LES DIABLES
« Bon homme, nous ne savons pas seulement qui vous êtes. Certes, vous n'entrerez pas ici. Non, vous n'êtes pas le Fils de Dieu. Ce qui s'est fait demeurera fait en dépit de vous. Ainsi, retournez-vous-en, vous n'entrerez pas.
(1) Gcscliirlile (1er (/eitillichen Spiclc in D('iil!<rhl(iii(l, |». 01 et suiv.
JÉSUS
« J'entrerai, en vérité, et je vous enlèverai votre pouvoir. Tous ceux qui sont ici, je ne les abandonnerai pas, car je les ai rachetés de mon sang... »
Jésus s'approche donc des enfers malgré la résistance des démons, et s'adresse en ces termes aux captifs qu'il vient délivrer :
JÉSUS
« Mes amis, venez à moi, vous allez jouir au Paradis d'une joie sans fin...
LES PROPHÈTES, louaut Dicu :
« Béni soit le Fils de Dieu qui a sauvé son peuple, qui est ainsi vers nous descendu pour nous donner joie ei salut ! Bénies soient les entrailles qui l'ont porté et les mamelles qui l'ont allaité !...
JÉSUS
« Allons, suivez-moi, bonne gent, sortez bien vite de ce tourment, venez, vous aurez le salut, car voici les démons vaincus. Vous avez prédit la vérité, vous en serez maintenant récompensés...
LE DÉMON BARABAN
« Ah 1 beau seigneur, d'où venez-vous ainsi, tout couvert de sang ? que cherchez-vous ? Vous ne devez pas mettre le pied ici.
JÉSUS
« vVmi, je veux entrer ici, je veux sauver ce peuple, je l'ai acheté d'un prix bien cher ; pour lui, j'ai voulu verser mon sang... Je suis vraiment le Fils de Dieu, qui ai souffert bien grief tourment pour sauver mon peuple...
« Ici apparaît, dit la rubrique, le Père céleste, qui parle à Jésus-Christ son Fils :
« Oui, vous entrerez, vous, mon Fils, qui avez souffert mort et douleur. Vous avez réparé le monde en ruines ; soyez béni et loué 1
M Alors le Fils de Dieu dit à Adam et aux autres : « Venez avec moi, mes amis, venez, vous serez assis près de moi, et vous goûterez une joie sans fin. Vous avez fait mes commandements ; vous avez cru au Dieu tout puissant. Je vous mets au front cette couronne. Désormais vous êtes tous des rois.
« Alors le Fils de Dieu s'en va au Ciel avec son escorte. Les A^GES et toute la cour céleste chantent et disent :
« Gloi'ia in excelsis Deo et in terra pax honiinibus bonœ voluntatis. Christus Dominus resurrexit. Deo gra lias. »
La partie de notre mystère qui correspond aux anciennes Passions séparées est évidemment tracée sur le plan, plus ou moins modifié, de cellesci, et ce cadre est rempli h Faide des Evangiles tantôt paraphrasés et tantôt abrégés.
Le drame commence ici à la s'uérison de Faveugle-né, dont les conséquences sont assez longuement développées d'après le récit de saint Jean. L'ordre des scènes est souvent défectueux. Mais, outre les raisons de ce défaut données par nous dans une précédente étude, il y en a une que nous devons noter aujourd'hui et qui pouvait résulter
de la mise en scène. Xoiis sommes, par exemple, porté à croire que le Temple d'une part, ei Jérusalem de rniitre, formaient dans cette mise en scène deux lieux distincts et qui ne se commandaient point. Dès lors, on s'étonnera moins de voir l'^'-rpulsion des marehands placée entre l'envoi des apôtres à la recherche de l'ànesse qui devait servir à rentrée triomphale de Notre-Seigneur dans Jérusalem, et le tableau même de cette entrée. Nous remarquons, dans les scènes relatives aux inlerrogaloires du Seigneur, une certaine confusion qui peut-être provient de remaniements subis par la pièce. La scène des Inmentations de la Sainte Vierge au pied de la Croix est une imitation évidente du rite dramatique, qui était en usage dans un certain nombre d'églises le jour du \'endi'edi saint, et qui, comme nous l'avons expliqué naguère, avait été transporté de la liturgie extraordinaire de ce jour dans les jeux pascals de la Passion (1). La scène des deux voleurs crucifiés avec le Christ et la récompense du bon larron sont ici l'objet d'un développement à noter.
