‹ Origine et progrès de la réformation a La Rochelle; précédé d'une notice sur Philippe VincentChapitre 3 sur 15 · JÉRÉMIE VIII · texte numérisé non relu

JÉRÉMIE VIII

« Dieu nous a frappés et nous ne l'avons point senti , ses coups ont bien été des plus terribles dont il ait assené aucune ville ou aucun peuple , et encore sommes-nous demeurés impénitents ; là où tous les oiseaux passagers , comme l'hirondelle et les autres , savent partir et prendre leur route selon saison , nous n'avons point discerné celle par laquelle Dieu nous appelait à résipiscence , mais avons opiniâtrement couru au mal , et nous sommes abandonnés à nos dissolutions, et de toutes sortes, celle entre les autres à laquelle p?ndant les semaines dernières vous avez fait paraître une démangeaison si effrénée , j'entends les bals et

les danses Vous nous avez ouï crier contre les spectacles

et les comédies , lorsque leur théâtre étant ici dressé , nous apprenons que vous y couriez en foule. De là nos censures contre les jeux , dans lesquels outre l'avarice est mêlée la profanation du sort du Seigneur. De là les repréhensions que nous faisions, il y a peu, du luxe et de la superfluité des habits. Bref nous avons renforcé notre voix contre les péchés de toutes sortes, selon que nous avons connu qu'ils s'autorisaient Nous nous proposons ici de faire deux choses j

moyennant l'aide du Seigneur : 1° Nous nous emploierons à vous faire comprendre ce que c'est que la danse , à ce que l'ayant reconnue telle qu'elle est, selon cela vous en jugiez ; 2° Nous vous ferons voir que nous y adonner en ce temps c'est être pires que ces animaux dont nous parle le prophète et ne connaître pas à quelle saison le Seigneur nous a amenés. Le premier nous montrera le blâme de ce vice , le second convaincra du leur tous ceux d'entre nous qui y ont couru , le premier sera pour faire tomber le masque dont on nous veut déguiser le mal , le second aura pour but de toucher nos consciences et engendrer une sainte componction au cœur de tous ceux qui en sont coupables. »

Après avoir examiné l'origine de la danse, et considéré la danse en elle-même, après avoir affirmé qu'en admettant « que chacun s'y en aille en simplicité et sans autre dessein que d'y chercher quelque passe temps et une récréation innocente, il faudrait qu'ils fussent des anges pour en échapper sans avoir eu diverses mauvaises pensées » et montré avec saint Basile qu'on y expose « sinon la chasteté du corps à tout le moins celle du cœur , » le prédicateur s'écrie dans un mouvement oratoire dont la chaire chrétienne ojjre peu d'exemples plus remarquables :

« Représentons nous le Seigneur Jésus , qui , comme il se trouva inopinément au milieu de ses disciples avec les en-

seignes sanglantes des clous en ses pieds et en ses mains, de même il survint à l'improviste en quelqu'une de ces assemblées où on danse . et s'y présentât tel qu'il lui a plu être immolé pour nous en Golgotha , dites-moi , je vous prie , ô vous les plus acharnés à la danse, danseriez-vous autour de la croix ? Et que lui répondriez-vous si du haut d'icelle il vous tenait ce langage : a Misérables, voici ce que j'ai enduré pour vous , et est-ce ici la reconnaissance laquelle vous m'en payez ? Me voici nu et dépouillé et vous voilà avec vos atours d'orgueil et de vanité ! la tète chargée d'épines, et les vôtres brillent de diamants et de pierreries ! les pieds attachés avec des clous et cela n'est pas capable d'arrêter les vôtres et les retenir qu'ils ne dansent ! dedans l'horreur du tourment et votre joie n'est pas troublée ! Ingrats , c'est pour vous que j'ai tant souffert et votre cœur n'en est point rompu et n'en quitteriez pas le moindre de vos plaisirs ! Dites, je vous prie, mes frères , qui est-ce qui l'ayant ainsi vu , et ouï , aurait encore le courage de continuer ce passe temps encommencé ? Certes , je crois de vous tous , que tombés dessus vos faces , vous lui crieriez avec Thomas , mon Seigneur et mon Dieu ! et m'assure que de là en avant tous les charmes du monde n'auraient plus de puissance sur vous. »

L'orateur évoque le souvenir de V ancienne splendeur de la Rochelle , pour rappeler la mémoire des jugements de Dieu envers son peuple. C'est une plaie cuisante qui est rouverte pour réveiller les fidèles de leur létargie.

« De nos divisions intestines et des mauvais conseils que nous avons suivis, estirnans qu ils fussent bons, sont découlés tous nos maux. Quelque chose que nous ayons entrepris, Dieu l'a fait tourner en mal ; et au rebours, quoi qu'on ait desseigné contre nous, il l'a lait réussir en bien. Nous nous confions en de hautes et épaisses murailles, que nous avions élevées, et qui, à les voir seulement, engendraient de la terreur, mais nous ne souvenions pas que la protection de Dieu n'y étant point, ce n'étaient que des monceaux de poudre, que le premier vent de son ire devait enlever. Nous avions une jeunesse verdoyante et toute pleine , ce nous semblait , de courage , mais Dieu y a envoyé ses effrois, et il n'y a point eu de fin à nos fuites et à nos déroutes. Nous nous trouvions plantés en une situation avantageuse, mais en moins de rien tout le roc qui nous environne fut entaillé et se vit parachevée cette enceinte merveilleuse qui nous boucha toutes avenues. Serrés de près du côté de la terre , la mer au moins , croyons-nous , nous devait toujours laisser une porte ouverte pour notre secours , mais Celui à la voix duquel s'élèvent et s'apaisent les orages , la voulut rendre calme ès saisons esquelles elle devait être plus impétueuse, afin de faire joug, sous la puissance qu'il avait armée contre nous , et se laisser mettre ce frein qui a arrêté ses vagues et leur a servi de barrière. Bouclés ainsi de tous les endroits , nous nous consumions après notre aide de néant et regardions à ceux qui contre notre volonté nous ayant tiré en leurs armes (les Anglais), étaient obligés, ce nous semblait, à coucher de tout pour nous aider , mais à ceux que Dieu poursuit , qui pourrait prêter secours 1 Ainsi, après les prodiges de leur lenteur, étant enfin arrivés , ce fut pour demeurer là les bras croisés et les cou-

xxvn

rages affadis, comme s'ils ne fussent venus sinon pour prendre acte de leur honte et servir de témoins à nos malheurs.

» Cependant la faim s'étant rengrégée , faisait ici ses ravages , mais ô bon Dieu I quelle faim 1 faim la plus funeste de laquelle les siècles passés aient vu l'exemple ; faim dont les horreurs ont été telles que les âges suivants ne la pourront croire ; faim dont ceux-là même qui l'ont soufferte ne peuvent rappeler la mémoire que leur poil ne se dresse et que tout leur corps ne leur frissonne. C'est pendant icelle , que si aux plus opulents il était resté quelque peu de pain , ils le pesaient par onces non à la balance, mais au trébuchet, le tenant bien plus précieux que l'or, et heureux celui d'eux qui en avait une ou deux à son repas , mais hélas ! ceux-là même n'étant que fort peu en nombre. Quant à tout le reste, ne sachant plus que c'était que de pain depuis plusieurs mois, leur recours fut aux chiens , aux chats , aux chevaux, à tout ce qu'il y a d'animaux immondes , qui les soutinrent un temps ; mais cette provision, étant bientôt défaillir, ce fut à se ruer sur les peaux, sur les cuirs tout secs , sur les parchemins et autres mets , esquels, hors l'horreur d'une telle faim, on ne fut jamais avisé qu'il y eut du avoir aucun suc. N'y en ayant point encore à suffire pour un si grand peuple, on voyait de grandes troupes qui allaient chercher ès fumiers et és cloaques tels os que les chiens dès longtemps avaient rongés et autres aliments hideux , dont la seule pensée est pour faire frémir et qui étaient plutôt pour donner la mort que pour soutenir la vie. Aussi avez-vous mémoire comme au moyen de cette nécessité effroyable les pauvres corps devinrent comme des auatomies sèches et décharnées, dont les os n'étaient couverts sinon tant seulement d'une peau noire

et retirée , et ne se reconnaissaient avoir de vie sinon par le plaint , qu'on en oyait sortir triste et sombre , comme du creux de quelque caverne, et une démarche lente et affreuse, laquelle à mesure qu'on voyait , c'était un accomplissement à la lettre de la prédiction du prophète , que la mort cheminerait par les rues. »

Philippe Vincent termine ce sombre tableau en rappelant la clémence de Louis XIII :

et Mais si la main de Dieu fut lors en quelque façon allégée , si nous ne pouvons pas dire qu'il la retira tout à fait. La mortalité et la contagion ont succédé à la guerre et le pouvoir n'est pas tout à fait apaisé envers nous et n'a nas retiré tout ce qui restait des marques de courroux duquel il nous avait jugés dignes. De là et tant de pauvres gens qui languissent au milieu de nous , manque de pouvoir obtenir les mêmes privilèges et immunités que leurs concitoyens d'autre religion , pour exercer leur art et gagner leur vie. De là les obstacles à l'établissement cle ceux qui avaient été choisis pour avec nous vous annoncer l'Evangile, si bien que d'un si grand nombre que vous vous étiez vus un temps, vous voici réduits à deux, dont l'un est ancien et l'autre maladif, et tous deux accravantés dessous le travail. »

II est temps de parler du travail de Vincent , qui nous a été d'un grand secours pour cet essai historique.

// a pour titre :

« Recherches sur les commencements et les » premiers progrès de la Réformation en la » ville de la Rochelle. »

Composé vers 163*) et uniquement destiné aux protestants de la Rochelle, ce livre ne fut imprimé qu'en 1693 , par Ascher , libraire à Rotterdam (in- 12 de 144 pages). Nous ne connaissons qu'un seul exemplaire de cette édition, actuellement presque introuvable. (1) La bibliothèque de la Rochelle possède une copie manuscrite du livre de Vincent, faite en 173 3 par le père f ail lot , curé de Saint- Sauveur, d'après la copie que Mervault avait prise du vivant de l'auteur (1644) et qui est déposée aux archives du conseil presbytéral , ainsi que la correspondance de Philippe Vincent avec Bouhereau, pasteur à Fontenay-le-Comte, de 1633 à 1640.

