‹ Origine de tous les cultes, ou religion universelleChapitre 36 sur 240 · TOME II. 7m · texte numérisé non relu

TOME II. 7m

l'homme à placer la vie là où il voit du mouvement , et à placer de l'intelligence là où il voit des mouvemens réglés et bien ordonnés, tels que ceux qu'il observe dans les cieux. Nous avons vu plus haut les plus grands philosophes de la Grèce et de Rome en faire leur grand argument, pour prouver l'intelligence, l’ame et la vie du monde et de ses parties, ne pouvant attribuer qu’à l’ame le mouvement intérieur et premier qu'ont les corps célestes , et tous ceux qui paraissent mus par euxmêmes. À combien plus forte raison les sauvages ont-ils dû être portés à donner la vie , linsünet et lintelligence à tout ce qui se mouvait comme eux et indépendamment d’eux , et surtout aux êtres au mouvement et à l’action desquels leur propre existence semblait être absolument soumise. D’après ces réflexions préliminaires, jetons un coup-d'œil rapide sur les différens peuples du monde , considérés sous leur aspect religieux,

Les Chinois ont rempli le ciel et la terre d’une foule de génies (a). Tous ces génies , suivant les lettrés, sont des émanations du grand comble, c'est-à-dire du ciel ou de l'esprit du ciel, auquel ils offrent beaucoup d’encens, ainsi qu'au génie de la terre. On ne voit dans tout cela , dit l’auteur des recherches sur les Chinois , qu'un déisme grossier. Il aurait mieux fait de dire qu'on y voit la religion universelle du monde bien analysée. Les esprits ou manitoux dont ils remplissent le monde , ont aussi leur part aux sacrifices solennels. On voit .aux quatre coins de l'autel de grosses pierres qui repré-

(a) Paw., Reoh. sur les Égypt. et les Chin., p. 207, 250.

TAVRE IT, CHAPITRE VII. 09 sentent les montagnes , lesquelles sont censées être siéges d'autant de génies. Ceux-là mème occupent un rang distingué, et on leur rend des honneurs divins dans toutes les parties de l'empire. On leur a bâti des pagodes célèbres sur la cime des plus hautes montagnes. Ainsi les Grecs et les Romains avaient des divinités des montagnes où des nymphes oréades. Les premiers génies dont la cosmogonie phénicienne fasse mention, et «qui sont placés à la tête de la généalogie des Dieux, sont des génies d’une taille extraordinaire , qui donnérent leurs noms aux monts Cassius, Liban, Antiliban et Brathys (a). Hésiode commence aussi sa théogonie par la génération des nymphes des montagnes (b), qui se plaisent à errer sur les hauteurs et dans les forêts.

Le père Kirker, dans sa Chine illustrée, a fait voir les rapports qu’il y avait entre la religion des Égyptiens et des Grecs (c), et celle des Chinois, relativement au culte rendu aux génies placés dans le soleil, la lune, les planètes ; dans les élémens, et à ceux qui présidaient aux fleuves , à la mer, aux fontaines , aux bois , et aux montagnes, et qui répondent aux néréides , aux oréades , et aux nymphes des Grecs. Les Chinois ont des génies du feu, de l’eau , de l'air, du métal, du bois, etc. Ils en ue partout où se répand l'émanation du grand comble. |

Car il ne faut jamais oublier que tous les Dieux et tous les génies particuliers ne sont que des démembre.mens de la substance universelle intelligente, La lettre

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(a) Euseb. Præp. Ev., L 1, c. 10. — (b) Hes. Theëg., v. 130. — <e) Chin. lust., p. 134.

