CHAPITRE VIII
PREMIERS ACTES DE l'ÉPISCOPAT DE SAINT H1LA1RE ; SAINT MARTIN SON DISCIPLE.
Hilaire reçut donc le sacrement de la régénération , aux applaudissements de tous les fidèles. Ce grand événement , qui devait avoir de si graves et de si salutaires conséquences, eut lieu vers l'an 342 (1) , sous le pontificat du bienheureux Maxence , frère de Maximin de Trêves. L'existence et l'épiscopat de ce vénérable évêque de Poitiers ont été révoqués en doute par quelques écrivains , mais à tort. En effet , sans parler de l'auteur de la légende de saint Maximin, qui représente pour nous la croyance du vin6 siècle , tous les plus anciens catalogues de nos évêques (2) sont des témoignages plus que suffisants pour que nous maintenions à cet égard la tradition de notre Église. Dans ces listes
(1) Cette date ressort de deux textes très-authentiques : 1° Saint Hilaire (De Synodis, n° 91) dit de lui-même : «Regeneralus pridem et in episcopatu » aliquantisper manens , fîdem Nicaenam nunquam nisi exsulaturus au- » divi. » Dans ce passage, le saint docteur semble attester que le temps qui s'écoula entre son baptême et son épiscopat fut plus long que celui qui s'écoula entre sa consécration et son exil. Or, par aliquantisper il faut entendre au moins cinq ans; car, de l'aveu de tous, c'est dans cet intervalle qu'il composa son Commentaire sur saint Mathieu, etc. 2° On lit dans la
Vie de saint Hilaire, n° 4 : « Vir olim mysterii deputatus sacerdos
» electus est. » L'expression olim désigne évidemment un assez long espace de temps. — On a dit (Hist. littér. de laFr., t. II, p. 15) que, avant son épiscopat , saint Hilaire avait enseigné à Poitiers l'éloquence ou les belleslettres. Il est certain, du moins, que saint Augustin le cite parmi les hommes de grand savoir qui avaient exercé cette profession avant d'enrichir l'Église du trésor de leur science (S. August., De Doclrina christiana , cap. xl, n° 61).
(2) Manuscrits de la Biblioth. nat., F. lat. 4991 (xn« siècle), 6042 (xli« s.), 4955 (xme s.).— Bouchet, Anna les d'Aquitaine; Besly, Evêques de Poitiers, etc.
épiscopales, il est placé, à vrai dire, vers la fin du ive siècle, après Gelasius et Anthemius; mais ce déplacement provient manifestement de l'erreur des copistes (1).
Remarquons, en passant, la mission providentielle assignée à ces deux frères , Maxence et Maximin. Celui-ci est chargé d'initier le jeune Ambroise, le futur évêque de Milan , aux premiers éléments du christianisme, et celui-là reçoit du Ciel l'insigne faveur de baptiser Hilaire , dont le nom, selon l'expression de saint Jérôme, devait retentir jusqu'aux extrémités du monde romain (2).
Hilaire était très-probablement marié lorsqu'il reçut le sacrement de la régénération (3). On ignore le nom de son épouse : circonstance d'autant plus regrettable, que sa vie, ce semble , et surtout son trépas , comme nous le dirons bientôt, furent en tout point dignes de son époux. Une fille fut le fruit de cette union conjugale , et cette fleur virginale embaume encore de son suave parfum la ville de Poitiers qui la vit naître. Cependant, une fois illuminé par la grâce du baptême, Hilaire atteignit d'un seul bond le sommet de la perfection. Il était de cette race d'hommes qui ne com-
(1) Ces sortes d'erreurs dans l'ordre chronologique des listes épiscopales sont assez fréquentes pour les temps anciens. Saint Grégoire de Tours lui-même n'était pas bien fixé pour assigner la place de plusieurs de ses prédécesseurs (Greg. Turon., Hist. Franc, lib. Il, cap. xxvi; lib. III, cap. xvn, etlib. X, cap. xxxi).— Cf. Palrol. lai., t. IX, col. 715; Bolland., Act. SS., t. III julii, p. 105, Viia S. Hidulfi, nu 40, 45, 48.
(2) « Tantum virum et temporibus suis disertissimum reprehendere non audeo, qui et confessionis suae merito et vitae industria et eloquentiœ claritate, ubicumque romanum nomen est , prœdicalur » (S. Hieron., Epist. xxxiv, olim cxli, n° 3, ad Marcellam).
(3) On le conclut de l'âge qu'avait sa fille Abra pendant son exil. A cette époque, c'est-à-dire vers l'an 358, elle était demandée en mariage, ce qui suppose qu'elle avait au moins dix-huit ans. D'ailleurs, il est très-probable que notre saint commença à vivre en continence aussitôt, après son baptême. De plus, le concile de Nicée, par son ne canon (Mansi, Concil., ii, 667), avait fait défense, après saint Paul (1 Timoth., m, 6), d'ordonner évêque un homme récemment initié aux saints mystères.
prennent pas les choses à demi , et qui, une fois à Dieu, ne sont plus à la terre. La continence parfaite dans le mariage fut le premier triomphe de sa foi, et bientôt ses bonnes œuvres le signalèrent à l'admiration de tous les fidèles : « 0 » très-parfait laïque , s'écrie son biographe , saint Fortu- » nat (1) y que les prêtres eux-mêmes ambitionnaient d'imi- » ter, qui n'avait plus d'autre vie que de craindre le Christ » dans l'amour et de l'aimer dans la crainte ! »
Naissance illustre, science profonde, vertu éclatante, continence parfaite, tant de qualités réunies formaient un trésor trop précieux pour que l'Église ne le revendiquât pas comme un bien qui lui appartenait, puisqu'il provenait de la libéralité de son divin Époux.
Lors donc que , vers l'an 350, le bienheureux Maxence fut allé rejoindre au ciel son frère Maximin, et que les évêques de la province étaient réunis dans l'église cathédrale de Poitiers pour l'élection de son successeur , soudain , sous l'influence d'une inspiration surnaturelle de l'Esprit- Saint, le peuple fidèle s'écria d'une voix unanime : «Hilaire évêque! 11 est digne ! Il est le plus digne I Hilaire évêque (2) ! » Le clergé de Poitiers joignant ses applaudissements à celte acclamation de la foule (3) , le métropolitain de Bordeaux et ses collègues y donnent, à leur tour, leur assentiment, et d'un commun accord on s'empare de la sainte victime et on l'immole au Seigneur parla consécration épiscopale, après les préparations exigées parles canons ecclésiastiques.
