LIVRE NI, CHAPITRE IV
confiée à la famille des Phytalides qui l'avaient recu dans leur maison, à son arrivée de Trézène , et qui l'avaient purifié (a) après le meurtre de Synnis et des autres brigands , comme lui-même avait purifié Hercule (b). Après cet établissement , Thésée exécuta un trèsgrand dessein : car il réunit en un seul corps de ville tous les habitans de l’Attique, qui avaient été jusque-là dispersés dans les bourgs, et par conséquent très-difficiles à rassembler , quand il fallait prendre leurs avis sur les mesures de bien publie. Souvent mème il naïssait de là entre eux des querelles et des guerres. Isocrate, dans son Éloge d'Hélène, nous décrit l'état malheureux auquel étaient réduites les peuplades de l’Attique, éparses sous l’empire de petits chefs et de petits tyrans , se . faisant souvent entre elles la guerre (c). Leur situation était à peu près telle que celle de nos villages, sous la tyrannie féodale des seigneurs. Il semble, dit [socrate, que les distinctions que l'on obtient d’un peuple esclave n'ont rien de bien flatteur ; en conséquence , Thésée chercha à relever l'ame du peuple en faisant passer en ses mains l'autorité, et en proclamani la souveraineté du peuple ou la démocratie (d). Afin d'y réussir, Thésée alla lui-même de bourg en bourg et de famille en famille pour tâcher de les persuader. Les stinples particuliers et les pauvres goûtèrent ses raisons sans peine; mais quand il vint à parler aux plus riches et aux plus puissans, quoiqu'il leur proposât une forme de gouvernement populaire qui ne reconnaîtrait point de roi, et où il ne se réservait que l’intendance de la guerre et le main-
(a) Pausan. Attic., p. 55. — (b) Apollod., 1. 2. — (c) Isocrat, Helenæ Laudat., p. 440. — (d) Ibid., p. 441, 443.
tien des lois, et où il laissait le reste au peuple qui aurait une égale autorité ,1l trouva de Ja résistance; tant l'égalité a toujours trouvé dans les riches et les puissans des obstacles à son établissement. Il en gagna pouriant quelques-uns ; et enfin les autres , considérant que sa puissance était déjà fort grande, aimèrent mieux Jui accorder de bonne grâce ce qu’il demandait, que d’attendre à s’y voir réduits par la force. Thésée fit donc abattre , dans toutes les bourgades, tous les palaiset toutes les salles d’assemblée de chaque bourgade, et il fit bâtir un palais commun dans Île lieu où il est encore aujourd'hui, dit Plutarque. Il unit aussi tout le peuple par un sacrifice commun qu'il appela panathénées. Il déposa ensuite l'autorité royale (a), et ne pensa qu'à régler et à policer la république , après avoir consulté l’oracle du soleil ou d’Apollon adoré à Delphes. Pour peupler et augmenter sa ville , il fit une proclamation digne d’un législateur qui établit la démocratie (8) et qui donne à son gouvernement la fraternité , la liberté et l'égalité pour base, comme on le suppose dans cette fiction solaire. {1 appela les étrangers pour y jouir des mêmes droits que tous les anciens citoyens. Il voulut qu’Aihènes fût la patrie de tout le monde, et la proclamation qu'il fit est la mème qui se répète encore aujourd'hui, dit Plutarque, dans certaines cérémonies où le héraut crie : Tous peuples , venez ici.
Malgré qu'il eût consacré le principe de légalité, base du gouvernement populaire , il établit néanmoins trois classes de citoyens , distinction qui était plutôt re-
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(a) Isocrat. Helenæ Laudat., p. — (b) Paus. Attic., p, 3,
di
LIVRE II, CHAPITRE IV. 4 lative à leurs fonctions qu'à leurs droits politiques. La première classe était chargée du dépôt de la religion et des lois, et du soin de connaître de tout ce qui concernait le droit divin et humain. La dignité même des fonctions qui lui étaient confiées rejaïllissait en partie sur les personnes qui les exerçaient, et leur donnait une haute considération. La seconde classe comprenait les Taboureurs que leur utilité et le besoin qu'on avait d'eux mettait en état de balancer le crédit de la première. La troisième classe était celle des artistes, qui, par son nombre, empèchait les deux autres classes d'acquérir sur elle de la prépondérance. Par ce moyen, dit Plutarque , il mit une espèce d'égalité entre tous, malgré la différence des états. Il est le premier, ajoute cet auteur, qui ait consacré le nom de peuple pour les Athémiens. Aussi Homère, dans son dénombrement des Vaisseaux, ne donne le nom de peuple qu'aux seuls ÂAihéniens.
Je n'ai pas cru cette digression étrangère à mon abrégé de la vie de Thésée par Plutarque, parce que, encore bien qu'il ne s'agisse ici que d’une fiction sur le sole, ïl n’est pas indiñérent d'observer que l’auteur de cet ancien poëme n’ignorait pas combien le nom de peuple était sacré, puisqu'il met au nombre des bienfaits de son héros envers l'humanité l'hommage qu'il sut rendre à Îa souveraineté du peuple , à laquelle il sacrifia la royauté dont il avait hérité de son père. Il en est de même du principe d'égalité, qui met au même niveau tous cenx que le soleil appelle à la jouissance de sa lumière, de sa chaleur et dés autres bienfaits qui en découlent.
De mème qu’on suppose qu'Hercule , Osiris et Bacchus élevèrent des colonnes, et y gravèrent des inscripüons,
de même on parle d’une fameuse colonne élevée sur listhme de Corinthe. On y lisait cette inscription simple d’un côté : Ce n’est pas ici le Péloponèse, mais l'Ionie; et de l’autre côté : C’est ici le Péloponèse, et non pas l’Ionie.
Comme Hercule avait établi des fêtes et des jeux dans la Grèce , Thésée en établit aussi dans l’isthme (a) afin que les te célébrassent les jeux isthmiques , par ses ordres, en sa mémoire, et en honneur de Neptune, comme ils célébraient en Élide, par les ordres et en mémoire d’'Hercule, les jeux olympiques en l’honneur de Jupiter.
Thésée entreprit aussi le voyage du Pont-Euxin pour suivre Hercule dans son expédition contre les Amazones, au rapport de Philocorus et de quelques autres écrivains ; il en reçut Antiope pour prix desa valeur.
Toute la Grèce (b),et Athènes en particulier , renfermait beaucoupdemonumensqui| 131 |retraçaientlesouvenir des anciennes ficüons faites sur les Amazones, et sur leur prétendue invasion dans l'Asie et dans la Grèce; et néanmoins nous avons vu, dans le neuvième travail d'Hercule, ce qu'on doit entendre par cette fable des Amazones. On les faisait combattre jusque dans l’enceinte des murs d'Athènes et dans le Pnyx. On y montrait encore, du temps de Plutarque, les tombeaux de plusieurs d’entre elles (c). Maïs nous savons réduire à leur juste valeur ces sortes de monumens, puisque Îa plubart des astres, le soleil et les constellations , avaient des tombeaux , comme ils avaient des autels. Après un
(a) Hygin., fab. 293. — (b) Pausan. Cor., p.75. — (c) Ibid. Attie., P. 39.