CHAPITRE XX
Jusqu'Icr le triomphe de l'agneau ou du soleil de l'agneau n'est pas encore complet, il reste un dernier ennemi , le plus redoutable de tous et le chef de tous les
(a) OEdip., t.5, pars 2, p. 201 ci-dess., t. 1. — (b) Hyde de vet. Pers. , p. 64 et À 19, et p. 249, 250, 251. — (c) P. 235.
mauvais génies; c'est le dragon on serpent dont Ahrimane lui-même avait pris la forme pour introduire l'hiver, le désordre et le mal dans le monde. C’est dans ce chapitre vingtième que s’achèvera sa défaite, qui doit assurer à jamais le triomphe d'Ormusd et la félicité du peuple de lumière, dont la séparation va se faire d'avec le peuple des ténèbres.
Le premier tableau qui s’offre à nos regards, c’estun génie ou un ange qui, descendant du ciel , enchaîne un serpent quil va jeter dans l’abime.
« Je vis descendre du ciel (a) um ange qui avait la clef de l’abîime et une grande chaîne à la main. Ti prit le dragon, l’ancien serpent , qui est le diable et Satan, et l’enchaîna pour mille ans, et l’ayant jeté dans l’abîme , il le ferma sur lui et le scella, afin qu'il ne séduisit plus les nations , Jusqu'à ce que ces mille ans soient accomplis ; après quoi il doit être délié pour un peu de temps (b). »
Si, dans le même moment où Persée et l’agneau avec le jour paraissent aux portes de l’orient, nous portons nos. regards à l'occident, vers cette partie du ciel où les astres et leurs intelligences descendent au couchant, pour se perdre dans l’abime des mers et sous l'horizon, la plus grande constellation , comme la plus voisine du couchant, que nous apercevions, c'est le génie céleste qui tient le grand serpent qu'il a vaincu , autrement le serpentaire et le serpent qu’il presse dans ses mains. C’est ce même serpent que les Perses, encore aujourd’hui, appellent le serpent d'Ève : cet Ahrimane qui, en automne , à iniroduit le froid et le mal dans le monde. Ce monstre qu'avait vaincu le soleil sous le nom d’Hercule , que
(a) C. 20, v. 1. — (b) V.2 et 3.
E L'APOCALYPSE. 43 portait le nur dans la Lydie (a), pays voisin du lieu où fut écrite l’Apocalypse , était monté avec la balance au moment où finirent les six mille de Dieu, qui se comptent depuis l'agneau et se terminent à la balance avec laquelle commencent les mille du diable. Le serpentaire a son pied appuyé sur le bord occidental , et semble descendre des cieux pour cacher son serpent sous horizon inférieur et dans le séjour des ténèbres, dont l'occident forme l'entrée; car là sont les portes de la nuit. Cependant il n’est pas encore couché , et sa disparition ne s'effectuera que durant les trois mille de l’agneau, du taureau et des gémeaux, lorsque le soleil aura atteint le solstice ; mais il n’a déjà plus de force.
Nous sommes persuadés que c’est cet aspect astronomique du couchant, qui se lie avec les aspects de lorient au moment où la Nature va être régénérée, que l’hiérophante asirologue a chanté dans la défaite du dragon qu'un génie, ami d'Ormusd, vient d’enchaîner. Nous remarquons que ce même serpeniaire , appelé aussi Cadmus en astronomie, est le même génie qui, dans le poëme de Nonnus, aide Jupiter à remporter sur Typhon le fameux triomphe qui amène la fin de l'hiver au moment où le soleil va s’unir'an taureau, comme on peut le voir dans Nonnus, liv. 1 et ».
Quant aux idées théologiques sur la durée du temps où Ahrimane, qui a pris la forme de ce monstre, reste enchaîné , nous avons vu plus haut qu’elles avaient été empruniées, par Jean, de la théologie des Perses qui supposent qu Ahrimane vaincu est ensuite lâché, et qu'il livre un dernier combat qui achève sa défaite. Tout ceci Rp PMR ne
(a) Theon., p. 119. Hygin, L. 2.
entrait dans le système de combats, de défaites et devictoires successives entre les deux principes, dont om représentait les chocs durant l’espace de douze mille ans, ou durant Ja révolution annuelle , jusqu'au moment où le feu éther consumerait l’ancien monde avec les productions d’Ahrimane , et renouvellerait la Nature sous le signe fameux de l'agneau équinoxial.
Mais il y a ici une nouvelle théorie qui ouvre un champ à nos réflexions ; c’est celle de la double résurrection ou plutôt de la double mort dont parle l’auteur de l’Apocalypse. Pour bien l'entendre, il faut consulter Platon (a) et Plutarque (b):le premier, dans le dixième livre de‘sa République ; le second, dans la dissertation sur la face qu’on aperçoit dans la lune. Ces deux auteurs y ont développé les principes de la philosophie barbare ou orientale, qui fait la base de cet ouvrage.
