‹ Origine de tous les cultes, ou religion universelle (volume 2)Chapitre 9 sur 97 · TOME VI. À · texte numérisé non relu

TOME VI. À

5o EXAMEN

barbare (a), que l'homme est un composé d’ esprit, d’ame et de corps. L'union de l'esprit avec l'ame fait l’homme raisonnable , et l'union de l’ame avec le corps produit les passions. Le corps tire son origine de la terre, l'ame de la lune et l’esprit du soleil. Ces trois parties s'unissent par la génération , et se séparent par deux sortes de mort. La première mort sépare l’ame et l'esprit d’avec le corps. Cette première séparation , suivant Plutarque (b), se fait d’une manière prompte et violente. La seconde, d'une manière douce et plus longue. Chacune de ces parties retourne à son principe. Le corps rentre dans la terre ; l’ame , si elle est juste, retourne à la lune; mais après avoir resté quelque temps dans l'air pour s’y purifier. Si elle est vicieuse , elle est iourmentée dans les airs, et ensuite renvoyée dans un autre corps pour sa punition. Les ames justes restent dans la lune , où elles sont dans un état agréable, mais non parfaitement heureux. C'est cet état, sans doute , que l’auteur de l’Apocalypse appelle un repos , un règne de mille ans placé entre la mort et le dernier jugement , ou celui qui définitivement décide du sort de l’homme , lequel se rend dans la fameuse prairie (c) ou vallée de Josaphat, après un long voyage. Mais cette épreuve de mille ans n'était pas nécessaire pour les justes , d’une vertu épurée , qui passaient sur-le-champ dans le lieu où se faisait la deuxième séparation, et qui y attendaient, dans un état assez heureux , l’arrivée des autres ames qui devaient être jugées. La séparation de l'ame animale d’avec l'esprit s’opérait promptement, dit Plutarque (d), pour les ames chastes

(a) Beausobre,t.2,1.5,c. 6, p. 509, sect. 9. — (b) Plut., p. 943. — (c) De Republ. 10. 616.— (d) Plut., p. 945.

DE L'APOCALYPSE. bi et veritueuses qui avaient embrassé un genre de vie toutà-fait philosophique , et qui ne s’étaient point mêlées au tourbillon du monde. L'ombre qui enveloppait l'esprit s'évanouissait bientôt, et il ne restait plus que l'esprit, semblable au rayon solaire.

La séparation était beaucoup plus lente pour les ames ambitieuses qui avaient été occupées du soin des affaires et des intrigues du monde, que la colère ou l’amour avaient trop fortement agitées pendant la vie, et qui avaient donné au corps trop d’empire sur elles. Le souvenir des . jouissances d’ici-bas Îles rappelait souvent vers la terre; | l’inconstance et la mobilité des passions les entraînaient souvent loin de la lune, pour les rendre à une nouvelle génération ; tandis que l'esprit les rappelait vers la lune, et adoucissait ce que l’ame avait encore de rebelle. Ce sont là, sans doute, ces derniers combats que livre à l’ame le principe-ténèbres (a) , comme on le voit dans l’Apocalypse , principe qui reprend sa force pour un moment , et veut séduire. encore les ames avant qu’elles s’établissent dans le lieu où doit se faire la dernière séparation qui les épure assez pour qu’elles'soient reçues dans le soleil (b).

Cette séparation se fait par l’amour et par le désir de jouir de l’image du soleil, en laquelle et par laquelle resplendit la beauté divine, véritable et heureuse, vers laquelle toute la Nature tend , et qu'elle désire, mais diversement, l’une en une sorte , l’autre en une autre. Car la lune elle-même tourne continuellement pour s'unir au soleil, comme à la source de toute fertilité. Ainsi, la nature de l’ame reste dans la lune, retenant quelques

(a) C. 20, v. 7 et 8. — (b) Plutarch., p. 944.

ba EXAMEN

vestiges et quelques songes de la vie. Ce que dit un poëte, que l’ame s'envole comme un songe, n'est pas vrai de l'ame aussitôt qu’elle a quitté le corps , mais bien lorsqu’elle a été abandonnée par l'esprit et qu'elle est réduite à elle-même. C’est l'esprit pur qui retourne au soleil; et l'ame , séparée de l'esprit , est ce qu'on appelle l'ombre. Elle conserve quelque temps une figure très-légère du corps qu’elle a animé, et dont elle a pris la conformation, comme l’eau prend la forme du vase qui la contient , mais peu à peu elle rentre dans la lune, de la substance de laquelle elle a été prise.

