LIVRE Ill, CHAPITRE I
pour son retour , par la fatalité , serait arrivé. L'époque ae sa disgrâce fut celle du deuil et des larmes de l'Égypte [77]. Dès cet instant les Égyptiens commencèrent à célébrer leurs jours tristes et lugubres. L'historien sacré se refuse à nous décrire les persécutions que ce bon prince éprouva. Il se sacrifia pour sa patrie , pour la religion et pour les lois , en se livrant lui-même aux mains des barbares qui menacaient de tout ravager si Osiris ne leur était abandonné (a). IX fut mis dans un vaisseau qui le transporta au-delà du fleuve » pour y être gardé.
Tant que son ame sacrée et divine, dit l'historien , veilla sur le sort de l'Égypte , les maux ne purent y prévaloir. Mais à peine en fut-il exilé que les génies malfaisans [78]; devenus les conseillers de Typhon qui était leur ouvrage, y versérent les fléaux les plus destructeurs. Les impôts s’accrurent au point que les peuples furent écrasés , et il n’est aucune sorte d’injustice et de vexation que les Égyptiens malheureux n’éprouvassent sous la tyrannie du nouveau roi. Toute l'Égypte poussa des gémissemens vers le ciel qui, sensible à ses malheurs, songea à la venger, mais non pas sur-le-champ (8), afin que l’expériencé du bien et du mal , de la vertu et du vice, apprit aux hommes les plus grossiers à en faire la différence, à sentir le prix des uns, et à concevoir de l'horreur pour les autres. En conséquence , l’auteur continue le récit des injustices et des malheurs de ce règne désastreux. Un seul homme de lettres osa élever la voix conire le tyran et contre ses amis , et chanter les éloges du vertueux Osiris (c). Cette liberté coura-
PNR ON EN dn tee
(a) Synes., 1. 1, de Provid., pe 111. —.(b) Ibid. y P. 112. — fc) Jbid., p. 113. |
geuse déplut à Typhon, qui devint son ennemi pañticulier, et qui lui fit tout le mal qu'il put. Mais enfin un Dieu favorable vint ranimer sa confiance , en l’avertissant, dans une théophanie, que les malheurs de l'Égypte allaient finir, et que la durée, marquée par Île destin, n'était pas mesurée par des années , maïs par des mois. Il lui désigne, par une figure énigmatique , l’époque heureuse de cette révolution. Sachez , ajouta le Dieu , qu'au moment où ceux qui sont aujourd hui revêtus de la toutepuissance , voudront innover quelque chose dans la religion, alors toute cette race de géans (a), c’est-à-dire les barbares, disparaîtront de cette terre. I] lui donna encore un autre signe [79], et il lui dit : An moment où nous purifierons par l’eau et par le feu l'air souillé par le souffle de cette race impie , sachez qu'aussitôt la vengeance tombera sur eux, et que Typhon sera chassé ; alors attendez-vous à voir rétablir un meilleur ordre de choses. C’est par des coups de foudre que nous chassons de tels maux. |
Cette promesse consola le malheureux étranger, quoiqu'il ne püt concevoir comment elle pourrait s’eflectuer. Néanmoims , lorsqu'il aperçut des innovations dans la religion, et qu'il vit des temples élevés dans Thèbes à des divinités étrangères , il soupconna que le temps marqué par les destins approchait. Il s’attendit à tous les événemens annoncés pour l’époque du retour d'Osiris , et surtout pour le moment où son fils Horus s’associerait, non le lion, mais le loup pour compagnon de guerre (b). Quant au sens de cette énigme, dit Synésius,
\ LL L r 0 % .
et à l'interprétation qu'on doit donner au mot loup,
(a) Synes. , Lr, de Provid., p. 114. — (6) Ibid., p. 115.
ELVRE I, CHAPITRE LI, 525 c'est un mystère qu'il n’est pas permis dé révéler aux profanes, même sous le voile de la fable. Pour nous qui sommes moins mystérieux que l’évêque Synésius, nous donnerons bientôt le mot de cette énigme à notre article Jsis.
Depuis ce moment, les Dieux firent éclater leur puissance protectrice par les signes les plus sensibles, et on voyait qu'ils allaient (a) bientôt, par quelque st frappant , prouver leur providence dont l'idée était presque entièrement effacée du cœur des Égyptiens ; car tani de malheurs ne leur permettaient plus d'y croire, On désespérait aussi de tout secours humain, depuis que ‘Thèbes était devenue comme nn camp rempli d’ennemis, lorsque tout-à-coup les barbares et leurs chefs sont frappés d’une terreur panique et courent cà et là dans les rues, semblables à des furieux. Tantôt ils se précipitent le fer à la main, comme s'ils avaient des ennemis à combattre ; tantôt ils se lamentent et demandent la mort; tantôt ils fuient, tantôt ils poursuivent comme s'ils avaient uné faction intestine qui luttât contre, eux, quoiqu'il n’y eût dans la ville d’autres gens armés qu'eux, et que tous les Thébains leur eussent été, livrés à discrétion par Typhon (b). C’est ici qu'est le miracle dont nous épargnerons au lecteur tous les détails.
