LIVRE JII, CHAPITRE IV. :. Ses
le tribut qu'on avait coutume de lui payer pour la mort de son fils. En effet, Androgée, fils de Minos (a), ayant été tué par trahison dans l’Attique, ce prince y porta le fer et le feu, et les Dieux, d'accord avec lui pour venger ce meurtre, désolèrent tout le pays par la peste et par la stérilité, et firent tarir la rivière. Les Athéniens, accablés de tous ces fléaux, eurent recours à l’oracle d’Apollon, qui leur répondit qu'ils ne trouveraient la fin de leurs misères, et que le ciel ne serait apaisé, que quand ils auraient accordé à Minos la satisfaction qu'il exigeait. Ils envoyèrent donc en Crète des ambassadeurs vers ce prince, qui exigea d'eux que tous les neuf ans (b), d’autres disent tous les ans, ils lui envoyassent le tribut de sept jeunes garçons et d'autant de filles. Pour rendre cetie histoire plus tragique, la fable ajoute que ces enfans étaient dévorés par le Minotaure (c), avec lequel on les enfermait dans le labyrinthe dont ils ne pouvaient trouver l'issue. Quant au Minotaure, c'était, dit Euripide ; ur monstre affreux, moitié homme , moitié taureau. C’est là, sans doute, ce qui à fait à Minos une si mauvaise réputation sur le théâtre d'Athènes. Ce qui fait voir, dit Plutarque , combien il est dangereux de s’attirer la haine d’une ville qui sait bien parler , et où les muses fleurissent. Fatigués d’un tribut aussi onéreux et aussi humiliant, les Athéniens se mirent à murmurer contre Égée. Ils se plaignirent ouvertement , qu'étant seul la cause du mal, il était le seul qui n’eût pas de part à la peine; et que, lorsqu'il faisait passer son royaume entre les mains d’un
(a) Virgil. AEneid, , 1. 6, v. 20. — (b) Diod. Sic., 1. 4, c. Go, p. 304. — (ce) Pausan. Attic., p. 26. Isocrat. Helenæ Laudat., p. 458.
étranger ou d’un fils naturel , il les vit sans douleur privés de leurs enfans légitimes. Ces plaintes affectèrent vivement Thésée qui , reconnaissant qu'il était juste de courir la mème fortune que ses sujets, s’oflrit volontairement lui-même, sans vouloir profiter des hasards du sort. Cette générosité remplit d’admiration tout le monde ,et l’on fut charmé de voir qu'il s’'égalàt lui-même au peuple, et qu'il eût des sentimens non de roi , Mais de citoyen. Égée fit tous ses efforts pour l’en détourner ; mais, voyant qu'il ne pouvait Je persuader et qu'il était inébranlable dans sa résolution , il ÿ Consentit et tira les autres enfans au sort. C'était une des conditions du traité fait avee Minos : que la mort du Minotaure ferait cesser le tribut. Les Athéniens fournissaient le vaisseau qui devait porter ces victimes infortunées , et on appareillait toujours les voiles noires pour marquer qu'ils allaient à un danger certain. Thésée sut si bien rassurer son père, par les espérances qu'il lui donna de tuer le Minotaure : qu'Égée remit au pilote une voile blanche , et lui enjoignit très-expresséiment de la mettre à son retour, si son fils venait à échapper ; sinon de revenir avec la noire qui lui apprendrait son malheur. Les uns donnent le nom de Phéreclus, d’autres de Nausüthoüs , à ce pilote qui fut donné à Thésée par Scyrrus qui y joignit un matelot intelligent, appelé Phæax. On montre, comme un monument de ce fait, les petites chapelles que Thésée consacra à Nausithoüs et à Phæax dans le bourg de Phalère près du temple de Scyrron. On prétend même que les fêtes cybernefia, ou des patrons de navire , sont célébrées en leur honneur. |
Après que le sort fut tiré, Thésée prit avec lui les
enfans qui avaient été choisis : il descendit avec eux du y
LIVRE IT, CHAPITRE IV. 425 Prytanée, et il alla dans le temple Delphinien offrir, pour eux, à Apollon la branche d’olivier qui était présentée par les supplians. Cet olivier était entouré de bandelettes de laine blanche.
