EMILIUS
James il ne fust departy
Se vous eussiez songneux esté
C'est par vous.
ASCANUS
Vous avez menty !
Ne m'imposez point laschelé.
Tout ce mal nous est rcverty (1) Par vostre grand mcschanceté :
Vous l'avez prins et enporté,
(1) S'esl roloiiirié sur nous, nous est arrivé.
Oui (iiren ait le moyen basly (1).
C'esl par vous.
EMILirS
]'oiis avez ment y!
Ne m'imposez point lascheté ; J'ai mieux gardé de mon costé Que vous et de meilleur part y ; El qui me dira : « C'esl par ty » (2). J'en appelle de champ de gage (3).
Cet usage du rondeau, qui sobrement et judicieusement pratiqué, aurait pu produire d'heureux cfTels, était déjà devenu, du temps de Greban, dans la versification dramatique, un véritable abus, qui donne à tout instant au dialogue des personnages Tair d'une danse sur la corde raide.
Un autre abus, dont Greban ne s'est pas gardé, infectait la poésie du XV^ siècle : ce sont les jeux de mots et les jeux de lettres, de barbares et puériles recherches de consonnance et d'allitération redoublée. Il y a au moins une intention d'harmonie imilativc, pour peindre le désespoir et la fureur de Judas, dans ces vers qu'il prononce, et qui devaient furieusement racler sa gorge et les oreilles de ses auditeurs :
Rage reslrainle, redoul)lable, Rendant redoublée renforce !
(1) N'importe qui on nil invciilr l'.irlilice.
(2) C'est par loi, ri-sl de la faute.
(3' .l'en dftnne mon f^aiio do l)alaill(', pour ai)i)oler le calomniateur on cliamj) clos.
Rouge rage plus ragiable Que la rage ([ui me relîorce !
Mais il n'y avait aucune raison de donner à l'éloge de Notre-Dame par saint Joseph cette forme cacophonique :
0 vouloir de femme bien mis, Constance de cueur affermé, Secret en fin feimail fermé, P'ermeture fermement faicte, P^orte foy franchement parfaicte...
Parmi ces excentrités de versification, le style de Greban, malgré certaines surcharges de métaphores malencontreuses, conserve en général les qualités de la vieille langue française : il est clair, abondant et sain. Mais il est diffus, sans véritable élégance et souvent sans propriété. C'est le défaut de presque tous les écrivains en vers du moyen âge, qui ont ignoré ce qu'est' le travail de l'expression, et qui laissent couler les mots comme ils leur viennent, sans jamais s'arrêter pour chercher mieux. Il faut avouer aussi qu'il est difficile de soigner trente-cinq mille vers, écrits dans un laps de temps relativement court. Comme l'a justement fait observer M, Wilken (1) pour les drames allemands, qui pourtant n'atteignirent pointa de telles proportions, l'extension exagérée du texte des mystères ne nuisit pas moins au souci des détails
(1) Gcschichle der (jcislUchen Spiele in Deulschland, p. 280.
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du slylc qu'à l'expression artistique des caractères.
Là où Greban triomphe, c'est dans les scènes dialectiques, qu'il a d'ailleurs étendues et prodiguées outre mesure. Le ciel lui-même devient chez lui une salle de soutenance de thèses, en même temps qu'un prétoire de tribunal ecclésiastique. Mais il faut reconnaître qu'il reproduit en français, avec une aisance merveilleuse, l'argumentation latine, si subtile et si serrée, de cette scolastique parisienne, qui faisait des suppôts de la grande Université des disputeurs redoutés de toute l'Europe. Il faut le louer aussi de l'habile usage qu'il a su faire, en certaines parties de son œuvre, de sa science théologique. Ainsi le tableau de la Gène devait être pour les spectateurs, non seulement un spectacle édifiant, mais une véritable leçon de catéchisme, clairement exposée, et en même temps assez bien fondue dans la mise en œuvre du récit de l'Évangile. Les enseignements de Notre-Seigneur à ses disciples et aux foules qui le suivaient, sont nettement rendus aussi et correctement développés, quant à la doctrine, mais l'arôme céleste en est envolé, et l'on croirait entendre, en les lisant dans la Passion de Greban, non plus le IMaître divin, mais un bon prédicateur ordinaire du XV*' siècle.
