C.VÏPUAS
<( Eh bien, jurez tous sur cet écrit — de faire toul ce qu'on vous a dit.
UXUS MILITUM
« Par la loi ici présente, — si quelqu'un ose venir en cachette, — je me charge de le saisir —avec l'aide de mon compagnon et de vous l'amener.
Alter « Par la grande vertu de cette loi, — ce que dit mon compagnon, je le tiendrai de bonne foi.
ir><S ORIGINES CATHOLIQUES DU THEATRE MODERNE
Tertius « Kt moi aussi, s'il plaît à Dieu, — par la sainte loi que voici.
Olartus « Oue celte loi me soit en aide ! — je tiendrai celte promesse en ce (]ui me regarde.
C AÏ PII A s
« .Je vais vous accompagner — pour vous mettre eu possession de votre charge. — Permettez-vous, sire, qu'il en soit ainsi ?
PlLATUS
M Sire Caïphe, j'y consens bien volontiers.
(Le Lecteur) « Comme donc ils s'en allaient au sépulcre, — un l!;):ume qui se trouvait sur le chemin leur demanda:
Aliouis in via " Où allez-vous d'un si grand pas?
Lnus miles « Nous allons garder le tombeau — où est enseveli Jésus, — qui a dit qu'il ressusciterait au troisième jour. Item oui supra « Est-ce Pilate qui vous a commandé cela ?
Alter ex militibus « Oui, sachez-le, en vérité. — Voici Tévèque Caïphe — qui vient lui-même avec nous — pour organiser notre garde. — Vienne maintenant qui voudra venir 1 << Quand Caïphe les eut menés à leur poste, — il leur a dit et commandé:
Caïpiias « Vous voici arrivés au sépulcre. — Failes-y bonne et parfaite garde. — Si vous vous endormez et que le
LES MYSTÈRES lô*.)
corps vous soit ravi, — jamais nous ne serons bons amis... >)
Là s'arrête malheureusement le texte de la pièce, tel qu'il nous est parvenu. Comparé au drame iVAdam, on en voit d'abord l'intériorité littéraire. Dans la naïveté, parfois expressive, de cette composition, commencent dès lors h se montrer les défauts, qui devaient se développer de plus en plus, aux époques suivantes, dans le drame français du moyen âge, et donner eniin beau jeu contre lui à l'école néo-classique du XVI" siècle. On y regrette déjà l'abus des petits détails, souvent étrangers au sujet; l'imitation par trop exacte des habitudes et du langage de la vie commune ; une tendance aux peintures d'un réalisme vulgaire, qui plus tard deviendra grossier; enfin l'absence presque totale d'élévation et de poésie en un sujet pourtant si sublime. On ne peut guère, d'autre part, se refuser à reconnaître dans ce vieux fragment dramatique du naturel et de la vie, un tableau mouvant et animé qui devait attirer et retenir l'attention des spectateurs. La partie narrative, confiée au lecteur^ n'y semble pas trop gênante. Réduite à sa plus simple expression, elle n'est plus guère qu'une série d'indications scéniques récitées tout haut. On aurait pu l'omettre sans que l'intelligence de la pièce en fût aucunement compromise. C'est, croyons-nous, par fidélité à une tradition antérieure que l'auteur de notre Bésurrection, comme pour l'acquit de sa
conscience, a encore enfermé son drame dans ce cadre déjà usé de son temps, mais autrefois habituel.
Issu d'un procédé de récitation liturgique dont rinlluence avait été grande sur la naissance et les premiers développements de l'art dramatique dans les églises et dans les cloîtres, ce système de narration dialoguée, dont les jongleurs, de leur côté, dans leurs récits en vers français, soit profanes ou pieux, ont bien pu aussi faire dès lors quelque usage, ce système, disons-nous, paraît avoir été volontiers appliqué par les premières confréries dans leurs représentations en langue vulgaire. Il nous a môme semblé en retrouver encore la trace dans quelques-unes des rubriques ou indications scéniques du jeu de Théophile du poète parisien Rutcbcuf, contemporain de saint Louis, mais qui peut-être avait sous les yeux un jeu sur le même sujet composé de cette manière à une époque antérieure (1). Ces indications, qui sont en français, ont un caractère narratif assez prononcé et paraissent même en un endroit offrir la trace d'anciens vers : « Ici vient Tlieophiles à Salatin qui parlait — an (leable quant il voloit... Or se départ Tlieophiles de Salatin et si pense que trop a grant chose en Dieu renoier et dist... Ici parole Salatins au
(1) Cf. noire travail iiililulc: Un drame religieux du moyen âge. Le Miracle de Théophile, publié dans la Revue historique et archéologique du Maine et que l'on trouvera plus loin.
