EXTRAIT DU TESTAMENT DE PHILIPPE VINCENT
Au nom de Dieu ,
Je soussigné , par la grâce de Dieu , sain de mon esprit , mais indisposé en mon corps , et prévoyant que mon délogement est prochain , ay confié icy de ma main cette déclaration de ma dernière volonté , par laquelle je révoque tous autres testaments ( posé qu'il s'en trouvast) et désire que ce que j'ordonne par cettuy cy demeure stable.
Premièrement je confesse devant mon Dieu, que je suis un pauvre pécheur , digne de tous ses jugemens s'il me vouloit traiter a la rigueur. Mais soit loué son saint nom , de ce qu'il m'a fait miséricorde en Jésus-Christ son unique, auquel il m'a donné de croire : m'asseurant donc , non en aucun mien mérite , mais en sa pure grâce par le mérite de son bien-aimé, je me confie qu'au départ de cette vie il me recevra dans son Paradis.
Je serois ingrat à ses infinies bontés , si je n'en témoignois icy ma reconnaissance. Dès l'âge de trois ans il m'osta mon père , M. Jean Vincent , ministre de sa Parole en l'Eglise Réformée de Saumur : mais il me suscita défunt M. Périlleau , mon beau-père aussy ministre de sa Parole , lequel joignant ses soins â ceux de ma mère , prit à tâche mon
éducation , m'instruisit aux bonnes lettres et m'envoya aux Collèges et Académies tant de ce royaume , qu'étrangères , jusqu'à ce qu'en l'an 1620 , il me présenta au synode de Saumur , où je luy fus donné pour collègue dans l'Église de l'Isle Bouchard.
Depuis son deceds Dieu m'ayant appelé icy , par le don que le Synode National de Castres fit de mon ministère à cette Eglise en l'année 1626: je ne sçaurois assez reconnaître sa bonté de ce que , nonobstant mes grandes infirmités , il luy a plù d'épandre sa grâce sur mon travail, et l'a béni en plusieurs manières , m'ayant fait éprouver en toutes rencontres la charité et l'crfTection de ce troupeau , qui depuis vingt-cinq ans que je le sers , m'a rendu tout ce qu'un légitime pasteur doit attendre d'une Eglise à laquelle il s'est consacré. Aussi mes premiers vœux en partant du monde , sont , que Dieu le veuille bénir de ses meilleures bénédictions ; qu'il y conserve et augmente le saint zèle que j'y ay toujours remarqué ; qu'il lui continue sa charité qui fait qu'une moitié du troupeau nourrit et entretient l'autre et qu'il luy suscite de bons et fidèles ouvriers , qui , avec ceux qu'il y laisse , avancent son œuvre et se conforment à leur zèle.
Et par ce que quelques personnes de contraire religion ont autrefois semé de moy des bruits sinistres , comme si j'eusse eu une autre foy dans l'âme, que celle que je témoignois au dehors ; je proteste icy devant Dieu, que ces bruits là ont esté calomnieux , et que du cœur comme de la bouche , j'ay embrassé la Doctrine que j'ay preschée ; et que comme j'y ai vécu , c'est elle en laquelle je veux mourir , l'estimant la seule qui puisse conduire au salut.
Les ouvrages de Vincent ne doivent pas être jugés uniquement au point de vue littéraire.
Ils sont précieux pour les renseignements qu'ils fournissent sur l'époque et aussi par la lumière qu'ils jettent sur leur auteur. Les principales qualités qu'ils mettent en relief sont , avec des convictions profondes , le sens de la réalité et V indépendance dans le jugement. Ils révèlent un homme de cœur et un 'noble caractère vigoureusement trempé par l'adversité.
Dans ses controverses contre ses adversaires religieux, comme dans ses discussions avec ses confrères, Vincent déploya autant de droiture et de tolérance que de savoir et de logique.