Après avoir fait ses prières aux Dieux, il s’'embarqua le 6 de mai, jour auquel on envoie encore les filles offrir leurs prières dans ce même temple. On assure aussi qu'à Delphes Apollon lui rendit cet oracle : « Qu'il prit Vénus pour guide, et qu’il la priât de naviguer avec lui. »
Ayant immolé, pour cet effet, une chèvre sur le bord de la mer, la victime fut tout d’un coup métamorphosée en bouc; c’est pourquoi il donna à Vénus le surnom d'Épitrage ou de Vénus sur le bouc.
On dit qu'aussitôt qu'il fut arrivé en Crète, Ariadne, qui était devenue amoureuse de lui dès la première vue, lui donna un peloton de fil, et lui enseigna comment, avec ce secours , il pourrait aisément se tirer de tous les détours du labyrinthe ; qu'il tua le Minotaure ; qu'il erleva Ariadne (a), et qu’il la conduisit à Athènes avec ious les enfans qu'il avait amenés.
Quant à Ariadne, d’autres traditions supposent qu’elle n’alla pas jusqu’à Athènes, et que son amant ingrat l'abandonna dans l’île de Naxe, où elle fut trouvée par Bacchus (b), comme nous le verrons dans le poème des Dionysiaques. Diodore de Sicile prétend que Thésée ne fut pas infidèle à Ariadne, mais qu'étant débarqués dans l’île Dia on Naxe , Bacchus, épris des charmes de
cette princesse , la lui enleva (c) ; et qu'après la mort de
(a) Lucian., t. 1. Hermotim, p. 578. Serv. Com. ad AEneid. 6, v, 14. Palæph., ce. 2. — (b) Nonnus Dionys., L 47, v. 290. — (c) Diod. Co Le C0 Lo Dr 1900,
son amante , il plaça aux cieux sa couronne, et en fit une constellation connue sous le nom de couronne d’Ariadne.
Des amours de Thésée et d’Ariadne, naquirent le prince la Grappe ou Staphylus, et OEnopion, le buveur de vin.
L'auteur du poëme fait passer Thésée à Délos, où il s'arrête quelque temps. Après avoir fait un sacrifice à Apoilon, et dédié à Vénus une statue que lui avait donnée Ariadne (a), il dansa, avec les jeunes Athéniens, une danse qui est encore aujourd’hui de mode à Délos, et dans laquelle il imitait les tours et les détours du labyrinthe. Callimaque, dans son hymme pour Délos, parle de cette danse sans la nommer : il dit seulement qu'on dansait en rond, et que Thésée en menait la marche. Plutarque prétend que cette danse s’appelait dans le pays la grue, et que Thésée la dansa autour de l’autel appelé ceralon, parce qu'il est tout entier composé de cornes gauches d'animaux que Diane avait pris à la chasse. Dans les jeux qu’il institua (b) en honneur d’Apollon, il voulut que la branche de palmier servit de récompense aux vainqueurs. Lorsque Thésée approcha de l’Attique, ce héros, dans les transports de la joie que lui causaient le succès de son expédition et le terme heureux de son voyage, suivant Îles uns ; et, suivant d’autres, au contraire troublé encore par la douleur qu’il avait conçue de la perte d’Ariadne (c), oublia, ainsi que son pilote, de faire appareiller les voiles blanches qui devaient annoncer à son
père leur heureuse réussite et le retour de Thésée et
(a) Pausan. Boiotic., p. 314. — (b) Ibid. -Arc., p. 276. — (c} Diod. Ibid., p. 305.