LES MYSTKRKS 161
(loal)lc et (list... Or vient li deables qui est conjuré et dist... Ici va Theopliilcs au deal)le, si a trop grant paor, et li deables li dist... Or baille Thcophiles les lettres au deable et li deables li commande à ouvrer ainsi... Or parole Pinceguerre à Tlieopbile et Theophiles respont... Or se lieve l'evesque contre Théophile et li rent sa dignité et dist... Ici va Theophiles à ses compaignons tencier, premièrement à un qui avoit nom Pierres... Ici se repent Theophiles et vient à une chapelc de Nostre Dame et dist... Ici aporte Nostre Dame la chartre à Théophile... Ici vient Theophiles à Tevesque et li baille la chartre et dist... Ici list l'evesque la chartre et dist... » — Peut-être même pourrait-on encore soupçonner quelque analogie avec le vieux système de la récitation dialoguée dans le prologue tout narratif que récite \e prêcheur en tête du jeu (le saint A7t'o/r/.sMle Jean Bodel, d'Arras, qui avec le Théophile de Rutebeuf, avec le fragment de la Rêsiirreclion et avec la représentation (ÏAd(im, constitue le groupe si curieux, si précieux, des plus anciens monumenis, parvenus jusqu'à nous, du drame religieux en langue française.
OHKilM'.S DU TllKATUK. — M-
Le Jeu de saint Nicolas
L'une des parties les plus importantes du cycle dramatique chrétien, ce sont les T7es de saints ou Miracles par personnages. L'origine en est plus récente que celle des drames de Pâques et de Noël, dont les développements successifs et la réunion en un seul drame constituèrent peu à peu les grands mystères de la Passion. On ne s'avisa même de traiter ces nouveaux sujets que par imitation des jeux de Noël et de Pâques, dont la représentation entrait pour une si forte pari dans les réjouissances des [Idèles en ccsdeux grandes fêtes, etsurloul dans les joies auxquelles s'abandonnaient, avec tant dardeur, les étudiants des écoles épiscopales ou monastiques. Ces écoles distribuaient tout ensemble l'enseignement primaire, l'enseignement secondaire et renseignement supérieur et constiliiaiciU. dès les plus liants temps du moyen âge.
LKS MYSTÈRES 163
sur Ions les points de rELiro[)e chrétienne, de véritables universités.
Il faut distinguer avec soin, dans les écoles du onzième et du douzième siècle, les novices des étudiants. Le régime des uns et celui des autres différaient beaucoup. Les novices étaient destinés à la vie religieuse. Les étudiants, au contraire, devaient rentrer dans le monde, soit comme prêtres séculiers, soit comme simples clercs, pourvus seulement des ordres mineurs, soit même comme laïques de diverses conditions, entre lesquelles Télat chevaleresque et militaire ne laissait pas de figurer. En effet, l'ignorance attribuée à la noblesse du moyen âge n'était pas aussi générale qu'on se le figure, et il y aurait là-dessus bien des distinctions à faire. Si la vie des novices était sévère, les étudiants, une fois arrivés aux classes supérieures, où se donnait un enseignement comparable à celui de nos facultés et de nos écoles spéciales, étaient beaucoup moins assujettis. La liberté qu'on leur laissait allait trop souvent jusqu'à la licence, et ils en usaient, surtout aux jours de fête, d'une façon fort tumultueuse. Il faut dire qu'il y avait des étudiants de, tout âge, depuis vingt ans, par exenqdc, juscju'à quarante et au-delà. Les maîtres célèbres voyaient accourii- à eux une foule avide de savoir, parmi laquelle on remarquait des professeurs redevenus disciples. 11 y avait des étudiants nomades qui passaient d'une école à l'autre.
Un maître ouvrait souvent en tel ou tel lieu, et même en plein air, des cours qui ne s€ rattachaient que par un lien fort lâche soit à la cathédrale, soit t\ l'abbaye voisine. Tel était à peu près l'état des choses, par exemple, au temps d'Abélard.