(1) « O quam perfectissimum laicum cujus imitatores ipsi etiam esse desiderant sacerdotes; cui non fuit aliud vivere, nisi Christum cum dilectione timere, et cum timoré diligere » (Vila S. Hilarii, n° 3).
(2) C'était l'acclamation d'usage à cette époque.
(3) « Concordante favore populi, ut potius Dei Spiritu proclamante, vir olim mysterii deputatus, aliquando sacris altaribus sacerdos electus est. » (Fortunat., Vila S. Hilarii, n° 4).
Que nos lecteurs ne s'étonnent pas de ces détails de mœurs de la primitive Église. Au milieu de la lutte entre le christianisme et la société dégradée du ive siècle, encore païenne dans ses idées et dans ses institutions, le peuple chrétien, fortement attaché à sa foi, comprenait combien il était utile et même nécessaire à la religion que les hommes jouissant dans le monde d'une haute considération fussent revêtus de la suprême autorité pour soutenir le combat suprême. Voilà pourquoi l'histoire de cette époque est remplie de faits analogues à celui que nous venons de raconter. Saint Basile le Grand, saint Àmbroise , saint Augustin, saint Paulin de Noie et tant d'autres, n'ont été ordonnés prêtres ou évêques que par suite d'une semblable inspiration populaire.
L'état conjugal dans lequel vivait Hilaire n'était pas alors un obstacle à la réception des ordres sacrés. « L'Église, dit » saint Épiphane , résumant la doctrine catholique à cet » égard, l'Église n'admet aux ordres du diaconat, de la » prêtrise ou de l'épiscopat que celui qui, n'ayant été marié » qu'une fois , observe dans le mariage la continence par- » faite, ou bien celui qui est devenu veuf. Du moins, c'est la » règle suivie dans tous les lieux où les canons ecclésiastiques » sont observés (1). »
(1) S. Epiphan., Hxres. lix, n° 4, apud Patrol. grxc, t. XLI, col. 1023. — On se demande comment les protestants anciens (Godefred., Comment, in Cocl. Theodos., lib. XVI, tit. n, leg. 44; tom. VI, p. 88-89) et modernes (Monod., Étude [critique sur saint Grégoire de Tours, p. LH9 , note 2) ont pu dire, après un pareil témoignage, que, au ive siècle, aucune loi de V Église n'obligeait les prêtres et les évêques à la continence; d'autant que l'affirmation de saint Épiphane est confirmée non-seulement par saint Ambroise (lib I Offic, cap. l), par saint Jérôme (Contra Vigilant., ir 2, et surtout Advers. Jovin., lib. I, cap.xxxiv), par Eusèbe (Demonslr. Evangel., libA, cap. ix, Patrol. grxc, t. XXII, col. 82), par saint Chrysostome (In Epist. ad Timoth., homil. x, n° 1), mais encore par le concile d'Elvire, au commencement du ive siècle (Mansi, Concil., t. II, col. U, can. xxxin : « Placuit in totum prohiberi epis-
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Nous verrons plus loin avec quelle perfection saint Hilaire mit en pratique cette loi apostolique.
Les années qui s'étaient écoulées depuis son baptême n'avaient pas été stériles pour notre illustre pontife. Il les avait consacrées à l'étude delà tradition, et son cœur s'était épris d'un ardent amour pour cette foi catholique dont il admirait la puissante et divine harmonie. « Dans son zèle de néophyte, dit son biographe, il aimait alors, suivant la recommandation de l'Apôtre , à exprimer jusque dans sa conduite l'horreur qu'il ressentait contre la perfidie des Juifs et l'astuce des hérétiques (I). » À cette époque de décadence morale et d'indifférence religieuse, c'était un acte de courage et d'obéissance aux lois de l'Église d'autant plus remarquable que, alors comme aujourd'hui, ce que nous appelons la conciliation était trop généralement accepté comme un principe.
À peine assis sur la chaire épiscopale, Hilaire mit au service de l'Église tous les trésors de science qu'il avait acquis. Sans aucun doute, chaque dimanche, selon la coutume, il adressait à son peuple une homélie sur l'Évangile ou sur l'une des parties de l'Écriture dont on avait fait la
» copis, presbyteris et diaconibus, \7el omnibus clericis positis in monas- » terio, abstinere se a conjugibus suis et non generare fïlios : quicumque vero » fecerit ab honore clericatus exterminetur » ), par celui de Néocésarée (Mansi, n, 543, can. i) et par celui de Carthage (an. 390, can. ii, Mansi, m, 690, 712). La prétendue opposition de Paphnus au concile de Nicée, n'étant fondée que sur le témoignage suspect de Socrate et de Sozomène, ne peut infirmer toutes les autorités alléguées ci-dessus. Quant au ve canon apostolique (Mansi, Concil.,1, 30) et au xe canon du concile d'Ancyre, on en peut voir le véritable sens dans Mansi (Goncil., i, 58; n, 537) et dans Thomassin (DiscipWi. Eccles., part. I, lib. II, cap. lxi). — Cf. Études bibliques, par M. Le Hir,p. 352-357. — Nous ne citons pas de textes postérieurs au ive siècle; ils sont innombrables.
(1) « Nam quod inter mortales adhuc valde videtur difficile tam cautum esse quemquam, qui se a Judaeis vel hereticis cibo suspendat : adeo vir sanctissimus hostes catholicœ religionis abhorruit, ut non dicam conviYium , sed neque salutatio ei fuerit cum his praetereunti communis » (S. Fortunat., Vita S. Hilarii, n<> 3).
lecture ce jour-là. Malheureusement les invasions barbares, les révolutions et les guerres nombreuses dont le Poitou a été la victime, et peut-être plus encore la négligence des Poitevins (1), ont enlevé à notre admiration tant de chefs-d'œuvre produits par la parole ou par la plume de ce pontife incomparable. Toutefois , on peut appliquer, selon nous , à son célèbre Commentaire sur saint Mathieu « inspiré, dit saint Jérôme (2), par la grâce de V Esprit-Saint, » les observations auxquelles ont donné lieu ses Traités sur les psaumes (3). Ce n'était primitivement qu'une série de discours sur cet évangile, prononcés dans la cathédrale de Poitiers, et publiés plus tard par notre saint évêque sous la forme actuelle. La méthode suivie dans ce commentaire l'indique suffisamment. C'est moins une explication littérale de l'auteur sacré qu'une exposition des dogmes et des conséquences pratiques qui en ressortent. Le saint Docteur procède certainement d'une façon plus large, plus dégagée du texte sacré que saint Jean Chrysostome et saint Grégoire le Grand, dans leurs homélies. Souvent même le texte est supposé connu, ainsi que le fait un prédicateur devant un auditoire instruit; et Hilaire,
(1) Ce n'est pas là un reproche sans fondement. Aucun Père de l'Église n'a subi plus d'altérations, de remaniements, de pertes dans ses écrits que saint Hilaire. C'est à peine si une seule de ses œuvres nous est parvenue complète ou exempte d'altérations : ce qui ne serait certainement pas arrivé si les Poitevins avaient employé tous leurs soins filials à reproduire fidèlement et par de nombreuses copies les ouvrages de leur grand docteur, qui fait leur gloire. Bien plus, on ne cite pas un seul bon manuscrit des œuvres de saint Hilaire copié en Poitou.
