MYSTERE PROVENÇAL
Il y a dans riiistoire du drame en France, au moyen âge, une solution de continuité entre l'époque des origines, qui comprend le onzième et le douzième siècle, et l'époque du développement le plus étendu, qui correspond au quinzième siècle et à la première moitié du seizième. Ce vide ne résulte pas d'une interruption réelle dans l'enchaînement des faits qui constituent cette histoire, mais dans l'absence presque totale des textes de la période intermédiaire, que la vogue des drames de la dernière époque a fait oublier, et par suite disparaître. Aussi réussit-on à le remplir, à l'aide du raisonnement et d'une induction légitime, en faisant usage des matériaux que fournit pour cet objet riiistoire du drame chrétien en d'autres pays, où les
textes correspondant à la période dont il s'agit ont été mieux conservés. L'absence de textes français n'en est pas moins regrettable et donne une importance considérable à tout ce que l'on peut découvrir en ce genre.
Il faut donc regarder comme un événement très beureux pour cet ordre d'études la découverte faite en ces dernières années d'un mystère de la Passion contenu dans un manuscrit du quatorzième siècle. Ce mystère, il est vrai, n'est pas en français proprement dit; il est en langue provençale. Mais, peu importe, car, sauf des nuances à l'heure présente indéterminables, cela revient au même pour l'histoire du théâtre en France. C'est, si je ne me trompe, mon savant ami Léon Gautier qui reconnut le premier l'importance de ce manuscrit, lequel fait partie de la collection formée par feu M. Ambroise-Firmin Didot (1). Un philologue éminent, M. Paul Meyer, spécialement versé dans la connaissance de l'ancienne langue provençale, a été autorisé à en prendre une copie, dont il prépare la publication. C'est sur cette copie qu'il a bien voulu nous confier, avec une obligeance dont nous le remercions vivement, que nous avons fait du texte nouvellement décou-
(1) Il est entré depuis à la Bibliothèque nationale, où il porte le numéro 4232 dans le fonds des Nouvelles acquisitions françaises. Voyez la description qui en a été donnée par M.Paul Meyer dans l'intioduction du poème de Daurel et Belon, publié parlui pour la Société des anciens textes français. Paris, 1881, in -8".
Ycrt une étude dont nous allons communiquer brièvement à nos lecteurs les principaux résultats.
Il est assez facile de reconnaître les liens qui rattachent ce document nouveau aux drames antérieurs sur le même sujet et aussi les différences qui l'en distinguent. Les deux textes auxquels on doit surtout le comparer sont la Passion de Benedictbeuern, qui a été, de notre part, l'objet d'une précédente étude, et le fragment de la Résurrection française du douzième siècle, dont nous avons également essayé naguère de retracer à nos lecteurs les caractères les plus saillants.
Ce qui permet de rapprocher le mystère provençal de l'un et de l'autre drame est aussi le trait qui le distingue le plus nettement de ces documents plus anciens, c'est-à-dire la réunion en une seule pièce, d'une représentation continue, de la Passion proprement dite et de la RésurrecHon du Sauveur. Comparé avec la Passion de Benedictbcuern, il nous fait voir le développement que prirent en France de très ])onne heure les principes dramatiques contenus dans les jeux latins ou farcis des étudiants, issus eux-mêmes des premiers rites dialogues de la liturgie extraordinaire. Comparé avec la RésurrecHon française du douzième siècle, il nous montre la continuité dans notre pays et le progrès des représentations pieuses organisées à l'usage de spectateurs dont la majorité n'entendait pas le latin, c'est-à-dire de la société
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laïque, par des confréries demi-laïques elles-mêmes, mais aussi demi-cléricales.
Il nous parait, en effet, difficile de ne pas admettre que notre mystère a été composé pour une association de ce genre par un clerc, ayant pris à tâche de rendre son ouvrage accessible à tous. Il est manifeste qu'il en a cherché surtout les éléments dans l'Evangile, et il est même curieux de remarquer qu"il n'a fait qu'un usage extrêmement sobre des apocryphes, c'est-à-dire des traditions non autorisées, auxquelles puisait alors si abondamment la littérature populaire. Nous devons pourtant noter l'apparition dans son œuvre de l'absurde légende de Judas, qui devait devenir inséparable des Passions dramatiques du moyen âge. Mais est-ce lui qui est coupable de cette introduction ? Il peut fort bien en cela n'avoir fait que suivre quelque mystère antérieur, car il a eu vraisemblablement sous les yeux des drames plus anciens, des pièces françaises ou provençales et aussi des pièces latines. Certains indices pourraient même faire Croire à des remaniements successifs du mystère qui lui donneraient, à certains égards, le caractère d'une compilation ; pourtant l'ensemble de l'œuvre ne nous paraît pas manquer d'unité.