Parmi les amusements que les étudiants mcMaient à leurs études, la poésie et la musique tenaient une large place. Cette poésie, tantôt métrique, tantôt rythmique, parlait la langue de l'Eglise et des écoles, le latin; cette musique était le plain-chant. Mais l'une et l'autre faisaient, parfois au-delà de toute mesure, des emprunts à la poésie et à la musique populaires, et même à cette tradition de bouffonnerie (joliru'dirjuc que les jongleurs de bas étage avaient transportée, à travers les flots de l'invasion barbare, des tréteaux du Bas-Empire dans les foires du haut moyen âge. La poésie des étudiants était surtout lyrique, satirique et dramatique. On peut considérer comme un échantillon du premier genre quelques-unes des hymnes composées par Abélard pour le Paraclet ; celles qui ne semblent différer que par un sujet et un but meilleurs, des rythmes gracieux composés par lui, nous lé savons, dans sa jeunesse. On y sent l'accent de cette piété vi-aie, qui dans ces âges de foi, persistait sous les égarements de l'esprit et du cœur, et laissait toujours la j)orte toute grande ouverte au repentir :
'< Dans l'aiiiialjlc saison (hi printemps le Scigneui'
LES MVSTÈRliS 165
esl l'cssuscilé. C'est quand le monde commence à j-evivre qu'il était bon que son Créateur sortît du tombeau. « Au mibeu de la joie de tous, le Seigneur est ressuscilé. Le gazon renaît, les arbres se couvrent de feuillages, les fleurs multiplient leurs parfums.
« ^ oilà enfin l'hiver (ini, le Seigneur est ressuscité- Dans les joies de la vie élernellc où il nous conduit, il n'est plus trace de tristesse.
« Pour restaurer toutes choses le Seigneur est ressuscité ; comme si la matière elle-même était sensible à cette joie, voici que le mon<le refleurit avec le corps du Sauveur ».
Veris ynilo tempore Resui-rcxit Doiiiinus; Mundus rcviviscere
Quuni jam incipit, Auctorem resurgere Muiidi decuit.
Cunctis o\ult;nilil)Us.
Resurrcxit Doiniiius ; Herbis renascentibus,
Frondoiil arlxn-cs, Odores ex llonltiis
Daul iiiultiplices.
Traiisacta jain liicnie l^rsurrcxil Doiuiiuis, lu iliii pcrpeliia'
\ ila> gaudia, Nullius niolesliîP
Oii.T siiiit coiiscia.
Ut reslaïu-cl oimiia Resurrexil Doininus ; TaïKpiaiH isla gaudia Muiidus s('iis('i-it.
16G ORIGINES r.ATIIOLK^UES DU THÉÂTRE MODERNE
Cum carne dominica Jam rolloruit (1).
I.rs cliansons des étudiants n'étaient pas toujours aussi louables. L'esprit naturellement satirique de la jeunesse inspirait souvent à la muse universilaire de véritables pamphlets. Mais sans nous occuper de ces excès, il nous faut reconnaître que des saillies de gaieté comique se mêlaient volontiers aux effusions d'une piété à laquelle l'Eglise laissait la bride un peu lâche, parce qu'elle use toujours avec ses enfants, tant qu'ils ne la renient pas, d'une indulgence maternelle. Certains noëls, encore chantés de nos jours, peuvent donner quelque idée de ce mélange, dont les jeux dramatiques composés et représentés dans les grandes écoles du moyen âge, offrent de frappants exemples. Ces jeux étaient des compositions lyriques, puisqu'ils étaient presque entièrement notés et chantés. Comme les chansons ordinaires des étudiants, ils étaient versifiés en langue latine, dans le système rythmique, mais souvent avec un mélange de m>orceaux ni('lri(pies, et aussi de prose empruntée aux textes de la liturgie. Les plus anciens mystères, les premiers rites dialogues de Noël et de Pâques étaient même tout entiers en prose. C'est en les remaniant, en les développant poui- leurs réjouis-
(1 Dans lY'lix f'.lt'iucnl, Carmina e poelia chrislianis errerpla. Paris. daiiiiK', ISl)?, iri-l?, p. lt>3. — Cf. noU-c ouvrage intitiilr : Siiinl-fiildas de Ritis. .l/r'/v/z.s d'hlsloirc monnslitjiie, p. ISl el suiv.
