LIVRE III, CHAPITRE V
des monstres, enfans de la terre. L'autre, c’est Pollux, est brillant comme l’astre qui parait à l’entrée de la nuit. Un tendre duvet couvrait ses joues : le feu pétillait dans ses yeux. Il déployait ses bras agiles et nerveux que Île travail de la rame n'avait pas altérés (a). Amycus, placé à quelque distance, le regardait d’un œil fixe , comme une proie sûre dont il était impatient de répandre le sang. Lycoreus, satellite de ce roi brigand , apporte deux énormes cestes qu'il jette à leurs pieds. Le féroce Amycus propose le choix à son rival d’un ton qui annonce son orgueilleuse confiance. Pollux ne répond rien, et ramasse en souriant le ceste qui est le plus près de lui, sans examen (b). Castor son frère, et T'alats fils de Bias, lui attachent son ceste et animent son courage par leurs discours. Arèêtus et Ornytus rendent ie mème service au roi des Bébryciens, et ils ignorent que c'est pour la dernière fois. Ici commence la description de ce terrible combat (c). Le poëte nous peint les efforts du roi des Bébryciens , comme le choc de la vague impétueuse dont l'effet contre le vaisseau est rendu nul par l'art du pilote. Tel Pollux éludait avec adresse ses coups sans recevoir aucune blessure, et profitait de tous les mouvemens 1rréguliers de son ennemi, de manière à lui porter à luimême des coups plus assurés. Ils sont hors d’haleine, las et épuisés, et ils se mettent quelque temps à l'écart pour essuyer leur sueur et reprendre leur haleine. Mais déjà ils se précipitent l’un contre l'autre, semblables à des taureaux qui se disputent une génisse (d). Enfin Amycus, se dressant sur l'extrémité des pieds, se prépare
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(a) V:; 47. me (b) V.61..= (c) V. 67, a (d) V. 69.
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à asséner un coup terrible à son rival. Celui-ci baisse la iête, esquive le coup, et, s’élancant en même temps sur son ennemi, il l’atteint à la tempe , lui brise la tête et le renverse. Amycus expire aux piéds de son vainqueur (a).
Les Argonautes applaudissent à la chute de ce roi féroce. Les Bébryciens veulent le venger ; ils s’arment contre Pollux ; mais ses compagnons se préparent à le défendre. Castor; son frère, immole le premier qui se présente. Pollux fait mordre la poussière à un grand nombre d’autres; l’action s'engage, et le poëte nous en donne les détails. On distingue surtout dans le combat le valeureux Jason qui, à la tête de sa troupe, charge et met en fuite les Bébryciens (b) comme de timides troupeaux. Ceux-ci se sauvent dans l'intérieur de leur pays, et vont y porter la nouvelle de la mort de leur chef, dont l’appui leur était si nécessaire contre les peuples voisins qui dévastaient souvent leur territoire et leur enlevaient leurs troupeaux. À la suite de’ cette action , les Argonautes firent quelqués réflexions sur la perte qu'ils avaient faite d'Hercule dont la présence en eût imposé au roi des Bébryciens, et leur eût épargné ce combat du céste et l’action qui en avait été la suite (c): Ts s'occupent de panser leurs blessés ; ils sacrifient aux Dieux, et entonnent, en honneur d'Apollon, des chants tqu'Orphée accompagne des accords de sa lyre:
Déjà le soleil brillait aux portes de l'Orient, ét semblait appeler aux champs le pasteur et ses tronpeaux ; lorsque les Argonautes, ayant chargé sur leur vaisseau
LIVRE III, CHAFITRE V. 53% le butin dont ils avaient besoin, mirent à la voile et cinglèrent vers le Bosphore. La mer devient grosse , les flots s'accumulent en forme d’énôfmes montagnes qui semblent retomber sur le vaisseau et prêtes à le submerger. Mais l’art du pilote en détourne l'effet ; et , après quelques dangers , ils abordent le lendemain sur la côte de la Bithynie (a) de Thrace. Là régnait Phinée, célèbre par ses malheurs. Ce prince, à qui Apollon avait accordé la connaïssance de l'avenir, fut frappé d’aveuglement et tourmenté par les harpies qui enlevaient les mets qu’on lui servait, ou souillaient les viandes sur sa table (b). Lorsque ce prince infortuné fut averti de l'arrivée de ces voyageurs, il sort de chez lui, guidant et assurant ses pas chancelans à l’aide d’un bâton. Il va s'asseoir devant sa porte tel qu’un spectre décharné qui attire bientôt tous les regards de ces étrangers ; ils s'attroupent autour de ce vieillard, lequel, reprenant ses esprits , leur adresse un discours que les Dieux lui avaient inspiré (c). Il leur parle comme étant déjà iastruit de l'objet de leur expédition en Colchide ; il feur fait le tableau de ses malheurs, et sollicite leur secours contre les oiseaux dévorans qui troublent son’ repos (d), et qu'il est réservé aux seuls fils de Borée de détruire. Les Argonautes paraissent touchés de son sort, et surtout les deux fils de Borée, Calaïs et Zéthus , qui lui étaient unis par Cléopâtre , son épouse et leur sœur , et fille de Borée. Zéthus , les yeux mouillés de larmes, prend Îes mains de ce vieillard , et lui adresse un discours dans le-
quel il plaint ses malheurs et lui promet le secours qu'il
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(a) V. 157. — (b) Apoll., & 3. Ibid., L2, v. 193. — (co) V, 208: —= (ad) V. 215, 225:
attend d'eux, pourvu qu'il leur réponde toutefois qu'ils ne déplairont pas en cela aux Dieux (a) qui ont cru devoir le punir.
Le vieillard prend à témoin le fils de Latone, qui l'inspire, que le service qu'ils lui rendront ne sera pas blämé par les Dieux (b). En conséquence, on prépare au vieillard un repas qui devait être le dernier que lui raviraient les harpies. Elles accourent aussitôt; à l’ordinaire, elles se saisissent des viandes, laissent sur les tables une odeur infecte , et elles s’envolent. Maïs les fils de Borée les poursuivent l’épée à la main; et malgré les eflorts qu elles font pour leur échapper, Calaïs et Zéthus les atteignent. Ils allaient les tuer , si les Dieux n’eussent dépèché Iris à travers les airs pour les en empêcher, en promettant qu'elles n’iraient plus inquiéter Phinée. Contens de cette promesse, les fils de Borée s’arrèterent et regagnèrent leur vaisseau : les harpies se sauvèrent en Crète, et Iris prit son essor vers l’ Olympe (c).
Cependant les Argonautes firent servir un repas auquel assista Phinée , et où il mangea avec eux du meilleur appétit. Assis devant son foyer, ce vieillard leur traçait la route qu'ils avaient à suivre et les obstacles qu'ils avaient à vaincre. En sa qualité de devin , il leur dévoile tous les secrets qu’il est en son pouvoir de révéler ; sans déplaire aux Dieux qui l’ont déjà puni de son indiscrétion. Il les avertit d’abord qu’en quittant ses États , ils vont être obligés de passer à travers les roches Cyanées dont on n'approche guère impunément. Il leur fait une courte description de ces écueils , et leur donne des
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