(2) « Commenlarios viri eloquenlissimi tidarii et beati martyris Victorini
quos una gratia Spirilus ediderunt » (S. Hieron., Prologus in Comment.
Origenis in Lucam , Palrol. lat., t. XXVI, col. 220).— Ce Commentaire est cité avec éloge par saint Augustin , saint Jérôme , etc.; saint Ambroise lui a beaucoup emprunté dans son Commentaire sur saint Luc. Cassien (lib. VII de Incarnat., cap. xxiv) nous a conservé quelques phrases de la préface, aujourd'hui perdue.
(3) Cf. l'Avertissement de D. Coustant en tête du Traité de saint Hilaire sur les Psaumes (Patrol. lat., t. IX, col. 232).
négligeant tout à fait l'explication littérale, s'empare de la pensée dominante du passage allégué ou sous-entendu, et il en fait ressortir les applications les plus ingénieuses, les plus propres à nourrir la piété, et parfois les plus sublimes.
Choisissons pour exemple le baptême de Notre-Seigneur : « Alors, dit saint Mathieu (1), Jésus vintde la Galilée dans le » Jourdain vers Jean, pour être baptisé par celui-ci , » et le reste. Dans le Christ Jésus , ajoute saint Hilaire , était représentée l'humanité tout entière. Voilà pourquoi le corps qu'il avait pris au service de sa divinité (2) devait être chargé d'accomplir tous les mystères de notre salut. Il vint donc à Jean, dans son humanité , né de la femme , soumis à la Loi, et fait chair par le moyen de sa personne divine, le Verbe éternel. Non qu'il eût besoin de purification, puisqu'il est écrit de lui : « Il napas été soumis au péché » (Petr., xi, 22) , et que là où il n'y a pas de péché la rémission est superflue. Mais ayant pris le corps et le nom de notre humanité créée, c'était par lui, exempt de la loi de la purification, que les eaux de notre baptême devaient recevoir leur vertu sanctificatrice et purificatrice »
Vient ensuite le développement complet de l'arcane céleste. Le Christ baptisé, les portes des cieux sont ouvertes; l'Esprit-Saint en est envoyé, il apparaît sous la figure d'une colombe, il se répand sur le Christ par l'onction de l'amour paternel , et une voix se fait entendre du ciel : « Tu es mon » Fils, je t'ai engendré aujourd'hui. » Toute cette série de mystères accomplis dans le Christ avait pour but de nous
(1) « Tune venit Jésus a Galilxa in Jordanem ad Joannem,, ut baptizaretur àb eo » (Math., m, 13), et reliqua. « Erat in Christo Jesu homo totus; atque ideo in famulatum Spiritus corpus assumptum , omne in se sacramentum nostrœ salutis explevit, etc. » (S. Hilar. In Math., II, 5).
(2) Saint Hilaire emploie constamment le mot Spiritus dans le sens de la nature divine du Verbe incarné, comme l'a fort bien observé D. Coustant, le savant éditeur de ses œuvres.
faire connaître ce qui se passe en nous aussitôt que nous avons été plongés dans l'eau régénératrice. L'Esprit-Saint descend en nous , d'un vol rapide , des Portes éternelles , nous inonde de l'onction de la gloire céleste , et , par l'adoption de la voix du Père, nous devenons les enfants de Dieu.
Autre exemple. Notre saint Docteur, sans citer les paroles de l'Évangile, pose avec une concision, une lucidité et une plénitude remarquables, les mystères renfermés dans l'adoration des Mages (1). « L'apparition de l'étoile , dit-il, tout d'abord comprise par les Mages, indique que les gentils devaient bientôt croire dans le Christ et que les hommes appliqués aux professions les plus contraires à la science divine ne devaient pas tarder à connaître la lumière dont cette étoile annonçait l'aurore. Les présents offerts étaient l'expression de toutes les qualités que nous devons reconnaître en Celui qu'ils représentaient : l'or, de sa royauté ; l'encens, de sa divinité; la myrrhe, de son humanité. Bien plus, dans leurs hommages était contenue la plus profonde signification de tout le mystère, à savoir : dans l'homme, la mort ; dans le Dieu, la résurrection ; dans le roi, le jugement suprême. Quant à la défense qui leur fut faite de reprendre le même chemin et de revenir vers Hérode par la Judée, elle signifie que nous ne devons plus chercher la vraie science dans la Synagogue , Dieu nous invitant à placer dans le Christ tout notre salut et notre unique espérance, et à nous éloigner pour toujours de la voie de notre vie passée. »
On le voit, c'est moins un commentaire qu'une exhortation pratique dont les motifs sont puisés dans l'Évangile. Ainsi, les passages de saint Mathieu qui paraissent infirmer la vir-
(l) S. Hilar., ibid, I, 5.
ginité perpétuelle de Marie ne sont cités par notre grand évêque que sous forme d'objections , qu'il réfute avec l'indignation de la foi outragée : «jPlusieurs impies, s'écriet-il (1), complètement étrangers à la doctrine surnaturelle, se forment de Marie une opinion ignoble à l'occasion de ce qui est dit dans l'Évangile : « Avant qu'ils eussent eu des » rapports y elle fut trouvée enceinte, » et ceci : « Ne crains » pas de recevoir Marie, » et encore : « Il ne la connut pas » avant quelle eût enfanté , » ne se souvenant pas qu'il s'agit d'une fiancée.... Elle fut donc reconnue, mais non pas charnellement. » Paroles remarquables qui démontrent à la fois et l'ancienneté des aberrations protestantes, et l'immutabilité de la doctrine catholique.