LKS MYSTÈRES 1 07
sauces, ([iie les éliuliants y introduisirent les productions plus ou moins heureuses de leur talent poétique. Il est vrai qu'ils composèrent aussi des jeux nouveaux entièrement en vers. C'est le cas des plus anciens J//r«<7c,s cjui nous soient parvenus, et dont la plupart, ce qui ne doit pas surprendre, se l'apportent à saint Xicolas, et étaient représentés à la tête de ce patron des écoliers.
Ce n'est pas précisément à la vie aullicnlifpie du Saint qu'on empruntait le sujet de ces petites pièces Les questions d'authenticité, dont ri<]i>liso de Ironie fut toujours préoccupée, n'avaient pas la même importance aux yeux du commun des fidèles, ni même des clercs. Les légendes apocryphes n'étaient guère moins goûtées que les traditions vraies, surtout quand il s'agissait, non de la liturgie ordinaire, qu'ol)servait avec soin l'œil vigilant des Papes, mais de cette sorte de liturgie facultative, extraordinaii-e, (jui s'y était juxtaposée, et à laquelle se rattachent les développements du drame chrétien. Les légendes prêtaient davantage à ce développement (h-amati(|ue, (h)nt les étudiants furent, notamment au onzième et au dou/ièino siècle, i\o si actifs agents, avec la complicih'. [)our ainsi (Hre, de la toute des catholiques de loiilc condition, ([ui accouraient à Noël, à Pâques, à la fête de saint Nicolas, prendre, comme spechi tours, leur part des offices solennels et des jeux (|ui s'y l'attachaient. Les grands monastères h('n('dicliiis
a])i'ilaicnt ces jours-là des populations enlières. Parmi les Miracles de saint Xicolas représentés au douzième siècle dans l'illustre abbaye de Saint- Benoît-sur-Loire, il en est un qui a pour sujet la conversion d'un Juif auquel l'image du Saint aurait fait restituer son trésor perdu. C'est une composition médiocre, oii Ton sent trop l'exercice scolaire d'une matière développée tellement quellemeiit en vers latins. On y peut cependant relever quelques traits heureux. Le Juif ayant recommandé son trésor à une statue de saint Nicolas qu'il possède, et en laquelle il a tant de confiance qu'il n'a point lait mettre de serrure à son coffre-fort, sort pour aller aux champs vaquer à ses affaires. Les voleurs ari'ivent et tiennent conseil. Ils décident de mettre la main sur l'argent du Juif. L'un d'eux, tandis qu'ils se dirigent vers le logis alors désert, fait cette réflexion, inexacte dans le cas présent, miis que l'auditoire, non sans raison, dut considérer comme fort juste en général :
'■ O mes amis, marchez plus douccmenl, avec plus de circonspection, car un homme de celle race garde avec plus de soin que tout autre son bien, pour lequel il craiiil, el ^^a vigilance est raremenl en délaul ».
O nici coniilcs, Ile su;ivius, Vos(|uo ijrospicite iiunc diligontius ; \'ir lalis cautius serval quani aliiis Reni do qiia nictuil, et vigilaiilius Est scrvala.
Le désespoir, la colère du Juif, quand il rentre et qu'il s'aperçoit du vol, sont assez bien exprimés et rappellent un scène classique. Il est probable qu'il y a ici quelque imitation de Plante :
« Ah: je suis mort 1 II ne me reste plus rien '. Pourquoi ai-je vu le jour? Pourquoi, ma mère, et toi, père cruel, m avez-vous donné Tetre ? Hélas 1 à quoi me sertil d'avoir été engendré, mis au monde ? Pourquoi, Nature, mère de toutes choses, as-tu voulu que j'eusse l'existence, toi qui prévoyais pour moi un tel malheur, une telle douleur ? Mais qui accuserai-je de cette ruine dont je suis accablé ? Moi qui tout à l'heure étais riche, qui (lu moins ne manquais presque de rien, qui avais de largent, de l'or, des vêtements précieux, me voilà misérable, écrasé d'autant plus sous le poids delà pauvreté que je n'ai pas appris à la soulfrir... »
\i\\\ ! pcrii ! Xiliil est r('li([ui milii : cur Tore Cd-pi ? Cur, mater, car, s;eve pater, fore me tribuisli ? Heu ! quid proferri mihi profuit aut generari ? Cur, Natura parons, consisfcrc me statuebas, Oua^ luctus niilii, qna^ goniitus hos prospicicl»as? Quod querar in tanlani mihi crimen obesso ruinani? Oui nioilo (iives erani, vix aut nullius egebani, Pollens argcnto, prctiosis vestibus, auro, Suni niisci', idipic nici hidIcs est pauperiei : Naui lalt'l ex liabitu nie post modo quo IVuar usu ; Ouodievius Icrrcni, si U-vvc pi-ias didicisscni...