Les sources auxquelles a puisé Vincent sont : les registres du Consistoire (1 338-1363) , quelques pièces officielles de l'époque et surtout le journal d'un simple maître boulanger , Pacqueteau ( 1490-

(1) 11 a été cédé par M. Henry S. Baynes à la Bibliothèque du Protestantisme, 21, place Vendôme, à Paris.

IJ71) > remarquable par l'accent de naïveté et de sincérité qui s'y montre.

Le père Jaillot, et après lui le père Ardre, paraissent ajouter une entière confiance au récit du pasteur de la Rochelle. Les documents que nous avons pu confronter, grâce au bienveillant concours de diverses personnes que nous remercions sincèrement ici, confirment le récit de Vincent, tout en le complétant en divers endroits. La première édition de cet Essai, publiée en mai i8$y , à l'occasion de l'anniversaire du troisième jubilé séculaire de l'Eglise chrétienne réformée de France, a été rapidement épuisée. La seconde édition, revue sur les documents originaux , paraît au moment où cette Eglise retrouve, avec son autonomie, son indépendance religieuse.

Christus via , veritas et vita ; via non errans, veritas non fallens , vita non deficiens , via in exemplo , veritas in promisso , vita in prœmio.

J. Bouyinus.

Sol vitae : Sapientia.

Sal vitae : Amicitia.

Panis vitae : Temperantia.

Antydotum vita? : Patientia.

Vita vitae : Conscientia.

Bernardus Paludanus.

La Rochelle est au premier rang parmi les villes de France qui ont accepté la Réforme religieuse ; cependant aucun monument ne rappelle l'origine du protestantisme (1) dans ses murs.

(1) Le nom de Protestant ne fut généralement donné en France aux disciples de la Réforme qu'à la fin du xvne siècle. Leurs adversaires les nommèrent dans les commen-

Un petit nombre de faits épars dans de volumineux ouvrages , un vieux manuscrit , voilà tout ce qui en reste.

Mais de pareils souvenirs nous sont trop précieux pour que nous n'ayons pas essayé de les recueillir , sans nous demander si ce qui faisait l'intérêt de notre étude n'en constituait pas aussi la difficulté.

Dans son expression la plus large , la Réforme a été « l'affranchissement de la pensée humaine. (1) »

On a pu l'attaquer; mais on ne saurait méconnaître l'empreinte profonde qu'elle a laissée sur le caractère de ses premiers adhérents.

Si c'est à leurs convictions religieuses que nos • pères ont dû leurs hautes qualités , il est utile de connaître comment ils acquirent ces convictions.

Sans entrer dans l'examen des circonstances

céments luthériens , calvinistes, puis huguenots, parpaillots, religionnaires ou ceux de la Religion , ceux de la R. P. R. Ils s'appelaient eux mêmes les évangéliques , les fidèles , les réformés. Leurs actes officiels du xvie siècle emploient uniquement les désignations d'Eglise chrétienne , Eglise de Dieu , Eglise réformée par la grâce de Dieu , Eglise du Seigneur.

(1) Guizot.

(fui favorisèrent l'introduction du protestantisme à la Rochelle, il est certain pourtant qu'il trouva un puissant auxiliaire dans l'esprit de liberté qui régnait dans la ville.

On sait qu'alors notre cité était profondément attachée aux antiques privilèges de sa commune, juste récompense de sa fidélité. Il est donc permis de supposer que nos devanciers firent dans les discussions des intérêts de la ville l'apprentissage de l'esprit d'examen et de libre recherche de la vérité.

Nous n'avons pas à réfuter ceux qui attribuent le succès du protestantisme à de mesquines considérations politiques et qui veulent à toute force trouver une petite cause à la plus grande révolution religieuse de l'Europe, depuis l'établissement du Christianisme.

L'esquisse que nous voudrions tracer se partage assez naturellement en deux périodes :

1° L'origine et les premières manifestations du protestantisme , au milieu des persécutions (1512-1559) ;

2° Les progrès , les destinées diverses de la Réformation à la Rochelle et son établissement définitif consacré par la puissance royale, —

depuis 1559 jusqu'à 1573 , époque à laquelle l'histoire particulière du protestantisme rochelais se mêle à l'histoire générale de France.

Les agilez en mer , Christ seule anchre sacrée Asseure , et en tout temps seul sauve et recrée. (Devise de l'Église persécutée.)

Dès 1512 , la parole de Dieu rendue au peuple par la traduction de, Jacques Lefèvre , d'Étaples secondé par Farel , de Gap , avait trouvé de l'écho sur plusieurs points de la France, notamment à Meaux , à Sens et à Lyon. La Réformation née spontanément dans notre Patrie , s'y développa avec une rapidité remarquable, pénétra de bonne heure à la Rochelle et , malgré la rigueur des persécutions , quelques habitants de cette ville commencèrent à avoir connais-

sance des doctrines des Réformateurs et à professer secrètement le christianisme apostolique.

Ce fait est confirmé par l'histoire de Marie Belandelle ou Becaudelle , désignée aussi sous le nom de Gaborite, qui fut la première martyre dans nos contrées (1). Simple servante, elle fut instruite à la Rochelle par son maître dans les principes de l'Église réformée , et profita rapidement des leçons qu'elle avait reçues. Lorsqu'elle quitta son service pour retourner aux Essars (Poitou) , son lieu de naissance (1534) , elle résolut de faire partager aux siens ses nouvelles convictions. Un cordelier prêchait alors dans le village , mais « non pas selon la parole » de Dieu. » Marie lui fit en particulier quelques observations , fondées sur des textes explicites de la Sainte-Écriture. Blessé de se voir repris par une femme, le religieux usa de dissimulation ; puis il la poussa à répéter les mêmes propos devant de nombreux témoins, « ce qu'elle » ne refusa de faire : mesme elle lui mit au défi) P. Vincent. — T. de Bèze (Hist. eccl., i.) — A. Barbot, i, 376. — A. d'Aubigné , (Hist. univ. , H , 76.) — Crespin (Hist. des martyrs.)

» vant le jugement du Seigneur, s'il persévéroit » à faire outrage à l'Évangile du Fils de Dieu. » (Hist. des Martyrs , 3, p. 114.) Aussitôt Marie fut arrêtée et condamnée par les juges de Fontenay-le-Comte à être brûlée vive. L'arrêt fut confirmé par le Parlement de Paris , et Marie souffrit le martyre avec un grand courage. A partir de cette époque, la Réforme eut des adhérents dans le Poitou.

Sur ces entrefaites , l'arrivée à la Rochelle d'un missionnaire protestant favorisa le mouvement des esprits.

S'il faut en croire Florimond de Rsemond et Pierre-Victor Cayet (1) , Calvin , se trouvant alors à Poitiers , réunit un petit troupeau et exhorta les membres de l'assemblée à se faire les propagateurs de la Réforme en France. Trois d'entre eux répondirent à cet appel : Jean Vernou , Albert Rabinot , lecteur des Institutes à la Ministrerie et le procureur Philippe Véron. Ils prirent tous trois des surnoms pour déjouer les poursuites de leurs adversaires. Philippe Véron fut appelé le Ramassenr « comme celuy

(1) Remonstrance chresticnne , (1596.)

» qui vouloit entreprendre de ramasser les » brebis égarées du Seigneur. — Il fut convenu » que le premier agirait à Poitiers et dans les » lieux circonvoisins ; que le second se rendrait >) à Toulouse et que le dernier parcourrait la » Saintonge , l'Aunis et l'Angoumois. Quelques » fonds réunis à cet effet par le petit troupeau , » leur permit de commencer de suite leur pieuse » entreprise. (A Crottet). » (1) — « Le Ramast> seur employa plus de vingt ans à ce mestier , » allant , trottant et furetant partout , portant

» les nouvelles de la vérité Il avait faict son

») emplaitte auprès de Calvin , duquel il portoit » quelques escrits , en faisant monstre par

» grand'merveille Le Ramasseur battit aux

» champs et ne laissa coin du Poitou, Xaintonge » et Angoulmois, où il n'allât sonder le gué >) pour voir s'il pourroit faire prise. (2) »

Puis il retourna à Genève , en 1536 , rendre compte à Calvin du succès de son œuvre.

Le Réformateur lui recommanda de s'adresser principalement aux élèves des Universités , qui ,

(1) Hist. des Égl. réf. en Saintonge.

(2) De la naissance de V hérésie, vu, 892 , 3.

une fois convertis, étaient de précieux auxiliaires pour la propagation de la parole de Dieu. De retour dans son champ d'activité, Véron vit avec joie les doctrines réformées gagner tous les jours des partisans secrets dans les villes et les bourgs de l'Aunis et des provinces voisines. Babinol vint joindre ses efforts à ceux du courageux missionnaire.

Philippe Véron termina en Auvergne une carrière semée de périls , et mourut après avoir exercé pendant vingt ans son pieux ministère. Jean Vernou périt martyr à Chambéry dans le courant de l'année 1555 (1) au moment où Philibert Hamelin continuait dans l'Aunis , la Saintonge et l'Angoumois, une œuvre que le martyreseul interrompit le 18 avril 1557. — On ignore quelle fut la fin de Babinot.

Malgré la rigueur des édits , et pendant le séjour de François Ier à la Rochelle , en 1542 , quelques fidèles professaient secrètement la doc trine de Luther.

Le 22 mai 1544 , François Ier écrit au comte de Lude de les <r châtier et punir si étroitement

(1) Jaillot , Annales.

» et rigoureusement que ce soit exemple et » terreur à tous autres. »

L'influence de la Réforme à la Rochelle nous est alors manifestée par les arrêts de la Cour ecclésiastique , chargée de réprimer ce qu'elle appelait Yhérésie.

Le magister et principal régent des écoles de la ville , Jean Vazin , penche vers le protestantisme et enseigne à ses élèves les principes du pur Évangile.

L'année suivante il est excommunié.