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de Maxime de Madaure à saint Augustin, et la réponse de cet évêque confirment notre assertion. On y remarque cette phrase: «C'est celui dont nous adorons, sous des noms divers , l’éternelle puissance , répandue dans toutes les parties du monde. Aïnsi, honorant séparément , par diverses sortes de cultes, ce qui est comme ses divers membres, nous l’adorons tout entier, » C’est bien à , dans notre système , le culte de l'Univers-Dieu , animé et intelligent , et pénétré dans toutes ses parties par une grande ame, qui meut et vivifie son vaste corps , ainsi que tous les corps particuliers qui s’y forment momentanément, ou qui y subsistent toujours , et qui composent sa structure régulière. L'auteur de la lettre ajoute : « Qu'ils vous conservent ces Dieux subalternes , sous les noms desquels et par lesquels, tout autant de mortels que nous sommes , nous adorons Îe père commun des Dieux et des hommes, par différentes sortes de cultes, à la vérité, mais qui s'accordent tous dans leur variété même, et qui tendent à la même fin. » Voilà bien la religion universelle dont nous cherchons à établir l'existence dans notre ouvrage, et à laquelle nous rapportons toutes les religions , comme à un cenire commun où elles aboutissent toutes, et d’où elles sont toutes émanées.

Il n’est donc pas étonnant que nous retrouvions chez les Chinois les mêmes idées théologiques qui ont été consacrées chez les Égyptiens et chez les Grecs, par la raison que, la Nature étant la base de toutes les religions, il n'y a qu’une seule religion, comme il n'y a qu'une seule Nature , source de vie et d'intelligence pour tous les êtres animés et intelligens. Cette unité n’est pas plus détruite par les formes dont on a revêtu ces idées, que

LIVRE 11, CHAPITRE VIL, IO1 l’anité de l'espèce humaine n’est changée par la diversité des habillemens. L'homme d'Europe , d'Asie , d'Afrique et d'Amérique est toujours un homme, de quelque façon qu'il s’habille, qu'il soit nu, qu'il soit vêtu. Il en est de même de la religion universelle. Elle est, pour ainsi dire, nue chez le sauvage ; elle est vêtue à la grecque ou à la romaine chez les Grecs et les Romains, comme elle est vêtue à la chinoise chez les Chinois. Les modes sont aussi différentes pour les cérémonies et les opinions religieuses que pour les vêtemens:et pour la: parure. Mais, en dernière analyse, le fond est le même à la Chine , à Memphis, à Ispahan , à Athènes , à Rome et-à Paris. |

Le culte que les Chinois , dont nous avons commencé Vhistoire religieuse, rendaient au ciel ou à l'esprit du ciel, est celui que les Grecs rendaient à Uranus (a): Celui qu'ils rendaient à l'esprit de la terre , c'est celui que les Romains rendaient à Zellus. Liés Chinois regardent le ciel ou l’esprit qui l'anime, qui le meut et régit ses mouvemens, comme la cause suprème et le principe universel de toutes choses. Hs l'adorent sous deux-norns difiérens, Chang -tiet Tien qui, tous deux, signifient souverain empereur. Ce Zen, suivant quelques ms de leurs docteurs , est l'esprit qui préside au ciel. Les Chinois reconnaissént aussi des esprits inférieurs, déz pendans de ce premier être ,.et qui, comme nous l'avons dit, président aux fleuves, aux montagnes, aux bois; aux villes, etc. Ts ont aussi des génies tutélaires de provinces (à) et de royaumes, comme les Juifs: et les Perses avaient leur ange gardien de la Perse et de ha: Judée:

(a) Conf d'Orvill., & :, c. 28, 29. — (b) Hbid.., Ps 158

Les génies sont les vicaires du Dieu suprême (a) et partagent avec lui les hommages des mortels, comme ils partagent les soins de l'administration du monde. On remarque dans toute l’étendue:de la Chine des temples élevés à ces génies tutélaires de l'air , de Peau , à la reine du ciel , au dragon de la mér, etc: ; au dieu de la pluie, au roi des oiseaux.

Car, comme il n’y a pas d'effet sans cause, il nya point-non plus de cause éternelle et active qui n’ait été déifiée.… Tout ayant sa cause; toute cause a son génie ou son Dieu , puisque Dieu et cause sont deux mots synonymes. | | |