On sent bien que l’auteur n’a voulu nous apprendre rien autre chose, sinon que la délivrance de l'Égypte était un coup de la Providence , et que là était visiblement marqué le doigt du Seigneur. Aussi les miracles ne
(a) Synes., L 2, p. 116. — (b) Ibid. , p. 115.
lui coûtent rien dans cetie partie merveilleuse de son histoire, pas plus qu'à l’auteur juif qui a chanté la délivrance des Israélites et l’affranchissement de la servitude en Égypte , fable sacerdotale qu’on peut comparer à celle-ci. J’omettrai le miracle de la bonne femme qui demandait l'aumêne (a) à la porte de la ville, et qu’an Scythe vient massacrer, lorsque tout-à-coup un Dieu ou un homme semblable à un Dieu attaque le Seythe barbare , le tue, et avec lui plusieurs autres Scythes qui voulurent le venger. Alors l’effroi et la déroute devinrent générales parmi les barbares que le peuple chargea, faisant arme de tout ce qui se trouva sous sa main (b). La ville est délivrée, et les Égyptiens entonnent les chants de la victoire. Inutilement Typhon emploie l’artifice pour rappeler les barbares dans la ville (c) ; on lui ôte à lui-même le commandement des portes, et on affablit la tyrannie. Dans la première assemblée, convoquée chez le grand-prêtre , on allume le feu sacré et on rend des actions de grâces aux Dieux, tant pour la faveur qu'on venait d'en recevoir que pour les biens qu’on en attendait. Tout le monde redemande Osiris, et le grandprêtre annonce son prompt retour, ainsi que celui de tous les honnêtes gens qui s'étaient attachés à son sort. Cependant on croit devoir encore ménager Typhon et tromper ce Lyran qui, abusant de la clémence du peuple, hâtait lui-même sa chute. Une nouvelle conspiration de sa part découverte le fait arrêter (d) et emprisonner. On décide qu'il sera jugé, et qu’un tribunal déterminera le genre de supplice qu'il doit subir. Déjà les Dieux annon-
em mr
mr
(a) Synes., 1. 2, p. 118. — (b) Ibid., p. 119. — (c) Ibid., p. 121. — (d) Ibid. , p. 123.
LIVRE Hl, CHAPITRE Il. . 327 cent qu'aussitôt après sa mort il sera jeté dans le Tartare avec les mauvais génies et avec les Titans, pour y être tourmenté, sans espoir de pouvoir jamais jouir, même en songe, de la lumière sacrée de l'Élysée dont la vue fait le bonheur des ames vertueuses et des Dieux.
Synésius , en terminant le récit de la vie de Typhon, ajoute qu'il a pu tout dire sur son compte, sans crainté de violer le secret des mystères : car il n’y a rien de sacré ni de mystérieux qui puissé appartenir à un être de nature terrestre et ténébreuse ; au lieu que le secret et le mystère regardent Osiris dont la nature divine ne doit pas être dévoilée dans une narration. Quant aux détails de sa naissance , de son éducation , de son élévation au trône et des conspirations formées contre lui, Synésins dit qu’il les a donnés , et. qu’il a pu les donner. Il‘eroit pouvoir également peindre son retour et la joie du peuple qui , la tête ceinte de couronnes , court au-devantde lui. et célèbre ce retour par des’ fêtes de joie, par des illuminations, par des distributions de présens, et surtout en donnant son nom à l'année, honneur qui neturellement appartient au soleil ; car il en est le chef et le père [80]. Osiris n'abusa point de son triomphe, et il usa de clémence envers son frère (a) qu’il sauva de la fureur du peuple ; et en cela, dit l’auteur, on doit plutôt louer sa bonté que sa justice. Tei Synésius s'interrompt dans la crainte d’en trop dire sur Osiris et de trahir le secret des mystères qui ne peuvent être dévoilés sans que l’indiscrétion ne soit punie des plus grandés peines.