Un fait grave ne tarde pas à éclater. Depuis trois ou quatre années, des religieuses du couvent de Sainte-Claire , appelées sœurs noires , « rompaient leur foi » et brisaient le joug qui n' était plus sacré pour elles , pour s'engager dans les liens du mariage ou rejoindre leurs familles. Le 3 août 1546 , le prêtre Vizaimé , procureur fiscal de Charles de Bourbon , évêque de Saintes , se rend au monastère et demande des explications. L'abbesse et les religieuses présentes lui répondent fièrement qu'elles ne sont soumises qu'au Pape et au prêtre des Cordeliers.

Effrayé de ces progrès , le clergé redouble de précautions pour les arrêter.

Le grand vicaire donne au principal du collège, le 30 mars 1547 , la liste des livres pour l'enseignement. On y remarque l'a b c, suivi des prières latines, notamment de « Y Ave Maria » avec « Ora >) pro nobis peccatoribus . » les heures, les vêpres, et vigiles des morts , le Donat , la grammaire de Despautère ou Perotti , Aide ou iElius Antonius Nebrissensis , Caton : pro pueris , carmen juvénile, les Parthénices de Notre-Dame et Sainte-Catherine , Ovide : les métamorphoses , Horace , Virgile , Lucain , Perse , Juvénal , Gicéron : les épîtres, les offices, de amiciXiâ, de senectute et les paradoxes, et une expresse recommandation « de faire dire les oraisons de Nostre Dame » et les actions de grâces en latin, avant et après le repas.

Bientôt le protestantisme gagne les membres du clergé eux-mêmes. Un moine Augustin , Goymoult « est accusé d'hérésie » et enfermé dans les prisons épiscopales de la Rochelle, mais il parvient à s'échapper le 15 juillet.

Le 19 mars 1548, le prieur du couvent de Saint-Augustin de Saint-Yon , à la Rochelle , nommé Troublier , est accusé de prêcher à Saint-Martin de Ré « quelques propositions héré- » tiques , faulses et erronées. »

Le 8 août , la sénéchaussée saisit quelques protestants et les force de faire amende honorables « nu-pieds , en chemise , un cierge au ») poing , devant le grand portail de l'église » Notre-Dame de Cougnes. (1) »

Le prêtre Soulier nous apprend que « d'autres » furent bannis et fustigés jusqu'à grande effu- » sion de sang , avec défense d'user à l'avenir » d'aucunes paroles hérétiques , à peine d'être » brûlés tout vifs. Il avoit aussi été ordonné de » venir dénoncer et déclarer les lieux où on » savoit quil y avoit des hérétiques et qui sen- » toient mal de la foi catholique , à peine d'être » déclarés fauteurs et recéleurs d'hérétiques et » comme tels être punis, selon la rigueur de » l'édit de Châteaubriant. (2) »

Le 17 mai 1550 , le vicaire-général qui représentait l'évêque de Saintes à la Rochelle , Jean Denybat , réunit tous les curés , vicaires et religieux de sa juridiction pour les prémunir contre tout « schisme , disside et scandalle. » Il leur fit les recommandations suivantes :

(l i Reg. du Gouv. de la Rochelle.

(2) Naiss. du calvinisme.

« L'Escripture sainte , en icelle compris les » livres des Maccabées, sera interprétée joinct et » selon les propositions des saintz quatre docteurs » de [l'Église catholique et autres de conforme » érudiction et semblable instruction , rejetez » tous auteurs faulx dogmatisans , séducteurs » du peuple , perturbateurs de la respublique » chrestienne , ennemys de la sainte foy catho- » lique. » La présence réelle, l'invocation des saints , les prières pour les morts , les œuvres , les cérémonies ecclésiastiques, etc.. sont prescrites « sus peine de damnation éternelle. »

Vaines précautions ! la Réforme se propageait toujours et gagnait la classe lettrée.

« Certains libraires de ceste ville mestoyent » et exposoyent en vente plusieurs livres ré- » prouvéz et inhibéz par le Roi notre Sire , i> contenuz au catalogue des livres réprouvéz » par la faculté de Sorbonne , comme les coloc- » ques d'Erasme.... et les régens et maistres » d'escolles de ceste ville [les] lisoyent publi- » quement en leur escolle. (1) »

Une liste de 1548 , d'un inquisiteur de la foi ,

(1) Reg. de la cour ecclésiastique.

nous apprend quels étaient ces livres pernicieux. A côté des réformateurs Wicleff , Jean Huss , Jérôme de Prague , Luther , Zwingle et Calvin , on est surpris de voir à l'index les commandements de Dieu , la vie de Jésus , les psaumes de David et toutes les Bibles qui portent dansl'Épître aux Romains : Fides justificat , non opéra. (1)

Le 12 juillet 1550 , la cour ecclésiastique interdit absolument la lecture de ces ouvrages. Les protestants de la Rochelle prirent le parti de faire tenir secrètement chez eux des écoles où des maîtres de la Religion instruiraient leurs enfants , selon l'Évangile.

Nouveau sujet d'indignation pour la cour ecclésiastique. On lui signale (juillet 1550) que Pierre de la Garde , Helyes , Ny colas , François Seneschal et deux pédagogues gascons « se » mesloyent de tenir escolles secrettes et ins- » truisoient leurs disciples en une doctrine » séparée et non accoustumée , mesmement » quant à l'instruction des bonnes mœurs et » forme de prières et oraisons non observant » l'ancienne forme. »

(1) C'est la foi qui justifie et non les œuvres.

Il les fait citer « à comparaître pour estre » oùis et examinés sur la doctrine qu'ils donnent o à leurs escoliers et autrement procéder [par >) devant] qui de raison. »

Ainsi , dès ses premiers commencements , la Réforme se signale à la Rochelle par des établissements d'écoles; après son triomphe, elle devait, comme nous le verrons bientôt, marquer encore son influence par le développement des études. Il n'est donc pas étonnant que les Universités aient partout fourni de nombreux disciples au mouvement religieux du xvie siècle. Ce n'est pas la moindre gloire de la Réformation d'avoir du premier coup donné l'essor aux lettres modernes.

Cependant les persécutions contre les protestants rochelais redoublaient de violence.

Un nouveau tribunal , le Siège présidial, venait d'être créé , le 10 mai 1552. Il signala son établissement en sévissant contre ce qu'on appelait Y hérésie. On arrêta trois des plus zélés propagateurs des doctrines de la Réforme. C'étaient Mathias Couraut, dit Gaston des Champs , Pierre Constantin , dit Castin , et Lucas Manjeau ou Monjaut. On ne possède malheureusement aucun

renseignement sur ces premiers confesseurs du protestantisme. Leur interrogatoire même est perdu. Seul , l'acte de leur condamnation nous reste. (1) Outre la vieille accusation de perturbation du repos public , intentée aux réformateurs de toutes les époques , on leur reprochait la discussion publique de l'autorité de l'Église , — c'était alors la grande question débattue entre les partisans du Catholicisme et ceux du libre examen, — puis quelques doctrines contre l'intercession de la Sainte-Vierge Marie et des Saints , contre la confession auriculaire , etc.

Les juges voulurent faire une exécution éclatante. Henri II avait donné assez de preuves de rigueur envers les protestants ; en frappant de grands coups , on espérait intimider les adhérents secrets de la Réformation.

Après un simulacre d'amende honorable faite en grande pompe devant le portail de l'église Notre-Dame de Cougnes, on procéda au supplice. Gouraut eut la langue coupée, comme blasphémateur , puis il fut brûlé vif. Constantin fut étranglé et brûlé. Manjeau fut battu de verges

(1) Voir les pièces justificatives.

jusqu'au sang , condamné à 200 livres d'amende et banni à perpétuité.

Quoique le présidial eût puni de la sorte les controverses publiques , les dogmatisations , les lectures de l'Évangile faites par Couraut, les protestants comptèrent bientôt de nouveaux prosélytes.

Ce ne fut pas une médiocre victoire pour les Réformés que de voir embrasser leur foi par celui-là même qui avait signé la condamnation des martyrs. Philippe Vincent, d'après des lettres authentiques , cite en effet parmi les nouveaux convertis : Claude d'Angliers , seigneur de la Saulsaye, écuyer, conseiller du Roi et lieutenantgénéral de la justice à la Rochelle , qui allait recevoir la chevalerie des mains d'Antoine de Bourbon. Arcère l'appelle « homme d'un mérite 2> distingué » et il eut mainte occasion de se montrer « personnage de grand cœur et de grand 3> sens , » (Amos Barbot) « apte pour manier et » remuer de grandes affaires, » magistrat sévère, grand ami de l'ordre public et du maintien des lois , serviteur fidèle de la France.

L'exemple de d'Angliers paraît avoit entraîné d'autres juges. « Il est croïable que les raisons

» qu'ils avoient entendu déduire (aux martyrs) » et la constance surtout de celui que la crainte » des supplices ni la fraieur épouvantable des » flammes ne put desmouvoir de sa fermeté les » toucha vivement et fit en leur esprit une im- » pression forte dont l'effet parut en son temps. »

Il y avait donc déjà un noyau de protestants à la Rochelle, il ne suffisait plus que de l'arrivée d'un pasteur pour diriger le mouvement religieux. En 1557 , dit Théodore de Bèze , « Dieu < envoya de plus d'autre côté surcroît de bons » ouvriers. »

Sous la mairie de Michel Guy , Charles de Clermont , dit La Fontaine, passe à la Rochelle. Ce pieux ministre met à profit son séjour dans notre ville pour faire quelques prédications particulières , puis , ayant jeté la semence des doctrines réformées , il poursuit sa route et va les porter à Saintes.

Mais la même année , un autre ministre lui succède , Pierre Richer sr de l'Isle. (1)

Pasteur à Genève, Richer, quoique âgé de cinquante ans , en était parti avec son collègue

(1) T, de Bèze. — La Popelinière. — de Thou.

Guillaume Chartier et quelques protestants zélés pour porter la religion réformée dans le nouveau monde. Il avait répondu avec empressement à l'appel de Nicolas Durant , dit Villegagnon , qui venait de fonder une colonie dans une île de Rio-Janeiro , au Brésil. L'expédition avait été faite sous les auspices de Coligny ; elle avait pour but la propagation de l'Évangile.