Les rapports qu'elle offre dans sa seconde partie avec les drames liturgiques sont tout i\ fait remarquables. Limitation apparaît avec évidence dans la scène de lâchai des parfums. Le cantique latin
des saintes femmes, tel que nous le trouvons dans la Résiirreclion de Tours (1), pièce dont les caractères, si dramatiques déjà, sont encore cependant si profondément liturgiques ; tel que nous le retrouvons, imité en français, dans le mystère composé pour les religieuses d'Origny-Sainte-Benoîte (2) ; nous le retrouvons encore, imité de nouveau sur le même rythme, — des tercets monorimes avec refrain, — dans notre Passion provençale.
Ay ! senher Dieus, ver payre glorios, Que rezemist del ti(Mi sanc presios^ Puis que (tu) fusl mort en la Crot (per nos). Ay ! Dieus ! ta grans son mas dolors !
Il est aisé de reconnaître dans ce dernier vers le refrain du cantique latin : « Heu ! qiianhis est noster dolor ! »
Les liens qui rattachent la Passion provençale aux origines liturgiques du 'drame chrétien sont donc évidents. D'autre part, son étendue, qui est d'environ deux mille cinq cents vers, signale un progrès considérahle suf les monuments précédents. Je ne parle pas ici des documents latins ou farcis qui ne seraient pas à cet égard un bon terme de comparaison. Je suis obligé de laisser aussi de côté la Résurrection française du douzième
(1) Publiée par Luzarche el reproduile par C<jus?<cinakor dans ses Drames liturgiques au moyen âge.
(2) Voyez Cousscmarkcr et le Drame chrélien au moyen âge, p. 168 et suiv.
siècle, dont nous ne possédons qu'un fragment assez court, mais le drame d'Adam, à peu près de la même époque et composé aussi en français, est bien moins étendu que la Passion provençale. Celle-ci, en revanche, ne paraît plus qu'une pièce bien mince, comparée avec les grands mystères cycliques du quinzième siècle, avec la Passion d'Arnoul Greban, par exemple, laquelle atteint, hélas ! au chiffre énorme de trente-cinq mille rers^ dépassé encore de beaucoup dans le remaniement de ce même drame par le docteur Jean Michel.
Ce prodigieux accroissement ne s'explique que dans une faible mesure par la réunion du cycle de la Nativité au cycle de Pâques, comprenant la Passion proprement dite et la Résurrection du Sauveur. Cette réunion ne parait s'être généralement opérée que dans le courant du quatorzième siècle. C'est seulement au cycle de Pâques que correspond notre mystère, et il conserve même, dans la distinction assez nette des deux parties dont il se compose, le souvenir d'une époque où la Passion, d'une part, et la Résurrection, de l'autre, formaient encore des drames séparés. La soudure existe pourtant et on pouvait déjà en entrevoir la matière dans les documents plus anciens. Ainsi la scène de Joseph d'Arimathie et de Pilate, ou de la Sépulture du Sauveur, est tout à la fois la dernière scène de la Passion de Benedictbeuei'u et la première de la Résurrection française du douzième siècle.
Une autre scène, que Ton peut aussi considérer comme ayant contribué à opérer la jointure, figurait dans la partie perdue de cette même Résurrection, et se retrouve assez développée dans notre mystère provençal. C'est le tableau de la descente de Jésus aux enfers. Selon M. Wilken (1), ce tableau devint en Allemagne la scène caractéristique des drames populaires du cycle de Pâques. Gomme notre drame nous en ofîre l'un des plus anciens spécimens connus, et que d'ailleurs la version qu'il nous en donne est curieuse par elle-même, nous en placerons la traduction abrégée sous les yeux de nos lecteurs :
« JÉSUS dit aux diables qui sont aux portes d'enfer : « Barons, écoutez, vous qui êtes ici ; moi, qui suis venu ainsi, j'ai soutïert passion pour donner le salut au monde, à tous ceux qui furent damnés, parce qu'ils n'étaient pas baptisés. J'ai racheté de mon sang les saints Pères qui étaieni perdus'. Ils aimèrent Dieu si fort que pour eux j'ai soutl'erl la mort. J'ai fait cela en vérité. Maintenant, je vous dis que vous m'ouvriez.