(1) M. Cliabaneau a reconnu dans celle scène un Planclan snnrlœ Mariœ en langue vulgaire, déjà public par Villanueva dans son YiaQe à las Iglcsuis de Espana ,1. IX, p. 2S1), d'a|très un niaiiuscril du XIII' siècle de léglise d'Ager, et par Mila y Fonlanals dans ses Observacioncs sobre la poesia popolar (p. G7). Os sortes de com])laintes se cliaiilaienl le jeudi et le vendredi saint dans nombre d'églises du midi de la France et de la Catalogne. L'auteur de la Passion provençale en a tout simjilement inséré une dans son drame. — Beviie des langues romanes, t. W'II (1880), p. 301 et suiv.
Enfin nous devons noter aussi Tabsence de ces scènes grotesques qui devaient tenir plus tard une si grande place jusque dans la représentation des tableaux les plus douloureux des souffrances de riIomme-Dieu, et remarquer Tindication très brève des dérisions et des tortures qu'il eut à subir, et qui donnèrent lieu, dans les mystères postérieurs, à des scènes aussi répugnantes qu'interminables.
La partie correspondant aux anciennes Résurrections séparées offre, comme nous l'avons dit, des rapports manifestes avec les drames liturgiques sur le même sujet, surtout avec les plus développés, tels que la Résiirreclion d'Origny- Sainte-Benoîte ou celle du manuscrit de Tours. Les rapports avec le fragment français du douzième siècle ne sont pas moins évidents. La structure générale du myslère provençal est certainement la même que celle du mystère français, et que celle des mystères latins ou farcis les plus étendus. Cette partie de notre drame se compose en effet, outre les scènes de jointure avec la Passion proprement dile, des scènes de Vachal des parfums et de la visite au Sèputcre, suivies d'un dialogue des saintes femmes avec la Sainte Vierge et saint Jean, qui nous offre une sorte d'appropriation à notre mystère de la fin du Victimœ paschali laudes^ dialoguée dans un certain nondjre de drames liturgiques ; des scènes de Vapparition du
Sauveur à Marie-Madeleine sous l aspect (Vun jardinier, du Voyage des apôtres en Galilée, traitée ici d'une manière assez confuse, de V apparition à Emmaùs^de l'apparition au cénacle, de r incrédulité et de la conviction de saint Thomas.
Ces trois dernières scènes constituaient très anciennement un rite de la liturgie extraordinaire du lundi ou du mardi de Pâques, TO/T/ce des voyageurs, dont la réunion à V Office du sépulcre, plus ancien encore, avait formé les premiers mystères développés de la Résurrection du Sauveur.
Notre Passion provençale se termine à la scène de saint Thomas, comme le faisaient ces mystères, mais on peut déjà prévoir, à certains indices, qu'un jour viendra où Ton donnera à l'action qui y est représentée sa conclusion naturelle, par l'adjonction des scènes de la mission des apôtres, de V Ascension du Sauveur et de la venue du Saint-Esprit. Ces indices sont, d'une part, la solennelle introduction dans te Ciel, par Notre-Seigneur, des patriarches et des prophètes, après sa descente aux enfers, bien qu'en réalité ils n'y aient été admis qu'après l'Ascension : mais cette scène tient précisément ici lieu de V Ascension : c'est, d'autre part, le fait que l'apparition du Sauveur aux apôtres et à saint Thomas se manifeste, non pas dans le Cénacle, comme le rapporte l'Evangile, mais sur le chemin où ils ont rencontré Didyme, tandis qu'ils s'en allaient annoncer au monde la bonne nouvelle.
LES MYSTÈlîES 267
comme le leur avait ordonné le Sauveur dans sa précédente apparition.
Notre mystère est, avons-nous dit, en langue provençale. C'est à M. Paul Meyer qu'il appartiendra, et nul mieux que lui ne le pourra faire, d'en fixer plus exactement dans son édition les caractères dialectaux (1). Mais ce que nous devons relever, c'est que, sauf un ou deux cantiques empruntés à la liturgie ordinaire, la langue latine en est totalement absente, et que l'auteur ne l'emploie même pas, comme cela fut d'usage longtemps encore après lui, pour la rédaction des rubriques ou indications à l'usage des acteurs. Cela nous autorise à penser que la confrérie qui représenta la Passion comptait un bon nombre de simples laïques. L'absence des formes liturgiques, si sensibles encore dans le drame d'Adam et, d'une autre manière, dans la Résurrection française, est un fait qu'il importe aussi de remarquer dans un drame, dont les rapports avec les offices dialogues se retrouvent d'ail leurs si aisément.