A côté de cette filiale protestation en faveur de la perpétuelle virginité de la Mère de Dieu, le lecteur lira sans doute avec plaisir les pages consacrées par saint Hilaire à la louange des Esprits angéliques. Aucun Père de l'Église, on peut le dire, n'a autant insisté sur la doctrine si consolante des Anges gardiens, soutiens de notre faiblesse. Aussi, le 2 octobre, la sainte liturgie a-t-elle emprunté ses paroles pour célébrer ces Esprits bienheureux et amis des hommes. Dans sa reconnaissance envers eux, notre illustre Docteur les contemplait en toutes choses. Les beaux lis de la vallée qui, sans travailler ni filer, au dire du Fils de Dieu (2), sont revêtus d'une plus belle parure que Salomon dans toute sa gloire, ce sont, aux yeux d'Hilaire, les Esprits angéliques
(1) « Plures irreligiosi et a spiritali doctrina admodum alieni, occasionem ex eo occupant turpiter de Maria opinandi , quod dictum sit : Priusquam convertirent, inventa est in utero habens (Math., i, 18); et illud : Noli limere accipere Mariam (ibid.,20); et illud : Non cognovit eam donec peperit (ibid.,
25), non recordantes desponsatam fuisse Cognoscitur igitur, non admis-
cetur. » (S. Hilar., In Math., i, 3.)
(2) Math., vi, 29.
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revêtus par Dieu de clartés éblouissantes (1). Et il indique , avec une grâce de pinceau inimitable, les traits de ressemblance qu'il découvre entre le lis et l'Ange.
Plus loin (cap. vin, n° 5), à propos de ces paroles du divin Maître : « Gardez-vous de mépriser l'un de ces petits enfants » qui croient en moi, etc. » (Math., xvm, 10), il s'écrie : « Dieu a donc resserré le plus étroitement possible le lien de l'amour mutuel, principalement à l'égard de ceux qui croient dans le Seigneur. « Les Anges de ces petits enfants, » ajoute l'Évangéliste , voient continuellement la face de » Dieu , car le Fils de V homme est venu sauver ce qui était » perdu» (Math., xvm, 10-11). Donc le Fils de l'homme est notre Sauveur, et les Anges voient Dieu, et les petits enfants ont des Anges pour les garder. Que ces Anges président aux prières des fidèles, c'est ce qu'atteste formellement l'Écriture (2). Donc les Anges offrent sans cesse à Dieu les prières des élus. Concluons enfin qu'il y a péril à mépriser celui dont les Anges ambitionnent d'être les serviteurs et les ministres , et de porter les prières et les désirs jusque devant la face du Dieu éternel et invisible. »
Telle était la doctrine de notre Hilaire sur les Anges, doctrine qu'il développe admirablement ailleurs (3) : « En pré- » sence de nombreux témoins, dit l'Apôtre à Timothée (4), en » présence de Dieu qui vivifie toutes choses et de Jésus-Christ
(1) « Sed lilia non laborantia neque nentia significari intelligenda sunt angelorum cœlestium claritates , quibus.... a Deo gloriae candor indultus est. » (S. Hilar., In Math., v, 11.)
(2) Saint Hilaire, dans son commentaire du psaume cxxix, n° 7, dit : « Sunt, secundum Raphaël ad Tobiam loquentem, Angeli assistentes ante claritatem Dei et orationes deprecantium ad Deum déférentes. »
(3) S. Hilar., Tract, in ps. cxvm, n° 15.
(4) « In conspeclù mullorum leslium denunlio tibi, et in conspeclu Dei vivificanlis omnia et Jesu Christi et electorum Angelorum, ut hzc cuslodias » (1 Timoth., v, 21). — Nous n'avons pas besoin de faire remarquer que le texte de la Vulgate actuelle est un peu différent.
» et des Anges élus, je t'adjure de conserver le dépôt que je t'ai » confié. » Il y a donc d'innombrables témoins de Dieu, ajoute le saint docteur. Certes, qui voudrait les étudier dans la Loi, les Prophètes et les Apôtres, vivrait dans une béatitude permanente. En effet, tout ici-bas est plein de divins témoins ; toute cette atmosphère que l'on croit vide est remplie de saints Anges, et il n'y a pas un lieu qui ne soit habité par leurs phalanges. Quiconque est initié par la théologie fper doctrinamj à la science divine sait qu'il vit en présence de ces célestes témoins. Si la crainte d'un témoin qui survient arrête le crime déjà prémédité, quelle doit être la conduite du chrétien, sachant que tant de Vertus célestes assiègent, je ne dis pas ses actes, mais sa volonté même? Nous devons également redouter le diable lui-même, par qui sont excitées les convoitises vicieuses, et toutes ses légions infernales qui rôdent sans cesse autour de tous les coins de l'univers. »
L'intérêt de ces curieux passages en fera, nous l'espérons, pardonner la longueur. Terminons parla citation d'un autre texte plus important encore, et qui est l'un des plus beaux de la Tradition catholique en faveur de la primauté du Pape, successeur de saint Pierre. Après avoir tracé le tableau de la scène du lac de Génézareth , et reproduit la réponse de saint Pierre : « Tu es le Christ Fils du Dieu vivant, » à l'interrogation du Sauveur, Hilaire ajoute (1) : « Certes, parce que
(l) Nous empruntons cette traduction à monseigneur l'évêque de Poitiers (QEuvres, II, 470-471) : « Et dignum plane confessio Pétri praemium consecuta » est, quia Dei Filium in homine vidisset. Beatus hic est qui ultra humanos » oculos et intendisse et vidisse laudatus est : non id quod ex carne et san- » guine erat contuens, sed Dei Filium cœlestis Patris revelatione con- » spiciens; dignusque judicatus, qui, quod in Christo Dei esset, primus » agnosceret. 0 in nuncupatione novi nominis felix Ecclesiae fundamen- » tum , dignaque aedifîcatione illius petrae quay infernas leges et tartari » portas et omniamortis claustra dissolveret! 0 beatus cœli janitor cujus
Pierre avait aperçu dans l'homme le Fils de Dieu , sa confession a obtenu une digne récompense ! Oui , bienheureux il est, lui que Jésus a pu louer d'avoir vu et compris ce qui est au-delà de la portée des yeux humains , contemplant et confessant le premier, non pas ce que la voix de la chair et du sang , mais ce que la révélation du Père qui est dans les Cieux lui montrait, à savoir, le Fils de Dieu caché sous les traits du Fils de Phomme. 0 heureuse imposition d'un nouveau nom qui fera de cet Apôtre l'immortel fondement de l'Église , la Pierre digne de porter cette construction qui défiera les efforts de l'enfer, les portes de l'abime et toutes les barrières de la mort! 0 bienheureux portier du ciel, à l'arbitre duquel les clefs de l'éternel séjour sont remises , et dont le jugement terrestre est d'avance ratifié au ciel , de telle sorte que ce qui est lié ou délié par lui ici-bas obtient incontinent là-haut la même sentence et le même sort. » Ce magnifique témoignage, l'illustre évêque de Poitiers le fait observer avec raison (1) , n'a de comparable dans la tradition que celui de saint Léon le Grand (2) . Et si on le joint aux autres textes, tout au moins aussi formels et aussi remarquables de son livre De la Trinité (3) , on conviendra que
» arbitrio claves aeterni aditus traduntur, cujus terrestre judicium praaju- » dicata auctoritas sit in cœlo, ut quae in terra aut ligata sint aut soluta sta- » tuti ejusdem conditionem obtineant et in cœlo. » (In Math., c. xvr, n° 7.)