Le 7 mars 1556 , les missionnaires protestants établirent le culte au sein de la colonie. Mais bientôt Villegagnon changea de conduite à leur égard, déclara ne plus adhérer à ce qu'il appelait la secte Calvinienne et interdit les prédications. Chartier fut renvoyé en France. Richer essaya de tenir secrètement des assemblées religieuses. Il dut s'embarquer à son tour et partir avec plusieurs fidèles sur un navire en mauvais état , muni seulement du quart des vivres nécessaires au voyage. Peu de jours après , le bâtiment faisant eau de toutes parts, il fallut mettre la chaloupe à la mer avec cinq des passagers , qui retournèrent à l'Ile Coligny (Villegagnon appelait ainsi la colonie) et y trouvèrent le martyre. Après de longues souffrances, Richer arriva au port du Blavet dans le plus grand dénuement. Là , une

lettre de Villegagnon le dénonçait lui et ses compagnons comme hérétiques. Heureusement les magistrats du Blavet étaient protestants , et , grâce à leurs secours , Richer , dont les épreuves n'avaient point abattu la foi , parvint à la Rochelle.

A son arrivée , il s'occupa d'organiser le petit troupeau , sur le modèle de la chrétienté primitive des temps apostoliques , et , en établissant un Consistoire et une discipline , il mérita le nom de Père de l'Église de la Rochelle , « et fut » ce premier commencement tellement favorisé » de Dieu , qu'en peu de temps une bonne » partie de la ville se rangea à l'Église du Sei- » gneur. . . se préparant dès-lors le Seigneur cette » place, pour lui faire soutenir quelque jour les » plus durs efforts de ses adversaires. (1) »

Fait remarquable , l'établissement régulier du culte réformé dans notre ville se trouve précisément coïncider avec l'époque où tous les souverains de l'Europe s'étaient coalisés pour étouffer la liberté religieuse. L'année 1558 voit régner à la fois Henri II en France, Philippe II en

(1) La Popelinière. — T. de Bèze.

Espagne , Marie en Angleterre , Ferdinand dans l'Empire et Paul IV sur le trône pontifical.

Persécutée ainsi dans tous les grands Etats , la Réformation avait du moins trouvé un accueil favorable dans le royaume de Navarre. Antoine de Bourbon et sa femme Jeanne avaient été préparés aux doctrines Réformées par le ministre Pierre David , prêtre converti. Aussi l'arrivée de Leurs Majestés à la Rochelle contribuat-elle aux progrès du pur Evangile.

Leur séjour, il est vrai, n'y fut que de quinze jours environ , et ils continuèrent la profession extérieure du catholicisme. Mais, malgré ces apparences , ils étaient bien disposés envers les protestants. Avec leur autorisation, Pierre David et un autre pasteur , Le Bois Normand , firent des prédications publiques.

Amos Barbot nous apprend en effet « que le » ministre David prescha publiquement l'Évan- » gile selon la pureté de la Religion réformée , » par diverses fois dedans la grande nef du » Temple de Saint-Barthélemy ; qui fut la pre- » mière fois que le flambeau de l'Évangile fut » allumé publiquement en cette ville. Aux pré- » dications duquel David assistèrent plusieurs

» habitants de cette dite ville de tous sexes et » conditions , lesquels déposant toutes craintes » et appréhensions commencèrent à manifester » et donner témoignage qu'ils ne désiroient plus » retenir en injustice la vérité dont ils avoient » connaissance. »

Le journal de Michel Pacqueteau nous atteste aussi le succès des prédications publiques de David. Il a même conservé les prières de ce pasteur avant et après le sermon. (1) Parmi les prosélytes que firent ces premiers prêches , on cite la demoiselle Dufa , dame de la Leigne , qui se rendit à Paris et y « souffrit toutes sortes de » rigueurs dans les prisons. » Son seul crime était de s'être jointe aux protestants réunis au Pré aux Clercs, pour chanter « les louanges de » Dieu à la prospérité même et bénédiction du » Roy et de ses desseins. »

Le séjour du roi de Navarre à la Rochelle fut aussi signalé par la représentation d'une allégorie religieuse ou moralité , qui produisit une vive impression sur les spectateurs. (2)

(1) Voir les pièces justificatives.

(2) La moralité de la maladie de la chrestienté. — Imp, Pierre de Vingle , 1533.

Sous les auspices d'Antoine et de Jeanne d'Albret, des comédiens jouèrent la pièce suivante : Une femme désolée et mourante demandait à grands cris des consolations et des remèdes. Le curé le plus voisin emploie en vain son ministère ; c'est en vain que les divers ecclésiastiques lui succèdent suivant la hiérarchie ; c'est en vain qu'après le clergé séculier viennent les moines des différents ordres. Reliques , indulgences , habit miraculeux de Saint- François , tout est inutile. La malade est sur le point de succomber , lorsqu'on lui conseille d'avoir recours à un inconnu qui possède de merveilleux secrets. Mais l'étranger vit dans la retraite et craint jusqu'à la lumière du jour. On cherche partout ce libérateur ; il se montre enfin , simple et modeste , vêtu comme les autres hommes. Il parle bas au chevet de la moribonde , fait renaître la confiance sur ses traits , lui remet un petit volume plein d'excellentes recettes et sort précipitamment. On emporte la malade. Après un court intermède, elle reparaît guérie et joyeuse. Elle marche d'un pas leste et vante l'efficace du remède apporté par l'opérateur inconnu. Seulement , tout en con-

seillant aux spectateurs d'user avec confiance du livre aux sûres recettes , elle ajoute qu'il est chaud au toucher et qu'il sent le fagot. En outre, elle déclare qu'elle ne saurait pas plus révéler son propre nom que celui du volume. L'énigme fut aisément devinée. On reconnut dans la malade , la religion ; dans le médecin , un des prétendus hérétiques réduits à se cacher , et le Nouveau- Testament dans le volume sentant le fagot. Aussi l'indignation du clergé catholique força-t-elle les comédiens à déloger au plus vite et on leur eut fait un mauvais parti sans l'intervention du roi de Navarre. Cependant un grand nombre de personnes voulurent connaître le volume salutaire et adhérèrent aux doctrines de la Réformation.

Le pasteur Philippe Vincent ajoute que « la » religion est trop grave pour estre jouée » et il désapprouve cette tentative. Il n'essaie pas de la justifier par l'exemple des Sorbonnistes, qui , vingt ans auparavant , avaient traduit sur la scène la Reine Marguerite, sœur de François Ier, la transformant en furie d'enfer pour se venger du succès du « Miroir de V âme pécheresse. (1) »

(1) Marguerites de la Marguerite des Princesses , trèsillustre Royne de Navarre. — Lyon , de Tournes , 1547.

Enfin il conclut que Dieu put permettre « que » le théâtre parlât , puisque les chaires demeu- » roient muettes et que ceux dont la profession » estoit d'estre des docteurs de fables, le fussent » en quelque façon de sa vérité , puisque ceux » qui par le deu de leurs charges dévoient prê- » cher cette vérité enseignoient des fables et » repaissoient le pauvre peuple chrétien de » contes et de légendes. »

L'Église s'accroissait tous les jours. Le Consistoire , qui avait été fondé le 17 novembre 4558 , et était composé d'un Pasteur , de quatre Anciens , de deux Diacres , d'un scribe et d'un trésorier , devint bientôt insuffisant. Dès le 24 décembre , il s'adjoignit quatre nouveaux membres. La charge des Anciens était de « choisir le » lieu des assemblées , qu'ils changoient à cha- » que fois de peur d'estre découverts , et en » faire avertir les particuliers , recueillir les » aumônes et les distribuer aux nécessiteux , » travailler aux réconciliations et apaiser les » débats qui pouvoient naistre entre les mem- » bres de l'Eglise, faire des remontrances et » censures à ceux qui tomboient en faute et se » rendoient dignes de repréhension. » Lorsque

la discipline des Eglises Réformées fut établie , elle se trouvait appliquée déjà à la Rochelle.

Les bûchers étaient toujours allumés. Les Réformés avaient donc besoin de prudence dans leurs réunions religieuses. Aussi se tenaientelles la nuit dans des maisons à plusieurs issues soigneusement gardées. Souvent même les assemblées avaient lieu dans des caves, et l'on en montre encore, principalement du côté du port, qui servirent à cet usage. Nul étranger n'était admis sans un examen préalable. Les femmes dont les maris étaient restés catholiques étaient exclues des réunions. Devant des soupçons interrogateurs , leur silence n'eut pas moins été suspect que leurs révélations. Enfin les registres du Consistoire ne contenaient qu'en chiffres les noms des Anciens et ne mentionnaient ni le lieu de l'assemblée ni le nom du Pasteur qui la présidait.

L'Eglise Réformée de la Rochelle perdit à cette époque un de ses membres les plus zélés. Thomas Arondeau , né dans l'Angoumois , était venu s'établir à la Rochelle , où il exerçait l'humble profession de colporteur d'objets de mercerie. Fréquentant assiduement les assem-

blées secrètes des protestants, il devint suspect. Aller au prêche c'était, dans les idées du temps, être ennemi de la messe. Dénoncé comme hérétique au lieutenant criminel, Arondeau fut arrêté et jeté en prison. Les juges lui offrirent sa grâce, s'il consentait à se rétracter. Comme Luther , il répondit qu'il était prêt à le faire , si on lui montrait son erreur par des déclarations de la Sainte-Ecriture. Il fut condamné. Sur les prières de ses amis , il fit appel ; mais , malgré ce pourvoi , il fut transféré à Paris dans les prisons de la Conciergerie. (1)

Le 15 novembre 1559 , le courageux confesseur fut brûlé vif sur cette place de Grève , sur laquelle le conseiller Anne du Bourg allait périr en répétant le cri des premiers martyrs : « Je suis chrétien! »

Le registre officiel des baptêmes commence en 1559.

La persécution continuant, les Rochelais pensèrent à faire connaître publiquement leurs principes dans une confession de foi , persuadés que le Roi ne permettait la persécution que

(1) A Crottet , Hist. des Égl. réf. de Saintonge.