Une des questions les plus brûlantes de l'époque, c'était la conduite que les protestants avaient à tenir pour sauvegarder leur liberté de conscience. Le pasteur Amiraut , professeur distingué de l'académie de Saumur , attaquait ouvertement la lutte des Rochelais contre Louis XIII.
Chargé des négociations lors du siège, Vincent dut relever de pareilles imputations. Il justifia la Rochelle et mit en évidence « que nonobstant les
» extrémités, où elle s'estoit vene, elle n'avoit point » voulu ouir de propositions au préjudice de la » fidélité qu'elle devoit au Roy. »
Ce fait remarquable a depuis été démontré par le père Arcère, et les affirmations de Voratorien ont été confirmées par Véminent auteur de Henri IV et Richelieu , M. Michelet. Les Rochelais avaient « les fleurs de lys empreintes trop avant au cœur » pour se donner à l'Anglais, et, pendant le siège me me, ils ne cessèrent de prier pour le souverain. La consternation fut générale le jour où l'on apprit qu'un boulet avait couvert de terre les habits de Louis XIII et un Te Deum fut chanté dans les temples pour remercier le Seigneur de ce que le Roi n'avait pas été atteint.
Vincent eut aussi a soutenir des luttes avec les théologiens de la communion catholique romaine et publia à cette occasion de nombreux ouvrages de controverse, qui ne sont pas sans valeur.
Il eut même le dangereux honneur de recevoir dans le sein de l'Eglise protestante un adversaire considérable , le jésuite Jarrige. Sa religion fut surprise dans cette affaire qui lui attira de grands
désagréments. Jarrige déçu dans les arrières-pensées qui avaient dicté sa conduite, peu estimé des protestants parmi lesquels il s'était réfugié , rentra dans le giron de l'Eglise romaine et y mourut, sans avoir ni mérité ni obtenu l'estime de personne.
En 1646 , dans un sermon sur Jérémie, vin, 7, sans condamner toute espèce de divertissement , Vincent s'élevait contre les bals qu'il trouvait peu convenables en eux-mêmes , mais surtout après la ruine de la Rochelle.
« Certes, s ecriait-il, il y a peu de gens qui , en voiant des tombeaux , n'en sentent de l'esmotion , fussent-ils des plus estrangers ; mais quant à nous , nous avons dansé et sauté dessus les nostres propres , au milieu de cette pauvre ville , qui n'a endroit où il ne soit tresbuché plusieurs morts , et qui toute n'est qu'un cimetière de nos proches et de nos intimes !
» Quand le Seigneur guérit le paralytique, il lui dit : « Va et ne pèche plus désormais , que pis ne t* advienne. » Or nous avait-il délivrés sous cette même condition. Mais voilà, dès aussitôt qu'il nous eut rétablis en quelque vigueur, nous avons été plus dissolus qu'avant le coup de sa main terrible ! Lorsque nous étions comme des momies et des squelettes , nous lui disions tant : « Seigneur , guéris-nous , et nous ne retournerons plus à notre folie » ; mais à peine nos genoux étaient-ils encore raffermis , que nous avons couru à ces
mêmes folies du passé , voire plus âprement que devant , et ne s'est plus parlé que de danses ! Quel jugement feriez-vous d'un enfant qui venant d eti-e châtié , et son père tenant encore la verge , se mettrait à sauter , et éclaterait de rire en sa présence? Vous diriez sans doute qu'il serait d'un naturel du tout pervers. N'est-ce donc point un argument que nous le sommes au dernier degré, puisque notre Père céleste nous ayant fouettés , non simplement de verges, mais d'escourgées , mais dites de sa verge de fer , si bien que nous restons tout moulus et tout froissés de ses coups , qui continuent tous les jours , nonobstant pourtant il nous voit sans componction , et au lieu des larmes d'une sainte résipiscence , être éperdus après le monde , et nous donner du tout aux jouissances charnelles ? »
Plusieurs pères de la Société de Jésus prirent occasion de cette prédication pour attaquer le ministre et ses doctrines. Forcé d'entrer en lutte, le pasteur répondit avec calme et dignité. Telle fut V origine du procès des danses débattu.
