LM
« Ta confiance ne le servira de rien. — Je te tuerai, je le défie.
Abel « Je prie Dieu qu'il ait de moi merci.
« Alors Abel s'ayenouillcra vers l'Orient; il aura ])i-ès de lui une marmite dissimulée par ses habits, sur hKjuelle frappera Caïn, comme s'il tuait Abel. Abel demeurei'a étendu par lerre comme s'il était mort. Le chœur chantera le répons: Ubi est Abel, frater tuus? — Alors la Figure sortira de l'église., se dirigeant vers Caïn, et quand le chceur aura terminé le répons, elle dira d'une voix irritée:
Figura
« Caïn, où est ton frère Abel ? — Es-tu entré en rébellion contre moi ? — Tu as commencé contre moi querelle. — ^lontre-moi ton frère vivant. Chaïm
^' Oue sais-je, Seigneur, où il est allé ; — s'il esta sa maison ou à ses blés. — Pourquoi, moi, devrais-je le trouver ?. — Je n'étais pas chargé de le garder.
Figura « Qu'en as-tu fait? où l'as-tu, mis? — Je le sais bien, tu l'as tué. — Son sang en fait vers moi clameur, — au ciel en monta la vapeur. — Tu as fait grande félonie : — tu en seras maudit toute ta vie. — Tu auras pour toujours malédiction. — A tel méfait telle récompense. — Mais je ne veux pas que l'on te tue ; — je veux qu'en douleur tu endures ta vie ; — quiconque tuera Caïn, — en sera puni au septuple. — Ton frère est mort en ma foi. — Dure en sera ta pénitence.
« Alors la Figure retournera dans l'église. Ensuite les diables viendront et emmèneront Caïn en le poussant et le bousculant jus<pie dans Venfer. Ils emmèneront aussi Abel, mais j)lus doucement ».
Gomme nous l'avons montré ailleurs, la représentation (ÏAclam n'était qu'une forme nouvelle, développée, amplifiée, de celle des Prophètes du Christ, et par conséquent elle a dû se rattacher au cycle liturgique et dramatique de Noël. Pour le cycle de Pâques, c'est encore la littérature anglonormande qui nous offre le plus ancien exemple d'une représentation entièrement en langue vulgaire. Ce drame, dont une partie seulement nous est parvenue, a pour sujet la Résurrection du Sauveur. Il a, lui aussi, été composé à l'usage d'une confrérie, et même d'une confrérie solidement constituée, pour qui les jeux dramatiques étaient aux fêtes marquées, aux fêtes de Pâques tout au moins, un exercice et un plaisir habituels, puisqu'elle paraît bien avoir été pourvue d'un matériel scénique qui lui appartenait en propre. L'auteur de cette pièce était certaine^iient un clerc qui, entre autres sources ou modèles, a eu sous les yeux OLi dans la mémoire des drames latins liturgiques et scolaires fort développés et aussi, sans doute, divers textes français déforme analogue au sien, mais ayant un caractère encore plus prononcé de récitations à la fois narratives et dialoguées. Ce caractère, quoique affaibli, est encore l'un des traits les plus remarquables de la pièce dont il s'agit. Il ne nous paraît pas inutile d'en offrir i\ nos lecteurs la traduction intégrale, en plaçant l'introduction du drame et les parties narratives dans la
bouche d'un personnage auquel nous attribuons le
nom de lecteur (1).
(Le Lecteur) « En celte manière récitons — • la sainte résurrection.
— Premièrement disposons — tous les lieux et les demeures (2) : — le crucifix: premièrement — et puis après le tombeau. — Il doit y avoir une geùle — ponr enfermer les prisonniers. — Que l'enfer soit mis de ce côté ;
— les demeures de l'autre — et puis le ciel, et sur les sièges (Si — d'abord Pilate avec ses vassaux ; — il
(1) Le texte du' fragment de In Résurrerlion se trouve dans le manusciil *.)02 du fonds fi-anrais à la Bibllothè<iue Nationale, fol. xrii et suiv. — Il a ét.> itlusieurs fois puljlié. La dernit-re traduction intégrale que nous en connaissions est celle ([ui se trouve dans le Dictionnaire des Alyslères publié en 1854 i)ar le comte de Douliet dans la Xouvelle encyclopédie lliéolo(ji(jiu' de Labbé Migne.
(2) n Tus les lias et les mansions. » Les lieux et les mansions dans la mise en scène du théâtre du moyen âge, dès son origine, désignaient les endroils et édifices divers, figurés d'une façon plus ou moins significative, où devait successivement se transporter l'action. Ils étaient figurés tous ensemble et, pour ainsi dire, côte à c(Jle, quelle que fût la distance (jui les séparât dans la réalité historique et géographique. En un mot la décoration scénique était non pas successive, comme elle l'est aujourd'hui, dans les pièces à plusieurs tableaux, mais simultanée, et elle est demeurée telle non seulement jusqu'à la Renaissance, mais presque jusqu'à Corneille. Les pièces d'Alexandre Hardy furent encore représentées d'après ce système, (pii a laissé des traces manifestes dans la façon dont a été conçue et construite l'action du Cid. C'est ce qu'a très bien établi i\L Alexandre Rigal dans son excellent ouvrage : Alexandre Hardy et le théâtre français à la fin du xvi" el au commencement du wu" siècle. Paris, Hachette, 1889, in-8o.
(3) « E puis le ciel c as estais ». Les estais sont des siètjes, disposés parfois sur des estrades ou écliafauds plus ou moins élevés, sur lesquels se tenaient, dès le début de la représentation, les fjrincipaux acteurs ou groupes d'acteurs, et (pu, à l'origine,