« manque de sçavoir au vrai quelle estoit leur » doctrine. » Ils déclarèrent qu'ils étaient prêts à signer de leur sang cette profession « tirée de » la parole de Dieu » et à mourir tous ensemble plutôt que « d'estre tirés en cause séparément et » estre fait mourir un à un sous des imputa- » tions fausses et calomnieuses. (1) »

Ayant mûri ce projet , ils envoyèrent au Roi de Navarre les ministres de la Rochelle , de Saint- Jean d'Angély, de Saintes et de Marennes, pour le lui communiquer. Mais Antoine ne goûta pas ce plan et il invita les Rochelais à « se tenir » cois , et laisser passer cet orage en toute » patience , attendant que Dieu y pourveust. »

L'occasion se présenta bientôt. Sans se laisser intimider par les rigueurs sans cesse renaissantes , le premier Synode national des Eglises Réformées de France se réunit à Paris au mois de mai 1559. Les ministres de Saint-Jean-d'Angély et de Marennes furent chargés d'y manifester le désir des Rochelais.

Les actes de cette assemblée se rattachent à l'histoire générale du protestantisme.

(1) P. Vincent.

Disons pourtant que c'est à ce Synode que l'on doit la réunion de toutes les Eglises Réformées de France en un seul faisceau et leur constitution régulière fondée sur la confession de foi et la discipline , par le régime synodal , modèle du gouvernement parlementaire de cette grande race anglo-saxonne qui porte aux extrémités du globe le droit de la conscience et la plus féconde énergie. (1) C'est alors que l'on déploya ce drapeau consacré par le sang des martyrs et autour duquel se rangèrent tous les protestants français , jusque-là confondus par la commune haine de leurs adversaires, tantôt avec les anabaptistes, tantôt avec les révolutionnaires de toute sorte.

Aux attaques du catholicisme , le symbole de

(1) L'Eglise locale élit sou consistoire et appelle un pasteur. Le consistoire, une fois nommé, se recrute par les suffrages de ses membres , mais sous la réserve explicite de l'approbation du peuple. C'est lui aussi qui nomme les pasteurs , toujours à la même condition. Un certain nombre d'églises forment le colloque ; chacune d'elles y est représentée par un pasteur et un ancien. Les colloques tranchent les difficultés qui se produisent dans le ressort. Au-dessus des colloques sont les Synodes provinciaux , où siègent également un pasteur et un ancien pour chaque Eglise. Leurs réunions sont annuelles, ils nomment deux anciens et deux pasteurs appelés à siéger au Synode national, assemblée souveraine pour toutes les Eglises de France. E. de P.

1559 opposait ses articles dogmatiques fondés sur l'Ecriture ; aux soupçons de la royauté , il répondait en proclamant la soumission aux lois et l'obéissance à l'autorité civile.

On a répété à satiété que le protestantisme n'était qu'une négation , les Réformés répondaient par une affirmation chrétienne. L'autorité de l'Ecriture remplace toutes les autorités humaines et la hiérarchie romaine ; le salut par la foi justifiante au Christ rédempteur met l'âme en présence de Dieu, sans l'intermédiaire du sacerdoce. (1) Si le point de départ du protestantisme est le libre examen , il ne faut pas oublier que c'est l'Écriture-Sainte qui en est la base et le fondement, ce qui entraîne l'affranchissement de la pensée et de la conscience vis-à-vis de toute autorité humaine, en fortifiant l'autorité divine directe.

Les huguenots ont toujours cherché à être librement , mais réellement chrétiens.

Ce point établi, la cause de la Réformation est gagnée. « Ce n'est pas une chose de petite » importance, avait dit Anne Du Bourg, que de

(1) E. de Pressensé, Revue des Deux-Mondes, 15 août 1872.

» condamner ceux qui invoquent au milieu des » flammes le nom de Jésus-Christ. » (A. Grottet.)

Pro Christo et Rege !

(Sceau de l'Assemblée de la Rochelle.)

Malgré les persécutions et les lettres expresses du Roi à tous les parlements , la petite communauté protestante de la Rochelle continuait ses progrès. Les premiers magistrats eux-mêmes se tournaient vers la Réforme. Mais le culte se célébrait encore en secret et les actes du Consistoire étaient signés en chiffres.

Après la mort de Henri II (10 juillet 1559) , le jeune François II fut entraîné par les Guises dans les mêmes rigueurs contre ceux de la Religion. Pendant qu'ailleurs échouait la tentative d'Amboise, les protestants de la Rochelle furent

affermis et consolés par le retour des pasteurs du Synode.

C'étaient les ministres Bruslé et Nicolas Folion dit de la Vallée, qui apportèrent le symbole et la discipline ecclésiastique.

Le maire Jean Salbert ( ou Sallebert ) était bien disposé envers les religionnaires et les membres du Corps de ville donnaient leurs propres maisons pour les assemblées religieuses , tandis que les conversions se multipliaient chez les personnes notables. Les lettres de 1561 du nouveau roi , Charles IX , en suspendant les poursuites contre les réformés , favorisèrent ce mouvement. Les actes du Consistoire sont tenus avec plus de liberté. Faget et Richer exerçaient toujours le ministère évangélique ; les Anciens étaient au nombre de 27 (1) , parmi lesquels il faut citer Abel Guiton, de la famille de ces Guiton

(1) J. Meschin. — Pierre Guillemet , sieur de Chaulne. — Philibert Jousselin. — Jacques Cochon. — Raoulet Du Jau. — Hilaire Papin. — Antoine Bession. — Jean Baulot. — Pierre Guillemyn. — Pierre Fouchier. — Jean Guy. — André Rousseau. — Jean Le Bouc. — Pierre Cousseau. — Pierre Bouhereau. — Pierre de la Haize. — Abel Guyton. — Marc Pineau. — Jacques Breu. — Pierre Chaurroy. — Renaud Vattin. — Pierre le May. — Elie Babouet. — Jehan Pineau, sieur des Sibilles. — Joseph Brin. — Louis Jorrion et Jean Manigault.

qui devaient donner à la Rochelle le maire de 1628 , Jean Guy , dont le frère allait occuper la mairie pendant trois années , et Jean Pineau qui fut maire l'année suivante.

Les pasteurs la Vallée et Bruslé , venus à la Rochelle sur la fin de 1559 , ne craignirent plus de se montrer en public , et « redoublans leur » prédications de la parolle de Dieu et de l'Évan- » gile suivant sa pureté, que l'on voyoit affermir y> en eux pour leur bonne vie et sainte conver- » sation , attiroient à leur profession de foy et » croyance bon nombre des habitants et des » familles entières de ladite ville, voire des prin- » cipaux en crédit et authorité. (1) »

Parmi les prosélytes , on remarquait le chevalier Guy Chabot , seigneur de Jarnac, gouverneur et lieutenant du Roi aux armées, et sénéchal de la justice du gouvernement de la Rochelle. On peut citer aussi le lieutenant-général Jean Pierres. C'est alors que l'exercice public de la Religion réformée, toléré momentanément par Antoine de Bourbon , fut établi régulièrement.

L'Église de la Rochelle envoya sa cotisation

(1) A. Barbot.

au colloque de Poissy ; elle se rattachait ainsi aux autres Eglises de France.

Les assemblées religieuses se tinrent d'abord dans la vaste salle de Saint-Michel , (1) puis , le dimanche suivant , dans cette salle et dans le local appelé Gargoulleau , du nom de son propriétaire. (3 mai 1561.) (2)

Les salles particulières se trouvant insuffisantes pour les réunions devenues plus nombreuses , le Consistoire , réuni le 11 octobre , obtint du maire Salbert l'autorisation de faire le prêche le lendemain , à midi , dans l'Eglise catholique de Saint-Sauveur. L'empressement

(1) La salle de Saint -Michel est située dans la rue Saint- Michel , sur l'emplacement même du Temple Réformé.

Elle tenait son nom d'une confrérie laïque qui fut supprimée par Charles IX. Devenue alors propriété communale, elle servit aux réceptions des personnages importants qui venaient visiter la Rochelle. Pendant quelque temps , elle fut le lieu des réunions religieuses des protestants. En 1697, elle fut cédée aux Récollets qui y élevèrent une église. Cette église , brûlée en 1703 , rebâtie en 1706 , fut acquise par les fidèles Réformés le 6 mars 1793.

La salle Gargoulleau était une dépendance de la maison de Louis Gargoulleau , qui exerça les fonctions de maire et capitaine de la ville en 1588. Cette salle était située dans la rue qui porte encore ce nom, et paraît avoir occupé l'em-

S lacement de l'Hôtel de France , à côté de la Bibliothèque e la ville.

(2) A. Barbot.

des fidèles fut si grand qu'une femme faillit être étouffée.

C'était un noble spectacle que de voir le même temple servir alternativement de lieu de prières aux catholiques et aux protestants , aux deux branches séparées delà famille chrétienne. « Toute sorte d'exercices de la Religion Réfor- » mée se faisoient et la messe se disoit sous » même couvert et endroits par temps et heures " » séparées. » Les guerres civiles n'avaient pas encore élevé une sanglante barrière entre les Parpaillots et les Papistes , et la population de la Rochelle offrait un bel exemple de tolérance et de fraternité évangéliques.

Rientôt l'Église de Saint-Barthélémy elle-même servit régulièrement aux assemblées religieuses des deux cultes. De notre ville , ce bon exemple s'étendit à toute la Saintonge « avec une grande » paix et sans qu'ils se mesdisent ni mesfissent » les uns des autres. (1) »

Le 25 octobre 1561 , le Consistoire pria les prêtres de Saint-Sauveur de commencer leur messe un peu avant le jour, pour la commodité

(1) T. de Bèze.

— Go-

de leurs prêches , ce qui fut accordé , et en revanche les protestants payèrent les chandelles et luminaires qui durent servir aux offices catholiques.

Par l'effet même des principes mis en présence , devant les progrès de la Réforme , les couvents se dépeuplaient. De leur propre mouvement, « les religieux et moines de l'ordre des » Quatre Mendians qui étoient dans ladite ville » et religieuses des Sœurs Blanches (de l'ordre » de Prémontré) et Soeurs Noires (de Ste-Glaire) » délaissèrent et abandonnèrent leur couvent et » monastère. (1) » Toutefois ces défections dans l'Église du passé n'empêchaient pas la bonne harmonie entre le clergé séculier et les ministres de la Réforme, et l'Édit même du 20 novembre, en enlevant aux protestants les églises soumises au simultaneum , ne rompit pas la concorde. Les réformés cédèrent sans murmure. « On y » obéit à l'instant, dit Vincent, et fut donné » ordre pour prendre acte des ecclésiastiques » romains , devant le lieutenant général , qu'il » ne leur avoit esté fait aucun excès pendant

(1) A. Barbot.