Les mêmes motifs pour lesquels Vincent attaquait la danse lui firent proscrire le théâtre dans le traité qu'il composa sur ce sujet (1647). Arcère se plaît a y reconnaître « de l'ordre et du raisonnement. »
Pascal, Bossuet , Fênèlon et J.-J. Rousseau n'ont guères trouvé d'autres arguments contre les spectacles que ceux du pasteur de la Rochelle.
Vincent a écrit aussi une paraphrase des Lamentations de Jérémie. Cet ouvrage lui a attiré les épigrammes d'Arcère, qu'un retour sur lui-même eut dû rendre plus indulgent.. Vincent retrouve dans le prophète Jérémie un fidèle tableau des souffrances de la Rochelle pendant le siège, mais en comparant la conduite des vainqueurs de Jérusalem a la clémence de Louis XIII , après la victoire, il y voit un nouveau sujet d'adorer ce Dieu qui, malgré sa légitime indignation contre les péchés de son peuple, n'a pas permis à sa justice d'étouffer la voix de sa miséricorde. Les vers même loin du sublime « ne laissent pas d'avoir je ne sais quelle force cachée pour réveiller l'âme et toucher les affections. » Tels sont les sentiments chrétiens et le respectable mobile qui ont inspiré cette traduction fidèle au sens de l'original et à laquelle ne manquent parfois ni l'émotion, ni le tour, ni l'image.
Ne m'allez plus chercher ces grands tours élevées
Jusques au ciel doré ?
Ne demandez non plus ces voûtes exaltées ,
Où Dieu fut adoré ?
Nos maisons , nos palais , nos murs , nos forteresses ,
Le temple renommé , Tout ce que nous avions entassé de richesses ,
Le feu l'a consumé.
Quand nous vîmes ainsi Jérusalem détruite ,
De frayeur transportés , Chacun de nous pensa à chercher pour sa fuite
Les lieux plus écartés.
Mais comme le veneur ès endroits plus sauvages
Va cacher ses filets , Dieu , qui nous poursuivait , guettant tous nos passages
Nous a pris dans ses rets.
Las ! Seigneur, à quel point ta colère allumée
Nous a-t-alle réduits ?
Tristes, nous ne passons désormais la journée
Qu'à pleurer nos ennuis ?
Tout ainsi que le bœuf qui laboure la terre
A le col oppressé Dessous le joug pesant que de cent nœuds on serre
Dessus son front baissé.
Tu as mâté d'en haut toute notre vaillance
Et nous a fait plier Sous un joug dont les nœuds nous ôtent l'espérance
De le voir délier.
xxn
Tant de péchés commis depuis un si long âge
Nous tiennent garrottés, Les nœuds entortillés de notre dur servage
Sont nos iniquités.
Après s'être humiliés, nos pères ne trouvaient-ils pas un sujet d'espérance quand ils disaient avec le prophète :
Que ta grâce en Sion encore se contemple ,
Ramènes-y ses enfants , Qu'ils relèvent ses murs , qu'ils redressent ton temple
Qu'ils y soient triomphants !
Si l'on en croit l'oratorien que nous avons déjà cité, les sermons de Vincent sent glacés par un style froid et gothique et témoignent que les qualités oratoires furent refusées à leur auteur.
La lecture attentive de ceux qu'il nous a laissés ne nous permet pas de ratifier ce jugement. C'est un tissu serré , un style fort et nerveux , une prédication savante, toute nourrie de l'Ecriture, une chaleur douce et continue, une grande puissance de raisonnement. On y reconnaît l'influence de Calvin, qui a fixé la prose française par son « Institution » de la religion chrestienne » sans pour cela
que Vincent se soumit aveuglément et sans examen aux décisions du grand Réformateur.
Même la cigogne a connu par les cieux ses saisons , la tourterelle , l'hirondelle et la grue ont pris garde au temps qu'elles doivent venir , mais mon peuple n'a point connu le droit de l'Eternel.