LIVRE II, CHAPITRE VII
unique universelle, appelée Dieu suprême, par la raison que le bien et le mal ne peuvent découler de la mème source , et qu'il y a nécessairement duplicité d’ame et d'intelligence où il y a duplicité de cause première. Aussi l'ame universelle qui a pour substance le feu éther intelligent, et que nous appelons proprement l'ame universelle, qui meut et organise tout dans le monde, n’exelut-elle pas une autre ame ou force , qui appartient à la matière grossière de la terre et des élémens dans lesquels l’ame céleste prolonge son action pour y verser l’ordre et le bien que cette matière n’a point par ellemême, et pour vaincre la résistance que sa nature oppose à ce que le demiourgos établisse en elle l’harmonie que le feu artiste entretient éternellement aux cieux, où siége Ormusd au sein de a lumière éthérée ?
Les Perses, selon tous les auteurs (a), représentaient la Divinité suprême comme un feu animé et intelligent dont les rayons et l’action se répandaient dans tout VÜnivers ; feu dont, selon toute apparence, le soleil était, sinon la source, au moins le miroir de réflexion, et qui de là rejaillissait dans les astres et dans toutes les parties de la Nature où se propage la lumière à travers différens milieux. Les feux des astres, ceux des météores, et en général tous les feux n'étaient que des émanations ‘du feu principe plus où moins pures, suivant qu'elles avaient reçu en elles plus ou moins de substance étrangère. Comme ce feu principe était le Dieu suprème, les feux émanés de lui ne pouvaient être que des Dieux subalternes , des ministres et des génies. Voilà l'ame uni-
(a) Batteux, Caus. prem., t. 1, p. 39, 42.
124 RELIGION UNIVERSÉLLE.
verselle du monde qui se subdivise en mille ramifications différentes, et qui s'affaiblit toujours en s’éloignant du tronc (a). Le véritable siége du feu divin, sa source primitive, était cet océan de lumière qu’on avait imaginé dans le ciel des cieux , d'où s’élancaient des ruisseaux de feu qui s'étendaient au loin, qui s’atténuaient à mesure qu'ils s’éloignaient de leur source, qui s’amortissaient, et finissaient par s'éteindre dans l’abime le plus profond de l’espace où retombe la matière la plus grossière.
En raïsonnant par les contraires, les ténèbres devalent avoir leur essence pleine et opaque au-delà du point d'extinction de la lumière , et s’affaiblir en remontant vers elle. C’étaient deux substances qui se croisaient réciproquement , et qui formaient dans tous les points de concurrence diflérens degrés de contraste. On sent combien il était aisé de composer sur ce fond une fable mystique, mêlée de combats, de victoires, avec tous leurs détails, surtout si dans chacune des deux substances , l’une résidant au ciel et l’autre dans la matière terrestre , on mit deux grandes ames opposées de volonté et d'action , et qui font un métier contraire , comme dit le naïf traducteur de Plutarque. Or, cela arriva. Les anciens philosophes, dit Beausobre (b), crurent la mauère éternelle , et animée d’une ame qui lui appartient, et qui n'a rien de lumineux, rien de sain ni de salutaire , qui n'a ni ordre ni mouvement mesuré. C'était l'opinion de Pythagore et de Platon. Cette opinion était la plus ancienne et la plus générale. Le Fyphon des Égyptiens
ee,
(a) Batteux, Caus. prem.,t.1,p. 42. Hyd., c. 22. — (b) Beausob., t.2, p. 248, 250.
LIVRE If, CHAPITRE VIT. 125 n'était que cela, suivant Plutarque (a), ainsi que l’Ahriman des Perses ; car Ahriman était chez les Perses cé que Typhon était chez les Égyptiens.
« Platon, dit Plutarque (b), s’aperçut bien vers la fin de sa vie qu'il fallait supposer la matière animée, parce qu'une substance brute , qui n'a d'elle-même ni qualités ni actions, et qui par sa nature est dans un parfait équilibre, ne saurait être la cause du mouvement, ni le principe du mal : d’où il suit que ce principe est Ha puissance motrice de la matière, celle qui réside en elle, et qui produit des mouvemens déréolés et déraisonnables. C’est une puissance que Platon appelle, dans ses livres des lois (c), une ame déréglée, malfaisante et contraire à la cause du bien. » Clément d'Alexandrie, qui a cité ce passage dans,ses Stromates (d), prétend que c’est le démon , et il a raison ; car notre démon enfermé dans la partie bassé du monde, la plus matérielle, ou aux enfers , n'est que cela. Manichée a pensé la même chose et personne ne connaissait mieux que lui les principes théologiques des Perses, de qui vient notre religion en très-grande partie.
