‹ Origines catholiques du théatre moderneChapitre 53 sur 69 · LI MOINES · texte numérisé non relu

LI MOINES

Segneur, me sires sains Acaircs Vous est chi venus visiter ; Si l'aprochiés (eut pour ourer Et si mechc cliascuns s'olTrandc, Oui! n'a saint, do si en Irlande Qui si bclcs miracles fachc ; Car l'anemi de l'orne encachc

Par le saint miracle devin, Et si warist de Tesvertin Communément et sos et sotes.... (1)

Et à la (in de la scène, après le départ du dervé, l'un des compagnons d'Adam, Riquece Aiirris, ne s'exprime pas autrement;

Qu'est che ? Seront hui mais riotes?

N'arons hui mais fors sos et sotes (2) ?

Le dervc lui-même, qui est un fou proprement dit, et même par instants un fou furieux, est appelé sot par le moine :

Aimi, Dieusl qu'il fait bon oïr Che sot là, car il dit merveilles (3).

Mais l'identité de nom de la /"o/Ze- d'Adam de la Halle (à supposer que l'on admette avec nous que cette appellation convient au Jeu de la feuillée) avec la solie postérieure correspond-elle à une identité de genre ou, tout au moins, à une ressemblance réelle d'origine et de filiation? Il faudrait renoncera poursuivre cette conjecture si l'on prenait dans un sens trop absolu et trop exclusif la thèse soutenue par M. Kmilc Picot dans son savant et utile mémoire intitulé: La Sotie en France (4). Cette thèse, du reste, a été contestée par un érudit

(1) lîdilion cilée, vers 32'.>-331.

(2) Vers 557-558.

(3) Vers 520-521.

(4) Ronvinia, l. VII (IS78 . p. 23r, cl siiiv.

dont la compétence en pareille matière est généralement reconnue :

« Dans une remarquable étude sur la sotie, dit M. Petit de Julleville, M. E. Picot nous paraît avoir beaucoup trop rétréci les limites du genre, et en avoir diminué à tort l'importance. Il le rattache à la falrasie^ ce coq-à-ràne du moyen âge ; mais la sotie ne peut être sortie tout entière de cette courte ineptie qui s'appelle la fatrasie ; la fatrasic n'est tout au plus qu'un des éléments comiques qui entrèrent dans la sotie, où ce genre de plaisanterie n'est pas rare en efTe.t. Mais il y a bien d'autres choses dans la sotie que des coq-àl'ane. Il s'y trouve autre chose encore qu'une parade; et c'est à quoi pourtant M. Picot voudrait réduire tout le genre...

(( Une célèbre définition de la sotie par Jean Bouchet montre bien que le genre avait, dans l'esprit du moyen âge, une portée plus grande et presque un rôle social. Ayant parlé d'abord delà satire d'une façon générale, Jean Bouchet ajoute ces vers, souvent cités, mais parfois inexactement:

En France elle a de Solie le nom, Parce que Solz des gens de grand renom Et des petits jouent les grands follies Sur cschalTaux en parolles polies ; Oui est permis par les princes et roys, A celle fin qu'ils scachent les derroys De leur conseil, qu'on ne leur ause dire ;

Desquelz ils sont adverliz par satire.

Le roy Loys douziesme tlesiroit

Qu'on lesjouast à Paris ; et disoit

One par tels jeux il scavoit maintes faultes

Qu'on lui celoit par surprinses trop caultes.

« Ainsi, pour Jean Bouchet, la sotie, c'est la satire universelle, transportée sur la scène et représentée par des sots^ que leur capuchon de folie met à l'abri des rancunes et des colères que pourrait soulever l'audace de leurs médisances » (1).

M. Petit de Julleville admet un lien direct de filiation entre la sotie et la fête des fous : « Selon toute apparence, dit-il, les sots sont les anciens célébrants de la fête des fous, jetés hors de l'Église par les conciles indignés, et rassemblés sur la place publique ou dans le prochain carrefour pour y continuer la fête. La confrérie des sots, dans toutes les villes oii elle existe, c'est la fête des fous sécularisée. A la parodie de la hiérarchie et de la liturgie ecclésiastiques, ils font succéder la parodie de la société tout entière. C'était d'ailleurs une idée fort répandue à cette époque de libre jugement et de libre parole (les matières du dogme seules exceptées) que le monde était surtout composé de fous et que la folie de ces fous était principalement faite de sottise et de vanité. Lâchez sur la scène une troupe de fous de tout habit et de

(1) La Comédie el les nKL'urs en France au moyen dje, pp. (>y-72.

LES ORIGINES DE LA COMEDIE xVU MOYEN AGE 411

tout rang, roi, ju^e, abbé, gentilhomme ou laboureur, toutes les absurdités qu'ils y pourront faire offriront une assez juste image de la société humaine. De cette idée, au fond pessimiste, mais féconde en inventions joyeuses, naquirent les sois ou fous, et la solie qui n'est qu'une farce jouée par des sots » (1).