» tout le temps qu'on y avoit fait les prêches. » De plus, on députa les sieurs de Saint-Sauveur » et de Launay vers Monsieur de Burie , lieute- » nant du Roy en la province , pour lui rendre y> compte de l'obéissance prompte et entière » qu'on avoit rendu à la volonté du Roy. »

C'est avec regret que nous quittons l'histoire de cette courte, mais. bien intéressante période, où Catholiques et Protestants étaient arrivés à une tolérance mutuelle. Que de sanglantes leçons ne fallut-il pas pour les y ramener !

Ce fut alors que , pour la première fois , les ministres de l'Église Réformée furent appelés à porter les secours de la religion aux condamnés à mort. Bruslé et de la Vallée firent chanter publiquement à cette occasion le psaume de David , LIe. L'un des patients demanda même un second chant , ce qui lui fut accordé.

Cependant les Pasteurs ne tardèrent pas à se trouver insuffisants en face des nombreux prosélytes qui réclamaient leurs instructions. Un des Anciens, Pierre Guillemet, sieur de Chaulnes, fut envoyé à Genève pour demander de l'aide. Mais, accablé de requêtes semblables venues de toutes parts, Calvin ne put que répondre : « En-

» voyez-nous du bois , nous vous enverrons des » flèches. » Paroles expressives , par lesquelles le Réformateur indiquait que les églises ■ qui demandaient des pasteurs à Genève devaient au moins lui envoyer des lévites , ce qu'on appelait des Proposants.

L'Église de la Rochelle demanda alors le pasteur Jean de l'Espine , qui était à Fontenay-le- Comte et que ses éminents services recommandaient hautement. (1)

La conversion au protestantisme du nouveau ministre s'était accomplie dans des circonstances remarquables. D'abord religieux de l'ordre des Carmes , de l'Espine rencontra plusieurs fois , dans une maison de Château - Gontier , Jean Rabec, et prit plaisir à sa conversation. Lorsque celui-ci fut arrêté comme protestant (1er août 1555) et conduit à Angers, le moine le suivit , le visita dans sa prison , et , pour l'enlever à sesjuges, essaya de le ramener à la foi catholique. Alors Rabec exposa avec calme ses convictions religieuses, et de l'Espine sentit sa propre orthodoxie s'ébranler. Sa foi fut soumise à une plus

(1) P. Vincent. — T. de Bèze, 11, 68.

rude épreuve. Le protestant fut condamné au supplice du feu , le 24 avril 1556 ; il fut brûlé le même jour , chantant le psaume 79 , commençant: « Les gens entrés » qu'il continua, quoiqu'il * fut haussé et baissé dedans le feu , et que les » entrailles lui sortissent du ventre. » (de Bèze). Le courage du martyr décida la conversion de l'Espine. Toutefois , il crut pouvoir prêcher suivant sa conscience , sans quitter l'Église dont il était l'ornement, ni dépouiller l'habit monastique.

Sa chaire fut , comme jadis , entourée d'un concours empressé de fidèles , avides de recueillir sa parole éloquente. Sans doute , quelques attaques contre les indulgences , les pèlerinages , les prières pour les morts , excitaient bienl'étonnement ; mais on pardonnait beaucoup à celui que l'on aimait beaucoup. D'ailleurs , quand il les exhortait à se repentir de leurs péchés et à embrasser la grâce de Dieu par Jésus-Christ, il entraînait ses auditeurs. A la fin pourtant, il devint suspect. Alors, il chercha un asile auprès de Madame Renée de France , qui était protestante , et se déclara ouvertement de la religion de sa protectrice. Il assista comme pasteur au colloque de Poissy.

Son ministère à la Rochelle porta les meilleurs fruits.

Sur ces entrefaites, arriva l'Édit du 17 janvier 1562 , qui , favorable aux protestants de France, fut désavantageux à ceux de la Rochelle. Il accordait en effet l'exercice public du culte Réformé, mais seulement hors des murs des villes et dans les faubourgs. Or, les Rochelais tenaient leurs prêches dans la cité même. Cependant ils se conformèrent aux nouveaux arrêtés et transportèrent leurs exercices à la Prée Maubec (1).

Mais le Maire élu , Jean Pineau , sieur des Sibilles , son frère Guillaume , le baron de Jarnac et un grand nombre des membres du corps de ville étaient de la Religion. Aussi , quand les Réformés demandèrent au Roi la permission de célébrer de nouveau leur culte à Saint-Michel et à Gargoulleau , le Corps de ville et le Présidial appuyèrent la requête du Consistoire. On fit valoir que la ville resterait sans

(1) La Prée Maubec était une vaste plaine touchant d'un côté aux murailles de la ville , voisines de l'Eglise Saint-Sauveur et bordée de l'autre par le canal et les maraissalants de Maubec.

C'est sur cet emplacement que fut bâti , en 1630 , le Temple que la Révocation devait enlever aux protestants , et qui a été remplacé par l'hôpital Saint-Louis.

défenseurs, tandis que les Religionnaires vaqueraient à leurs devoirs de piété en dehors des murs. Preuve évidente du grand nombre de protestants que contenait la Rochelle ! Les exercices eurent de nouveau lieu dans l'intérieur de la cité.

Charles Léopard , Ambroise Faget , Richer de l'Isle , André Mazière transmettaient aux fidèles les leçons mêmes de Calvin , avec une éloquence entraînante.

Le 4 février 1562 , un Synode provincial se tint à la Rochelle.

Une funeste nouvelle ne tarda pas à se répandre.

Le duc de Guise , en massacrant une assemblée de protestants réunis pour le culte à Vassy, 1er mars 1562 , venait d'ouvrir l'ère sanglante des guerres civiles.

Condé et Coligny s'étaient unis pour délivrer le Roi et la Reine des mains des Guises. Le gentilhomme des Ors fut envoyé à la Rochelle pour faire part de ce dessein au Consistoire. Ce corps députa Thibaut-Guillon à la cour, pour connaître exactement les faits. Sur les rapports

de l'envoyé et d'après une lettre de Condé, (1) on se décida à donner un subside de huit cents livres par mois aux chefs de l'entreprise. Lorsque les protestants prirent les armes , les Rochelais doublèrent ce secours pécuniaire , mais ils ne s'associèrent pas directement à la première guerre. Il parait que cette réserve leur avait été inspirée par le baron de Jarnao , gouverneur de la ville.

Le 30 mai 1562 , les protestants n'ayant pas de lieu de culte assez vaste , se réunirent sur la place du Foin ou de laBourserie, préparée pour la circonstance. Tandis que les avenues étaient soigneusement gardées pour prévenir toute surprise, le service religieux fut célébré avec une grande ferveur, et, après la prédication, les

(1) Messieurs et bons amis , j'ay receu les lettres qne vous m'avez écrites par ce gentilhomme présent porteur , pour réponce au contenu desquelles , je luy ay bien amplement fait entendre mon ad vis et ce que requiert la nécessité du temps, pour à ce besoin faire cognoistre l'affection que vous avez au service de Dieu et vostre fidélité envers le Roy et la Reyne maintenant détenus captiis, m'asseurant qu'il vous le sçaura bien raporter et que vous adjousterez l'oy à sa parole. Je vous prie que soyez plus prompts à remédier au secours qu'à vous amuser à en discourir.

Escrit à Orléans le 6e Avril 1552, à Messieurs et bons amis de l'Eglise de la Rochelle, le bien vostre ami.

Louis de Bourbon.

pasteurs Richer , la Vallée et Ambroise Faget donnèrent la communion à sept ou huit mille personnes. Le baron de Jarnac , gouverneur de la ville , participa à la Sainte-Gène avec cinq cents hommes qu'il commandait.

Édifiés par cette touchante cérémonie , les Réformés pieux et éclairés ne s'attendaient pas à voir la fin d'une aussi belle journée troublée par une sédition.

La populace commença à fermenter « en » haine des massacres et mauvais traittements » qu'on faisoit ailleurs à ceux de la Religion » Réformée. » (1) Vers les quatre heures du » soir, deux à trois cents artisans et commun » du peuple « furent saisis » comme par con- » tagion , de la maladie d'abattre les images « alors quasi universelle » et brisèrent celles des Églises Saint-Barthélemy et Saint-Sauveur.

Cependant « ce fut une folie conduite avec » quelque sagesse, vu que cette action se passa » sans que personne fut blessé ni endomagé. » (2) Tout s'accomplit si rapidement qu'on ne pût tenter d'arrêter les iconoclastes.

(1) A. Barbot, n , 87.

(2) P. Vincent.

Mais dès le lendemain , à l'instigation de tous les protestants sérieux , le Consistoire alla trouver le baron de Jarnac et protesta, par la bouche du pasteur La Vallée , qu'il était innocent de ces coupables excès. On sait que Théodore de Bèze (1) et tous les docteurs de la Réforme n'ont qu'une voix pour désavouer de semblables violences.

Qu'on se rappelle d'ailleurs les paroles d'Agrippa d'Aubigné : « Toujours y a-t-il une nos- » table différence entre abattre des images » mortes , par zelle de l'honneur de Dieu , et » destruire cruellement les images de Dieu vi- » vantes , pour la haine et l'envie qu'on leur » porte. »

Sur la demande du Consistoire , le 17 juillet suivant, Jarnac accorde aux Réformés les temples de Saint-Barthélémy et de Saint-Sauveur.

Nous devons citer ici quelques faits de discipline intérieure qui se passèrent en cette année

Le 14 février , un des Anciens fut censuré et contraint de faire un acte de pénitence publique

(1) Lettre citée par Arcère.

pour avoir acheté , dans une vente à la criée , des toiles et épaves provenant d'un navire naufragé. Fait digne d'attention ; car, à cette époque, la législation générale était sur ce point fort imparfaite. Ainsi la discipline protestante se signalait dès le principe par la défense des droits de l'humanité.

Le 25 juin , le prieur de l'Église catholique à Lagord se déclara publiquement converti au protestantisme et il se mit à célébrer le service religieux et distribuer la Sainte-Cène à ses paroissiens , suivant le rite de l'Église Réformée. Le Consistoire de la Rochelle crut prudent de suspendre cet exercice du culte , jusqu'à ce que le prieur eût été régulièrement reçu au ministère évangélique, s'il en était jugé digne.

