LIVRE III, CHAPITRE V
sans pouvoir jouir du bonheur de lui parler, tant la foule le presse. ù
Déjà ce héros à gagné le port de Pagase, où mouil. lait le vaisseau Argo (a), et où les guerriers ses compagnons l’aitendaient. Il les assemble et les harangue. Il leur propose, avant toutes choses , de se nommer un : chef qui se charge de commander à toute la troupe, de veiller à ses besoins, et de traiter » S'il est nécessaire, au nom de tous avec les étrangers (b). Tout le monde jette les yeux sur Hercule qui était assis modestement au milieu d'eux, et tous d’une commune voix le proclament leur chef. Celui-ci fait faire silence : déclare qu'il n'acceptera point cette dignité, et qu'il ne souffrira pas non plus qu'aucun autre l'accepte que celui qui les à tous réunis; qu'à lui seul est dû cet honneur (c).
Tout le monde approuve ce conseil généreux , et Jason se lève pour témoigner à l'assemblée sa joie et sa reconnaissance (d). Il annonce que rien ne retardera plus leur départ. En attendant , il les invite à faire un sacrifice au Dieu du soleil, ou à Apollon (e), sous les auspices duquel ïls vont s'embarquer, et à qui il fait dresser un autel (f). Aussitôt Jason se met à exécuter ce qu'il a proposé.
Le poëte entre ici dans quelques détails sur les préparatifs préliminaires de l’'embarquement (g). Nous n’avons pas cru devoir les rapporter ici, quoiqu'intéressans pour l'érudition, parce qu’ils tiennent plutôt à la manœuvre des anciens qu’à la partie astronomique du poëme. On tire au sort la place des rameurs : Hercule à
(a) V, 316, 319. — (b) V. 331, 340. — (ce) V. 344, 347. = (e) V,353. — (f) V. 360, 363. — (g) V. 365, 359, 385, 393.
celle du milieu (a) , et Tiphys prend sa place au gouvernail. |
Cette opération faite, on rassemble des pierres près de la mer, pour former un autel à Apollon qui préside àl’embarquement. On réunit aussi des branches d’olivier; on conduit deux bœufs qui doivent servir de victimes. Ici est la prière que Jason adresse au soleil, son aïeul, Dieu de Pagase , à qui il promet, à son retour , autant de taureaux qu'il ramènera avec lui de compagnons (b). Il le conjure d’accorder sa protection à leur entreprise, et de leur procurer les vents heureux qui doivent leur en assurer le succès (c). Hercule et Ancée assomment les deux bœufs qui tombent du coup : on les égorge aussitôt, on les dépouille; on en coupe la chair en morceaux, eton brûle les parties qui doivent êtreconsumées. Le devin Idmon en voit monter avec plaisir la flamme et la fumée, et il en tire les plus heureux présages (d). Il ne dissimuie pas cependant les dangers dont sera accompagnée cette entreprise, et le sort qui lui estréservé à lui-même; mais la gloire qui l'attend le console de la mort qui le menace(e).
Cependantle soleil penchait vers le terme de sa carrière, et approchait du moment où la nuit allait étendre ses sombres voiles sur les campagnes. Les navigateurs se couchent sur le rivage ; on leur sert à boïre et à manger, et ils égaient le festin par des propos enjoués (f). Jason seul paraissait rêveur et profondément occupé des soins importans dont il était chargé. Idas, qui le remarque, lui adresse un discours qui contient quelques reproches, et qui exprime de sa part une orgueilleuse confiance (g).
(a) V. 397, 4or. — (b) V. 418. — (c) V. 422, 424. — (d) V. 432, 459: — (e) 441, 447: — (Ÿ) 450, 459. — (8) 467, 470.
