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SAINT HILAIRE, SA FAMILLE, SON ÉDUCATION

Hilaire fut pour l'épiscopat de la Gaule ce qu'était Athanase en Orient et dans l'Église entière : l'oracle de la vraie doctrine , le guide éclairé et toujours sûr dans le péril, le restaurateur sage et modéré après les ruines accumulées par la tempête. Aussi le Poitou est-il fier à bon droit d'un tel homme et d'un tel pontife.

Mais avant de raconter ses hauts faits , jetons un coup d'œil d'ensemble sur sa famille, sur son berceau, sur sa jeunesse et sur ses vertus d'homme privé. Lorsque derrière les actions d'éclat on peut découvrir des trésors de qualités cachés dans l'ombre, l'admiration grandit encore.

Hilaire naquit vraisemblablement à Poitiers (1) ; mais ses parents faisaient leur habitation favorite d'une charmante villa , nommée Villa Clara , aujourd'hui Cléré-sous-Passa-

(1) Nous avons dit autrefois que saint Hilaire était né à Cléré, mais une étude plus attentive des monuments a modifié notre opinion à cet égard. (Cf. S. Venant. Fortunat., lib. 11, c. xix; lib. VIII, cap. i; S. Hieron., Prœfat. in epist. ad Galal.) — D. Coustant (Palrol. lat., t. IX, vol. 125), on ne sait pourquoi, ne traduit pas exactement Jean Bouchet en parlant de Cléré.

vant, sur les frontières de l'Anjou et du Poitou. Il entrait dans les mœurs des patriciens d'alors de préférer ainsi la campagne aux maisons de la ville. La famille à laquelle appartenait Hilaire faisait partie de cette haute aristocratie gauloise (1), alliée depuis longtemps aux meilleures maisons de la vieille Rome ; et, selon saint Fortunat, elle y tenait un rang des plus distingués. Il nous eût été utile autant qu'agréable d'en étudier au moins les principales ramifications , et de montrer ses relations plus ou moins étroites avec celles d'Agrecius, de Maximin et surtout de Paulin ; car la vénération marquée que saint Hilaire témoigne en tous ses écrits pour la mémoire de ce dernier nous fait soupçonner qu'il existait entre eux quelque lien de parenté.

Mais, si les monuments contemporains nous font défaut, saint Grégoire de Tours nous a transmis un souvenir traditionnel (2) que nous devons recueillir avec autant d'empressement que de reconnaissance.

Deux jeunes époux de la famille de saint Hilaire , évêque de Poitiers, nous dit-il, étaient venus s'établir à Saintes. Peutêtre le mari y occupait-il une fonction publique. Touchés l'un et l'autre de la grâce divine, ils résolurent de recevoir en même temps le sacrement de la régénération. C'était alors, on se le rappelle , une coutume assez générale de retarder jusqu'à l'âge mûr la réception du baptême. Les Anges, qui virent avec bonheur ces deux belles âmes enflammées du même amour et des mêmes espérances divines, obtinrent de les transporter au ciel avant que le monde les eût souillées de son contact. Pendant l'octave de Pâques, alors que la robe blanche des néophytes couvrait encore leurs membres sanc-

(1) Fortunat., Vita S. Hilarii, n° 3 : « Apud gallicanas vero familias nobilitatis lampade non obscurus; imo magis, prse cxteris gratia gêner ositalis ornalus. »

[ï) S. Gregor., De Gloria confess., c. lx.

tifîés, la mort les unit pour toujours, en les couronnant de la gloire éternelle. Les chrétiens de ces premiers temps de l'Église avaient un tact exquis pour exprimer les sentiments du cœur. On fit faire un grand sarcophage en pierre, et Ton y déposa les deux heureux époux , endormis dans ce nouveau lit nuptial jusqu'au jour de la résurrection suprême.

Plus tard, comme nous le dirons bientôt, les barbares survinrent et firent oublier les noms des deux dormants, mais non pas le parfum de sainteté qui avait embaumé leur passage de la terre au ciel. Un miracle, qui eut lieu vers la fin du vie siècle , à l'occasion de leur sépulture, augmenta, momentanément du moins , la vénération que l'on avait conservée pour leur mémoire.