Il ajoute seulement à son récit [8x] que le retour
onde male Ve re avi = sam M das
(a) Synes., 1. 2, p. 144.
d'Osiris ramena l’âge d’oret ces siècles heureux qui ne finirent qu'au moment où Fhémis, autrement la vierge, qui est, dit-il, au nombre,des constellations, eut quitté la terre (a). C'est là, continue Synésius, cet âge d’or chanté par les Grecs, et qui n’est autre chose que la durée heureuse du règne d’Osiris. Cette tradition cosmogonique rentre absolument dans notre théorie, comme on l'a déjà vu dans notre chapitre sur les deux principes, et comme on le verra encore dans notre explication des premiers chapitres de la Genèse et de la théologie de Zoroastre. Nous y prouverons que l’âge d’or des anciens , le paradis terresire de Zoroastre et de Moïse ne sont autre chose que l’expression figurée de l’état dans lequel se trouve l’homme des elimats septentrionaux, depuis l’équinoxe de printemps jusqu’à celui d'automne, et durant tout le temps que la terre éprouve l’action féconde et bienfaisante du soleil qui enrichit sa surface de productions de toute espèce. C’est alors que l’homme éprouve l’heureuse influence du principe de bien et de la lumière, d'Ormusd, d'Osiris, du Dieu bon, etc., jusqu'à ce qu'en automne il passe sous l'empire d’Ahriman,, de Typhon, du prince des ténèbres, ou du méchant. Alors la balance qui était autrefois entre les mains de la vierge céleste , appelée par cette raison T'hémis, montait au ciel, ou se dégageait le matin des rayons du soleil qui alors passait dans les signes inférieurs, tandis qu’au printemps cet astre repassait dans les signes supérieurs , dont le premier était le taureau, auquel succéda ensuite l’agneau , et venait réparer la face de la Nature, ou, comme Osiris , ramener l’âge d’or par son retour. Voilà tout le
(a) Synes., |. 2, p. 124.
LIVRE IL, CHAPITRE 11. 329 mystère. C'est une allégorie cosmique sur le système des deux principes. Aussi l'évêque Synésius finit-il son récit comme il l'avait commencé, en mettant sous les yeux de: son lecteur le système de la double ame du monde (a), et celui des deux tonneaux de J upiter , dont l’un contient
le bien et l’autre le mal, qui se répandent et se mêlent dans le monde rérrrres Cette dernière allégorie, empruntée d'Homère, est également rapportée dans le traité d'Isis par Plutarque (b), à l'endroit où il parle de la Providence et du système des deux principes qui fait la base des allégories sacrées de tous Les peuples , et principalement de celles des mages et des Fgvyptiens , ou des fables faites sur Osiris et Eyphon, sur Ormusd et sur Ahriman.
. Ormusd ou Osiris étant le principe bienfaisant qui nous verse la lumière, il n’est donc pas étonnant que les auteurs anciens aient dit, comme nous l'avons vu plus haut, que le fameux Osiris des Égyptiens était l’astre qui rassemble le plus en lui de substance lumineuse , l’astre qui paraît être le foyer de la lumière universelle du monde , ou le soleil. Son ennemi naturel, cé sont les ténèbres. Il n’est donc pas surprenant que Synésius nous ait dit ‘également que Typhon, rival d'Osiris, était ; par sa nature,’ l'ennemi né du soleil et de bites du jour (c). C’est la rivalité ou l'opposition nécessaire et éternelle de ces principes qui se chassent mutuellement et qui se détrônent à chaque révolution annuelle aux deux époques, printemps où sous le taureau, et automne ou sous le scorpion, que les sages d'Égypte ont. voulu décrire sous la
(a) Synes., 1, 2, p. 126. — (b) Plut. de Iside, p. 369. — (c) Synes. , P: 93. ;
forme d’une histoire , conformément au génie allégorique de ces peuples et de ces siècles-là. Mais Synésius nous averüt, en commençant son histoire, que c'est la fable sacrée d'un peuple en réputation de sagesse, et qu'on doit lui supposer un but plus élevé que celui d’une fable ordinaire. Quel est ce but, si ce n’est celui d'expliquer la grande énigme du bien et du mal de la Nature dans le système de la Providence? Quel est le héros principal de la fiction ? Le soleil , ou le Dieu qui féconde la Nature par sa chaleur, et qui l’embellit par sa lumière. C’est donc une fable sacrée faite sur le soleil considéré dans ses rapports d’asire bienfaisant à notre égard, par opposition au principe de résistance et de mal qui est attaché et inhérent à la nature de la mauére grossière qui compose le monde élémentaire et terresire où nous habitons. Toute l'histoire d'Osiris , tant celle dont nous avons pris les traits dans Diodore de Sicile et dans Plutarque , que celle que nous avons extraite de Synésius , nous conduit nécessairement à ce résultat, c’est-à-dire, à y reconnaitre Ja description des effets produits ici-bas par l’action féconde et biénfaisante” du ciel dont le soleil est censé l'ame; action dont la durée, dans nos climats , est renfermée dans les six signes su— périeurs, ou entre les signes de l'équinoxe de printemps et ceux de l’équinoxe d'automne. La ciréonstance de £a mort, sous le signe du scorpion, et la forme qu'il emprunte lui-même du taureau dont Apis est l’image , est une observation que nous avons déjà faite et qui ne doit échapper à personne. Ces traits seuls et cet accord marqué avec les formes célestes , sous lesquelles se développe et s’arrète la force féconde et bienfaisante du
soleil, forment une démonstration complète. Si nous y