(1) Œuvres de Mgr Pie, évêque de Poitiers, t. II, p. 471.
(2) Il faut lire , au passage cité de Mgr l'évêque de Poitiers , le texte sublime de ce grand Pape. On se demande comment, en présence de semblables témoignages, les partisans du gallicanisme pouvaient se dire les organes de la Tradition catholique.
(3) « Post sacramenti confessionem beatus Simon zdificationi Ecclesix » subjacem et claoes regni cœleslis accipiens » (De TrinitalejMh. VI, 20). Voici la belle traduction qu'a donnée de ce passage Monseigneur de Poitiers (Œuvres, II, 468) : « Le bienheureux Simon Pierre, après la confession du divin mystère, étendu, couché dans les substructions de l'édifice chrétien, portant tout le môle de l'Eglise, et, loin d'être écrasé, tenant d'une main ferme et active les clefs du royaume céleste. » — Cf. De Trinit., VI , 37-38 ;
notre saint Docteur est l'une des colonnes les plus fermes et l'un des flambeaux les plus resplendissants de la vérité catholique proclamée dans le dernier concile du Vatican.
Tel était l'enseignement, déjà si large et si lumineux, que donnait Hilaire à son peuple dès le début de son épiscopat. La réputation de son éloquence, de son courage, de la fermeté de sa foi , grandissait chaque jour, et avait déjà franchi les limites de sa province. Encore que son siège nele mit pas en vue, comme eussent pu le faire ceux de Trêves, d'Àutun ou de Lyon, néanmoins ses collègues le considéraient dès lors comme un juge de la foi, digne d'être écouté avec respect.
Tandis que Dieu préparait ainsi l'avenir du grand Hilaire, la Gaule , on s'en souvient , avait été ébranlée par une révolution politique dont les conséquences , au point de vue religieux, étaient extrêmement graves. Constance avait triomphé de Magnence , meurtrier de son frère , mais non sans laisser dans le pays des traces de ses cruelles vengeances (1), malgré l'édit d'amnistie publié par lui à Lyon dès le 6 septembre de l'an 353 (2).
En outre, tandis que le vainqueur fêtait à Arles son complet triomphe, les Allemands, sous la conduite de Gundomadus et de Vadomarius, leurs chefs, se précipitaient sur la Gaule sans défense et y commettaient d'affreux ravages. L'hiver suffît à peine à rassemble!4 les troupes suffisantes pour châtier leur insolence. Ordre fut donné de les réunir à Chalon-sur-Saône. Mais bientôt une vraie disette de vivres se fit sentir dans le camp. La saison ayant été extrêmement pluvieuse, il avait été impossible d'y transporter de l'Aquitaine, alors le grenier de toute la Gaule, les blés nécessaires
et surtout In Ps. cxli, 8 : « Apostolorum metus per humilitatem passionis » exortus (adeo ut firma. superœdifîcandx in ea Ecclesi%?Eii\k trepidarel) post » mortem et resurrectionem Domini esse desineret. »
(1) Tillemont, Emper., IV, 385.
(2) Cod. Theodos., lib. IX, tit. xxxvm, leg. 2.
à l'approvisionnement de l'armée. Les légions mécontentes se mutinèrent , et ce fut à grand'peine qu'on les apaisa en leur distribuant de l'argent (1). Cet accident fit sur l'esprit de Constance une impression profonde ; et ses adulateurs ne manquèrent pas d'en rendre responsables les hommes les plus influents de notre province.
Cependant, vers la fin de mars ou le commencement d'avril de l'an 354 (2), il put mettre ses troupes en campagne, et, à travers des chemins encore couverts déneige, les conduire près de la ville d'Àugts, sur les bords du Rhin, en face de l'ennemi. On essaya d'abord de jeter un pont sur le fleuve ; mais une pluie de flèches contraignit les soldats romains à se désister de leur entreprise. Constance était inquiet. Voulant encourager la valeur et affermir la fidélité des légions déjà ébranlées par cet échec , il leur fit en personne une nouvelle et large distribution d'argent. Or, parmi les officiers de cavalerie qui vinrent, à leur tour, se présenter devant lui, il s'en rencontra un qui , au lieu d'accepter la gratification promise, parla en ces termes au fils de Constantin (3) : « Sei- » gneur Auguste, je t'ai servi avec fidélité jusqu'à ce jour, et » j'ai milité sous tes drapeaux; souffre que je milite désor- » mais pour Dieu seul. Que ceux qui doivent combattre re- » çoivent ton argent. Pour moi, devenu soldat du Christ, il » ne m'est plus permis de prendre part à une lutte san- » glante. » — « Lâche ! s'écria Constance irrité, c'est la peur » du combat qui doit se livrer demain , et non pas le motif » de religion qui te fait agir ainsi I » — « Moi, lâche ! reprit » avec calme l'officier outragé. Eh bien ! demain, je me pré- Ci) Ammian. MarceUin., lib. XIV, cap. x, apud D. Bouquet, I, 542. — Tillemont, Emper., IV, 393.
(2) Sur cette date, voyez notre volume : Saint Martin et son monastère de Ligugé, p. 371, note.
(3) Nous avons prouvé ailleurs que la vérité historique oblige de substituer Constance à Julien et Augtsk Worms, marqués dans le récit de Sulpice Sévère. (Cf. Saint Martin et son monastère de Ligugé, p. 367-373.)
t> senterai seul désarmé devant le front de bataille des enne- » mis ; et au nom du Seigneur Jésus , protégé non par » un glaive ou un casque, mais par le signe de la croix, je » m'avancerai sans crainte jusque dans les rangs des barï> bares. »
Ce défi fut accepté , et l'on enferma sous bonne garde l'auteur d'une si audacieuse promesse. Mais les Romains franchirent le Rhin pendant la nuit, à la faveur d'un gué indiqué par un paysan, et les barbares, se voyant cernés, implorèrent la paix dès le lendemain, sans combattre.
