LES LAMENTATIONS DE LA SAINTE VIERGE
Lullice (lu vendredi saint, si auslère qu'il soit ot doive être, n'exelut pourtant pas, personne ne rignore, les rites figurés, dont Tusage est confornie à la fois aux traditions constantes de la religion et aux besoins invincibles de la nature humaine, que la religion a pour objet d'épurer et de satisfaire. 11 est inutile d'insister sur le caractère diainatiquede l'adoration de la Croix et de la figuration <lu saint tombeau. Le chant de la Passion, nous l'avons dit, touche au drame par un auti'e point, i)aicette division du récit entre plusieurs voix qui conslituc déjà une sorte de dialogue. Ces rites et ce mod<' <le chant sont très anciens dans la liturgie ; on les y a certainement employés à une époque où Ton ne songeait pas encore à y introduire, comme on le m à la lin du neuvième siècle par voie d'interjx)-
lation, lin ôléiucnt posilivcmont et spécialement dramalique. Cet élément l'ut représenté à Torigine par les pelits drames des Bergers et du Sépulcre, auxquels d'autres s'ajoutèrent, et ronvit})euà peu se former, comme nous l'avons expliqué, dans notre volume sur le drame chrétien, les cycles dramatiques de Xocl et de Pâques, les mystères de la Xalivilé et de la Résurrection.
L'un des moyens de développement du drame de la Résurrection fut de remonter en arrière dans le récit des événements douloureux et divins par lesquels s'est accomplie la rédemption de l'humanité. Le drame latin du manuscrit de Tours, publié par M. Luzarche et reproduit par ^L de Coussemaker (1), produit en scène Pilate songeant à faire garder le sépulcre, et le fragment français du manuscrit de Paris (902 du fonds français à la Bibliothèque nationale) fait commencer l'action, pour ainsi dire, au pied de la Croix, avant l'ensevelissement du Sauveur. A ce point, la liturgie extraordinaiie du jour de Pâques se rencontrait avec l'oftice du vendredi saint, oîi une liturgie dramatique et extraordinaire s'était également développée, mais plus tard et dans une bien moindre mesure, eu égard au caractère de pénitence et de deuil qui marque entre tous l'anniversaire du grand sacrilice.
(1) Drames liliirijiijnes du inoiien (Ujc. Taris, \'icloi' Didi'on, 1H()1. in-l".
Le mode employé pour le chant de la Passion devait bien conduire peu à peu à la constitution, sur ce sujet, d'un drame proprement dit ; mais ce drame, une fois constitué, fut transporté hors de la semaine sainte, aux fêtes de Pa([ues.
La liturgie dramatique et extraordinaire du vendredi saint consista donc, non pas dans ce drame, auquel toutefois elle fournit des éléments, mais dans une lamentation (/»M/2r///s) sur les soulTrances et sur la mort du Sauveur, récitée h l'origine par un seul personnage, figurant la Sainte Vierge, nuiisqui fut ensuite dialoguée entre JNIarie et saint Jean, le disciple bien-aimé ; où l'on ne craignit pas de faire parler le Christ en croix, et à laquelle prirent enfin part un assez grand nondu-e de personnages: les autres Maries, et notamment Marie- Madeleine, saint Pierre, pleurant sa trahison, Xicodème et Josepli d'Arimathie préparant la sépulture du Sauveur, et même dans certaines versions le vieillard Siméon et plusieurs personnages de l'Ancien Testament. La langue vulgaire fut admise d'assez bonne heure dans ces complaintes, d'abord pour li'aduire et pai'ai)hraser les anciennes versions latines, puis d'une façon relativement indépendanle, mais avec un caractère toujours assez étroitement liturgique, qui restreignit aussi les développements de la mise en scène.
Les instructions placées en tète d'un iibtncliis du (piin/ième siècle, en vers allemands, conservé
dans un manuscrit de Bordcsholm en Ilolslein, publié par M. Ilaupt et étudié par M. \Mlken (1), donnent une juste idée de l'esprit et du caractère de cette liturgie extraordinaire et dramatique du vendredi saint.
« Ici commence, dit la rubrique, une lamcntalion très dévote de la bienheureuse Vierge Marie, avec une musique très dévote et très touchante.
<« La l)ienheureuse Vierge Marie fait cette lamentation très dévotement avec quatre personnes dévotes, le bon jour du vendredi saint, avant dîner, dans l'église, devant le chœur, dans un lieu un peu élevé, ou hors de Téglise, si le temps est bon. dette lamentation n'est pas un jeu ni une farce, mais c'est une plainte et une lamentation et un pieux gémissement de la glorieuse Vierge Marie, et quand elle est faite par de sages et dévotes personnes, elle excite vivement les assistants aux larmes et à la compassion de telles douleurs, comme fait le sermon dévot du vendredi saint sur la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Glirisl. Si on ne peut la faire commodément le vendredi saint, à cause du sermon de la Passion de Noire- Seigneur, alors, que la bienheureuse Vierge Marie fasse cette lamentation avec ses compagnons un jour j)r('M-édent, comme, par exemple, le mardi après le dimanche des Rameaux, avant dîner. Cette
(1) Gcschichlc (1er (jeislliclu'n Sjiiclc in Deul.'ichUtnd. (iO'Uiiit;cii - 1H72, iii-S", p. JUS l'I siiiv.
complainte peut se faire commodément en deux lieures et demie.