Ils établissent un ordre hiérarchique entre leurs génies; ily en a du premier ; d’autres du sécond', d'autres du troisième ‘ordre. Le:Dieu Fo, principe-lumiere , occupe le premier rang. Ils le représentent tout rayonnant de lumière, et les mains cachées , ‘pour ‘montrer aux hommes que son intelligence ; plutôt que ses mains, agit dans.la nature, et que le pouvoir qu'il exerce sur toutes les. choses est invisible. Le Dieu de la guerre est dans la seconde classe. La troïisième:classe. est composée. de génies qui disposent de toutes les:choses sublunaires , et.qui sé sous-divisent en aquatiques et en terrestres. On donne le nom de Chin-hoca au génie qu'on suppose veiller sur; Les villes ,: sur les: provinces et sur les tribunaux. Ils reconnaissent un eertain génie nommé Guasaï qui gouverne la partie la plus basse du ciel , et à qui on attribue le droit de vie et de mort. On lui donné trois inistres, Z'anquam , Tuiquam ; T'eiquam. Le premier donne la pluie ; le second préside à l’agri-

Gr oms

(a) Cont. d'Orviil., p. 95.

à LIVRE II, CHAPITRE VIT. 105 culture , et le dernier préside aux eaux. La distribution: du gouvernement du monde en soïxante-douze départemens ou en soixante - douze intelligences chargées de l'administration de l'Univers, se trouve aussi chez les Chinois. Les cinq premicrs régissent les cieux. Le premier des cinq est supérieur aux soïxante-douze. Ces cinq Dieux ont pour ministres les trois génies T'anquam, T'uiquam et Teiquam. Ces huit divinités sont huit conseillers qui habitent le ciel : trente-six autres règlent toutes les affaires sublunaires.

Il n'est pas dificile de reconnaître dans ces trentesix administrateurs secondaires, les trente -six décans des Égyptiens et des Chaldéens, appelés par Origène et Celse des Dieux éthérés , ou les munifices et les leitourgoi que les astrologues subordonnent aux planètes. Car le système astrologique se reconnaît partout dans les classes différentes des intelligences qu'ont admises les diflérentes théologies. Leurs traces se manifestent d'une manière plus où moins prononcée , suivant que les peuples ont été plus ou moins savans , ou attentifs à les conserver.

Dans les fragmens qui nous restent des institutions de ‘saint Clément d'Alexandrie (a), on trouve de ces, agens subalternes , subordonnés aux premiers anges, et qui leur tiennent lieu de ministres ; ils en étaient les lieutenans. Saint Michel avait les siens. C'est ainsi quenous avons vu dans la cosmogonie des Perses les petites étoiles subordonnées aux grandes étoiles, leurs capitunes et leurs chefs. Car on n’a rien dit sur les anges, terme “ot

(a) Épist. in Jud., t. 2 ,-oper., p. 1008.

ou sur les intelligences , qui n’eût été dit sur les corps célestes, soit planètes , soit fixes , long-temps avant que le système des intelligences ait été détaché du système des corps, en qui ces intelligences étaient censées résider.

Les Chaldéens , comme nous l’avons déjà dit, avaient établi une hiérarchie entre les différens astres et entre les intelligences qui leur étaient attachées. Ils avaient imaginé le système des sept intelligences , interprètes de la fatalité ; celui des douze grands Dieux; celui des trente Dieux conseillers, et le tribunal des intelligences qui jugent l'Univers. Or nous retrouvons partout ces divisions , surtout celle qui se fait par septet par douze. Ils donnaient à ces intelligences et aux autres un empire absolu sur toutes les parties de la Nature, sur les élémens , sur les végétaux, sur Les animaux, sur l’homme, et sur toutes ses actions , sur ses vices et ses vertus, et sur tous les biens et les maux qui partagent sa vie. Il dut donc, lorsque les intelligences des astres furent prises pour Îles astres , y avoir des intelligences ou des génies chargés de présider à tout ce qui l'était par des astres, c'est-à-dire à toute la Nature, aux êtres physiques et moraux, aux passions de l’ame et aux maladies du corps, puisqu'enfin l’homme tout entier, ses biens , ses maux, ses vices , ses vertus, tout était dans la dépendance des cieux et des génies qui y siégent, qui président à la naissance de l’homme, règlent son sort pendant sa vie, et qui recoivent son ame où sa parüe active et intelligente lorsqu'elle va se réunir au feu des étoiles et aux astres, dans lesquels elle avait été originairement placée avant d’être liée au corps. Voilà l’orisine de cette foule d’intelligences d’anges gardiens et de

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