On voit dans Platon (c) qu'après la mort , les ames se rendaient dans un certain lieu placé entre la terre et la cité lumineuse ou le ciel éthéré , et qu’elles mettaient mille ans à y arriver ; en sorte que le jugement définitif qui décidait de ieur sort, ne s’'accomplissait que mille ans après leur mort. C’est ici la même chose. En effet, on nous montre, au c. 4, des trônes , des personnes qui s’asseoient dessus pour juger ; et près de là les ames de ceux qui ont soufiert Île martyre pour la parole de Dieu, et qui n'ont point adoré la bête ni son image , ni reçu son caractère. Ceux-là vivent et règnent avec J. C. pendant mille ans. Mais les autres morts ne sont point encore rentrés dans la vie, jusqu’à ce que ces mille ans
(a) Plat. de Rep., l. 10, p. 615.— (b) Plut. de facie in orbe lunæ, p. 443, etc.— (c) Plat. de Republ., I. 10,.p. 614.
soient accomplis. Après quoi , il y aura une seconde mort et une seconde résurrection ; lorsque ce jugement s’accomplira, comme on voit qu’il s'exécute dans le dernier verset de ce chapitre, à compter du verset 1r. Tous ceux qui, dans ce jugement, ne se trouveront pas écrits sur le livre de l'initiation de l'agneau, et qui n’auront pas mené une vie vertueuse, subiront une condamnation qu’on peut regarder comme une seconde mort. Voilà, en dernière analyse , le résultat de ce chapitre. Ce dernier jugement est précédé d’un dernier effort du mauvais principe contre le bon principe, combat qui nest pas de longue durée, et dans lequel celui-ci succombe avec ses amis et toute son armée, comme on peut le voir dans les versets 7385 giet 10.
Îl paraît par Platon (a) que les ames pures et d’une vertu rare se rendaient en ce lieu avec grande facilité, puisque Er et plusieurs autres y arrivent au bout de peu de jours. En effet , il ne s'écoule que douze jours entre la mort du Pamphylien Er et sa résurrection. Nous voyons pareïllement dans l’Apocalypse (ë) les élus qui n’ont point adoré la bête, réunis avec Christ pendant mille ans, en attendant que les autres morts viennent comparaitre devant le grand juge » aprés avoir soutenu les assauts des monstres agens du mauvais principe.
On voit égafgment dans Platon que les morts qui sont obligés de mettre mille ans pour arriver dans cette prairie Où sont dressés les siéges des juges des morts, éprouvent une grande résistance au moment d'y arriver; qu’à l'extrémité du chemin, se trouvent des monstres affreux qui les combattent et même qui repoussent dans l’abime
A ————————— (a) Plat. de RepL. 10; p. 614. — (b) C. 20, A8, 6.
40 EXAMEN \ les grands coupables ou ceux dont les fautes n’ont pas été suffisamment expiées (a). C'est, sans doute, ce qu'a voulu dire l’auteur de l’Apocalypse, qui, après avoir enchaîné le mauvais principe , le fait reparaître au bôut de mille ans , et assemble ses armées pour combattre près des limites de la ville bien-aimée et du camp des saints, jusqu’au moment où le grand juge vient s'asseoir sur un trône blanc (b). |
Si on rapproche de cette théorie celle de Plutarque, on verra que ce lieu du dépôt des ames , où elles se rendaient avant d’avoir subi le grand jugement qui décidait de leur sort, était dans la lune (c); que c’est là qu’aboutissaient les routes dont parle Flaton , et dont ies unes conduisaient les ames vers la partie supérieure de l’éther, et les autres vers la terre.
C’est donc cet intervalle de chemin qu’elles mettaient mille ans à franchir, pour peu qu'elles fussent surchargées de matière grossière et terrestre dont elles avaient contracté la souillure par un trop grand attachement au corps. Cet intervalle de temps se partageait, suivant Proclus (d), en cinq parties de deux cents ans chacune, et qui correspondaient à chacune des six autres planètes dont l’ame traversait les couches, sans doute en remontant d’aquarius, affecté, dit Macrobe, à la mort, jusqu’au cancer et au lion, signe ou domaine doleil , dans lequel passaient les ames.
Maïs avant ce passage l’ame éprouvait dans la lune une seconde mort; il se faisait uñe seconde séparation
qui ne laissait que sa-partüe-intelligente la plus épurée.
(a) P. 614. —(b) C. 20; et 5, 8 , et 9. 10, 11. —(e) Plutarch. de facie in orbe lunæ, p. 044: — (d) Proculus in Tim., 1. 1, p. 45.
Les champs élysées (a) , suivant ces anciens philosophes, étaient placés hors du cône d'ombre que projette la terre opposée au soleil, et que traverse la lune dans les éclipses. C'était là le terme de la terre ou de l’obscurité qu'engendre la matière opaque qui la compose. La lune était, en conséquence , sur les confins du mortel et de l’immortel , de la lumière et des ténèbres , dont elle se revêtait successivement. Au-dessus d’elle étaient les champs lumineux dans lesquels se rendaient les ames vertueuses. On n'y admettait qui que ce soit qui fût méchant ou souillé ; mais seulement les hommes vertueux qui, après la mort , s’y rendaient. Ils y Mmenaient une vie aisée et facile ; mais ils ne jouissaient pas encore de la vie divine et parfaitement heureuse ,» dans laquelle ils ne passaient qu'après la seconde mort.