(l) On a pris, en allendant, l'habitude de le ra])porler au dialecte gascon. Toutefois M. Chabaneau a signalé l'existence d'une version catalane, qu'il est disposé à considérer comme plus ancienne. — Cf. Revue des langues romanes, t. XVII (1880), pp. 302, 303 ; t. XXVIII (1885) pp. 5 et 53. - A. Jeanroy et H. Teulié, Mystères provençaux du XV" siècle. Toulouse, 1893, in-8°, p. XV et suiv. — En constatant l'usage fait au XV° siècle de notre Passion par l'auteur ou les auteurs de la compilation cyclique en dialecte rouergat, qui fait le sujet de la publication précitée, M. .Icanroy a montré une fois de plus <iue, quoi cpion en aitdit^ le fd de la tradition dramatique au moyen âge est continu.
La versification en est essentiellement conforme au système qui prévalut en France pour les œuvres dramatiques, lorsque le théâtre chrétien se fut constitué sous sa forme propre, à côté des rites de la liturgie, et eut adopté l'usage de la langue vulgaire. Le principal trait de ce système est l'emploi du vers narratif de huit syllabes à rimes plates, qui était le rythme ordinaire de l'épopée religieuse. Mais en aucun temps cet emploi ne fut exclusif; le drame, au moyen âge, admit toujours une assez grande variété de rythmes, et conserva jusqu'à la fin un élément lyrique, mêlé à l'élément épique qui y avait de très bonne heure prédominé.
Nous trouvons dans notre mystère, par exemple dans l'action de grâces de Lazare, l'emploi des rimes entrecroisées. Xous y trouvons, dans les premières scènes de la Résnrreciion, l'usage de rythmes variés : quatrains monorimes, tercets de vers de dix syllabes monorimes avec refrain, et même, à un endroit, une suite de huit vers sur la même rime, qui nous rappelle l'un des traits de certains drames liturgiques en vers latins. Enfin la versification des lamentations de la Sainte Vierge nous offre tous les caractères d'un morceau de poésie purement lyrique.
Jugée comme œuvre littéraire, la Passion provençale n'est certainement pas une merveille. Le style, d'une naïveté toujours sérieuse et touchante par instants, a peu de valeur expressive. Il est
souvent banal et diffus. Le principal mérite de Tauteur est d'avoir évité les défauts de goût où ses successeurs se précipitèrent, et dont on trouve déjà les germes dans ses devanciers et dans ses contemporains. On remarque dans sa pièce un certain art négatif: il ne fait pas ressortir dans sa copie les tableaux de l'Evangile, il en efface plutôt sans le vouloir la lumière et la couleur, mais il ne les gâte pas, du moins, par les traits discordants et le grossier réalisme, où se complurent de jour en jour davantage, dans làge suivant, les auteurs et les spectateurs des mystères, et dont, dès le treizième siècle, Jean Bodel nous offre de regrettables exemples dans de nombreux passages de son Jeu de Saint Nicolas. Il n'y a peut-être pas en somme beaucoup lieu de s'étonner (|ue la paisible possession de la vérité religieuse ait, au point de vue dramatique, moins bien inspiré les poètes du moyen âge, que la recherche ou plutôt la préoccupation inquiète et passionnée de cette vérité absente, qui semble avoir été l'un des caractères du dithyrambe, n'avait inspiré en Grèct^ les créateurs de la tragédie (1).
