LIVRE III, CHAPITRE V
Dieux, que vous leur avez fait la guerre, Pollux, après avoir tué leur prince féroce (a). Recevez-en mes remercimens pour ce moment, et les expressions de ma joie. Je vais déterminer Dascylus, mon fils, à vous accompagnér , et il vous fera trouver des amis sur toute cette côte, jusqu’à l'embouchure du Thermodon. Je vais moi-même, en reconnaissance de ce service signalé, élever sur le rivage achérusien un temple aux fils de Tyndare, Castor et Pollux, que les matelots apercevront de loin en pleine mer, et à la vue duquel ils pourront invoquer ces divinités favorables. J’assignerai aussi dans le voisinage une certaine quantité de terres, affectées aû culte de ces Dieux. Tels étaient les discours que tenait Lvycus aux Argonautes, pendant le festin qu'il donnait à ces étrangers (b). Ceux-ci, le lendemain, songent à retourner à leurs vaisseaux. Lycus les accompagne, et y fait transporter de riches présens , en même temps qu'il leur donne son fils pour les accompagner. Avant leur départ, mourut le célèbre devin Idmon , fils d’Abas, tué par un sanglier qui était caché dans les roseaux d’un marais profond, et qui sauta sur lui, et le blessa mortellement, au moment où il franchissait un fossé voisin du lieu qui recélait ce terrible animal.
Ses compagnons poussent un cri en Le voyant tomber. Peleus lance aussitôt un javelot centre le monstre qui fuyait dans ses marais, et qui revint sur le coup. Mais Idas le perça et l'étendit mort sur la place. La troupe éplorée rapporte vers le vaisseau l'infortuné Idmon qui expire
entre leurs bras (a). L’embarquement est suspendu par ce contre-temps. On le pleure pendant trois jours , etle quatrième on fait ses funérailles avec pompe et magnificence. Lycus, avec tout son peuple, y assiste et fournit les nombreuses victimes dont on a besoïn pour les sacrifices. On élève un tombeau que la postérité la plus reculée devait remarquer, et sur lequel on planta un olivier. Il est situé près d'Héraclée , et les habitans du pays l'honorent sous le nom de tombeau d’Ægamestor. Le pilote Tiphys mourut aussi en ces lieux, et les Parques ne lui permirent pas de conduire plus loin le navire Argo. Ce double coup attéra les Argonautes. Plongés dans la plus profonde douleur, ils refusaient de prendre de la nourriture. Junon vint relever leur courage abattu en ranimant celui d’Ancée fils de Neptune, héros habile dans l’art de conduire un vaisseau. Ce fut lui qui le premier adressa la parole à Pélée pour luitémoïgner sa surprise d’un découragement aussi universel (b). Il ui vante ingénument ses talens et son adresse dans la manœuvre des vaisseaux; il est encore plus pilote que guerrier. Il ne doute pas qu’il n’y ait sur leur bord beaucoup de gens également habiles dans cette partie. Il propose, en conséquence, une espèce de concours qui décidera du choix que l’on fera d’un nouveau pilote (c). Pélée fait part de ces réflexions à Jason qui ne paraît pas les goûter ; il semble ignorer qu'il y ait encore quelqu'un parmi eux en état de gouverner le vaisseau. Car la douleur et le désespoir qui s'étaient emparés de tous annoncent qu'ils ne trouvent plus en eux de ressource, et qu'ils s'atten-
me nbsp
(a) V. 836. — (b) ie 8r0. “— (c) V. 880.
LIVRE IIt, CHAPITRE Y. 5 dent à être obligés de vieillir dans une terre étrangère sans pouvoir pénétrer chez Aëtès ni retourner dans leur patrie (a). Aussitôt il s'offre pour conduire le vaisseau ; et après lui, Erginus, Nauplius et Euphémus se mettent sur les rangs pour disputer cette gloire; maïs presque tous les suflrages se réunirent en faveur d’Ancée (b).
On se rembarque enfin au bout de douze jours, et l'on profite du souffle favorable du zéphyr qui enfle les voiles du vaisseau , et le porte bientôt à l'embouchure du fleuve Callichoré. C’est là qu’à son retour de l'Inde, Bacchus s'arrêta, et près d’un antre sacré célébra ses mystères qui furent accompagnés de danses ei de chœurs. C'est de là que le fleuve Callichoré a pris son nom (rc). On découvre ensuite le tombeau de Sthénélus , fils d’Actor. À son retour de la guerre des Amazones où il avait accompagné Hercule , il fut percé d’une flëche , et mourut sur ce rivage qui lui servit de tombeau.