Le sarcophage qui les renfermait était placé à l'entrée du petit oratoire, ou cella memoriœ, élevé en leur honneur. Cette position rendait difficile l'accès de la chapelle, et gênait par là même la dévotion des fidèles. En outre, une muraille de l'édifice menaçait ruine, par suite d'une fissure par où la pluie pénétrait librement. Saint Pallais, qui occupait alors le siège de saint Eutrope , résolut de remédier à ce double mal. Dans ce but, il commença par faire préparer, dans un endroit plus convenable de la même basilique, un socle de marbre destiné à supporter le tombeau vénéré; puis il fit venir plus de trois cents (trente ?) ouvriers pour le changer de place. Mais pendant une journée entière ces hommes vigoureux employèrent en vain les câbles et les instruments les plus puissants ; il leur fut impossible même de remuer la masse énorme du sarcophage. Le soir venu, le saint évêque , qui avait présidé à l'opération , se retira assez inquiet sur ce qu'il avait à faire. Le lendemain , avant l'aurore, il était à la porte de la chapelle, l'anxiété dans

1 'âme et la prière sur les lèvres. Il entr ouvre la porte. Quelle n'est pas son admiration en apercevant le sépulcre transféré tout entier et solidement posé sur le socle préparé par ses soins ! Il rendit grâces à Dieu de ce qu'il avait bien voulu achever, par sa toute-puissance, ce que les forces humaines eussent été incapables de produire. Ce prodige démontre d'une manière éclatante la sainteté des deux époux ensevelis dans ce cercueil , et nous fait regretter plus vivement encore la perte des documents concernant les autres membres de la famille de saint Hilaire.

Le père et la mère de notre illustre pontife laissèrent en mourant une mémoire non moins précieuse que celle de ces deux époux, leurs parents. Cependant c'est à peine si le nom ou le surnom du père , Francarius , a survécu au naufrage des révolutions ; celui de la mère est encore ignoré.

Dans une ancienne charte contenant l'énumération des principales dépendances de l'abbaye de Saint-Hilaire-le- Grand de Poitiers, on lit, entre autres, cette indication : « A Vihiers (autrefois du diocèse de Poitiers, aujourd'hui du diocèse d'Angers), église de Saint-Hilaire, où reposent son père et sa mère (1). » Comme il nous paraît impossible que ces deux bienheureux époux aient été enterrés en dehors de leur villa de Géré, il faut admettre que, au ixe siècle , dans le but de les protéger contre les dévastations normandes, ils ont été transférés dans l'église de Saint-Hilaire de Vihiers.

(1) « Vieraci, ecclesia Sancti Hilarii, ubi pater ejus et mater requiescunt, » et aliae duae Ecclesiae » (Besly, Comtes de Poitou , p. 245). — Ce document est certainement antérieur au xie siècle, puisque l'église de Saint-Hilaire de Vihiers, qui, aux ixe etxe siècles, appartenait à l'abbaye de Saint-Hilaire-le- Grand {Mém. Soc. anliq. Ouest, t. XIV, p. 13, 24), fut donnée, vers l'an 1010, au monastère de Saint- Jouin-de-Marnes ((Jartul. S. Jovini de Marnis, ms. Bibl. nat., F. lat. n° 5449, fol. 101). Dans ce cartulaire, il est dit que le comte d'Anjou fit construire V église; mais il ne faut pas prendre à la lettre ces expressions. Il s'agit d'une reconstruction.