LIVRE III, CHAPITRE V. bi Le reste de latroupe en parut choqué, et Idmon, prenant la parole, le reprend de son insolence ; car il semble braver les Dieux qu'il dit être de moins sûrs garans de la victoire que sa lance et son bras. Il lui rappelle divers exemples de la vengeance qu'ont tirée les Dieux d'une semblable témérité (a). Idas répond à ces sages avis par un sourire moqueur et par des invectives. La dispute allait devenir sérieuse si les autres Argonautes , et Jason surtout, n’y eussent mis fin (b). Orphée principalement coupe court à tout par ses &hants harmonieux. Il commence par chanter le débrouillement du chaos (c), la formation du ciel et de la terre, et la séparation qui fut faite des eaux rassemblées dans le bassin des mers. Il nous peint, dans les régions sublimes de l’éther, le soleil, la lune et les astres qui commencent leur carrière. Il décrit ici-bas la formation des montagnes, l'écoulement des fleuves qui roulent avec bruit l’onde qui s’échappe dé l’urne des naïades (4). Il chante le règne antique d'Ojhion et d'Eurynome , fille de l'Océan, qui siégeaient sur les sommets glacés du mont Olympe, et qui furent forcés de céder leur place, lun à Saturne, et l’autre à Rhéa, et de se précipiter dans les flots de l'Océan. Ceux-ci régnèrent NET temps sur les Dieux, dont ils firent le bonheür jusqu’à ce qu'ils eussent Less leur sceptre à Jupiter. Ce dernier, encore enfant, était nourri dans l’aritre de Dictée. Les enfans de la terre, les redoutables Cyclopes, n'avaient pas encore armé ses mains de la foudre qui assure 5à
force victorieuse , et qui fait sa principale gloire (e).
(2) NV, 484.22 (b) 85, 494. nn (ce): 196. = (d) 5 102 = (e) dd)
. Orphée avait fini ses chants, etles Argonautes , avideg ile l'entendre, restèrent en silence, avançant la tête ; et toujours l'oreille attentive, comme s'il chantait encore. tant ses accents harmonieux avaient fait une forte impression dans leur ame. Aussitôt on apporte le vin destiné aux libations, et on se livre au sommeil à l'ombre des voiles que la nuit a déjà étendues sur la terre (a).
À peine les premiers rayons du jour ont doré les sommets du mont Pélion ; à peine le vent frais du matin # agité la surface des eaux , que Tiphys, pilote du vaisseau , éveille l'équipage , l’avertit de se rembarquer ét de se saisir de la rame (D).
Chacun s'empresse de partir et de prendre le poste qui. lui a été marqué. Au milieu se placent Ancée et Hercule : ce dernier pose près de lui sa terrible massue : le poids de ce héros fait énfoncér plus profondément le vaisseau au moment où il y entre (c). Déjà on tire les cables, et on fait des libations dans la mer: Jason tourne encore vers sa patrie ses yeux mouillés de larmes. Lei le poëte nous décrit la manœuvre des rameurs qui frappent les flots du tranchant de la rame, en se mouvant en mesure aux sons harmonieux de la lyrè d’Orphée qui encouragé leurs efforts: L’onde blanche d’écume semble murmurer sous la rame qui la tranche , et bouillonne sous là quille du vaisseau ; qui laisse après elle de longs sillons (d):
Tous les Dieux, ce jout-là, fixaient leurs regards sur la mer et sur le vaisseau qui portait l'élite des héros de leur siècle , lesquels avaient osé former une entreprise
(a) Vi 518: — (b) V. 523. — (ce) V. 533. — (d) V. 546.
LIVRE III, CHAPITRE V. 519 aussi hardie. Les nymphes du Pélion contemplaient avec étonnement , du sommet de leurs montagnes, le navire construit par la sage Minerve, et les héros courbés sur la rame (a). Chiron lui-même [165 |, fils de la nymphe Phylira, descend de la montagne vers le rivage de la mer, où se brise l’onde écumante qui vient mouiller ses pieds.
Chiron les encourage et fait des vœux pour leur heureux retour. Îl avait à ses côtés son épouse qui portait entre ses bras le jeune Achille qu'elle En à Pélée, son père (b).
Cependant le vaisseau; dirigé par les soins de l’habile pilote Tiphys qui tenait en main Île gouvernail, était sorti du port, et avait dépassé le cap Tisée (c), consacré à Diane, divinité tutélaire d'Tolcos , et conservatrice des navigateurs. Le fils d'OEagrus célèbre sa gloïre dans ses chants religieux qu’il accompagne des accords de sa lyre. Les poissons, sensibles à l'harmonie des chants d'Orphée , suivent le vaisseau:que pousse un vent favorable. Tel on voit un troupeau dans les champs suivre les pas du pasteur qui le ramène aux bergeries , et qui le précède en jouant sur sa flûte des airs champêtres (d).
