LIVRE IT, CHAPITRE VIT. 15t
mense qu'habitent les songes et les chiméres. Tout ce qui aura été fait dans ce nouveau monde ne nous regarde plus, et notre méthode n’a pas plus de prise que la raison sur ces fantômes. Ce n’est pas que, semblables à ces ombres ou manes qui restent à la mort, ces spectres n'aient encore conservé dans leur surface infiniment déliée a forme des corps qu’ils ont abandonnés pour exister quelque temps seuls avant de se volatiliser abso- Jument. Mais ce n’est plus qu’une surface semblable à celle du cachet gravé d’après une figure solide, et qui retrace en creux ce que celle-ci avait en solidité.
Tel était le monde archétype et intellectuel que les métaphysiciens, à force d’abstractions, vinrent à bout d'extraire du monde visible , et sur le modèle duquel ils crurent que celui-ci avait été formé parce qu'il en avait gardé tout le dessin et tous les linéamens. Leur erreur fut celle d’un homme qui voyant un tableau trèsbien fait par un grand peintre finirait par se persuader que celui à qui ce tableau ressemble est né d’une femme dont la tête avait été fortement remplie et frappée de la vue de ce tableau. Si le monde archétype, que les métaphysiciens mirent dans la tête de leur Dieu créateuf,, avec toutes les divisions du monde visible, était parfaitement ressemblant avec celui-ci, et s’il en était l'expression matérielle, c’est que le premier avait été imaginé d’après la vue du second et calqué exactement sur lui. Si le monde archétype contenait le tableau idéal des corps célestes et de toutes les parties du monde visible , ainsi que celui de leurs intellisences, c’est que l’imagination avait depuis lon g-temps créé des intelligences qui avaient-leur siége dans les différentes parties de la Nature, et que la métaphysique ou l'ignorance les en avait
séparées. Je dis l'ignorance; car il suffit qu'on eût oublié le rapport qui liait ces intelligences aux corps visibles (ce qui ne fut pas difhcile), pour qu'il en ait dû sortir un système de pures intelligences, soit Dieux comme ceux d'Homère , soit Anges comme ceux des Juifs et des Chrétiens. Ce système sembla placé hors du monde, lequel alors n’était plus qu'un ouvrage où une machine de nature inférieure, soumise à l’action de ces intelligences: par une suite de cette prééminence que l'esprit était censé avoir sur la matière. La métaphysique n’en fit pas davantage en séparant les intelligences , qui avaient leur siége dans le monde , du monde lui-même , pour les ran— ger dans un espace invisible et supérieur de beaucoup. au monde.
C'est contre ce système d’intelligences, conçues indépendamment des corps visibles et des agens de la Nature, et d’une existence abstraite, que réclame Chérémon , quand il dit que les fables sacrées des anciens Égyptiens roulent sur les agens physiques, sur le soleïl, la lune et les astres, et nullement sur des natures incorporelles. Et dans ce sens, Chérémon a complètement raison; car, en dernière analyse, les fables appartiennent toujours aux corps sensibles , dans lesquels l'imagination des adorateurs de la Nature ‘plaça des intelligences , qui en furent ensuite tirées par les abstractions métaphysiques de certains rêveurs ou spiritualistes , lesquels en composèrent un monde immatériel qui n’exista jamais que dans. leur intellect; encore ne purent-ils effacer la trace de l'origine de ce nouveau monde, puisqu'ils lui conservèrent toutes les dimensions de l’ancien, qui était le véritable, le seul, et celui qui leur avait donné l’idée de ee monde qu'ils appelaient le premier ou l’archetype.