La joie du Juif, après que saint Nicolas apparaissant aux voleurs les a contraints de rapi)ortei' le trésor, lui inspii-e une chanson qu'il adresse aux s[)eclal('urs, et dont le refrain, sans doute r(''p«-l('' en cliO'ui' par les ('•ludiaiils, est tout universilaire :
« Réjouissez-vous avec moi, 1res chers amis: tout ce que j'avais perdu m'a été rendu. Réjouissons-nous.
« Ce que mon incurie avait laissé perdre, je l'ai recouvré par la bonté de saint Nicolas. Réjouissonsnous.
M Louons ensemble ce serviteur de Dieu, aJjjurons le culte d'une idole aveugle (Ij. Réjouissons-nous.
« Afin que l'erreur étant arrachée de nos esprits, nous méritions de partager dans le ciel le bonheur de saint Nicolas. Réjouissons-nous ».
Congaudete mihi, carissimi, Restitutis cunctis qme perdidi, Gaudeauuis !
Ouœ mea dispcrsit iiicuria, Xicolai resumpsi gratia ; Gaudeamus !
Conlaudenius hun(^ Dei famulum ; Abjuremus obcaecans idolum ; Gaudeamus !
Ut errore sublalo mentiuni, Mereamur ejus consortium ; Gaudeamus !
Tout le chœur entonnait ensuite l'antienne : Slaliiil ci Dominiis, em[)runtée à la liturgie ordinaire, où elle forme rintroït, selon le rite romain,
;1) Ces paroles sont jjizarres dans la bouche d'un Juif, aussi hien que le culte de la Nature qui lui semble attribué j)lus haut. 11 est i»robal)le que la légende, tléjà mise en scène dans un plus ancien jeu. se rapportait originairement à un païen, et que l'auteur ou les auteiu's de notre drame, en changeant le ]jrincii)al rôle, n'ont pas i)ris assez gai'de à le mettre d'accord avec tout 1<; reste.
de l'une des messes [)Oiir le cominuii des Pontifes (1).
A peu près vers la même époque, ou plutôt à une époque un pou antérieure, lun des étudiants qui suivaient en ibule les leçons de Pierre Abélard, un . nommé Hilaire, composait .et re[)résentait avec plusieurs de ses condisciples une pièce sur le même sujet. Entre ce jeu et celui de Saint- Benoît-sur-Loire l'analogie est grande, pour la façon de comprendre et de développer la matière. La principale différence, c'est que le personnage converti est un païen u barbarus » et non un Juif 1 2). Les voleurs sont ici des personnages muets. Il n'y a donc à vrai dire que deux acteurs : le païen et saint Nicolas. Le drame est tout entier en vers rythmiques, groupés en strophes qui composent, pour ainsi dire, un certain nombre de chansons, car il est certain que cette .pièce, comme la précédente, était chantée. Ililairc d'ailleurs me semble l'emporter de beaucoup, sinon par l'invention, du moins par son talent de versificateur, sur son émule anonyme. \'oici les plaintes du païen après l'enlèvement de son trésor:
1) Ed. (lu Mi''ril. Origines /^//'nr.s du Ihn'tlre moderne, pp. ■,?('(")-
;2^ Cela cnnlinnc robsci'N.'ilion l'îiite ci-do^Jsiis. Ililaii'c (><l demeuré lidMc à la Iradilioii de ce plus ancien jeu, auquel le lédacleur de Sainl-Benoil-sur-Loire a fait de maIadi-oil< emprunts.
t< Destinée triste et cruelle ! J'avais laissé ici bien des choses, mais sous une mauvaise garde. Dieu 1 quel dommao-e 1 qui perd son bien, comment n'enragerailil pas ?
« Ici j'avais placé plus de cent oljjets précieux, et de l'argent, mais je ne trouve plus rien. Dieu! ([uel dommage ! qui perd son bien, comment n'enragerait-il pas ?
« Ici j'avais laissé tout mon trésor, mais il n'y a plus rien, c'est l'image de saint Nicolas qui est coupable. Dieu 1 quel dommage ! qui perd son bien, comment n'enragerait-il pas » ?