Déjà les côtes de la Thessalie s’abaissaient derrière eux dans un horizon lointain, ainsi que les roches escarpées du Pélion, qu'ils avaient dépassées. Ils voient s'élever d’un côté, au milieu des eaux, l’île de Sciathos, et de l’autre les côtes du continent, où est bâti Magnésie, et sur lesquelles est élevé le tombeau de Dolope. Ils y abordèrent vers le coucher du soleil, poussés par un vent favorable (e), et ïls y firent un sacrifice aux mânes
Emrrentommehre grrur st
(a) V. 555. — (D) V. 558. — (ce) 560, 568. = (d) V. 559. — (e) V. 586.
de ce:héros.. La mer-était grosse. et ils restèrent deux jours sur ce, rivage. is se rémbarquèrent le troisième jour. Ce lieu porte encore.un nom qui rappelle le: souvenir du départ du navire : Argo (a). Ils rangèrent sur leur gauche la côte où est: bâtie à Mébihéé, Je mont Omolé
hace voisins er mont Guns et de l Olyiape. ; ils passent pendant la nuit au-delà de Ja chaîne des collines de Pallène, quise.terminent près.du cap Canastrée. Au point du jour, ils aperçoiverit assez olseurément les sommets du mont Athos en Fhrace, qui projette son ombre jusqu'à Myrina dans l'ile dé Lémnos. Ils abordèrent dans ceite île fameuse par laifable-des: Lémniades (b), que le poëte. prend de là «occasion de raconter, ainsi que Je massacre général dés hommes, exécuté par ces femmes féroces. Le vieux "Thoôas seul fat épargné par sa fille Hypsipile , qui dévint reine de l'ile: Apollonius raconte aussi le-stratagème dont usa cette fille tendre, pour conserverson père ets épargner elle-mêmeun crime. Forcées de cultiver elles-mèmes leurs champs , et de se défendre par leurs proprés armes , ces femmes se mirent en état de soutenir l'attaque de ‘leurs voisins ; et surtout des Thraces dont elles redoutaient la vengeance: Lorsqu'elles aperçurent.le vaisseau Argo approcher de l'ile, elles se précipitèrent hors de leur ville vers le rivage pour repousser, les armes à la main ; ces étrangers qu’elles prirent d’abord pour les Thraces. À leur tête marchait la fille de Thoas, couverte de l’armure de son père (c). Les Argonautes leur envoient un héraut ; c'était Éthalide ;
(a) V. Bgr. — (6) 608, Gars fe) V. 636.
LIVRE III, CHAPITRE Ÿ: Eat fils de Mercure , à qui son père avait accordé le privilége tout particulier de n’oublier rien de ce qu'il pouvait avoir vu lors mème qu'il serait descendu dans l'empire des morts, et qu'il aurait traversé le Léthé et l’Achéron; et de passer successivement du séjour ténébreux de Pluton à l'empire de la fumière. Ce fut lui qui fut chargé de se présenter à Hypsipile au nom des Argonautes , pour l’in- -viter à les recevoir dans leur île en ce moment où le jour était déjà vers son déclin (a). Les Lemniades se rendent de toutes les parties de la ville à l'assemblée qu'avait convoquée leur reine. Celle-ci, les trouvant réunies autour d'eile, leur adresse un discours dont le but est de leur persuader de donner aux Argonautes les subsistances dont ils peuvent avoir besoin, et les provisions qu'ils voudront charger sur leur vaisseau ; mais de ne pas les recevoir dans leur ville. Elle leur insinue qu'il est de leur honneur de ne pas les instruire de l’événement tragique qui s’est passé dans leur île, et de ne pas souffrir que la renommée aille le publier au loin. C'est pour cet objet seulement que je vous ai assemblées , leur dit-elle ; s’il en est quelqu'une parmi vous qui ait un meilleur avis à donner , qu’elle se lève et qu’elle le propose. Elle dit , et s’assied sur le trône de son père (b). Polyxo, sa vieille nourrice [ 166}, appuyant sur un bâton ses pas chancelans, se lève empressée qu'elle est de parler. Elle appuie l'opinion de la reine qui veut qu'on accorde à ces étrangers toutes les provisions dont ils peuvent avoir besoin, Mais en même temps, elle leur insinue qu'elles ne pourront pas toujours se passer
Va) V: 651: — (b) V:665%:
b5à RELIGION UNIVERSELLE:
d'hommes ; que le soin de leur propre défense exigé” qu'elles ne laïssent pas leur population s’affaiblir : cat bientôt elles seraient à la merci des étrangers leurs en-
nemis. Elle dit que, pour elle, Le sacrifice de sa vie est
déjà fait; qu'elle est au bord de son tombeau; mais
qu'elle livre son conseil aux réflexions de celles qui sont
plus jeunes ; qu’une occasion heureuse se présente en
ce moment à elles ; qu’elles doivent la saisir et confier à
ces nouveaux hôtes le soin de les défendre et l’adminis-
tration de leur État. Ce discours est accueilli par les plus
vifs applaudissemens et par un assentiment si général ,
qu'on ne pouvait douter jusqu'à quel point il avait été
gouté par toutes les femmes (a).