Après la tourmente, le sarcophage de Francarius seul , ce semble, fut reporté dans son sépulcre primitif, où il reçut le culte public réservé aux bienheureux confesseurs. Toutefois , pendant les effroyables guerres qui désolèrent la France depuis le commencement du xive jusqu'au milieu du xve siècle , on perdit jusqu'à la trace de ce précieux trésor. Ce ne fut qu'en 1470 (1) qu'il fut providentiellement retrouvé. Le sarcophage de pierre contenait encore une grande partie des ossements de saint Francaire. Le 21 septembre de la même année 1 470, Jean du Bellay, alors évêque de Poitiers , constata authentiquement cette importante découverte , et fit une solennelle translation des saintes reliques. On les remit dans l'antique cercueil de pierre , lequel fut placé derrière le maître-autel de l'église de Cléré. Le bienheureux y fut vénéré par de nombreux pèlerins jusqu'au commencement du xvne siècle. A cette époque de rénovation religieuse en France, la dévotion envers saint Francaire prit un développement extraordinaire. Henry-Louis de la Rocheposay était alors assis sur la chaire de saint Hilaire. Ce savant et zélé prélat s'émut au souvenir du père de son illustre prédécesseur, et, dès le 29 août 1624, il ordonna de procéder à une reconnaissance des saintes reliques; mais, par suite d'obstacles inconnus, l'exécution de ce mandement fut différée jusqu'en 1641 (2).

A cette date , le prieuré de Cléré avait pour prieur commendataire messire Nicolas de Lezeau (3), fils d'un conseiller

(1) Saints Personnages de l'Anjou, t. I, p. 13.— Jean Bouchet (Annales d'Aquitaine, liv. I, ch. vi) indique la date approximative de 1520 pour cet événement; mais il se trompe certainement.

(2) A diverses reprises, le pape Urbain VII [ encouragea, par plusieurs indulgences, le pèlerinage au tombeau de saint Francaire, notamment par ses bulles du 19 octobre 1629 et du 4 février 1642.

(3) D. Fonteneau (t. LX, 471) a lu Leyreau; mais le document original, qui est conservé aux archives de la Vienne, porte Lezeau et non Leyreau.

— Vôt —

du Roij en ses conseils cVÉtat et 'privé. De concert avec son père, il se fit un devoir de procurer à l'église de son prieuré un reliquaire digne de son illustre patron saint Francaire. En conséquence, le 28 avril de Tan 1641 , en vertu d'une commission expresse de l'évêque de Poitiers, en date du 26 mars de la même année , messire Louis Texier, prêtre , prieur d'Allonnes, près Saumur, assisté de plusieurs membres du clergé, procéda solennellement à la translation des susdites reliques au milieu d'un immense concours de peuple (1). Jusqu'à la Révolution française, elles y furent vénérées non-seulement par les habitants de la paroisse de Cléré , mais par toutes les populations des pays circonvoisins. Dispersées et jetées dans la boue par les révolutionnaires, elles furent en partie recueillies par quelques pieux fidèles et rendues au culte après la tourmente , moyennant quelques précautions que Mgr Montault jugea indispensables.

Ce que nous venons de dire prouve surabondamment que les parents de saint Hilaire sont morts dans la paix du Seigneur (inpace), selon l'expression des premiers chrétiens. Mais avaient-ils toujours professé le christianisme, ou du moins étaient-ils baptisés lorsque leur fils vint au monde? Cette question a été vivement débattue parmi les historiens, les uns, tels que D. Coustant (2), soutenant l'affirmative, les

(1) Le procès-verbal de cette translation se trouve en original aux archives de la préfecture de la Vienne (chapitre de Saint-Hilaire-le-Grand). D. Fonteneau en a donné une copie (t. LX, 471). Messire Louis Texier déposa la nouvelle châsse sur le grand autel, au même lieu où était auparavant placé le sarcophage. Dans l'extrait d'un procès-verbal de la visite faite en 1751, le 11 mai, à Cléré, par M. Michel Rolland, chanoine de l'Église de Poitiers et grand archidiacre de Poitou , on lit à l'article reliques : « Il y a la » châsse de saint Francaire, père de saint Hilaire, avec authentique; «plus loin, à l'article chapelle : « Autel de saint Francaire, où il y a un reliquaire » renfermant une relique de saint Francaire. » (Note communiquée par M. Beauchet-Filleau.) A partir de la translation de 1641 on célébra à Cléré deux fêtes de saint Francaire , l'une le 28 avril , l'autre le 21 septembre.