Plutarque explique ce qu'on entendait par cette se- «conde mort ou par cette nouvelle séparation qui épurait assez l’ame pour qu'elle püt être rendue à sa pureté primitive, et passer dans l’astre lumineux dont elle tirait son origine (b), dans le soleil où les Manichéens placaient leur Christ. Toute ame séparée du Corps errait pendant un temps dans l’espace qui sépare la terre de la lune ; les unes plus long-temps , les autres moins.
Ce voyage ressemble assez au voyage souterrain de Platon ; car on regardait comme souterrain ce qui était plutôt sublunaire. Maïs comme l'obscurité de la matière terrestre s'étendait jusqu’à la lune, le Pamphylien de Platon l'appelle souterrain et obscur. Les morts ordinairement mettaient cent ans à le parcourir, cet espace (c),
Em me
(a) Plut., p: 942 — (8) P. 943. —(c) Plato. , L 10 de Repub., p. 614 et 615. |
48 EXAMEN jusqu’à ce qu'ils arrivassent dans la prairie où siégeaient les juges qui devaient porter le dernier arrêt sur le sort de ceux qui avaient des mœurs ordinaires, Car les grands coupables ne passaient jamais l'ouverture qui sans cesse les repoussait vers le Tartare et les livrait aux furies , qui s'en saisissaient, comme on le voit par l'exemple d'Aridée de Pamphylie et d’autres tyrans , et d’une foule de particuliers souillés des plus noirs forfaits. Mais pour les ames vertueuses, cet intervalle de temps qui s'écoule entre la première mort et la seconde, ou la dernière séparation de l'ame et de son intelligence , était un temps assez heureux (a); quoique ce bonheur n’'égalàt pas celui dont elles devaient jouir après la seconde mort (b), qui ne devait pas avoir de pouvoir sur elles , comme l’observe très-bien l’auteur de VApocalypse [11], puisque , après un repos de quelque temps dans la prairie, les ames se retiraient et passaient dans la colonne de lumière, comme on le voit dans Platon (ec) qui se sert même du mot anastantés ; lequel signifie chez nous résurrection [12]. Cet intervalle de temps, qui s'écoulait entre la première et la seconde mort , était une espèce de purification et de lustration préparatoire pour les ames vertueuses (d) qui se purgeaient des plus petites souillures qu’elles avaient pu contracter dans un commerce trop étroit avec le corps , et essuyaient les taches du mauvais principe. C'était dans la partie de l'enfer dont a parlé plus haut Platon , qu’elles passaient cet intervalle de temps (e) qui précédait la seconde mort ou la séparation d'une partie
-d’elles-mèmes. Elles y restaient un certain temps déter- M non cs SU A 7 gene et bars tr RER
(a) Platar. de fac. in orb. lunæ, p. 9#2.—(b) C. 20, v.6. — (c) Plato de Republic., p.616.— (d) Plut., p. 943. — (e) Plut. de facie, p. 043.
miné, dit Plutarque , dans un Champ situé dans la partie da plus épurée de l'air ; conséquemment vers le voisinage de la lune, Là, comme de retour d’un long exil, elles éprouvaient une joie mêlée d'espérance et de crainte , semblable à celle qu'éprouvait l’initié. Cette érainte venait de ce que souvent elles étaient repoussées loin de lalune, qui refusait de recevoir les unes, et Qui souvent rejetait les autres dans des gouffres profonds. Les ames privilégiées, au contraire, s élevaient jusqu’à la lune , franchissaient tout obstacle et s'y établissaient fortement.
Cette idée ressemble assez à celle de Platon, qui fait voyager les ames jusqu’à la prairie dans laquelle toutes n'entrent pas , et d’où un certain nombre sont repoussées vers les profonds abîmes.
Arrivées dans la lune > à, se faitün. sécond:dépouillement. Le premier s'était fait sur la terre, où l’ame s était séparée du corps , et où elle avait laissé ses dépouilles purement matérielles. C’est dans la lune qu'elle se dépouille de la partie animale qu'elle avait reçue de la lune, et qu'elle ne conserve que l'intelligence pure qu'elle tient du soleil (a). La lune à fourni l'élément animal de l’ame, et c'est dans son sein que se résout cette partie, comme c’est dans la terre que se résout le cadavre ou le corps purement matériel. C’est là ce qu'on appelle la seconde mort; et le passage vers le soleil la seconde résurrection , qui arrive lorsque l’ame ainsi dégagée, dit Plutarque (8), acquiert une parfaite ressemblance avec la nature du rayon solaire.
Toute cette théorie est fondée sur cette Opinion de
la philosophie DUT A D 0 Ne CR ir mon en me à
() Plut. de facie, p. 495. — (b) p. 9f5.