Hypsipile , ne pouvant plus ignorer l'intention de l’assemblée, dépèche Iphinoë vers les Argonautes pour inviter de sa part leur chef à se rendre à son palais , afin qu'elle l’instruise des bonnes dispositions des femmes de Lemnos , et pour engager même tous ses compagnons à accepter des établissemens dans leur ville et dans leur île. Iphinoë remplit le message , et, pressée de répondre aux questions de ces étrangers ; elle leur dit qu'elle est envoyée vers eux par la fille de Thoas, afin d'inviter leur chef, quel qu'l soit, à se rendre à son palais pour y entendre des propositions et des oflres qui ne peuvent que leur être agréables (D). ::
Jason se rend à l'invitation , et, pour paraître devant la princesse , il se couvre d’un magnifique manteau brodé par Minerve elle-même , et dont cette Déesse lui avait fait présent. Le poëte s'amuse ici à nous décrire tous les
LIVRE 111, CHAPITRE V. 523 tableaux mythologiques que la Déesse y avait artistement tracés dans une broderie riche et éclatante. On y voyait représentés les Cyclopes forgeant les foudres de Jupiter (a) ; les deux fils d'Antiope, Amphion et Zéthus , qui, au son de sa lyre, bâtissaient les murs de Thèbes; Vénus armée du bouclier de Mars, d’un poli si luisant qu'il réfléchissait le tableau de ses charmes ; la guerre des Taphiens contre Électryon et l'enlèvement de ses bœufs (b). Plus loin , on distinguait une course de chars ; c’étaient ceux de Pélops et d'OEnomaüs. Hippodamie devait être le prix. Dans un autre endroît, on voyait Apollon qui perçait de ses traits le géant Titye qui avait voulu outrager Latone: Enfin on voyait Phryxus et son fameux bélier. Tels étaient les sujets variés que Minerve s'était plue à retracer sur le riche manteau qu'elle avait donné à Jason (c). Ce héros prit aussi en main la lance dont Atalante lui avait fait présent, lorsqu'elle le reçut sur le mont Ménale. Jason , ainsi armé, s'avance vers la ville où Hypsipile tenait sa cour: Arrivé aux portes, il irouve une foule de femmes des plus distinguées qui l'attendaient , et au milieu desquelles il s’avance , les yeux modestement baissés , jusqu’à ce qu’il fût introduit dans le palais de la princesse. À peine s’y présente-t-il, que les portes s’ouvrent pour le recevoir, et qu ’Iphinoë , chargée de l’introduire , s’empresse de le conduire à la reine , vis-à-vis de laquelle était un siége sur lequel on le place (d). La princesse le regarde en rougissant, el lui adresse un discours plein d'affection. Elle lui demande pourquoi lui et sa troupe restent hors des murs