(2) Patrolog. lat., t. IX, col. 127-129.

autres avec Tillemont (1) tenant pour la négative. Après avoir examiné les preuves alléguées de part et d'autre , et surtout après avoir étudié attentivement les monuments du ive siècle, nous n'hésitons plus à suivre l'opinion du savant éditeur des œuvres de saint Hilaire.

Les auteurs des xvne et xviii6 siècles avaient peine à se former une juste idée de l'instruction littéraire et intellectuelle que donnaient à la jeunesse du ive siècle les rhéteurs chargés des cours publics dans les différentes villes de l'empire romain. Vivant au milieu d'une société encore tout imprégnée de christianisme, et qui, malgré son engouement pour les écrivains de l'antiquité classique, considérait l'enseignement des vérités révélées comme la base de l'éducation véritable , nos historiens ne pouvaient croire que, sous des empereurs tels que Constantin et ses fils, un jeune homme né d'une famille chrétienne sortit des écoles avec une foi chancelante. Mais, hélas ! ce qui paraissait incroyable au siècle dernier ne l'est plus de notre temps , trop semblable en beaucoup de points à l'époque constantinienne. Alors en effet, autant et plus que de nos jours, l'instruction publique de l'Etat (2) était donnée en dehors de tout principe religieux. En outre, les formes du beau langage et de l'éloquence se puisaient aux sources empoisonnées du paganisme encore vivant et dépouillé de ses explications vulgaires, tandis que le christianisme était présenté comme une opinion plus ou moins scientifique par des rhéteurs, indifférents pour la plupart aux dogmes révélés. Ainsi entraînées à l'admiration d'un culte idéalisé , les jeunes intelli-

(1) Tillemont, Mst. ecclés., VII, 747-748.— Cf. Hist. litlér. de la France, t. II, p. 139.

(1) Il y avait, en effet, alors comme aujourd'hui, des professeurs salariés par l'État, à côté des professeurs enseignant au nom de l'Église. — Cod. Theodos., lib. XIII, tit. ni, De Medicis et Professoribus, leg. 1, 3 et 11.

gences de cette époque de transition couraient les plus grands dangers de perdre la foi ; d'autant plus qu'alors , comme aujourd'hui , l'influence de la famille , même chrétienne, était annulée par le courant de l'opinion passionnée pour le libre examen ou le scepticisme. Quoique en sens inverse, la société du ive siècle tendait donc, comme celle de nos jours, à une dissolution complète, derrière laquelle la main de Dieu préparait une régénération sociale. Sous prétexte de protéger la liberté de conscience, proclamée par l'édit de Milan en 313, le gouvernement impérial contribuait largement à cette insouciance religieuse, soit par ses indécisions continuelles à l'égard de la vérité catholique , soit par ses préférences scandaleuses , même aux yeux des païens honnêtes (1), à l'égard des ariens, dont la doctrine ne différait que par une nuance de la théorie philosophique du polythéisme.

Voilà pourquoi des hommes d'élite , tels qu'Àusone, Augustin, Paulin de Noie, etc., tous nés de parents chrétiens (2), ont été plus ou moins longtemps et plus ou moins profondément attachés aux aberrations du doute, du manichéisme ou de la philosophie païenne (3). Notre saint Hilaire dut passer par des épreuves analogues.

(1) S. Athanas., Apologia ad Conslantium, n° 33; Hist. Arianorum, n° 55.

(2) On connaît la mère de saint Augustin; la mère d'Ausone était trèspieuse (Auson., Parentel., 2), et saint Paulin parle du tombeau chrétien de ses parents {Epist. xn, 12).