« La lune est l'élément des ames. » Or, c’est dans la lune , suivant Plutarque, que les ames rendent compte de leur vie passée. C'est dans la plus grande de ses cavités , ou dans l'immense vallée qui s’offre à nos regards, que se rendaient ces terribles arrêts. Platon les fait arriver , comme nous l'avons déjà dit, dans une immense prairie où se rendent les morts après un voyage de mille ans. Il place dans ce lieu des siéges (a) où sont assis des juges, près de deux ouvertures d’où partent deux chemins, comme dans Plutarque , l’un en haut vers le ciel, et l’autre en bas vers la terre. Ne voyons-nous pas à peu près la même chose dans l’Apocalypse (b)? Au moment où le dragon est enchaîné dans l’abime, Jean voit des trônes et des personnes assises dessus à qui la puissance de juger fut donnée. Ne semble-t-il pas voir le trône de Minos , d'Eaque et de Radhamante , dont parle Platon dans son Gorgias (c), ainsi que dans le traité d’Axiochus, qu’on lui attribue ? C’est aussi après l’espace de mille

ee une

(b) Platon. Rep. 1. 20, p. 614. — (b) G. 20, v. 4. — (c) Gorg. 524. ‘Axioch.. 371.

ans, avant le dernier combat que livre aux ames le mauvais principe, qui veut encore les séduire, qu’arrive le dernier jugement , le jugement universel de tous les morts , et dans lequel se fait la dernière séparation, et où s opère la seconde résurrection qui fait passer les élus dans l’empire de la lumière dont leur esprit à toute la purêté. Car il n’y doit entrer rien de souillé, dit Fauteur de l’Apocalypse (a). Mais les ames , bien purifiées , alors ont acquis la parfaite ressemblance avec le rayon solaire, et conséquemment avec la lumière d’Ormusd dont le so-: leil est le foyer.

Cette séparation qui les épure leur donne une nouvelle légèreté qui leur permet de s'élever jusqu'à l’astre qui les attire, comme dit Julien, par l'activité de ses rayons, Elles ont alors recouvré, dit Virgile, Za simplicité du feu-principe, donec auræ simplicis lonem, etc. Les autres, au contraire, surchargées de matière , sont entraînées vers l’abime ; et la séparation ne pouvant avoir lieu , elles retournent dans la matière et les ténèbres ; ce qui est pour eux une seconde mort, non pas dans lesens de séparation , maïs de destruction et de dégradation, ou de chute dans l’abîime ténébreux. Car leur marche se fait en sens contraire de celles des.ames vertueuses qui, à chaque séparation , se purifient et se perfectionnent, tandis que le sort des autres se détériore. Après ce jugement , dit Plutarque , les ames s’en vont, les unes par la route qui conduit à la partie de la lune qui regarde le ciel, et dans laquelle on place l’élysée ; les autres, au contraire, descendent dans la partie qui regarde la terre, et tombent dans ses gouffres.

En résumant donc ce que nous avons dit d'après les

- principes de la philosophie barbare , consignée dans Plu-

tarque et dans Platon, il résulte que ces philosophes mettaient entre la mort et le jugement , et l'arrivée dans le lieu ose faisait ce jugement, un intervalle de mil'e ans; qu'alors il se faisait un jugement solennel, après lequel les ames pures passaient dans la lumière , et les autres , au contraire , étaient rejetées dans l’abime. On donnait au résultat de ce jugement définitif le nom de seconde mort; ce qui était pour les ames vertueuses une seconde résurrection ; car on ne doit pas oublier que les anciens appelaient renaître, cesser de vivre on se dégager de la matière du corps à la mort. C'était donc renaître une seconde fvis pour l'esprit que de se dégager de l’enveloppe de l'ame qui n'avait pas sa pureté, et qui tenait