A la mort d'Antoine de Bourbon , Catherine de Médicis avait renouvelé les rigueurs générales contre les protestants. Le génie inoffensif et modeste n'était pas même respecté. Bernard Palissy , connu par la fermeté de ses convictions protestantes , dut quitter Saintes et chercher un asile à la Rochelle. Il prenait simplement le titre « d'ouvrier en terre et inventeur de rustiques figulines , y> tandis que, savant distingué, il avait

reconnu le premier dans les coquilles fossiles les restes d'êtres organisés déposés par la mer sur des terrains qui en sont maintenant fort éloignés. Mais il trouva à la Rochelle des personnes dignes de l'apprécier dans les médecins Coyttar de Thairé et de Launay, le botaniste Mathurin Motaye, l'helléniste Sponde et le poète Boucher. C'est dans cette ville qu'il publia ses nombreux traités.

Bernard Palissy nous a laissé le tableau fidèle de l'influence immédiate de la Réforme dans nos contrées.

« Elle avoit si bien proufité en peu d'années , que desja les jeux , danses, balades, banquets et superfluitéz de coiffures et dorures avoyent presque toutes cessé : il n'y avoit plus guères de paroles scandaleuses, ny de meurtres. Les proçez commençoyent grandement à diminuer, car soudain que deux hommes de la Religion estoyent en proçez, on trouvoit moyen de les accomoder, et mesme bien souvent devant que commencer aucun proçez , un homme n'y eust point mis un autre que premièrement il ne l'eust fait exhorter à ceux de la Religion. Quand le temps s'approchoit de faire ses Pasques , plusieurs haines ,

dissensions et querelles estoyent accordées. Il n'estoit question que de Pseaumes, prières, cantiques et chansons spirituelles , et n'estoit plus question de chansons dissolues ny lubriques. L'Eglise avoit si bien proufité , que mesme les magistrats avoyent policé plusieurs choses mauvaises qui dépendoyent de leur authorité. Vous eussiez veu en ces jours là , ès dimanches , les compagnons de mestier se proumener par les prairies, bocages ou autres lieux plaisans, ch antans par troupes , pseaumes , cantiques et chansons spirituelles , lisant et s'instruisant les uns les autres. Vous eussiez aussi veu les pédagogues qui avoyent si bien instruit la jeunesse , que les enfants estoyent tellement enseignez, que mesme il n'y avoit plus de geste puéril, ains une contenance virile. Ces choses avoyent si bien proufité que les personnes avoyent changé leurs manières de faire , mesme jusques à leurs contenances. »

Les Rochelais qui avaient gardé la neutralité , reçurent la visite du duc de Montpensier « qui » les traita selon les ordonnances du Roi et sa » douceur, les remplissant de garnisons et d'in- » solences, et leur ostant la Religion , la liberté

» et le bien. (1) » Les assemblées religieuses des protestants furent de nouveau réduites à se tenir la nuit et secrètement. (13 novembre 1562. — 30 avril 1563.)

Les Rochelais regrettèrent alors de ne s'être pas déclarés pour le prince de Condé.

Un de ses partisans , le capitaine Chesnet , (2) crut le moment favorable pour tenter un coup de main. Il réunit quelques mécontents , se jette dans une barque et s'introduit secrètement à la Rochelle. Les conjurés parcourent les rues aux cris de Vive l'Évangile. Se trouvant bientôt assez nombreux, ils s'emparent des portes de la ville et enferment Claude d'Angliers dans la tour de la Chaîne. Protestant convaincu , il était connu par son amour de l'ordre et sa fidélité au Roi. Guillaume Pineau, alors maire, se cache, et Chesnet demeure maître de la cité. Mais soudain tout change de face, d'Angliers parvient à sortir de prison , réunit quelques amis dévoués , redonne du courage au maire et fait crier aussi à sa troupe : Vive l'Évangile. Il profite de l'indé-

(1) D'Aubigné, Hist. univ., m, 144.

(2) P. Vincent. — A. Barbot. — Braneau. — • d'Aubigné.

cision qui divise alors la population , fait arrêter le chef des rebelles et demeure maître de la la place.

Le prêche fut rétabli et se fit publiquement au canton de la Caille, par le pasteur La Vallée. Mais l'arrivée du lieutenant du Roi en Guyenne, M. de Burie, suspendit momentanément l'exercice du culte évangélique.

Injustement confondu avec les rebelles , le pasteur La Vallée fut même exilé.

Heureusement on ne tarda pas à recevoir la nouvelle d'un Édit de tolérance, celui d'Amboise, qui garantissait la liberté de conscience aux protestants, mais ne leur accordait qu'une ville par baillage pour l'exercice du culte et les contraignait même à ne se réunir que dans les faubourgs. Cet Édit ne satisfit qu'à demi les protestants de France , forcés souvent de faire quinze ou vingt lieues pour se rendre au prêche. Mais à la Rochelle, on s'empressa de profiter du rétablissement du culte : les assemblées hors ville se tinrent à la Prée de Maubec.

Pendant deux mois, l'exercice fut ainsi célébré. Puis , par les mêmes motifs de sûreté publique qu'ils avaient invoqués l'année précédente , les

Rochelais demandèrent au Roi l'autorisation de célébrer de nouveau le culte dans l'intérieur de la ville , « à laquelle inclinant , il leur octroïa » lettres, en vertu desquelles on rentra en ville » le 8 juin et fut prêché comme devant aux » salles de Saint-Michel et Gargoulleau. Cet éta- » blissement de l'authorité du Roy est d'autant » plus à observer que Testât de l'Église ayant » esté jusque là vacillant et exposé à diverses » interruptions, du depuis il se vit affermi. (1) »

Ce fut à cette époque, qu'en vue de fixer d'une manière précise l'heure des assemblées , on décida qu'une cloche appellerait les fidèles au prêche (9 juin).

L'Église songea dès lors à se pourvoir de nouveaux Pasteurs. La Vallée fut rappelé. On lui adjoignit Noël Magnen , « homme de sens et d'expérience (2), » et François Odet de Nort , le plus fameux des ministres de la Rochelle à cette époque.

Le père du jeune François était catholique ardent. Il fut scandalisé en voyant son fils em-

(1) P. Vincent. — L'acte original de Charles IX existe aux archives du conseil presbytéral.

(2) T. de Bèze.

brasser Yhérésie. Mais de Nort , affermi dans ses nouvelles croyances, se consacra au pastorat. Reçu ministre , il fut envoyé à Toulouse par le Synode de Sainte-Foy (1561). Engagé dans la défaite du marquis de Duras , blessé à la tête et dépouillé, il fut amené captif à la Rochelle, lors de l'arrivée du duc de Montpensier. Grâce à Dieu, le pauvre pasteur fat logé chez un médecin nommé de Launay , dont la femme était de la Religion. Il s'en aperçut et se confia à elle. Cette femme usa d'un subterfuge pour le sauver. A force de se plaindre à son mari de l'embarras que causait le pansement du blessé , elle obtint sa liberté , moyennant une faible rançon. Les protestants firent passer alors le ministre à Nieul, bourg voisin de la Rochelle. Là, il fit quelque temps des prédications en particulier , puis il parut en public. De Nieul , il fut appelé à la Rochelle.

Les témoignages les plus honorables abondent sur son ministère. Jean Vincent, père de l'auteur des Recherches , écrivait à un ami : « Je l'estime » le premier ecclésiastique du monde : son zèle, » son savoir, son éloquence m'ont ravi en admi- » ration et ont allumé en mon cœur l'amour et

» le respect dus à ses vertus. Vous ajouterai-je y> qu'ils ont excité aussi en moi un peu d'ambi- » tion , qui m'a poussé , contre mon naturel , à » rechercher les moyens d'approcher de cette y> belle lumière et toucher au moins le bord de » la robe de ce grand homme. »

Pendant que l'Église était ainsi munie d'excellents ministres, la discipline fut rigoureusement maintenue.

La censure du Consistoire réprimait les délits que la loi civile ne pouvait atteindre.

C'est ainsi qu'un des notables marchands , ayant spéculé sur les blés pendant une année de cherté , fut condamné à faire reconnaissance publique et obligé de donner aux pauvres le gain qu'il pouvait avoir fait.

Il est d'ailleurs à remarquer qu'inflexible pour tous , la discipline était appliquée aussi bien aux princes qu'aux plus humbles membres du troupeau. (1)

La peste fit en 1564 de terribles ravages en cette ville. Hugues Pontard procureur du Roi

(1) Pour les années suivantes , Philippe Vincent se borne à transcrire les notes de Pacqueteau, ne trouvant plus assez de matériaux pour faire un récit suivi complet.

en mourut. Son corps fut porté par les diacres. Ce fut la première fois que Ton fit en public les funérailles des protestants.

Il convient de rapporter à la même époque diverses inscriptions, recueillies à la Rochelle et dans les environs. Le plafond du porche d'une maison de la Renaissance , sise rue du Minage , n° 6, est décoré des devises morales suivantes :

A l'indigent soit ta maison Un refuge en toute saison.

De Dieu révère la loi.

Ostez la mangeaille A qui no travaille.

Endurer et ne s'ozer plaindre Est servitude bien à craindre.

Le sage est contraint d'endurer La chose qu'il ne peult changer.

Vaincre le mal en bien faisant Est à notre Dieu fort plaisant.

A parler tardif A ouir hâtif.

Tempérance en jeunesse Donne joye en vieillesse.

[Professe] la vérité

[Sans craindre] l'adversité.

Mieux vault avoir sagesse Que posséder richesse.

Vérité de toi ysse Faisant à tous justice.

Mieux vault estre Que paroistre.

Souvent ces inscriptions font allusion à la vie future.

Une porte d'une architecture élégante construite à Marsilly , en 1566 , est dédiée « SOLI DEO. »

Au-dessous se lit le quatrain suivant :

Ici bas n'avons un Manoir éternel ; Mais en cherchons Un tout perpétuel.

Un dernier cartouche contient un dizain (Héb. xni, 14) :

Bien assis suis et en beau lieu , Mais q^ioy , passans , ne suis-je lieu Passant , subjet à feu , vent et tonnerre ,

Tombant enfin en ruine et par terre , Par quoi donc se fault bien donner garde De mettre tant son cœur et affection Es logis qui ne sont de grand'garde

Laissant arrière la céleste maison , Qui lassus est , au haut ciel éternelle Toujours durant , aussi perpétuelle.