(3) S. Augustin. Confession., lib. VII-IX.— Saint Paulin, disciple d'Ausone, avoue ses préférences pour les sectes philosophiques dans son épître i\' et dans son Carmen ultimum. Citons les premiers vers de ce document précieux pour nous, parce qu'il nous explique comment notre saint Hilaire a pu passer par les mêmes incertitudes, avant d'entrer en possession de la vérité :

« Discussi, fateor, sectas, Antonius, omnes;

» Piurima qusesivi, per singula quaeque cucurri;

» Sed nihil inveni melius quam credere Ghristo. » — Cf. Gregor. Nazianz., Oral, xliii in laudem Basilii Magni, n° 21 : « Pestiferae » quidem aliis, quantum ad animae salutem attinet, Athenae sunt (nec enim

» id a piis viris temere existimatur); malis namque opibus, id est idolis

Né avec une nature droite et des penchants vertueux, il montra, dès le berceau, une sagesse tellement précoce, que dès lors on pouvait présager qu'un jour viendrait où il serait le valeureux champion de la cause du Christ (1). Comme tous les jeunes Gallo-Romains de sa condition, il reçut une éducation brillante dans les principales écoles de la Gaule. C'était au commencement du ive siècle, selon toute apparence, vers le début du règne du grand Constantin. Sans doute, à cette époque, la capitale des Pictaves avait ses écoles florissantes de grammaire et de rhétorique , puisque , à la fin de ce même siècle , Ausone accuse d'ambition un rhéteur de Bordeaux (â) qui avait quitté sa patrie pour venir enseigner à Poitiers. Mais Trêves et Autun, nous l'avons déjà dit, se disputaient le premier rang dans l'opinion publique ; et les intimes relations que nous avons constatées entre notre cité et la seconde Rome, le séjour d'un grand nombre de Poitevins dans cette dernière ville, la célébrité des professeurs qui y enseignaient, la gravité des mœurs des élèves qui en fréquentaient les gymnases (3), durent promptement fixer le choix des parents d'Hilaire.

Les cours publics étaient alors divisés en deux classes

» affluunt, cliffîcileque factu est, non simul cum eorum laudatoribus et » patronis in errorem abripi. »

(1) « Ab cunabulis tanta sapientia primitiva ejus lactabatur infantia, ut » jam tune potuisset intelligi Christum in suis causis pro obtinenda vic- » toria necessarium sibi militem jussisse propagari. » (Vita S. Hilarii,no?>, auctore Fortunato.) — On s'est demandé si ce Fortunat, auteur de la Vie de saint Hilaire, était bien le même que l'ami de sainte Radégonde. La question est dirimée par un manuscrit du vme siècle contenant les œuvres de ce dernier, et sur lequel le savant M. Guérard a publié une notice intéressante (Notices et extraits des manuscrits, t. XII, p. 75-111).

(2) Auson., Profess. Burdegal., n° 10 {Patrol. lat., t. XIX, col. 856) :

« Pange et Anastasio

Burdegalœ hune genitum Transtulit ambitio Pictonicaeque dédit. »

(3) Auson., Mosella, ibid., col. 894.

principales : la grammaire et la rhétorique. On entendait alors par grammaire tout ce qui se rattachait, de près ou de loin, à à ce que nous appelons aujourd'hui la littérature, c'est-àdire à l'étude des langues grecque et latine (1), de l'histoire et de l'art poétique (2) . Sous le nom de rhéteurs , d'autres professeurs enseignaient Y art de bien "dire, considéré chez les Romains comme nécessaire à quiconque aspirait aux charges publiques; \& philosophie , ou la connaissance des divers systèmes des anciens philosophes païens, couronnait cette éducation littéraire. Cependant les jeunes patriciens - dont la noblesse et le talent prédisaient un avenir plus sérieux ajoutaient encore à ces études la science plus aride du droit romain.

Tel fut certainement le programme imposé à l'intelligence du jeune Hilaire. Il n'eut pas de peine à se distinguer en toutes choses et à montrer ce qu'il serait un jour. Au témoignage de saint Jérôme (3), il participe par son style à la concision de Tertullien , à la profondeur de Quintilien , à l'éloquence de saint Cyprien et à l'abondance de Cicéron. Le grec lui était assez familier (4) pour lui permettre de s'approprier, en les traduisant librement en latin, les commentaires d'Origène sur Job et d'interpréter les formules des semi-ariens sur la divinité du Verbe. Le titre de très-éruditque lui donne saint Jérôme (5) nous est un sûr garant qu'il possédait,

(1) Cod. Theodos.,lib. VI, tit. xxi, lege unica; item lib. XIII, tit. iii,leg. 11.