Au reste, pour juger, je ne dis pas la valeur
(1) Nous |)cnsions en écrivanl ces liifnesau i-cinai'i|uable livre» de M. Jules Girard : Le Senlimenl religieur en Grèce d'Homère à /isr/!(y/(%(lonl la seconde édilion (Pai'ls. Haehalle, 187'.»^ ikhis avait lourni le sujet d'un aiiiclir dans 1(> même journal {l'Union où fut dahoi'd insôrée la présente étude.
intrinsèque de notre drame, mais reffct produit sur les spectateurs, ce n'est pas au texte qu'il faut se reporter, mais à la représentation. Celte représentation eut lieu aux l'êtes de Pâques, très probablement devant une église. La mise en scène, très semblable à celle du drame d'Adam ou de la Résiirreclion du douzième siècle, en était animée^ quoique encore fort simple. On voyait le ciel d'un côté, où Dieu siégeait dans sa majesté avec toute la cour céleste ; on voyait de Tautre l'enfer, qu'habitaient les démons et où gémissaient les prophètes et les patriarches. Entre le ciel et l'enfer, divers lieux étaient sommairement figurés : Jérusalem, le Temple, le Cénacle, le Calvaire, le Sépulcre, Béthanie, Emmaus, le logis de Simon, etc. On voyait sur des échafauds divers Cayphe, Pilate, Ilérode, avec leur suite.
L'action allait librement d'un lieu, d'un échafaud à un autre, ce qui jetait dans le spectacle beaucoup de mouvement et de variété. Il y avait, outre les acteurs proprement dits, un assez grand nombre de figurants. Le texte était animé par beaucoup de pantomimes. Ainsi le recleur du Temple s'avançait solennellement au devant de Jésus, accompagné de ses deux acolytes, vêtus d'aubes. Les rid)riques nous donnent d'ailleurs peu de renseignements sur les costumes elles jeux de scène. Ceux-ci ne paraissent pas avoir été fort compliqués. On peut même douter que Judas, par exem-
LES MYSTÈRES '^Tl
pie, se pendît devant les spectateurs, mais l'affirmative est plus probable. En résumé, bien que l'appareil scénique prêtât certainement au mystère une valeur expressive bien supérieure à son style, elle ne débordait pas encore le texte, comme cela eut lieu plus tard ; elle lui était même, jusqu'à un certain point, subordonnée.
Fixer exactement l'âge de notre drame est un soin qu'il faut laisser à M. ^leyer, d'après l'étude de la langue. Il est évidemment plus ancien que le manuscrit qui nous Va transmis, mais de combien ? Provisoirement, c'est vers la fin du treizième siècle ou le commencement du quatorzième, au temps de Philippe-le-Hardi ou de Philippe-le-Bel, que nous placerons la représentation du mystère provençal. Nous considérons ce document comme un excellent échantillon des jeux de Pâques en langue vulgaire. Il nous offre un exemple du , drame de la Passion, après sa réunion avec la Résurrection, avant sa réunion avec la Nativité. Il nous donne une idée de l'état moyen du théâtre chrétien en France, entre Tépoque de ses origines et celle de son développement excessif et exubérant.
Développement du mystère de la Nativité.
Nos lecteurs n'ont peut-être pas tout à fait perdu le souvenir des quelques notices consacrées par nous aux origines et à la formation du cycle dramatique de Noël, qui fait une partie considérable de l'histoire du théâtre chrétien au moyen âge (1). Nous leur avons exposé comment les antiques scènes des Bergers, des Innocents et des Mages, nées au sein de la liturgie, s'y étaient développées, puis avaient tendu à se réunir pour former un mystère de dimensions plus amples, comprenant dans une seule représentation les circonstances principales de la Nalivilé du Sauveur. Nous leur avons montré cette réunion accomplie dans le drame composé et joué par les étudiants de Benedictbeuern, en Haute-Bavière, à la fin du douzième ou dans les premières années du treiziècle siècle.
(1) Nous avons recueilli ces notices dans le volume intitulé : Le Drame chrétien au moyen âge. — Ce préambule s'adressait aux lecteurs de VUnion.
Aux trois scènes des Bergers, des Innocents et des Mages, les auteurs de cette pièce avaient joint encore une scène de l'Annonciation complétée par une scène de la Visitation ; ils avaient développé la scène de la Faite en Egypte, indiquée déjà dans le drame plus ancien de Racket ou des Innocents, et, donnant au tout pour prologue la scène des Prophètes du Christ, ils avaient constitué le plus ancien mystère synoptique de la Nativité qui nous soit parvenu.
Mais le développement dramatique du sujet n'en devait pas demeurer là. L'Evangile et la tradition, les apocryphes et les légendes offraient des ressources dont les auteurs ne pouvaient manquer de faire usage pour donner à l'action plus d'abondance et de consistance, et pour mieux répondre aux exigences d'un public de plus en plus avide de représentations étendues et détaillées. L'allure brusque et lyrique des premiers drames religieux devait faire place de jour en jour davantage à l'ampleur minutieuse d'une exposition épique et d'une figuration, pour ainsi dire, narrative.