Heureux de ce succès inespéré, Constance rendit l'officier à la liberté, et lui accorda le congé qu'il sollicitait. Nos lecteurs l'ont deviné : cet officier était le futur thaumaturge des Gaules, le grand saint Martin.
Martin, était né vers l'an 316, en Pannonie, la Hongrie moderne, dans le castrum de Sabaria, qui se glorifie de porter aujourd'hui le nom de Szent-Martan, ou de Saint- Martin. Son père était un soldat plein de bravoure , qui par son mérite était parvenu au grade de tribun d'une légion. Ce grade était à peu près équivalent à celui de colonel, mais, chez les Romains, il avait une importance plus grande encore.
Ce fut donc au milieu des camps que se passa l'enfance de Martin, etl'on saitquelle licence régnait alors parmi la milice romaine, presque uniquement composée de barbares, païens pour la plupart. Mais Dieu, qui veillait sur cet enfant prédestiné, écarta le péril au moment où il eût pu devenir funeste. Son père, ayant achevé sa carrière militaire, avait obtenu, à titre de bénéfice, des terres près de Pavie,en Italie. Il vint s'y établir avec sa femme et son enfant. Celui-ci pouvait être âgé de sept ou huit ans (1 ) . Nous ne savons si le jeune Martin
(1) Voy. Saint Marlin% etc., p. 2, note 1.
avait déjà entendu parler du christianisme; mais, transporté par la main de la Providence sur cette terre d'Italie , au centre de laquelle s'élève le Siège apostolique, foyer de la vérité divine, il ne put longtemps échapper à son influence salutaire. Un jour, il avait dix ans à peine, il se rendit à l'église des chrétiens et pria l'évêque de l'inscrire sur le registre des catéchumènes ou aspirants au baptême. Celui qui était alors assis sur le siège de Pavie était le vénérable Anastase(1). On peut juger avec quelle pieuse admiration ce saint évêque accueillit une pareille démarche , et avec quel soin paternel il se plut à cultiver les dispositions de son néophyte. Celui-ci, en effet, ressemblait déjà à un chrétien consommé , à un âge où les autres enfants ont à peine conscience de leurs actes.
On se demandera peut-être pourquoi cet enfant si bien disposé ne fut pas aussitôt admis à la grâce du baptême ; pourquoi il resta jusqu'à l'âge de trente-cinq ans, selon nous, avant de recourir à cette source de régénération spirituelle. Nous répondrons d'abord que l'Église, au ive siècle, était encore obligée d'agir avec une grande circonspection quand il s'agissait de conférer le baptême aux enfants, même parfaitement disposés , des familles païennes. Elle était dans la même situation qu'aujourd'hui vis-à-vis des enfants des familles juives ou protestantes. Le chef du pouvoir, bien que chrétien, n'avait pu encore transformer à cet égard la législation romaine. D'autre part, comme nous Pavons fait observer plusieurs fois, les familles, même chrétiennes , avaient contracté la malheureuse habitude de ne faire baptiser leurs enfants, du moins leur fils (2), que dans la maturité de l'âge.
(1) Ughelli, llalia sacra, t. 1, p. 1078.
(2) Le motif de cet usage était puisé, à l'origine, dans l'extrême difficulté qu'éprouvaient les membres de la magistrature romaine, sous les empe-
Martin demeura donc dans la classe des catéchumènes de l'Église de Pavie, se dérobant à la vigilance paternelle pour aller, chaque dimanche, écouter les enseignements du prêtre chargé spécialement de l'instruction de cette catégorie de la communauté chrétienne.
Dans les environs de la ville vivaient dès lors des ascètes, livrés dans le silence de la solitude à la vie contemplative. Martin aimait à les fréquenter, et son âme se sentait déjà attirée vers ce genre de vie, dont il devait être un jour l'illustre patriarche en Occident. Mais ces fréquentes absences finirent par attirer l'attention de ses parents, qui essayèrent par tous les moyens de le détourner de ce qu'ils appelaient la superstition chrétienne ; car le père et la mère de Martin étaient livrés eux-mêmes à la superstition païenne. Son père surtout , comme presque tous les Pannoniens des bords du Danube, était un fanatique partisan du culte des dieux. Martin ne se laissa ébranler ni par la violence, ni par la voix de la chair et du sang, et il traversa l'épreuve de la jeunesse et des écoles publiques avec autant de fidélité que de succès.
En présence de tendances monastiques aussi prononcées, son père se détermina à saisir la première occasion de l'enrôler dans la milice romaine , persuadé que sous les drapeaux, au milieu de la licence des camps, s'évanouiraient ces aspirations prétendues superstitieuses. En conséquence, vers
reurs païens , de s'abstenir des pratiques idolâtriques inhérentes à leurs fonctions (Tertullian., De l 'do lo la tria, cap. xvn) : ce qui avait déterminé plusieurs conciles à édicter des peines sévères contre les chrétiens baptisés, qui acceptaient quelques charges civiles : « Magistratum vero , disent les Pères du concile d'Elvire en leur canon lvi , uno anno quo agit duumviralum, prohibendum placuil ut se ab Ecclesia cohibeat » (Mansi Concil. n, 15). — Cf. le canon vu du premier concile d'Arles, en 314 (Mansi n, 471) et la note de Sirmond (ibid., col. 482). — Les familles appelées par leur position sociale à participer au gouvernement de l'État étaient par là même, en quelque sorte, contraintes de retarder le baptême de leurs enfants mâles.
Tan 341 (1), profitant de la guerre que soutenait alors l'empereur Constant contre les Francs dans les Gaules, il dénonça son fils aux officiers chargés du recrutement militaire, comme étant sous le coup de la loi par son âge de vingt-cinq ans accomplis (2). Martin opposa quelque résistance à cet acte de violence ; mais son père ordonna de le saisir dans sa retraite et de le livrer chargé de chaînes aux agents ayant mission de recevoir le serment des jeunes enrôlés.
Une fois engagé dans le métier des armes , même contre toutes les tendances et les aspirations de son âme , Martin s'y donna tout entier avec cet esprit d'abnégation et de sacrifice qui formait le caractère dislinctif de ses qualités naturelles et surnaturelles.