(2) S. Gregor. Naz., Orat. xliii in laudem Basilii Magni , n° 23.

(3) S. Hieron., Episi. lxxxiii (nunc lxx) ad Magnum, n° 5, etprœfat. in lib. VIII Comment, in Esaiam.

(4) S. Hieron., Epist. xm (nunc lviii) ad Paulinum, n° 10; Apolog. adversus Rufinum, n° 2. — On croit que saint Hilaire avait quelque connaissance de l'hébreu (Hist. littèr. de la Fr.t t. II, p. 188) et qu'il faut prendre dans un sens restreint ce que saint Jérôme dit à ce sujet {Epist. xxxiv, n° 3, ad Marcellam). En effet, voyez son Gomment, inps. n, nu 2, 3, 4, 9.

(5) S. Hieron., Epist. cxli (nunc xxxiv) ad Marcellam, n° 3; Praefat. in lib. II Comment, ad Galatas ; De Viris illuslribus, cap. c.

autant qu^on le pouvait de son temps , les principaux éléments de la science historique. Son talent poétique fut admiré pendant plusieurs siècles, notamment dans les Églises d'Espagne (1), où l'on chantait ses hymnes avec une prédilection marquée. Nous reviendrons sur ce sujet.

On peut assurément faire de lui l'éloge que saint Grégoire de Nazianze nous a laissé de saint Basile le Grand (2) : « Sur » les bancs de l'école , il apparut avec la maturité de l'âge » mûr; rhéteur au milieu des rhéteurs, avant de s'être » assis sur leur chaire de rhétorique ; philosophe parmi les » philosophes , et , ce qui est préférable , grave comme un » prêtre dans l'assemblée des fidèles, avant d'avoir été revêtu » des moindres fonctions sacerdotales (3). Estimé de ses » maîtres comme un égal, vénéré de ses condisciples comme » un supérieur, il était l'objet de l'admiration de toute la » ville. Les fleurs de l'éloquence profane et les fruits des r> connaissances humaines ne firent qu'alimenter dans son » âme le goût des vérités supérieures et de la beauté su- » prême. » Aussi se livra-t-il avec une sorte de passion à l'élude de la philosophie, telle qu'on l'enseignait alors dans les écoles (4) ; et ses ouvrages sont là pour démontrer avec quelle profondeur il en sonda tous les problèmes , avec quelle plénitude il en pénétra tous les secrets.

Saint Augustin (5) a dit de notre Hilaire qu'il était entré

(1) Mansi, Concil., t. X, col. 612-623; iv Concil. Tolet.,an. 633, can. xm.

(2) S. Gregor. Nazianz., Oral, xliii in laudem Basilii Magni, n° 13.

(3) « Et quod maximum est, sacerdos christianis etiam ante initum sacerclotium » {loc. ai.). — Saint Fortunat dit la même chose de saint Hilaire ': « Ita plenitudine Domini venerabiles animos ecclcsiasticae regulae tradidit infirmandos, ut adhuc in laicali proposito constilutus, divino nutu, ponlificis gratiam possideret. » (Vila S. Hilarii, n° 3.)

(4) S. Gregor. Naz., loc. cit., n° 23 : « Quis in philosophia, excelsa procul dubio scientia, et sursum gradiente , sive eam partem spectes, quae in praclica et Iheoretica posita est, sive eam quœ in logicis argumentis et antithesibus ac disputalionibus versatur, quam dialeclicam vocant. »

(5) S. August., De ûoctrina christiam, lib. II, cap. xl, n° 61.

dans l'Église chargé de l'or et de l'argent des Égyptiens , c'est-à-dire, des trésors de la science profane, comme Cyprien, Lactance, Victorin, Optât, Moïse lui-même. Mais ce qui constitue principalement le génie d'Hilaire est moins son érudition que sa dialectique pleine de nerf et de concision. Il est par-dessus tout philosophe, comme nous le dirons bientôt. Il ne faut donc pas s'étonner si la philosophie fut , avec la grâce de Dieu , le canal par lequel la foi chrétienne s'affermit dans son âme généreuse et y développa ses qualités naturelles avec cette ampleur que chacun sait. Écoutons-le nous raconter lui-même comment s'opéra cette conversion totale ou partielle.