La première scène qui paraît avoir été ajoutée à celles qui avaient d'abord constitué le mystère, tel du moins que nous l'avons vu à Benedictbeuern, fut la scène de la Présentation au temple, où se trouvait naturellement comprise la prophétie du vieillard Siméon. Le plus ancien drame où nous la rencontrions est le jeu dit de Saint-Gall en dialecte
ORIOINES DU THÉÂTRE. — 18.
souabe, qui remonte seulement au quatorzième siècle, mais qui nous donne, je crois, une idée assez juste des Nalivilés en iaiigue Aialgaire représentées dans le courant du treizième. Le jeu de Benedictbeuern, avec lequel le jeu de Saint-Gall offre encore de frappantes similitudes, était tout entier en latin. Mais les étudiants des grandes écoles monastiques, surtout en Allemagne et en Suisse, en vinrent par degrés à composer leurs jeux dans la langue ordinaire des spectateurs laïques, qui accouraient en foule à leurs représentations (1). En France, l'emploi définitif de la langue vulgaire paraît se rattacher plutôt à l'organisation de ces confréries demiecclésiastiques, demi-séculières, qui s'y formèrent de très bonne heure, et dont l'influence se substitua chez nous, pour le développement du drame chrétien, à celle des écoles universitaires, avec lesquelles d'ailleurs elles conservèrent des liens plus ou moins étroits.
C'est aussi le jeu de Saint-Gall qui nous offre le plus ancien exemple d'une seconde addition, qui dut être, à ce que je crois, séparée de la première par un certain intervalle. Il s'agit du Mariage de Marie et de Joseph. Cette scène, indiquée seulement dans le jeu de Saint-Gall, fut plus tard développée, et elle s'augmenta elle-même de scènes prélimi-
(1) Le jeu de Saint-Gall a été publié par Mone : Schauspiele des Millelallers, 1. 1, p. 132 et suiv. Cf. Wilken : Geschichle der geistliclien Spiele in Deulschland, p. 25 et suiv.
naires, représentant Y Enfance de la Sainte Vierge^ et où Ton fit quelquefois paraître les parents de Marie, sainte Anne et saint Joachim. Il en était ainsi dans un mystère représenté à Toulon aux fêtes de Noël de l'an 1333, et qui ne comprenait pas moins de soixante-dix personnages. La liste nous en a été conservée sur le registre d'un notaire, qui prit sans doute une part active à l'organisation du jeu, dont le texte est perdu. On sait, par le nom des acteurs, que les principales familles de la ville contribuèrent à la représentation, et que plusieurs ecclésiastiques y tinrent des rôles, entre autres un clerc de l'évèque et le chantre de la cathédrale, maître Jean, chef des écoles de la cité, qui remplit le rôle de saint Joseph (1).
Une autre addition consista dans la scène de Jésus au milieu des docteurs. Il est probable que cette addition fut faite dans quelqu'un des premiers drames cycliques, c'est-à-dire dans un des mystères où, à un moment donné, l'on essaya de réunir en une seule représentation la matière des jeux de Noël et la matière des jeux de Pâques. La scène dont il s'agit forme en effet comme la transition entre l'enfance du Sauveur et sa vie publique, que les jeux de Pâques en étaient peu à peu venus à embrasser tout entière. Le jeu de Maëslricht, en dialecte néerlandais, dont le texte paraît être du
(1) lievac des sociélcs savanles, année 1874, 2<= semcslrc. p. 2r)<) et suiv.
milieu du quatorzième siècle (1), est à ma connaissance le plus ancien drame parvenu jusqu'à nous où cette scène figure, et c'est précisément un mystère cyclique. Mais une fois introduite dans les représentations, la scène de Jésus an temple fut souvent conservée, même dans les purs jeux de Noël, dans les Nativités séparées. La preuve nous en est fournie par Tune des pièces du précieux recueil manuscrit de la Bibliothèque nationale intitulé : Miracles de \olre-Dame par personnages ("2i.
La nature même, toute particulière, des drames qui constituent ce recueil, et la composition de la Xalivilé qui y est comprise, et où, précisément, la scène en question n'aurait pas dû figurer, prouvent que déjà antérieurement au milieu du quatorzième siècle, date approximative de ces miracles, c'était devenu une habitude assez générale de terminer les mystères de la Xalivilé par la scène de Jésus an milieu des docteurs.
