi le Dieu aux clefs et à la barque, dont nous avons fait notre saint Pierre, le plus ancien génie qu’ait consacré la religion des anciens Romains éomme première divinité tutélaire ; celui dont ils unirent le culte à celui du temps et du Dieu-lumière qui circule dans les douze signes, dont Janus ouvrait la marche, comme saint Pierre est le chef des douze compagnons du soleil-Christ , est une intelligence céleste qui brille dans les astres, et nullement un bon prince qui ait régné autrefois dans le Latium. Ceci est la fable qui masquait toujours
idée théologique dont les prêtres seuls avaient le secret. Ils étaient chargés de rédiger le calendrier et l’ordre des fêtes, dont la succession était marquée par des levers et des couchers d'étoiles, comme le prouvent les Fastes d'Ovide. A la tête des constellations dut être celle qui fisait la première fête, celle de Janus ou du Dieu qui ouvrait la marche de l’année. On tirait, pour ainsi dire, l’horoscope de l’année , qui, suivant Firmicus (L. 2, C. 30), ab horoscopo semper sumit exordium ; et Vhoroscope lui-même, suivant le même autenr (L. 2, C. 18), ab orientali parte primus exurgit. I était totius genituræ fundamentum, cardo primus, totius genituræ compago atque substantia, quæ reliquis aditum præbet. Ce fut sur ces principes que les pontifes astrologues composèrent le thème de l’année, et formèrent la parure symbolique du génie chronocrator qui en commençait la marche. Comme les révolutions célestes sont connues et réglées, la méthode géométrique a pu être employée pour décomposer cette fable, puisqu'elle l’a été pour la composer. On voit donc encore ici une nouvelle preuve de la nécessité indispensable d'appliquer la clef astronomique à la théologie ancienne, et que sans elle le sanctuaire des Dieux est fermé pour nous. La mythologie, dans son origine , est l'ouvrage de la science ; la science seule l’expliquera.