C'était sans doute à cette époque de sa vie où le sophiste chargé de l'enseignement philosophique dans la ville de Trêves, expliquait à ses élèves les diverses opinions des sages de l'antiquité classique sur l'essence divine. Hilaire, qui, dès son enfance, avait été marqué du sceau de la croix et oint de l'huile sainte, et qui , sur les genoux de ses pieux parents , avait reçu les notions élémentaires de la foi , écoutait en silence tous ces systèmes contradictoires. Sa raison , illuminée par la grâce, n'eut pas de peine à reconnaître les futilités de ces opinions humaines. « Mon instinct religieux, ditil (1), me faisait comprendre que le bonheur de l'homme ne peut consister dans l'inaction et l'opulence, comme le voulait Épicure : ce serait ravaler l'humanité au niveau de la bête dormant satisfaite au milieu d'un gras pâturage. Il répugne, en effet, de croire que Dieu ait créé l'homme intelligent pour

(1) Nous analysons le commencement du livre 1er de son Traité de la Trinité (n0< 1-1$), dans lequel il semble décrire les divers degrés par lesquels son âme est parvenue à la connaissance pleine et entière de la foi chrétienne. On peut voir sur ces pages de saint Hilaire un saisissant commentaire appliqué aux erreurs du temps présent, dans les œuvres de l'illustre èvêque de Poitiers {Œuvres, t. VI, p. 552-555).

une vie dans laquelle l'intelligence est annulée, et qui aboutit à l'anéantissement par la mort. Je reconnaissais, il est vrai, une certaine valeur à l'opinion de ceux qui , avec les stoïciens, prétendent que se conserver libre de corruption et se dégager des chagrins de la vie humaine, soit en les prévoyant avec prudence , soit en les évitant avec précaution , soit en les supportant avec patience , c'est vivre conformément à la véritable béatitude. Cependant, je sentais qu'il manquait quelque chose à cette théorie : c'était la connaissance de l'Auteur de tout bien. D'autre part, se présentaient à moi les nombreuses opinions concernant la Divinité, les uns la croyant multiple , mâle et femelle , ou possédant la puissance souveraine à divers degrés; les autres niant jusqu'à son existence même, en dehors des atomes et des molécules de la matière ; ceux-ci lui attribuant une indifférence absolue de nos intérêts, et ceux-là la plaçant dans des êtres sans raison ou matériels , comme les animaux, le bois ou la pierre.

» De telles aberrations et de telles contradictions me semblaient indignes de philosophes qui se vantaient d'être les inventeurs de la vérité (1) ; car, selon moi , il est incontestable que ce qui est divin et éternel doit nécessairement être un et non de diverses natures , parce que , étant par luimême ce qu'il est, il n'a pu laisser en dehors de lui un être qui lui fût supérieur (ou indépendant) : d'où l'omnipotence, aussi bien que l'éternité , ne peut appartenir qu'à un seul.

(I) « Dignum jam non erat auclores eos veritatis existere, qui ridicula et fœda et irreligiosa sectantes , ipsis illis inanissimarum sententiarum

suarum opinionibus dissiderent Porro autem divi-

num et seternum nihil nisi unum esse et indifferens pro certo habebat (aniraus), quia id quod sibi ad id quod esset auctor esset, nihil necesse est extra se quod sui esset praestantius reliquisset; atque ita omnipotentinm aeternitatemque non nisi pênes unum esse. » (S. Hilar., loc. cit., n° 4.)