Une habitude, assez générale aussi, fut de les commencer, si l'on fait abstraction de la scène des Prophètes du Christ, par une scène allégorique
(1) Ce jeu a été publié par M. Julius Zacher dans le recueil de M. Ilau})!, iiililulé: Zeilschrifl fur dciilschcs Alterthum, t. II, j». 802 et f^uiv. Cf. Wilkcn, pj). 172-173.
(2) Le texte de la pièce en question a été publié par Du Mèril, Orig. laî. du Ihéûlrc moderne, p. 3G4. — On le trouve au t. I, p. 203 et suiv., de l'édition du recueil donnée par MM. Gaston Paris et Ulvsse Robert.
qui prit, dans le drame chrétien, une assez grande importance, et qu'on appelle la scène du Procès de Paradis. Cette scène consistait dans le développement dramatique d'un passage du psaume 84 (verset 11), justement appliqué par l'Eglise à la Rédemption de l'humanité par Jésus-Christ, seul capable d'apaiser la Justice de son Père et de le réconcilier avec sa Miséricorde. Cette scène ne figure ni dans le jeu de Benedictbeuern, ni dans celui de Saint-Gall.
Comme la précédente, le plus ancien drame où nous la rencontrions est le jeu cyclique de Maëstricht, où la dispute qui s'engage dans le Ciel entre Justice et Miséricorde comprend une centaine de vers. Il est certain que l'apaisement de la Justice divine ne devant être complet que par la mort du Rédempteur, la scène du Procès de Paradis était peut-être mieux à sa p,lace dans les drames où la Passion était comprise. Mais en admettant, comme on peut être porté à le croire, qu'elle ait paru d'abord dans les mystères cycliques (1), il n'est pas douteux qu'une fois introduite dans les représentations, on lui conserva très souvent sa place au début des Nalivités séparées.
L'addition la plus récente paraît avoir été celle
(1) Comme le psaume 84 lit-uie dans la lilurf;ic de Noël, l'opinion conlraire serait aussi très soulcnable. — V.L le sermon I de saint Bernard //! /"es /o Annunlialionis dans la Palrologic latine de Mit,'no, t. CLXXXIII, p. 38") et suiv. — Petit de Julleville, Les Myalères, t. II, p. 351), note 1.
de la scène que Ton pourrait appeler VÉdil de recensemenl et dont le principal personnage était l'empereur Auguste, auquel on donne généralement dans les mystères le nom, d'ailleurs tort exact, (VOclavien. Cette scène, dans certaines Aalivités, prit un développement considérable par suite de l'introduction du personnage de la Sibylle et de la mise en scène d'une légende fort accréditée au moyen âge, selon laquelle cette Sibylle aurait annoncé à l'empereur la naissance du Messie. Comme la Sibylle était un des personnages de la scène des Prophèles du Christ, source du Vieux Teslament, la scène à'Octcwien trouva place aussi dans ce dernier cycle, lequel d'ailleurs, par son origine, se rattache également à la liturgie de Noël, et se reliait souvent en un seul mystère à la Nativité proprement dite, reliée elle-même à la Passion et à la Résurrection.
En dehors de ces additions de scènes nouvelles, la Xativilé fut développée par ramplilîcation des scènes seulement indiquées ou brièvement figurées dans les premiers drames, par la représentation plus détaillée des circonstances dont furent entourés les événements divins racontés dans l'Evangile, et par l'introduction d'autres circonstances, empruntées aux légendes apocryphes ou même imaginées d'après la vraisemblance, telle que se la forgeaient, d'après les conceptions et les mœurs de leur temps, les auteurs de nos mystères.
Ainsi, pour ce qui concerne la première partie du jeu, c'est-à-dire V Annonciation et la Xaissance du Sauveur, nous voyons peu à peu s'ajouter aux faits représentés dans le drame de Benedictbeuern les Paroles de lange à saint Joseph (d'après saint Mathieu, I, 20) ; le Voyage des saints époux de Nazareth à Bethléem ; la Recherche de V auberge, qui donna lieu dans certains jeux à des observations satiriques assez développées contre l'avarice et la dureté des aubergistes, de leurs femmes et de leurs valets ; enfin, la Légende de Zebelet de Saloîuée, l'incrédulité de cette dernière, sa punition et sa guérison par Tintercession de Notre-Dame. Cette dernière légende est précisément le sujet du Miracle dont nous avons parlé ci- dessus et dont le texte remonte au milieu du quatorzième siècle.