« Tout ce qui doit être fait par les cinq personnages ne doit l'être ni avec précipitation, ni avec une excessive lenteur, mais dans une bonne et moyenne mesure. Jésus doit être représenté par un pieux prêtre, Marie par un jeune clerc, saint Jean rÉvangéliste par un prêtre, Marie-Madeleine et la mère de saint Jean par de jeunes clercs. Jésus doit se vêtir d'une chasuble rouge, et Jean de même. Jésus et Jean doivent avoir des diadèmes de papier. Le diadème de Jésus doit être marqué d'une croix rouge devant et derrière, Marie doit s'habiller de vêtements semblaldcs à ceux que porte Marie- Madeleine dans l'office de la nuit de traques. Jean doit avoir un glaive de bois avec un fourreau. Il tient ce glaive d'une main quand il sort de la sacristie, et de l'autre main son rôle. Par instants Jean doit toucher de la pointe de ce glaive le cœur de Marie ou sa poitrine. Mais, quand il doit <agir, il dépose ce glaive à terre. Un jeune clerc bien vêtu peut être là pour tenir le glaive et aussi le linge de soie avec lequel la Sainte Vierge doit couvrir le crucillx au moment convenable.
(' Le Seigneur Jésus, (juand il sort de la saei'istie 4ivec les quatre autres personnages, porte dt'votement une croix dans ses mains, et quand il a chanb' le verset : Ononiam tribulaiio proxinui csl, aussitôt il dépose la croix, et, tandis (pie l'on fait la
'2(j ORIGINES CATIIOLIOUES DU THEATRE MODERNE
complainte, le Seigneur Jésus doit avoir un crucifix devant soi, et quand lui-même doit agir, alors il dépose la croix et écarte le crucifix.
« La Sainte Vierge se tient à droite de Jésus- Christ avec Marie-Madeleine, Jean à gauche avec sa mère. Quand la Vierge- Marie chante sa partie, alors elle vient au milieu et tantôt se tourne vers son divin Fils à l'orient, tantôt à l'occident, tantôt au nord, tantôt au midi, et cependant contre sa poitrine est dirigé le glaive prédit par le vieillard Siméon et que tient saint Jean. Tantôt la Sainte Vierge étend les bras, tantôt elle lève vers son Fils les mains et les yeux. Mais tous ces Qestes doivent être faits avec discrétion. Ouand la Sainte Vierge a fini, elle s'en retourne à sa place à la droite du Sauveur. Les autres personnages font de même.
« Quand les personnages sortent de la sacristie ou de l'église, ou qu'ils y rentrent, ils s'avancent on trois couples : d'abord le Seigneur Jésus tenant sa croix avec saint Jean l'Evangéliste, ensuite la Sainte Merge avec Marie-]\Iadeleine, en dernier lieu la mère de saint Jean avec le recteur. Celuici entonne le psaume : Circiimdedernnl me viri mendaces, et ce chant se poursuit en commun jus- ([u^à ce que l'on soit arrivé au lieu préparé pour la représentation. Le [)saume fini, le Seigneur Jésus chante seul le verset: Quoniam tribulatio proxima esl, et il se tourne ensuite vers l'occident, etc. Que
DRAMES LITURGIQUES ET JEUX SCOLAIRES ij
cliaquc |)crsonnago dise son rôle avec dévolion, faisant sa lamenlation sur le même rythme et cruu Ion discret «^
On voit d'abord la ressemblance de ces planctus avec les oratorios tels que ceux de Bach, qui ne sont peut-être pas avec eux sans quelque lien de libation. Les lamentations dialoguées du vendredi saint lurent, à ce qu'il semble, introduites dans la liturgie de ce jour, ou, pour mieux dire, juxtaposées à cette liturgie, par imitation de ce drame plus ancien du Sépulcre, que Ton représentait la nuit ou le jour de Pâques , et dont l'un des moyens de développement avait été de donner un large cliamp aux lamentations des saintes femmes, et en particulier de sainte Marie-Madeleine. Toutefois, il est possible que l'influence des lamentations dialoguées du vendredi saint ait à son tour agi sur le développement du drame de Pâques, (^ela est même probable, et je crois retrouver la trace de cette inlluence dans un beau (Àinlif/iic (li<il();/ii('' (le la Hésnrreclion en \ers latins ryllimi- ([ues publié par M. Mone, d'après un manuscrit de IJchtentlial, et reproduit par M. Kdélesland Du Méril 11.
LE CIIŒlIt
(' Le Ciu-isl s'élance hors (hi lonibeau avec le (ropliéc
\ Or'ujinrn lalincs du llu'àlre moderne. Vnn^ ISl*,), iii-S", p. 108.
-28 ORIGINES CATIIOLIOIES Dl THÉÂTRE MODERNE
de sa victoire. L'Agneau est devenu lion. Sa moii a vaincu la .Mort. Il a forcé les portes de l'enfer par la vertu de son sacrifice.
« Oui, c'est lui l'Agneau qui, suspendu en croix, a racheté toutes les brebis. Nul ne compatissait à ses soulfrances. Mais le feu du chagrin dévorait Marie- .Madeleine.
LES ANGES
« Dis-nous. Marie, qu"as-tu va en contemplant la croix du Christ ?
MARIE
« J"ai vu Jésus dépouillé, élevé en croix par la* main des pécheurs.
LES ANGES
« Dis-nous, Marie, qu"as-lu vu en contemplant la croix du Christ ?
MARIE
<■ Jai vu sa tète couronnée d'épines, son visage souillé de crachats, plein de marques de coups.
c< J"ai vu ses mains trouées de clous, son flanc percé d'une lance, source vive d'amour.
LES ANtiES
(' Dis-nous, ÎNIarie, qu'as-tu vu en contemplant la croix du Christ ?
" .J'ai vu qu'il se recommandait à son Père, puis il imliiia la tète et rendit l'esprit.
LES ANGES
« Dis-nou'^. Marie, qu'as-lu fait après avoir perdu Jésus ?