524 RÉLIGION UNIVERSELLE.
de sa ville. Elle l’assure qu'ils n ont rien à redouter dé la part des hommes ; qu’il n’en existe plus aucun dans leur île (a). Ici, au lieu de lui dire comment elles s’en sont défaites , elle imagine un conte duquel il résulte que tous les ile étaient passés dans la Thrace pour une expédition ; qu'ils en avaient enlevé toutes les filles , et que, de retour dans leur île , ils s'étaient tellement attachés à leurs captives, qu’ils avaient fini par se dégoûter de leurs femmes , et même par les maltraiter , elles et leurs enfans légitimes. Enfin (6), ajoute-t-elle, un Dieu nous a inspiré le courage de fermer nos portes à ces hommes perfides et ingrats, lorsqu’à leur retour d’une nouvelle expédition en Thrace, ils voulurent rentrer dans nos murs. Nous voulûmes les forcer par-là à prendre à notre égard les sentimens honnêtes qu'ils nous devaient, ou à s’exiler loin de notre île avec nos rivales. Nous leur avons renvoyé ce qui restait encore de mâles parmi nous, et tous ont pris le parti de se reürer en Thrace. Aïnsi rien ne s'oppose à ce que vous vous établissiez parmi nous , et qué vous succédiez aux États de Thoas mon père. Cette île n’est pas à dédaigner ; car elle est, par sonsol, la plus fertile de la mer Égée. Allez, reportez mes offres à vos compagnons (c), et ne restez pas plus long-temps hors de nos murs.
Jason remercie la princessé des offres généreuses qu'elle veut bien lui faire, ct il consent d'accepter les secours et tous les approvisionnemens qu’elle leur promet. Quant au sceptre de Thoas, il l'invite à le garder ; non pas qu'il le dédaigne , mais parce qu’une expé-
mi rente comte eme 0
(a) V. 704. — (b) V. 820. e— (ce) V., 831;
LIVRE HI, CHAPITRE Y. 525 dition périlleuse l'appelle ailleurs. En achevant ce discours , il touche la main droite de la reine, et s'empresse de retourner vers ses vaisseaux. Une foule de jeunes personnes se pressent autour de lui en exprimant leur joie, et le suivent jusqu'aux portes (a). En mème temps, des voitures chargées portent aux vaisseaux les présens de la reine dont les bonnes intentions pour les Argonautes sont déjà connues par le récit que leur a fait Jason. Un accueil aussi favorable les touche. On se rend au palais de la reine; ce n'est que repas etque danses dans toute la ville. On sacrifie à Vénus et à Vuleain son époux , sous la protection duquel est l’île de Lemnos. L’attrait du plaisir retient les Argonautes plusieurs jours , et les attache à cette terre enchanteresse. Mais le sévère Hercule, qui était resté à son bord avec l'élite de ses amis, les rappelle à leur devoir et à la gloire qui les attendait sur les rives de la Coichide (b). Les reproches qu'il fait à la troupe sont écoutés sans murmure , et on se prépare à partir. Ici le poëte nous fait le tableau de la douleur des femmes au moment de la séparation, et trace l'expression des vœux qu’elles forment pour l’heureux retour de ces hardis voyageurs. Hypsipile baigne de ses larmes les mains de Jason , et lui fait de tendres adieux. Elle lni répète que, si jamais il lui prend envie de revenir dans son île, il peuttoujours compter sur le sceptre de Thoas, qu'elle remettra entre ses mains. Au reste, quelque part que tu sois, lui dit-elle, souviens-toi d'Hypsipile ; et, avant de partir, prescris -moi ce que je dois faire en cas que je devienne mère (c). Jason lui répond que, si elle met au
(a) NV. 845. — (b) V. 865, 854. — (c) V. 808.
monde un enfant mâle, il désire qu'elle l'envoie à Tolcos chez son père et sa mère, s'ils vivent encore , afin qu'il soit pour eux une consolation durant son absence. Il dit, et aussitôt il s’élance sur son vaisseau, à la tête de tous ses compagnons qui s’empressent de prendre en main la rame. On coupe le cable, et déjà le vaisseau s'éloigne de l’île (a).
Ils abordent, le soir , à Samothrace , île où régnait Électre. Orphée leur avait conseillé de s’y rendre , afin de se faire initier aux augustes mystères de cette île avant d'entreprendre une navigation aussi périlleuse. Ici, le poëte s'arrête par respect, et n'ose en dire davantage pour ne pas révéler le secret des mystères (b). En conséquence, il continue sa narration, et il fait voyager ses navigateurs entre la Thrace et l’île d’Imbros, en cinglantvers le golfe Mélas ou noir. Ils arrivent, sur le soir , à la Chersonèse de Thrace, et ils entrent dans l’Hellespont , laissant à leur droite le mont Ida et les champs de la Troade (c). Ils côtoient les rivages d’Abydos, de Percota , d'Abarnis et de Lampsaque. I] y a dans la Proponide une île élevée, assez voisine des riches plaines de Phrygie , qu'arrose l’Æsépus. Là estle mont des Ourses, qu'habitent les géans. Leurs spectres affreux effraient. tous les peuples du voisinage. Ces monstres ont chacun six bras toujours prêts à saisir leur proie (d).