Il est juste de reconnaître que M. Emile Picot avait indiqué, quoique un peu différemment, cette même filiation au début de son mémoire : « Les sois, qui occupent une si grande place dans notre ancien théâtre, tirent évidemment leur origine des réjouissances de carnaval, des fêtes grotesques si fort en honneur au moyen àgc... Les cérémonies de l'Eglise purent être impunément parodiées le jour des Saints Innocents ; les fous jouirent du privilège de faire entendre la vérité aux rois ; enfin la soiie transporta sur la scène la satire dirigée contre les diverses classes de la société «.

Peut-être maintenant ne nous jugera-t-on plus aussi téméraire si, étant données les remarques faites ci-dessus relativement à la place qu'occupe dans le Jeu de la feuillée l'idée de folie, nous proposons de considérer cette pièce comme une des variétés de la solie di-amalique primitive, issue dès lors de la fête des fous étendue et sécularisée.

(1) Ouvrage cil<-, pp. OS, 09. Cf. Les Comédiens en France au mnijen ârje.pni' le môme (Paris, Cerf, 1885\pp.29-ll,l 13 clsuiv.

Nous ne méconnaissons pas d'ailleurs les différences très sensibles qui existent entre Tœuvre d'Adam de la Halle et les soties du xv° et du XVI*'. siècle, qui ont fait l'objet du travail de M. Picot. Mais de ce que ce genre littéraire n'a pas encore pris au xiii*^ siècle la forme spéciale et conventionnelle qu'il devait recevoir plus tard, de <:e qu'il est plus libre, plus vivant, et, si l'on nous passe l'expression, moins figé, moins cristallisé^ s'ensuit-il qu'il n'existe pas ?

Nous pensons d'ailleurs qu'outre l'inspiration générale qui leur est commune, il y a entre la sotie d'Adam de la Halle et les soties postérieures des ressemblances particulières assez caractéristiques, pour qu'il soit permis de les rattacher au mcme .genre et à la même brandie littéraire, en les plaçant toutefois à des étages divers de l'arbre généalogique sorti de la fête des fous. II nous paraît que le Jeu de la feuillce est avant tout une satire dialoguée, mais une satire directe plutôt qu'une représentation de scènes comiques préexistantes, plutôt qu'une narration grotesque dramatisée, oij la satire ! se montre seulement d'une manière indirecte et I par interprétation. Or tel semble bien être préci- - sèment le caractère (pii sert à distinguer dans l'ensemble des drames comiques du moyen âge la solie (\(i \i\ farce{\). Les allusions aux événements

(1) La liiiiilo cnlrc les deux genres est loin, à la vérité, d'être

LES ORIGINES DE LA COMÉDIE AU MOYEN AGE AVi

récents do ronlrc religieux; et de l'ordre politique, la mention voilée ou nominale des personnagesqui y ont pris part, sont aussi un des traits remarquables de la sotie. Nous le trouvons dans la pièce d'Adam de la Halle, notamment dans le long passage relatif aux clers dégradés par application de la bulle qu'avait fulminée, le V-j février 1260, le pape Alexandre IV (1), et dans celui qui a rapport aux favoris actuels ou disgraciés du comte d'Artois (2). Ce dernier passage se trouve dans la curieuse scène allégorique où le poète met sous

infranchissable el il y a bien des pièces, au xv et au x\i' siècle, qui flottent entre l'un et l'autre. A plus forte raison ne faut-i{ pas s'étonner de rencontrer, au xnv siècle, dans la sotie d'Adam de la Halle, des scènes qui pourraient appaiîenir à une farce. Telles notamment les scènes de cabaret à la fin du jeu. — Notre opinion sur le caractère générique du Jeu de la Feuilléc a été contestée par M. Henri Guy dans son très remar- «juablc el très intéressant ouvrage: Essai sur la vie el les œuvres lilléraires du Irouuère Adan de le Haie. Paris, Hachette, 18'.)S, in- 8", p. 402 et suiv. Nous croyons néanmoins pouvoir la maintenir. — C.omme M. Guy dans son livre a eu à s'occuper accessoirement de Jean Bodel, nous prenons celte occasion de revenir ici sur une conjecture émise par nous ci-dessus (pp. 179, 181- 182) au sujet des études de ce trouvère, que nous avons, par analogie avec Adam de la Halle, supposées faites à l'abbaye de Vaucclles. Il est beaucoup plus simple et plus vraisemblable de les placer dans la grande aljbaye de Saint-Vaast d'Arras, où les drames liturgi(jues et les jeux scolaires ont dû être en grand honneur. C'est sans doute une raison |>articulière (jui a conduit le jeune Adam de la Halle jus(iu'à \'aucelles, dans le diocèse de Cambray. Cf. sur ce dernier point le livre de M. Guy, !>. 28 et suiv.

il) Vers 434-519.

(2) Vers 782-824.

les yeux des spectateurs la Foi'tune et sa roue fameuse :

CROKliSOS

Dame, qu'est che là que je voi En chele roë ? Sont clie gens?

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