» Ces vérités (1) et beaucoup d'autres semblables étaient l'objet constant des préoccupations de mon esprit , lorsque les livres de Moïse et des prophètes, que nous a transmis la religion des Hébreux, me tombèrent entre les mains. J'y lus ce passage , dans lequel Dieu se définit lui-même : « Je suis celui qui suis; » et : « Tu diras aux enfants d'Israël : Celui qui est m'envoie vers vous » [Exod., ni , 14). J'admirai sans réserve une définition de la Divinité, si complète et en même temps si propre à donner à l'intelligence humaine une idée juste de l'essence incompréhensible de Dieu. »

Une fois en possession de ces livres divins , Hilaire y vit la confirmation de tous les attributs de Dieu : son infinité , son immensité, sa beauté ineffable, son incompréhensibilité, son éternelle béatitude.

« Ces principes vivifiants, ajoute-t-il, avaient pénétré mon âme , et y avaient nourri l'espérance de participer un jour à cette incorruptible béatitude, récompense méritée par une sainte opinion de Dieu et des mœurs sans tache... Caria raison elle-même me persuadait qu'il n'était pas digne de Dieu de conduire un homme jusqu'à la participation d'une vie pleine de sagesse et d'intelligence pour le faire aboutir à l'anéantissement de la vie et à l'éternité de la mort.

» J'étais dans ces dispositions d'esprit lorsque je pris connaissance de cette sublime doctrine de l'Apôtre et Évangéliste saint Jean : « Au commencement était le Verbe, etc. »

Hilaire apprit en effet, par cet admirable début de l'Évan-

(1) « Hîbc igitur multaque alia ejusmodi cum animo reputans , incidi in eos libros quos a Moyse atque a prophetis scriptos esse Hebraeorum religio tradebat : in quibus , ipso creatore Deo testante de se, haec ita continebantur : « Ego sum qui sum », et rursum : « Hsbc dices filiis Israël : Misit me ad vosis qui est » (Exod., ni , 14). Admiratus sum plane tam absolutam de Deo significationem , quœ naturae divinae incomprehensibilem cognitionem aptissimo ad intelligentiam humanam sermone loqueretur. » (S. Hilar., loc. cit., n° 5.)

géliste , la génération éternelle du Verbe , son alliance avec rhuraanité par l'incarnation, et la participation de l'homme à cette alliance divine par la grâce de l'adoption. Son âme , jusqu'alors anxieuse et incertaine , trouvait dans cette doctrine plus qu'elle n'avait espéré (1). Désormais notre illustre philosophe, avec l'aide de Dieu et de son génie pénétrant et sublime , avait acquis la science des plus grands mystères du Christianisme : il était à Dieu.

Nous ignorons en combien de temps , en combien d'années peut-être , s'opéra cette illumination complète de l'esprit d'Hilaire. Ce que nous savons, c'est qu'il sortit de cette épreuve, armé d'une foi vigoureuse et fortement trempée, qu'aucune puissance humaine ni infernale ne put jamais ébranler.

Une fois en possession de la vérité, il voulut la pratiquer dans toute sa perfection. « Mon âmereçut avec joie, dit-il (2), cette doctrine du divin mystère de l'incarnation du Verbe. Elle comprit que, par le Fils de Dieu fait chair, elle s'élevait jusqu'à Dieu ; que , par la foi , elle était appelée à une nouvelle naissance , et qu'il était en son pouvoir d'obtenir la régénération céleste. Elle reconnut qu'il était de son devoir de ne pas rendre inutile pour elle ce bienfait de son Père, son Créateur, qui l'avait tirée du néant pour lui donner tout ce qu'elle est. »

(1) « Hic jam mens trépida et anxia plus spei invenit quam cxpectabat » [Loc. cit., n° 11).

(2) « Hanc itaque divini sacramenti doctrinam mens leeta suscepit, in Deum proficiens per carnem , et in novam nativitatem per fidem vocata, et ad cœlestem regenerationem obtinendam potestati suœ permissa, curam in se parentis sui Creatorisque cognoscens non in nihilum, rodigendam se per eum existimans, per quem in hoc ipsum quodest, ex nihilo substitisset » {loc. cil. } n° 12).

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