encore à la matière. Il retournait à son principe par deux

degrés, dont l’un était la séparation qui se fait du corps d’avec lame et l'esprit ; etle second celle qui se fait de l’ame d'avec l'esprit. C'est cette dernière qui rend à l'esprit ou À notre intelligence toute sa perfection et la pureté de son essence lumineuse. Pour les hommes coupables, la condamnation était une seconde mort, puisqu'elle les rendait encore plus malheureux que n'avait fait la première, et qu'elle lesunissait, non pas à la matière organisée du corps, qu'on appelait mysuiquement la mort, mais qu’elle les enchaînait à la matière ténébreuse la plus désordonnée, et l’ensevelissait sous les débris de la matière livrée aux principes destructeurs qu’elle renferme dans son sein. Si on applique à l'Apocalypse cette théorie et ces dogmes de la philosophie ancienne sur l'ame et sur son union au corps, OU sur sa séparation d'avec le corps, On verra qu'elle fait la base du chapitre que nous expliquons. Il

ÿ a d'abord une condamnation et une espèce de proscription prononcée contre le monde sublunaire où s’opèrent les générations, et que l’auteur désigne sous le nom de Babylone. Il y a une condamnation de tous les mauvais principes ou des génies qui y président. Il y a enfin une condamnation des hommes qui se sont laissé subjuguer par ces principes, et qui est la suite d’un jugement prononcé après les mille ans qui se sont écoulés depuis leur mort, pendant lequel temps ils ne sont point rentrés dans la vie (a). Car les plus parfaits sont déjà entrés ou retournés au champ où doit siéger le grand juge, et auquel les autres n'arrivent qu'au bout d’un voyage de mille ans. Les premiers ne craignent point le scrutin épuratoire, et la seconde mort n’aura point d'empire sur eux. Les martyrs et tous ceux qui n’ont point donné sur eux prise à l’action de la matière du corps (b) et au mauvais principe, jouissent de la félicité préliminaire d’une vie à laquelle les autres ne sont admis qu'au bout de mille ans (c). Cette félicité n’est pas, comme dit Plutarque, la vie divine à laquelle ils sont élevés après le jugement ou à l’époque de la seconde mort : c’est une aisance momentanée. Aussi l’auteur de l'Apocalypse ne donne-t-l ici à ce règne momentané qu'une durée de mille ans, tandis que, dans le chapitre XXIT, lorsqu'ils ont subi le jugement après la seconde résurrection , et lorsqu'ils sont établis dans Ja cité sainte, dans le monde lumineux, il dit d’eux qu'ils règneront dans les siècles des siècles. Il y a donc deux états pour l'ame vertueuse, bien distingués : le premier, celui qui suit la mort et qui est un état d’aisance, pennt

(a) C. ao, v. 5. — (Bb) V.6. — (c) Plut. de facie, p. 942.

dant les mille ans qui précèdent le jugement universel ; le second est la vie divine et parfaitement heureuse qui n’a plus de bornes dans sa durée. Ce sont là les deux dogmes que l’auteur de l’Apocalypse a voulu enseigner aux initiés dans ce chapitre; et cés deux dogmes, nous les retrouvons aussi dans Plutarque et dans Platon qui tous deux les empruntèrent de la philosophie barbare ; car cet Er qui parle dans Platon était Pamphylien , et, suivant Clément d'Alexandrie (a) , e’était le même homme que Zoroastre dont la doctrine avait la même base que celle du livre de l’Apocalypse, savoir le système des deux principes, la fin du monde, le grand jugement et la résurrection ; dogmes que les sectes chrétiennes ont empruntés des mages etdes Perses (b).

M. Hyde a très-judicieusement remarqué que la doctrine commune à l’Apocalypse et aux mages était établie fort anciennement chez les disciples de Zoroastre!, bien avantque l'A pocalypse fût composé ; que c'était l’ancienne doctrine de l'Orient, que lApocalypse a conservée, et que son auteur a transmise à la postérité. Effectivement, on trouve cette doctrine consacrée dans les livres zends, les plus anciens monumens de la religion de Zoroastre. On y lit cette profession de foi (c) : Je crois, sans avoir aucun doute, à l'excellente et à la pure loi ; je crois au juste juge Ormusd ; je croïs que la résurrection des corps arrivera, que les corps reparaitront.