Fils d'un tribun militaire , Martin , d'après la loi romaine (3) , ne pouvait être enrôlé comme simple soldat. Il fut donc incorporé dans les cadres de l'armée avec le grade de circitor. Le circitor était chargé de faire les rondes de la nuit et de veiller à la discipline militaire. Il avait droit à une double paie et à une double ration , et avait à ses ordres un servant d'armes chargé du soin de ses deux chevaux ou de son cheval, s'il n'en avait qu'un. Martin se conforma aux
(t) Cf. Saint Martin et son monastère de Ligugé, p. 5, note 1, et p. 373-378.
(2) « Sed cum edictum esset a regibus (Constante et Constantio) ut vêleranorum filiiad mililiam scriberenlur, prodente pâtre, qui felicibus ejusactibus invidebat, cum esset annorum xv (lisez xxv) , captus et catenatus sacramentis militaribus implicatus est. » (Sulpic. Sever., Vita S. Martini , n° 2.) — Que le lecteur veuille bien remarquer l'expression a regibus , qui suppose plusieurs Augustes et ne peut s'entendre que d'un temps postérieur à la mort de Constantin le Grand.
(3) Cod. Theodos., lib. VII, tit. xxn, De Filas veteranorum, leg. 2 (an. 326) : « Si autem fîlii veteranorum qui equestrem militiam toleraverunt, inter équités probari voluerint. habeant facultatem, ita ut cum singulis equis idoneis prœdicto aggregentur obsequio. Quod si quis duos equos habeal, vel unum idoneum et servum unum (Sulpice Sévère dit : uno tanlum milite contentus, en parlant de saint Martin), cum circiloria militet dignilate. » — Audessous du circitor, il y avait Yeques et le lyro , le cavalier et le simple conicrit.
prescriptions légales , mais avec des restrictions qui démontrent à quel point l'humilité et les habitudes monastiques avaient déjà pris d'empire sur lui. Loin de se prévaloir de l'autorité de son grade, il voulut vivre sur le pied de la plus parfaite égalité avec son serviteur. Les offices les plus bas , comme le service de table , étaient remplis par l'un et l'autre à tour de rôle ; et encore Martin , non content de cet abaissement, dérobait souvent les souliers de son compagnon et les nettoyait lui-même (1).
Tels étaient les actes d'un soldat et d'un catéchumène, modèle achevé de la perfection chrétienne avant même d'en avoir proféré les solennelles promesses. Ce qu'il faisait à l'égard de son compagnon de tente, il ne pouvait manquer de l'étendre, autant qu'il était en lui, à ses autres compagnons d'armes. Aussi s'était-il acquis l'estime , l'affection et la vénération de tous (2). Qui n'eût été touché profondément de cette complaisance sans relâche , de cette charité admirable, de cette patience, de cette humilité aussi simple que ravissante dont il donnait le continuel exemple ? Inutile de parler de sa tempérance et de sa frugalité : il suffit de dire , avec Sulpice Sévère, que sa vie, sous ce rapport, était plutôt d'un moine que d'un soldat. Son ascendant sur ceux qui le connaissaient était donc considérable. Sa charité s'étendait à quiconque était dans la souffrance , dans la peine ou dans l'indigence. De sa paie et de sa ration de nourriture, il ne
(1) « Uno milite contentus : cui tamen, versa vice, dominus serviebat, adeo ut pierumque ei et calciamenta ipse detraheret et ipse detergeret; cibum una caperent , hic tamen seepius ministraret. » (Sulpic. Sever., Viia S. Martini, n° 2.)
(2) « Milita illi circa commilitones benignitas, mira caritas; patientia vero atque bumilitas ultra humanum modum : quibus rébus ita sibi omnes commilitones suos devinxerat, ut eum miro affectu venerarentur. » (Sulpic. Sever., ioc. cil.)
gardait que ce qui était nécessaire à sa subsistance journalière; le reste était distribué aux pauvres.
Plusieurs années s'étaient ainsi écoulées dans la pratique delà plus héroïque vertu , lorsque, un jour d'hiver, devant une des portes de la ville d'Amiens où il était alors , Martin rencontra étendu par terre un pauvre complètement nu. Le froid sévissait avec une telle rigueur que plusieurs malheureux périssaient sur les chemins ou sur les places publiques. Le pauvre avait en vain fait appel à la compassion de tous les passants : il n'avait rencontré qu'indifférence. Martin, le voyant abandonné, en conclut que Dieu le réservait à sa charité (1). Ainsi raisonne le cœur chrétien quand il est habitué à ne plus écouter que les inspirations de l'Esprit- Saint. Mais que va faire notre noble cavalier? Sa bourse a déjà été vidée dans quelques escarcelles de mendiants. Il n'hésite pas. Il tire son épée, coupe en deux sa chlamyde, en donne la moitié à l'indigent et se drape de l'autre moitié comme il peut. Aussitôt, les uns de tourner en ridicule cet acte sublime , et les autres , plus sensés , de l'admirer et d'envier la générosité de sa grande âme. Martin, indifférent à ces louanges comme à ces sarcasmes, rentra dans la ville, le cœur joyeux d'avoir protégé peut-être contre la mort un membre souffrant du Christ son Dieu.
Tel est le trait sublime que la peinture , la sculpture et tous les arts chrétiens ont célébré à l'envi depuis quinze siècles (2).
Une récompense plus précieuse que l'admiration du
(1) « Intellexit vir Deo plenus sibi illum reservari. » (Sulpic. Sever., toc. cit.)
(2) A Amiens, on bâtit une chapelle en l'honneur de saint Martin sur le lieu même où il divisa son manteau, et une église à la place de l'hôtellerie où il eut une vision la nuit suivante. En outre, plus de cent quarante églises furent dédiées sous son invocation dans le même diocèse d'Amiens.
monde entier était réservée à notre saint. La nuit suivante, pendant son sommeil, le Christ lui apparaît environné d'une multitude d'esprits angéliques, et portant sur ses épaules la moitié d'une chlamyde militaire. Le Sauveur s'approchant ensuite du bienheureux étonné : « Martin, lui dit-il, reconnais-tu ce manteau? » Après la réponse affirmative de son serviteur fidèle, Jésus se tournant vers les phalanges angéliques : « Voyez, s'écrie-t-il d'une voix puissante, voyez ce » vêtement ! C'est Martin t encore catéchumène , qui m en a » couvert ! » Et la vision disparait.