De même que les sermonnaires français du moyen âge excellaient dans les récits populaires
qu'ils ajoutaient à la partie didactique et dialectique de leurs discours (1), ainsi Greban montre de réelles qualités de style dans la traduction à l'usage de son auditoire des paraboles qu'il rencontre dans les enseionements du Sauveur. Là, pas plus qu'ailleurs sans doute, il ne conserve l'accent divin qui anime dans l'Ecriture ces sublimes ou touchantes allégories ; mais il en exprime le côté familier avec un naturel qui n'est pas sans grâce, et qui donne parfois comme un avant-goût des bonnes fables de La Fontaine.
Ung père de famille sage,
Entendant à son labourage,
Pieça (2) de sa maison yssi
Pour semer aillieurs et icy
Son grain, dont il est coustumier ;
Et le grain qu'il sema premier
Si cheut en diverses parties
Selon les places assorties (3) :
L'une part cheul en plaine voye,
Ries tantost fui ravyc en voye
Des oiseaulx du ciel qui voilèrent
Et tout celuy grain recueillerenl ;
L'aultre pari sur les pierres cheut ^
Et celle tost sechée fui,
Car le souleil par sa chaleur
Le sécha par faulle d'humeur (4) ;
(1) Cf. Lccoy de la Marche, La Chaire française au moyen âge, Paris, Didier, 1868, in-8°.— 2'édilion, Paris, Laurcus, 1880, in-S". ('2) Il y a quelque temps, un Jour.
(3) Déterminées par le sort.
(4) Faute d'eau.
Une aiiltre part clicut es espines, Mes par leurs pointures malignes Creurent sus et le suffoquèrent Tant que croislre ne le laissèrent ; L'aultre part cheut en terre bonne, Et celle croît et si foisonne...
Nous avons déjà noté la verve d'assez bon aloi que laisse quelquefois apercevoir notre auteur dans les scènes comiques. On pourrait signaler çà et là des traits qui font pressentir Molière : par exemple celte réponse de Satan à Lucifer, qui lui reproche d'avoir laissé échapper des Limbes les âmes délivrées par le Rédempteur :
LUCIFER
Faulx ennemy d'humain lignage, Pourquoy ne t'en tins (u bien près Ou que tu ne courus appres Pour en recouvrer par les champs Dix ou douze des plus meschans Et traîner en nostre fournaise?
SATIIAN
Vous en parlez bien à vostre aise...
Ainsi, pour la littérature dramatique, comme pour les autres genres créés par l'imagination de nos pères, il est vrai de dire que, laissé à ses propres forces, le génie français semble réussir plus naturellement dans le comique ([ue dans le tragique, et s'élever difficilement au-dessus des moyennes régions de l'arl, pour s'établir dans les
plus hautes et surtout pour s'y maintenir. La Chanson de /?o/r//î(7 pourtant témoigne, dès le début de notre littérature, de notre aptitude au sublime. Ouelques vers du drame à' A dam, une scène du Jeu de saint Nicolas de Jean Bodel, prouvent que cette aptitude n'existait pas seulement pour l'épopée, mais aussi pour le théâtre. Rechercher quelles causes firent obstacle à son développement serait une curieuse étude, mais qui, pour aujourd'hui, nous entraînerait trop loin. En fait, elle ne s'était point encore développée au temps de Greban, mais enfin elle persistait, puisque Greban lui-même, dans son énorme drame, a deux fois touché au grand art : d'abord dans ce rondeau des démons, dans cette lamentation dantesque des suppliciés éternels :
La dure mort éternelle C'est la chanson des dampnés ; Bien nous tient à sa cordelle La dure mort éternelle; Nous l'avons desscrvy (1) telle Et à lui sommes donnés :
La dure mort éternelle C'est la chanson des dampnés.
Mais Greban s'est élevé plus haut encore, dans ce dialogue entre Judas et le démon qu'il a évoqué dans son désespoir :
(1) Mérité.