C'est la mème idée théologique qu’exprime l’auteur de l’Apocalypse lorsqu'il nous peint le grand juge tel qu'Ormusd , assis sur un trône blanc; etles morts, grands et pe-

(a) Clement d’Alex., 1. 5, p. 599. — (b) Hyde, p. 293 et 535. — (c) Zend. Avest., t. 2, p. 39.

DE L'APOCALYPSE. 57 tits ,qui comparaissent devant le trône ; la mer , la mortet l'enfer qui rendent les morts qu'ils recèlent , et qui vont subir le jugement qui doit décider à jamais de leur sort. Les Manichéens (a) faisaient précéder l'embrasement du monde et le jugement, de l'apparition d’un génie qu'ils appellent l’ancien. Lorsque l’ancien, disaient-ils, fera voir son image, lorsque le simulacre apparaîtra. Beausobre convient qu'il ignore quel est cet ancien dont l'apparition doit précéder la destruction du monde par le feu, dans les principes des Manichéens. Cet ancien, c'est le novissimus dies, le dernier des jours. Cette expression était consacrée dans la mysticité orientale d’où : Manès a emprunté sa théorie, comme Daniel. Celui-ci l'appelle l’ancien des jours (Daniel, C. 7. V. 9. 10. etc.), né dans la vieillesse des temps.

Voici comme s'exprime Daniel (8) : J'étais attentif à ce que je voyais jusqu'à ce que des trônes fussent placés et que l’ancien des jours s’asstt. Son vêtement était blanc comme la neige , et les cheveux de sa tête étaient comme la neige la plus blanche et la plus pure. Son trône était de flammes ardentes , et les roues de ce trône étaient un feu brülant ; un fleuve de feu très-rapide sortait de devant sa face. Un million d’anges le servaient, et mille millions assistaient devant lui. Le jugement se tint et les livres furent ouverts. En suivant l’examen de ce chapitre de Daniel, on verra qu’il a fourni beaucoup de traits à l’auteur de l'Apocalypse (c). Comme l’Apocalypse nous peint le dragon et deux autres bêtes tuées et consumées par le feu avant ce jugement terrible, de même

ui se « ” = . Ë Pr pr PES EEE]

(a) Beausobre, t. 2, p. 576. — (b) Daniel, c. 9. v. 9. — (e) C. 20, v.9, 10.

Daniel (a) voit la bête qui avait été tuée, dont le corps avait été détruit par le feu , et qui avait été livré au feu pour être brülé. Il voit aussi que la puissance des autres bêtes leur avait été ôtée ; que la durée de leur vie avait été marquée à un temps et un temps. Je considérais ces choses, dit-il, comme dans une mision de nuit, et je vis (b), comme le fils de l’homme , qui venait avec les nuées du ciel , et qui s’avancça jusqu’à l’ancien des jours. Il se présente devant lui ; et il lui donne la puissance , l'honneur, et le royaume, etc. On y voit ensuite (c) v. 19, la quatrième bête, celle que nous avons dit plus haut répondre au dragon, faire ici, comme dans l'Apocalypse, la guerre aux saints et même avoir l'avantage sur eux jusqu’à ce que l’ancien des jours parût. (C'est l’homme au trône blanc, Apocal. C. 20, v. 11.) Alors il donna aux saïnts du Très-Haut la puissance de juger ; et le temps étant accompli, les saints entreront en possession de ce royaume. N'est-ce pas ce qui arrive aussi dans l'Apocalypse, lorsqu’après le jugement qui s'opère à la fin du chapitre 10, on voit au chapitre 21 les élus passer dans la sante Jérusalem ? On peut appliquer ici le proverbe : Non ovum ovo similius. On voit, dans la fiction mystagogique de Daniel sur Nabuchodonosor , dégradé pendant sept ans et réduit, comme Apulée, à l'état de bête, une image de l’ame ici-bas et de son retour à son principe , lorsque, après son passage à travers les sept sphères, elle retourne à son domaine et sa véritable patrie. Cetie idée mystagogique a été exprimée sous une infinité de formes dans les allégories orientales.

Page 1