Chalcidius, qui a commenté le Timée de Platon, prouve que cette opinion sur l'ame de la matière faisait partie de la doctrine de Pythagore. I dit que Pythagore avait démontré que les maux existent nécessairement, parce que la matière est mauvaise en soi, et que le monde étant fait de cette matière , il est fait d’une mauvaise nature. Pythagore, ajoute Chalcidius, a cru que la
(a) Plut. de Hside, p. 372. — (b) Ibid. de Proc. Anim., p. 1016. — (e) Ibid. , p. 1014, 1015. — (d) Clem. Alexand. Stromat., 1. 5,5
matière a une ame qui résisté à la Providence, et qui emploie touies les forces de.sa malice pour en traverser les desseins. La Providence, c’est-à-diré tout,ce qu'ily a d'ordre dans le monde, est l’ouvrage de Dieu, maïs tout le désordre vient de la matière. Ce que Pythagore dit de la Providence ou du Dieu bon, les Égyptiens l’attribuaient à Osiris (a); ce qu'il dit de la matière, ils lim putaient à Typhon, c'est-à-dire à l'ame mauvaise inhérente à la matière. où À ces témoignages joignons celui du philosophe Numenius (b) qui loue Platon d’avoir soutenu qu'il y a deux ames dans le monde, l’une, bienfaisante. qui est Dieu, l’autre mnalfaisante qui est la matière. C’est cette ame de la matière quiest le principe de.son mouvement propre et intrinsèque , lequel n’a rien de régulier ni d’ordonné , mais que l'ame divine du ciel modifie et.dirige sans cesse vers le bien: C’est cette matière, suivant ces philosophes, qui est la cause et la nourrice des passions de l'ame, qui luttent contre a raison qui nous vient d’en haut , ou de l'inteHigence universelle. L'opinion de ces philosophes sur cette seconde ame distinguée de l’ame lumineuse, est, dit. Beausobre (c), la plus ancienne et la plus généralement reçue. Du sein de ces, deux ames qui se répandent.et se croisent dans le monde sublunaire, nous avons donc, pu faire, sortir le peuple des intelligences bonnes ou mauvaises qui en émanent ,et qui agissent en sens, contraire ici-bas,, L'empire, naturel du premier peuple et. celui de ses génies est placé dans l'Olympe,
(a) Plut. de Iside, pe ,970:;,-1{b) Chalcid., 1,295, p.1889,)— (c) Beausob., t, 2, 1. 5, c. G, p.,250.
LIVRE IT, CHAPITRE VIY. 127 et descend jusqu’à la sphère de da lune (a) ;:car elle était le terme où finissait l’empire du mal. Maïs les démons ou les mauvais génies se répandaient dans les régions sublunaires, depuis qu'ils avaient été chassés de la région supérieure à la lune, au-dessous de laquelle, dans le débrouillement du chaos, se plaça la matière grossière. Les Chaldéens (b) , dit Psellus , appellent . quelquefois Adès ou l'enfer, les régions sublunaires , parce que c’est là que résident les démons depuis qu'ils ont été chassés de la sphère de la lune, qui est un espace sacré. Gette division rentre dans celle d'Ocellus de Lucanie , qui place au-dessus de la lune l'empire des Dieux principes de lumière et d'ordre éternel, et au-dessous le siége de deux principes contraires , la Nature et la discorde, dont l’une tend toujours à organiser et à ordonner ;, et l’autre toujours à détruire et à tout déranger. C'est une-expression différente du choc des deux ames opposées , dont lune tient de la nature du ciel , et l’autre de celle de la maüère terrestre et grossière,
Malgré cette division qui séparait par d’éternellés barrières les deux empires, de manière que ‘jamais le désordre ne püt être mis dans les cieux , néanmoinsles opérations du. ciel, les influences des planèies-ét des fixes, ou des Dieux, en se mêlantici-bas aux élémens oùles démons et les génies exerçaientleur empire concurremment avec eux; se trouvaient tellement corrompues ou. gatées, que les Dieux qui, par leur nature, étaient bons et [umineux, semblaientsemétamorphoser en génies deténèbres, leur prêter leurs formes, et, dégradés deleur nature primi-
(a) Beausob., t, 2, p. 254. — (db) Apud Stanleb. de Phil. Chald.,
LRIPTE
tive, devenir causes des ellets funestes et de tous les maux physiques qui se reproduisaient sous leur aspect et semblaient être leur ouvrage. C’est ainsi que les anges de lamière paraissaïient être déchus de leur dignité primitive et se transformer en anges de ténèbres. C’est ainsi que nous avons vu les sept grands dews ou mauvais génies, subordonnés à Ahriman, s'attacher aux sept planètes, et le chef des mauvais génies pénétrér lui-mème dans le ciel sous la forme du serpent ou de la grande couleuvre , mère de Fhiver (4); puis se mêler aux planètes, aux étoiles fixes et à tout ce qui avait été
formé par Ormusd, principe lumière , comme il avait
aussi répandu son influence maligne sur les arbres et sur toutes les productions de la terre. Ce mélange du mauvais principe aux planètes et aux fixes ne doit s’entendre que des influences de ces astres répandues dans le monde sublunaire, dans lequel seul le mal pouvait avoir lieu. Car le ciel lui était interdit; et si quelquefois, dans ces fictions sacrées sur ses combats contre Ormusd,
soit dans la guerre de celui-ci contre Ahriman, soit
dans celle de Lucifer contre Dieu , soit dans celle des
géans et de Typhon contre Jupiter, ces génies sont sup-
posés vouloir s'élever jusque dans lOlympe , et en dé-
trôner le Dieu de la lumière, ils finissent toujours par
être chassés de POïympe et précipités dans le Tartare, séjour des ténèbres éternelles ; en sorte que ces fables n'ont d'autre but que de relever la puissance du Dieulumière , en chantant sa victoire et la défaite de son ennemi, et de fixer les limites des deux empires en mettant chacun des combattans à sa place. Tous les génies
en
(a) Zend-Avest., t. 2, p. 351, 355.