La plaine voisine de l'isthme était habitée par les Dolions. Le héros Cyzique, qui bâtit la ville de ce nom, réguait sur ces peuples. Ce fut là que le vaisseau Argo, poussé par le vent de Thrace, aborda. Ils y laissèrent leur ancre près la fontaine Artacie pour en prendre une autre D M SR ee TRS RENE
(a) V, 914. — (db) V. g21. — (c) V. 930. — (d) V. 946,
. LIVRE IN, CHAPITRE V. Ea
qui leur füt plus commode. Cette ancre fut dans la suite consacrée par les Ioniens dans le temple de Minerve Jasonienne (a). Les Dolions, ayant à leur tête Cyzique, fils d'Ænée, Thessalien d’origine, furent au-devant des Argonautes , et accueillirent avec transport leurs compatriotes ; ils les invitent à mouiller dans leur port. Ils descendent à terre, et tous ensemble iis font un sacrifice à Apollon qu'ils invoquent sous le titre d’Ecbasius ou de Dieu qui préside à la descente heureuse [ 167]. Le roi leur fait fournir le vin et les troupeaux dont ils ont besoin. Ce prince était jeune et de l’âge de Jason (b); son épouse ne lui avait pas encore donné d’enfans. Ils se font mutuellement diverses questions. Cyzique s’informe des motifs de leur voyage et de l’ordre qui leur a été donné par Pélias ; et eux cherchent à connaître les positons géographiques de ces parages. Pour mieux s'en instruire , ils montent dès le matin sur les sommets du mont Dindyme consacré à Rhéa , et de Îà ils promènent leurs regards sur la mer voisine (c). Ici les géans veulent attaquer les Argonantes ; maïs le grand Hercule, armé de son arc, les perce de traïis , et en renverse un grand nombre sur la poussière, Junon, ennemie de ce héros, les avait nourris en ces lieux pour lui susciter encore ce nouvel obstacle. Le poëte entre ici dans quelques détails sur ce combat d'Hercule et des Argonautes contre les géans (d). Nous en irouverons un à peu près semblable dans les Dionysiaques , suscité à Bacchus au moment où le soleil , sous le nom de Bacchus, approche du bélier céleste.
Les Argonautes victorieux profitent d’un vent favorable pour se rembarquer, et continuer leur route à l’aide de leurs voiles ; maïs la nuit un vent contraire les reporta sur la même côte qu'ils avaient quittée, et sur les terres des Dolions qui, ne pouvant soupçonner que ce fussent eux, se mirent en devoir de les repousser. Dans l'erreur où ils étaient, au milieu de la nuit la plus obscure , le combat s'engage entre les Argonautes et les Dolions leurs hôtes. Le malheureux Cyzique y périt, percé de la javeline de Jason (a). Le poëte fait l’'énumération d’une foule d’autres malheureux guerriers qui tombent victimes de cette fatale erreur, dont ils ne sortent qu’au retour du jour qui vient trop tard les éclairer, lorsque le mal était déjà sans remède (à). Les vainqueurs et les vaincus versent des larmes sur le sort de l’infortuné Cyzique, étendu sur la poussière. Au bout de trois jours de deuil, on fait ses funérailles , et on lui élève un tombeau. Son épouse malheureuse ne peut survivre à sa douleur ; elle se pend de désespoir. Les larmes des femmes et des nymphes qui la pleurent, se changent en une fontaine qui a conservé le nom de cette épouse infortunée (c).
Ce jour fut pour les Dolions un véritable jour de deuil et de malheurs : la tristesse dans laquelle ils furent plongés , leur fit oublier jusqu’au soin de préparer le pain nécessaire à leur nourriture. La mer fut grosse pendant douze jours et douze nuits; ce qui empècha les Argonautes de se rembarquer (d). La nuit suivante,
pendant que tous les Argonautes se livraient au sommeil,
(a) V. 1035. — (b) NV. 1054. — (c) V. 1069, — (d) V. 1080,