Comme dans le jeu de Saint-Benoît-sur-Loire, il s'en prend à la statue et la menace du fouet :
« J'avais rassemblé ici tout mon trésor, je te l'avais recommandé, c'est en quoi j'ai eu bien toi't. Ah 1 Nicolas, si tu ne me rends ma fortune, tu me le paieras.
« Ici j'ai mis toutes mes affaires, je te les ai confiées, je les ai perdues. Ah 1 Nicolas, si tu ne me rends ma fortune, tu me le paiei-as.
« Je te rendais de grands hommages, mais ta faute ne demeurera pas impunie. A cette heure je te somme de me restituer ma fortune que j'avais placée ici.
« J'atteste ton Dieu (pie si tu ne me rends pas ce «pii est à moi, je le fouetterai connue un coquin. A cette heure je te somme de me restituer ma fortune ([ue j'avais placée ici ».
(ii'avis sf)i's et <hu'a !
Ilic reli({ui phu-a, Scd siil) mala cui'a.
Des ! quel doniage !
Oui j)(M'l la suc chose, |)ur<iue ii'cnragc ?
Hic res plus (luam cent uni Misi et argcnlum ; Sednon cstiavenlum.
Des! quel domage !
Oui port la sue chose, purquc n'enrage?
Hic reliqui niea.
Sec liic non sunt ea; Est imago rea.
Des ! quel domage 1 Oui pert la sue chose, purque n"enrage?
Deincle accedens ad imaginem, dicel ei :
Mea congregavi, Tibi commendavi, Sed in hoc erravi.
Ha! Nicholax, Si ne me rent ma chose, tu ol comparras.
Hic res meas misi, Quas tibi commisi, Sed eas amisi.
Ha ! Nicholax, Si ne me rent ma chose, tu ol comparras.
Siimlo flagello, dicel :
Ego tibi multuui Inpendebam cultum, Non fercs inullum.
Hore t'en ci, Ouare me rent ma chose que g"ei mis ci.
Tuum lestor Deum, Te ni reddas nieum, Flagellabo reum.
Hore l'en ci, Ouare me rent ma chose que g'ei mis ci.
Ouand saint Nicolas a coiilrainl les voleurs dr rapporter le trésor, la joie du païen éclate :
« Si mes yeux ne me Irompenl, j'ai tout lelrouvé,
j'aperçois mon trésor. Quelle merveille 1 j'en suis frappé.
« Ce que j'avais perdu est de retour, j'ai tout retrouvé, et mes mérites n'y sont pour rien. Ouelle merveille ! j'en suis l'rappé.
u Ouelle bonne garde que saint Nicolas ! j'ai tout retrouvé, il m'a tout rendu. Ouelle merveille ! j'en suis frappé ».
Il vient alors s'agenouiller devant la statue :
« C'est comme un suppliant que je viens à toi^ Nicolas ; car grâce à toi voici que je recouvre tout ce que tu avais en garde.
« Je suis sorti furieux, Nicolas ; mais j'avais tort, puisque je retrouve entièrement tout ce que tu avais en garde.
« J'étais fou tout à l'heure, mais mon esprit est guéri, Nicolas ; il n'a jamais rien manqué de tout ce que tu avais en garde «.
Nisi visas fallitur,
Jo en ai :
Thésaurus hic cernitur :
De cei grant mervegle en ai.
Rediere perdita,
Jo en ai ; Nec per mea mérita:
De cei grant mervegle en ai.
Ouam ])ona cnstodia
Jo en ai; Qua redduntur omnia !
De cei grant mervegle en ai.
'l'une acccdens ad imaginem el supplicans, dicel:
Supplex ad te venio
Nicholax; Nani per te recipio Tut icei que tu gardas.
Siini prorecliis pera-gre,
Nicholax ; Sed recepi intègre Tut icei que tu gardas.
Mens inea convaluit,
Xicliolax ; Niliil enini defuil De tut cei que tu gardas.
Dans la scène finale où saint Nicolas apparaît au païen et le convertit, le poète a racheté la familiarité excessive des scènes précédentes par beaucoup de force et d'élévation lyrique. Il se rapproche alors de ces grandes compositions de la poésie liturgique, dont plusieurs sont demeurées l'honneur du moyen âge et comptent parmi les chefs-d'œuvre de l'esprit humain.