La scène de l'Adoration des bergers fut surtout développée au moyen d'un tableau de la vie pastorale, pour lequel les auteurs dramatiques mirent bientôt à contribution les inventions de la poésie lyrii[ue des trouvères et des troubadours. Pai'iui les genres empruntés par ceux-ci, plus ou moins directement, à la poésie populaire, la pastourelle, ou chant de bergers, tenait une place très importante : des morceaux de cette nature furent placés dans la bouche des pasteurs de Bethléem, dont les naïvetés rustiques, exprimées d'une façon [)his ou moins élégante, devinrent un des agréments les plus goûtés des spectateurs.
La scène des Mages fut entourée de toutes les circonstances qu'offraient soit la tradition, soit la légende. Les trois rois Melchior, Balthazar et Gaspard parurent avec leurs chevaliers d'escorte, comme des princes du moyen âge, et leur voyage fut représenté avec tous les détails de vie familière 011 se complaisait de jour en jour davantage le public du drame religieux. Hérode, avec ses conseillers, ses scribes, ses messagers, ses espions, ses soldats et ses bourreaux, offrit l'image réduite de la cour d'un tyran, de Charles-le-Mauvais ou de Pierre-le-Cruel. Le Massacre des Innocents s'accrut des plaisanteries féroces de la soldatesque, calquée sur les ribauds d'alors et les aventuriers des grandes compagnies. D'après une tradition très ancienne, un fils d'Hérode, encore au berceau, fut compris par mégarde au nombre des victimes. Cette tradition, introduite dans nos mystères, donna lieu aux lamentations de la nourrice du jeune prince, au désespoir du tyran, à son suicide et à l'enlèvement de son àme par les démons.
Les diables paraissent déjà dans la Xativité de Benedictbeuern. Ils étaient dès la fin du onzième siècle (mystère de VÉpoux) au nombre des personnages du drame religieux. Mais dans les Aa//vitès comme dans les Passions du quatorzième siècle, le nombre et l'importance des scènes diaboliques s'accrurent singulièrement, et l'on vit s'établir à cet égard une tradition (jui, développée
encore dans les mystères cycliques, surtout dans les grands spectacles du quinzième siècle, devint l'une des parties essentielles et caractéristiques de la dramaturgie du moyen âge.
Dans les grands mystères français du quinzième siècle, la Xativité forme la première partie, la première journée du drame. Mais il y eut aussi chez nous, à cette époque, de grandes Naliviiés séparées. Tel fut, par exemple, le mystère de Vlncarnalion et Nativité représenté avec beaucoup de pompe, aux fêtes de Noël de l'an 1474, sur la place du Marché-Neuf, à Rouen. Cette partie du drame religieux était chère, par bien des cotés, au cœur des habitants des campagnes. Aussi des Xativités populaires ont-elles continué d'être çà et là représentées après la chute des grands mystères, et M. Du Méril (l) a reproduit le texte d'une Pastorale sur la naissance de Jésus-Christ, imprimée à Saint-Malo et à Avignon sous le premier Empire, et qu'il se souvenait d'avoir vu jouer dans son enfance. Cette pièce commence par la scène de la Recherche de iauberge. Nous en citerons ce dialogue entre l'hôte, sa femme et sa servante :
l'hôte Noire maison est grande pour une hùlellerie, Des gens de condition elle s'en va remplie. Il nous faut prendre garde à ne point recueillir Des gens de bas état qui n'ont train à nourrir.
(l)Orig. lai. du théâlre moderne, p. 390 et suiv.
Exprès j"ai fait ce soir fermer toutes les portes ; Elles sont assez bonnes, bien assurées et fortes.
Marie et Joseph, dit le livret, frappent à la porte de riiôtellerie, menant avec eux un âne chargé de leurs hardes et outils.
l'hôte Ecoulez, Ion y frappe ; voyez, voyez qui c'est : Nous les logerons bien, et le souper est prêt, Pourvu qu'ils ayenti^-rand train, chevaux et équipages^ Et suite de leurs gens, valets, laquais et pages.