LIVRE III, CHAPITRE V
des Argonautes , à l'instant où ils approchent de ces terribles écueils, au milieu desquels bouillonne l'onde écumante. Leurs oreilles sont étourdies du bruit affreux des roches qui s'entrechoquent , et du mugissement des vagues qui vont se briser sur le rivage. Le pilote Tiphys manœuvre avec son gouvernail, tandis que les rameurs le secondent de toutes leurs forces. Cependant Euphémus , placé sur la proue, lâche la colombe dont chacun suit des yeux le vol (a) ;.elle file à travers les roches qui se choquent sans cesse ; elle échappe sans avoir rien perdu que l'extrémité de sa queue (b). Cependant l'onde agitée fait tourner le vaisseau ; Les rameurs poussent des cris, mais le pilote les réprimande, en leur ordonnant de forcer des rames pour résister au iorrent qui les entraîne. Le flot les reporte encore au milieu des rochers. Leur frayeur est extrême , et la mort semble suspendue sur leurs têtes, Le poëte continue la description de ce terrible passage ; celle des flots amoncelés en forme de montagnes, et prêts à retomber à plomb sur le vaisseau, qui eût étésubmergésans l'adresse du pilote qui cède quelque temps à l'impétuosité des flots , et ralentit l’activité et la résistance de la rame. Le vaisseau, comme suspendu sur la cime des vagues , semble voguer au-dessus des roches elles-mêmes. Euphémus encourage les rameurs qui fendent l’onde en poussant de grands cris , tandis que la rame se courbe en forme d’arc par la résistance des flots qui pressent le vaisseau , et l’entraînent au milieu des rochers et dans le courant rapide qui les baigne de son écume. Cest ici
que Minerve ,‘appuyant sa main gauche sur une des roches , pousse le vaisseau avec la droite, et le fait échapper avec la rapidité d’un trait , sans avoir essuyé qu'un léger dommage (a).
La Déesse, sausfaite d’avoir sauvé leur vaisseau, retourne dans l’Olympe, et les rochers se raffermissent conformément aux ordres du destin. Les Argonautes respirent enfin de leurs craintes. Rendus à une mer libre , ils se croient pour ainsi dire échappés aux gouffres de l'enfer. Ce fut alors que Tiphys leur adressa un discours, pour leur rappeler qu'ils doivent leur salut à la protection de Minerve; car elle a pris soin ellemème de la construction de leur navire qui, par cela
seul, est impérissable (b). Il rassure Jason en lui disant
qu'ils ont échappé aux dangers les plus grands de leur expédition; que les autres obstacles seront beaucoup plus aisés à vaincre, s'ils en croient les avis de Phinée. En finissant ces mots, il dirige son vaisseau vers les côtes de Bithynie. Jason lui répond qu'il à dû faire des réflexions sur les dangers qu'il allait courir, lorsqu’il a accepté la commission de Pélias ; que, s’il paraît inquiet, c’est moins pour lui-même que pour tant de braves héros dont le sort lui est confié, et qu’il désire pouvoir ramener un jour en Grèce. Les Argonautes applaudissent à ce généreux sentiment (c). Jason, encouragé par leurs acclamations , leur témoigne sa reconnaissance pour leur attachement , et leur déclare que , quand il faudrait descendre aux enfers , il y descendrait sans peur avec eux, sûr quil est de leur courage et
(a) V. 604. — (b) V. 615. — (c) V. Go.
mt TA
LIVRE INT, CHAPITRE Y. 545 de leur persévérance. Mais il ajoute qu'il ose se flatter que les grands dangers sont passés, et qu'ils n’ont rien à craindre, surtout s'ils sont fidèles aux avis de Phinée. I disait, et pendant ce temps-là les Argonautes, ramant sans relâche, avaient déjà passé l'embouchure de l’impétueux Rhebas, le cap Noir, et l'embouchure du Phylls, où autrefois Dipsasis reçui chez lui le fils d'Athamas , lorsque , porté sur son bélier, il füuyait Orchomène (a). Ce fut là qu’il immola son bélier à Jupiter Laphystius (b). Les Argonautes, après avoir dépassé tous ces lieux et le port de Calpé, arrivèrent, au crépuscule , près d’une ile déserte, appelée l'ile Thynias, où ils débarquèrent. Là ils eurent une appari ion d’Apollon qui avait quitté la Lycie, et qui allait vers les contrées hypérboréènnes. Tei je dois faire une observation importante ; c’est que les anciens supposaient qu "Apollon restait en Lyciè les Six mois d'hiver, et qu'il la quittait au printemps pour passer au nord ; chez les Hyperboréens, suivant les uns, à Délos ; suivant d’autres (c). Or, l expédition des Argonautes, ou la conquête du bélier céleste par Jason , image symbolique du soleil, n’est qu'une fiction sacrée sur ce fameux passage able chez tous les peuples. C'était le passage de la Mer-Rouge chez les Hébreux, et l'entrée À là terre promise. C'est fa pâque chez ke Chrétiens, ô6ù ke passage par l'agneau au règne de la lumière , et le triomphe du Dicu-lumière , Dieu-agneau, sur le prince des ténèbres, représenté sous l'emblème du serpent que tue Apollon , aussi Dieu de la lumière. Le poëte (d) nous fait une description brillante du EE (a) V.650.—(b) Apol. Schol. D. ; V. 655. Paus. Attic. , p. 22. Boiot. p. 308. — (c) Serv. Comm. in AEneïd. 4, v. 143. — (d) Apol. , V. 678 TOME IL. 35