Quelques textes bibliques sont en latin , dans la maison de M. Cherbonneau, à Marsilly. On trouve les versets :

Apocalypse , n , 10. — Ephésiens , n , 8 et 9. Ephésiens , iv , 25. — Psaume xxvn , 14.

C'est en 1566 qu'eût lieu le voyage de Charles IX à la Rochelle. Pour prix du dévouement et des présents des Rochelais , il trouva le secret de les froisser à la fois dans leurs libertés communales et leurs convictions religieuses.

Cependant l'Évangile était toujours prêché librement dans les salles ordinaires des assemblées religieuses.

La seconde guerre civile éclata en 1567.

Le bruit courait que le roi d'Espagne , le duc d'Albe, la Reine mère et les Guise voulaient exterminer tous ceux de la Religion.

Les Rochelais n'hésitèrent plus à abandonner leur neutralité pour embrasser le parti du prince de Condé.

D'après le journal de Pacqueteau, cité par Vincent, le 9 janvier 15G8 , pendant les troubles et guerres civiles , le maire François Pontard , sieur du Treuil Charais, ayant fait enlever et briser les images des églises, y établit le prêche. Peu après le sieur de Sainte-Hermine , gouverneur au nom du prince de Condé, fit abattre les maisons et les églises qui pouvaient gêner la défense de la place. « Tous grands et petits , » hommes et femmes travailloient aux fortifica- » tions. »

Le culte protestant fut de nouveau célébré dans les salles de Saint-Michel , de Gargoulleau et de plus au Collège (27 mars).

Le 8 avril 1568 , la nouvelle de la paix de Longjumeau arrivait à la Rochelle ; mais cette paix devait être de courte durée. Les hostilités générales se rallumèrent.

C'est à partir de ce moment que la Rochelle devint le boulevard du protestantisme.

Coligny et la Rochefoucauld se présentèrent devant la ville (11 septembre) et conclurent au

nom du Prince de Condé , un traité avec les habitants , stipulant que la Religion protestante serait la seule que l'on professerait dans la Rochelle et que les privilèges de la commune seraient garantis. Condé arriva le 19 avec sa famille. Il cherchait un asile contre les persécutions de la Cour. Peu de jours après , Jeanne d'Albret , reine de Navarre , venait à son tour avec son fils Henri.

Cependant l'Edit de Saint-Germain en Laye (1570) suspendit les guerres civiles. La paix fut publiée en grande pompe dans notre ville, le 26 août. Le ministre de Nort rendit de solennelles actions de grâce à Dieu , et tout le peuple s'y joignit par le chant de psaumes.

Le 1er janvier 1571 , les commissaires royaux de Cossé et Dupin , arrivèrent à la Rochelle , et , en leur présence , les notables catholiques et protestants jurèrent au nom de leurs co-religionnaires de vivre dorénavant en bonne intelligence.

Sur ces entrefaites , le septième Synode national des Eglises Réformées de France se tint à la Rochelle , avec l'autorisation du Roi et par l'influence des chefs du protestantisme réunis

alors dans cette ville. Théodore de Bèze vint de Genève pour présider l'assemblée.

Après un examen attentif, la confession de foi de 1559 fut revue et confirmée ; c'est le célèbre symbole qui porte encore aujourd'hui le nom de confession de la Rochelle. Tous les seigneurs présents le signèrent solennellement. On vit les noms de Jeanne d'Albret , d'Henri de Navarre , de Gondé , de Coligny , de Louis de Nassau , à côté de ceux des pasteurs et des anciens qui représentaient les diverses provinces.

Le Synode approuva également la discipline et décida que les ministres de Saules , de Chandieu , de Lestre , des Bordes , Holbrac , de l'Espine , Duncan, Daniel Toussaint, de Ghangy, de Villiers et Merlin seraient chargés de répondre aux attaques des théologiens catholiques.

« Il ne fut pas seulement traité de la doctrine » et discipline de l'Eglise , mais la Reine de » Navarre , les Princes et Seigneurs y assistant, » il fut semblablement advisé aux moyens du » rétablissement des Eglises pour destourner » les persécutions auxquelles on les portait (1) » contre la teneur du susdit Edit de paix. »

(1) A. Barbot.

Coligny, Condé et Jeanne d'Albret se servirent aussi de leur influence pour favoriser le développement des lettres. La Reine de Navarre avait déjà fondé le collège d'Orthez ; elle appela Pierre Viret comme directeur des études.

De 1566 à 4571 , sous la mairie d'Amateur Blandin , un collège fut bâti sur un emplacement que les Cordeliers avaient cédé , et les armes de ses fondateurs furent sculptées sur le fronton.

La Reine de Navarre fit ensuite « rechercher » entre ceux de la religion les plus doctes du » royaume pour les employer à l'instruction de » la jeunesse. »

Pierre Faber (Lefebvre , Fabre ou Faur) eut la direction du collège. Né en Auvergne , et disciple du savant Turnèbe , il est connu par son Commentaire sur les Académiques de Cicéron , imprimé à Paris en 1611 et réimprimé en 1725 , dans l'excellente édition de Davis , à Cambridge. Colomiès nous apprend dans sa Gallia Orientalis , que Faber mourut vers 1625, âgé de 80 ans.

Nicolas de la Grouche [Gringius] « d'une » érudition étendue et variée , » dit Arcère ,

« grand orateur et grand philosophe , » fut chargé de l'enseignement du grec. Enfin François Bérault occupa la chaire d'hébreu ; il avait déjà donné , comme principal à Montargis , des preuves de savoir dans cette étude éminemment protestante.

De la Grouche mourut peu de jours après son arrivée. Il fut dignement remplacé par un disciple de Ramus, Pierre de Martines de Morantin [MartiniusJ , auquel on doit une grammaire hébraïque et une grammaire chaldaïque , qui se « fait distinguer encore , selon l'oratorien déjà » cité , par la beauté des caractères » et qui sortit des presses de Jérôme Haultin , « émule des Etienne et des Morel. »

Ces divers faits sont un « témoignage très- » évident de la piété et de la vertu de la princesse » Jeanne d'Albret et encore de l'affection qu'elle » portoit à cette ville, y arrestant à ses gages et » entretien de si grands hommes pour y former » une pépinière à la gloire de Dieu et au main- » tien et salut de son Eglise et de laditte ville. (1)»

Le libre développement de la Réforme dura

(1) A. Barbot.

peu. Tenus en défiance par les préparatifs qui se faisaient à leurs portes , sous prétexte d'une expédition à la Floride , les Rochelais écrivirent à Goligny « de se garantir et prendre garde à lui » et au général des Eglises sans se laisser par » trop persuader aux piperies et légères pro- » messes de la cour. »

Les massacreurs de la Saint-Barthelémy (24 août 1572) les trouvèrent donc sur leurs gardes, et aux premières nouvelles , ils se préparèrent à défendre courageusement leur vie et leur religion.

Nous ne rappellerons pas les détails si connus du siège de 1573, le courage des enfants perdus, le rôle loyal de La Noue , la fermeté des maires Jacques Henri et Morisson ; enfin la valeur des Rochelaises , qui , du haut des remparts , versaient des chaudrons de poix bouillante sur les assaillants. Le duc d'Anjou fut heureux de trouver dans son avènement au trône de Pologne un prétexte pour lever le siège.

Charles IX signa l'édit de pacification. Les R.ochelais venaient de conquérir , à force d'héroïsme, la liberté de conscience pour tous leurs coreligionnaires de France. C'était un des édits

les plus favorables qu'eussent encore obtenu les Réformés ; un an à peine après la Saint-Barthelémy , les braves bourgeois de la Rochelle rétablissaient leur religion qu'on avait cru étouffer dans le sang.

Ici se termine notre tâche, et les faits ultérieurs sont en dehors de cette étude.

Les bénéfices des anciens édits furent confirmés et étendus , lorsque Henri IV accorda à ses anciens co-religionnaires le fameux Edit de Nantes (1598).

Sous le règne de ce prince, la Rochelle compta six pasteurs ; toutes les paroisses de l'Aunis avaient leur temple et -leur ministre.

Après les agitations des guerres civiles , commence pour la Rochelle une ère de prospérité. Les études y sont florissantes, l'activité intellectuelle qui y règne , jointe aux développements imprimés au commerce et à l'industrie , lui mérite le nom d'Amsterdam française.

Mais l'âge de la tolérance religieuse n'était pas venu, et de terribles revers allaient succéder à la paix et à la tranquillité de quelques années.

Les horreurs du siège de 1628 , les persécutions qui commencèrent dès qu'on ne craignit

plus les protestants , la Révocation de l'Edit de Nantes et les émigrations en masse qui la suivirent , vinrent frapper l'Eglise Réformée , et du même coup la richesse et le commerce de la Rochelle.

« Les conséquences de la révocation de l'édit d'Henri IV n'ont pas été autant déplorables pour les proscrits que pour les proscripteurs. Ce sera l'honneur du protestantisme français que d'avoir résisté sans fléchir pendant plus d'un siècle, non-seulement au sabre des dragons et aux supplices infamans , mais encore à une législation qui le mettait hors la loi en lui fermant aussi bien le foyer de la famille que le foyer religieux. L'exil avait enlevé de France la majeure partie des populations réformées , qui avaient porté en Allemagne , en Angleterre et jusqu'en Amérique leurs laborieuses habitudes. La France ne fut pas seulement privée d'industries lucratives , sa classe moyenne perdit à cette proscription l'un de ses éléments les plus précieux et les plus libéraux, et l'on s'en aperçut lors de sa grande révolution. Celle-ci eut beau rendre tous les droits aux protestans, ils n'étaient plus qu'une infime minorité. La réforme fran-

çaise n'en avait pas moins conservé à travers tous ces orages ses institutions primitives , qui ravies par Napoléon Ier, viennent de lui être rendues par le Président de la République et se résument dans le système synodal , une des créations les plus admirables de l'esprit de gouvernement uni à l'esprit de liberté. » (1)

(1) E. de Pressensé, membre de l'Assemblée nationale.

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