Les Argonautes n’allèrent pas plus loïn : car Proserpine , sensible aux prières de l’ombre de Sthénélus qui désirait voir ces guerriers venus de son pays, lui avait permis de sortir de son tombeau, et de se placer sur cette éminence afin de contempler de Jà leur vaisseau. Il était tel qu'il paraissait lorsqu'il marchait aux combats ; sa tête était couverte d’un casque brillant, surmonté d’un panache rouge. Après avoir joui de ce spectacle, son ombre rentra dans l'ombre éternelle de son tombeau. $a vue avait étonné les Argonautes, et Mopsus leur conseilla d'aborder en ces lieux pour aller faire des libations sur la tombe de ce héros et apaiser ses
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manes (a). En conséquence , on cale les voiles, on aborde , et l’on va au tombeau de Sthénélus , sur lequef on fait des hibations et l’on déposeles chairs des victimes. On élève ensuite un autel au Dieu du soleil ou à Apollon protecteur de la navigation, et on y brûle des victimes, Orphée y consacre’sa lyre ; ce qui a fait donner à ce lieu le nom de Lyre. Cependant le vent s'élève, on se rembarque, et le vaisseau, poussé par un souflle égal et soutenu, semblable au vautour qui plane dans les airs, vole sur la plaine liquide et arrive à Fembouchure du fleuve Parthénios, dans les eaux duquel Diane, fatiguée de la chasse , venait de se baigner avant de remonter aux cieux. Ils continuent leur route toute la nuit, et passent près de Sésame, près des monts Érythiniens , de Crobiale, de Cromna , des forêts de Cytore (2). Après avoir doublé, aux premiers rayons du jour, le cap Carambis, et voyagé tout le jour et la nuit suivante , ïls arrivent sur les rivages du sol assyrien où est bâtie Sinope qui prend son nom d’une nymphe fille de l’Asopus, laquelle fut aimée de Jupiter. Iei le poëte raconte les moyens adroits dont cette nymphe se servit pour tromper Jupiter et Apollon, et conserver sa virginité (c). Les Argonautes trouvent à Sinope des Grezs compagnons d’Hereule, qui s'étaient fixés dans ce pays. C'étaient les fils de Déimaque, Deïlon, Auiolyeus, Phlogius, partis de ‘Ericça [170]; ils vinrent au-devant des Argonautes et s'embarquèrent avec eux. Déjà le vaisseau a passé l'embouchure du fleuve Alys et celle de l'Iris (4). Le mème jour, ils doublèrent le cap des Amazones, où Hercule pour-
(a) V. 925. — (b) V. 94%. — (eo) V. 956. — (d) V. 965.
LIVRE Uf, CHAPITRE Vi. 553 suivit et prit autrefois Ménalippe, fille de Mars, qu'il ne relàcha que lorsqu'on lui eut donné pour rançon la fameuse ceinture d’Hippolyie. Ici le poëte nous décrit l'embouchure du Thermodon qui se décharge dans Île golfe voisin, et il nous trace en grande partie la course de ce fleuve , depuis sa source jusqu'aux lieux où il mêle ses eaux à celles de la mer (a). Les Argonauies ne Crurent pas pouvoir s'arrêter en ces lieux , sans s'exposer à soutenir quelques combats de la part des femmes guerrières qui habitaient cette contrée, Ici il nous peint le caractère belliqueux des À mazones, filles de Mars et de la nymphe Harmonie. Un vent favorable pousse le vaisseau loin de ces parages , etles porte, au bout d’un jour et d’une nuit, sur la côte des Chalybes. Le poëte nous peint les mœurs et les travaux de ces peuples qui négligent le soin de l’agriculture et des troupeaux pour s’occuper d'exploiter les mines et travailler le fer. C’est de là qu'ils tirent les moyens de leur subsistance, à la faveur du commerce et des échanges. Après avoir dépassé ce pays et le cap de Jupiter Génétéen , les navigateurs abordent sur les côtes des Tibaréniens dont le poëte nous fait remarquer les coutumes étranges. Car c’est là que les hommes $e mettent au lit quand leurs femmes sont accouchées , et celles-ci les soignent. Les Argonautes, poussant leur course au-delà, dépassent le mont sacré et le pays des Mosynéciens dont Îles usages et les mœurs sont en opposition avec ceux des autres peuples. Ils s’accouplent en public; leur roi est puni de mort, le jour où il rend un jugement injuste (b). Les Argo-
pass Es —