Dieu du jour , Apollon, fils de liatone. Deux tresses de cheveux, de couleur d'or, pendaient. suf ses. épaules. Il tenait de sa main gauche son arc d'argent; son carquois flottait sur son épaule. L'ile tremblait. sous. ses pas. Sa vue frappa d'étonnement les Argonantes; ils n'osaient le regarder en face. Le Dieu continua.sa route à travers les airs. Orphée invite.ses compagnons à donner à cette ile le nom d’île d’Apollon du matin, puisque c'était à ce moment du jour qu’il leur avait apparu, et à lui élever un autel sur le rivage. Si ce Dieu, dit-il, nous procure un heureux retour en Thessalie, nous lui immolerons des chèvres; dans ce moment sacrifions-lui ce.que nous pourrons. Et toi, Dieu qui viens de nous apparaitre; sois-nous propice. Il dit, et aussitôt les uns s’empressent d'élever un autel, ais que d’autres pärcourent l'île, pour y chercher quelques daims, quelques cheyreuils , qui erraient dans ces forêts épaisses. Le Dieu favorise-le succès de leur chasse (a), dont les fruits sont déposés sur l'autel en holocauste. Ils invoquent Apollon, Dieu du matin; ils forment des chœurs, et dans leurs chants ils, répètent l'Io-Pœan en honneur du blond Phébus. Le chantre de Thrace accompagne leurs chants des sons harmonieux de sa lyre (b)- Il chante la victoire que ce. Dieu avait remportée dans sa jeunesse, près : des roches. du Parnasse, sur le, sérperit Py thon ; victoire à laquelle avaient applaudi les nymphes du fleuve Pleistus, en répétant ces mots d'encouragement, Jo:, Jo, qui ont passé dans les chants de son triomphe (c). Les Argonautes terminent ce sacrifice par se jurer sur cet autel un mutuel secours; et depuis ce Re Le PU Sd
(a) V. 700. Æ (b) V. 306, — (ec) V. 715.
LIVRE Lil, CHAPITRE V. 54 temps on trouve eu ce lieu le temple dé la concorde , dont ils jetérent les fondemens. Le troisième jour, ils profitent d'un vent favorable pour s'éloigner de l'ile, et ils passent à la vue de l'embouchure du flenve Sangaris, du pays des Mariandyniens, du fleuve Lycus , et du lac Antliemoïse. Enfin ils arrivent à la presqu'île Achérusie (a), qui se prolongé dans la mer de Bithynie. Les flois se brisent sur les rochers qui la bordent, et son sommet est planté de platanés qui jettent uné ombre épaisse. Plus bas est une vallée où l’on trouve l’antre de Pluton, au milieu d’une sombre forêt. La vapeur infecte, qui s’en élève, forme au-dessus une espèce dé bruine que fait fondre ensuite le soleil du midi. Un bruit continuel , produit par l’agitation des arbres et par celle des flots, règne autour de cette montagne. Là est aussi l'embouchure de l’Achéron qui va se jeter à l’orient du cap par des ravins escarpés (b).
C'est dans cette presqu'ile qu’abordèrent les Ârgonautes, lorsque le vent fut baissé. Lycus, qui commandait dans ce pays, et les Mariandyniens, n’ignoraient pas qu'ils voyaient en eux les Vâinqueurs d’Amycus, leur ennemi. Déjà la renommée avait précédé les Argonautes dans ces liéux, et leur y avait fait des amis. [ls révèrent Pollux comme un Dieu. Tous ceux qui avaient fait la guerre contre les pbarjures Bébryciens s’empressent de voir et de fêter leurs vaiiqueurs(c). Le fils d'Éson se fait un plaisir dé satisfaire leur curiosité, en leur faisant connaître les noms et la râce de chacun dé ses compagnons , et en leur contant par quel
(a) V. 730. — (b) V. 747. — (eo) V. 763.
ordre ils avaient entrepris ce voyage, quel en était le but, et ce qui leur était déjà arrivé à Lemnos, près de Cyzique en Mysie; comment ils avaient perdu Hercule ; l'apparition de Glaucus ; le combat et la mort du roi des Bébryciens ; les malheurs de Phinée et ses prophéties en leur faveur; leur passage à travers les roches Cyanées et la théophanie d’Apollon dans l’île Thynias (a). Lycus les écouta avec plaisir; mais il fut afligé de la perte qu'ils avaient faite d'Hercule. Que vous avez perdu, leur dit-il, en vous séparant d’Hercule! que vous êtes privés d’un grand secours, bien nécessaire dans une expédition semblable ! Je connaïs ce héros; je l'ai vu autrefois chez Dascylus mon père, lorsqu'il marchait contre les Amazones, à la conquête du baudrier de la fameuse Hippolyte. J’étais jeune alors, et un tendre duvet couvrait à peine mes joues. Je le vis dans les funérailles de Priolaüs, mon frère, qui avait été tué par les Mysiens, entrer en lice dans les combats du pugilat, et renverser le redoutable Titias, le plus vigoureux athlète de son âge, dont il brisa les dents. Il soumit à l'empire de mon père les Myÿsiens et les Phrygiens, voisins de notre pays, les Bithyniens et plusieurs autres nations, jusqu'à l'embouchure du Rhébas. Les Paphlagoniens , descendans de Pélops, se soumirent eux-mêmes à nous volontairement. Mais, depuis l'absence d'Hercule, les Bébryciens et leur injuste chef Amycus nous ont inquiétés, et nous ont dépouillés d'une grande partie de nos possessions. J'apprends que vous les en avez punis: car ce, n’est pas sans une secrète volonté des