nautes arrivent enfin près de l'île Arêtiade; c’est là qu'ifs sont attaqués par les oiseaux redoutables qui infestaient cette île. Un de ces féroces animaux blesse au bras, d'un coup d’aile, un des Argonautes, et lui fait lâcher la rame. Les navigateurs se mettent en état de défense y et se préparent à lancer des traits (a). Aphidamas propose à ses compagnons de débarquer dans cette île et d'en chasser ses oiseaux par le bruit des cymbales ; moyen qui avait réussi à Hercule dans son travail contre les oiseaux du lac Siymphale ; son avis est goûté. Les ÂArgonautes se couvrent la tête de casques , sur lesquels flottaient des aigrettes de couleur de sang. Les uns rament, les autres forment un rempart avec leurs lances et leurs boucliers , et font retentir l'air de leurs cris : aussitôt les oiseaux disparurent. Arrivés dans l'ile, ils frappent leurs boucliers les uns contre les autres, et épouvantent tous les oiseaux qui l’infestaient et qui prennent aussitôt la fuite (b). C'était dans cette île qu'avaient abordé les fils de Phryxus , partis de Colchide pour aller à Orchomène recueillir la succession de leur aïeul, Ils s'étaient embarqués sur un vaisseau de Colchidiens qui avait fait naufrage , et ils s'étaient réfugiés dans cette île déserte (c). Ces infortunés , voyant arriver les Argonautes , leur demandent du secours après avoir fait l'exposé de leurs melheurs (d). Le fils d'Éson , se rappelant alors les prédictions de Phinée , leur fait plusieurs questions sur leur nom , leur naïssance , sur les motifs qui les ont conduits en ces lieux. Argus, l’un d'eux, lui raconte l'aventure de Phryxus leur père, qui, monté sur son bé-
LIVRE II, CHAPITRE V. 555 lier , avait passé dans les États d’Aëtés roi de Colchide , et avait épousé sa fille Chalciopé. Nous sommes , lui dirent-ils, leurs enfans : notre père est mort; nous allions à Orchomène recueillir la succession d’Athamas son père. Si vous désirez savoir nos noms, celui-ci s'appelle Citysorus, celui-là Phrontis, cet autre Mélas, et moi Argus (a).
À peine eut-il achevé ces mots, que les Argonautes, transportés de joie , ne pouvaient se rassasier de les regarder. Jason leur annonce qu'ils voient en lui leur parent, puisqu'il est le petit-fils de Créthus , frère d’Athamas leur grand-père. I leur dit qu'il va lui-même chez Aëtès. Sans leur expliquer les motifs de son voyage, il les accueille favorablement, et il leur fait donner des habits. Ils vont tous ensemble sacrifier à Mars, Dieu tutélaire de cette île, sur un autel que lui avaient élevé les Amazones, et où elles étaient dans l’usage de lui sacrifier des chevaux. Le sacrifice achevé , Jason adresse aux fils de Phryxus un discours dans lequel il leur découvre le but de son voyage, et Îles invite à leur servir de guide et à les aider dans leur entreprise (8).
Les fils de Phryxus demeurèrent interdits, prévoyant bien tous les obstacles qu'éprouverait une telle entreprise. Argus ne peut s'empêcher de leur témoigner ses craintes, en même temps qu'il leur promet tous Îles secours dont ils peuvent avoir besoïn. Il leur peint le caractère cruel d’Aëtès, et les difiicultés qu'ils trouveront à lui ravir cette riche toison, gardée par un affreux serpent qui ne dort ni jour ni nuit. Ce monstre
est né de la terre, dans les lieux voisins du Caucase où Typhon fut foudroyé par Jupiter, et où le sang de ce géant empoisonna la terre. Ce discours fit pälir les Argonautes (a). Mais Pélée répond avec un ton de confiance qui présage déjà le succès ; il menace Aëtës de la vengeance des héros ses compagnons, s’il se refuse à leur demande. Ces discours finis, on va se reposer. Le lendemain un vent heureux enfle les voiles, et déjà les navigateurs laissent loin derrière eux l’île de Mars. La nuit suivante ils côtoient l’île Philyre , célèbre par les amours de Saturne fils du ciel, et de la nymphe Philyra qu'il trompa sous la forme d’un cheval, etdontil eut Chiron (b). Leur vaisseau, continuant sa route, les porte au-delà du pays des Macrons , des Béchires , des féroces Sapires et des Byzères. Déjà ils découvrent les golfes les plus reculés du Pont-Euxin et les rochers élevés du Caucase, sur lesquels est attaché Prométhée dont un vautour ronge les entrailles toujours renaissantes. Ils voient voltiger dans les airs cet oïseau cruel , et ils entendent les gémissemens du malheureux Prométhée (c). Enfin, guidés par les conseils du fils de Phryxus, les Argonautes arrivent à l'embouchure même du Phase ; ils calent les voiles , et, à force de rames , ils se mettent en devoir de remonter le fleuve. Ils laissent à leur gauche les rochers élevés du Caucase et la ville d’Æa (d), et à leur droite le champ et le bois consacrés à Mars, où était suspendue la précieuse toison que gardait le redoutable dragon. Jason, tenant une coupe d’or, fait des libations de vin dans le
fleuve ; il invoque la terre , les Dieux tutélaires du pays,
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