Une vision divine ne laisse pas , comme les fantômes de l'imagination, l'âme dans le vide ou le vague souvenir d'une ombre fugitive. Elle pénètre l'âme, l'illumine et la nourrit comme d'une substance féconde et céleste. Martin en fit l'heureuse expérience. Sous l'influence de la grâce dont il venait d'être favorisé, son cœur, loin de se laisser aller aux séductions de la vanité, se sentit abîmé dans la connaissance de son indignité. Cette parole du Christ surtout : Martin encore catéchumène , retentit comme le doux reproche d'une mère, comme une pressante invitation à la régénération baptismale.
Martin n'hésita plus , et, peu de temps après, comme nous l'avons dit plus haut (1), il reçut le baptême des mains de l'archevêque de Trêves, le bienheureux confesseur Paulin, vers l'an 350, l'année même où saint Hilaire était acclamé évêque de Poitiers.
Une fois régénéré par les eaux vivifiantes du baptême , Martin sentit un dégoût profond de la vie des camps. Les
(1) Cf. ci-dessus, p. 129. Bouchet lui-même {Annales d'Aquitaine, -p. 37) suppose que saint Martin avait été baptisé ailleurs qu'à Poitiers, lorsqu'il vint dans cette ville : « Peu de jours après, dit-il, sainct Martin qui avait aban- » donné la chevalerie mondaine, poursuivant la spirituelle, arriva à Poic- » tiers pour estre disciple de sainct Hilaire, car il estoil jà baptizé. »
événements politiques n'étaient pas d'ailleurs de nature à modérer cette antipathie, qu'il n'avait fait taire jusque-là que par la puissante autorité du devoir. Mais désormais son titre de chrétien baptisé lui conférait un droit à la retraite que les lois romaines reconnaissaient, du moins implicitement (1) ; et le désir qu'il nourrissait depuis longtemps de se consacrer à Dieu par la vie monastique rendait ce droit encore plus incontestable (2). Il résolut d'en réclamer le bénéfice. Mais les circonstances étaient difficiles. Magnence venait de se faire proclamer Auguste, et se disposait à franchir les Alpes. Il n'avait laissé sur les frontières du Rhin, pour les protéger contre les barbares, que quelques escadrons de cavalerie (3). Or saint Martin, qui faisait partie de ce corps de réserve, n'était plus un simple circitor; il avait conquis, à la pointe de son épée, par son intelligence et son courage, le grade élevé de syntagmatarchès (4) ou de chef de deux cohortes. C'était un officier de mérite qui, par son ascendant sur les troupes confiées à ses ordres, pouvait être fort utile dans un moment critique. Son tribun, qui était en même temps son ami, le supplia de retarder de deux ans son départ de l'armée, lui promettant, en retour, de suivre alors son exemple et de se consacrer à Dieu sous sa conduite.
(1) Cod. Theod., lib. XII, tit. i, leg. 59 et 60. Cf. Saint Martin et son monastère de Ligugé, p. 378-380.
Cl) 11 était accepté que l'on pouvait s'exempter de la milice en embrassant la vie monastique. (Cf. Euseb., Hist. eccles., X, 7; Patrol. lai., t. VIII, col. 481; Cod. Theod., lib. XII, tit. r, leg. 59, et le commentaire du savant Godefroi. Voyez aussi notre Saint Martin et son monastère de Ligugé, p. 380.) On peut ajouter que la discipline de l'Église alors en vigueur ne permettait pas à un nouveau baptisé qui voulait embrasser l'état monastique ou ecclésiastique de prendre part aux combats. (Cf. Patrol., t. XIII, p. 1158 A et note d;t. XX, p. 472. — Mansi, Concil., t. III, col. 1000, Concil. Tolei. an. 400, can. vin.)
(3) Tillemont, Hist. des emper., IV, 378-379.
(4) Sozomen., Hist eccles., III, 14.— Cet officier, commandant deux cent cinquante hommes, avait en conséquence un grade correspondant à peu près à celui de chef d'escadron.
L'espoir de gagner à la vie monastique un homme qu'il estimait et qu'il aimait comme lui-même, fit consentir notre bienheureux à retarder l'exécution de son désir. Il attendit son ami , mais il se considéra dès lors comme dégagé de toutes les responsabilités de son commandement (1). On comprend maintenant pourquoi il a pu tenir à l'empereur Constance , en présence de l'ennemi , le langage que nous avons relaté plus haut.
Les Allemands ayant conclu la paix avec les Romains, Martin obtint sans difficulté ses lettres de congé , et son tribun, on peut le conclure de la parole donnée, imita courageusement son exemple.
Il est donc libre de son avenir. Mais vers quel pays dirigera-t-il ses pas? Éclairé de la lumière divine, il sait qu'il a besoin d'un guide. Cinq grands noms d'évêques se partageaient alors l'admiration des catholiques fidèles : Athanase d'Alexandrie, Paulin de Trêves, Eusèbe de Verceil, Osius de Cordoue et ïïilaire de Poitiers. Athanase était trop loin , Osius était trop vieux, Paulin était parti pour l'exil, Eusèbe était menacé. Hilaire seul restait encore debout, comme un phare autour duquel, dans les Gaules surtout, se rangeaient toutes les intelligences avides delà vraie doctrine de Jésus- Christ. Martin prit donc le chemin de Poitiers. C'était vers le mois d'avril 354.
Arrêtons-nous un instant devant ce grand événement qui doit avoir sur l'avenir de l'Église de Poitiers une influence incalculable. Voilà que se dirige vers notre province l'homme prédestiné à devenir Y Apôtre de toute la Gaule (2), à implanter, à féconder, à propager par son exemple, ses
(1) « QuaMartinus expectatione suspensus per biennium fere, posteaquara baptizatus, solo licet nomine, milita vit.» (Sulpic. Sever., VilaS.Martini,n0 3.) {!) S. Greg. Turon., Hist. Franc, IX, 39.
préceptes et ses miracles, l'arbre à peine épanoui de l'institut monastique. On peut dire que cet homme portait en son âme les destinées de presque toutes nos Églises de France et de tout l'ordre monastique en Occident. Du haut du ciel, sans aucun doute, les saints confesseurs et les saints martyrs du Poitou contemplèrent avec allégresse ce pèlerin encore inconnu de nos aïeux , venant évangéliser et sanctifier cette terre qu'ils avaient jadis arrosée de leur sang ou fécondée de leurs mérites.
C'est ce qui nous fait ajouter une foi entière à une très -ancienne tradition consignée dans un manuscrit du xe siècle (1). « Hilaire, dit cet antique document, fut un » homme aux œuvres magnifiques; mais il ne fut pas seu- » lement grand par sa sainteté personnelle, il fut plus grand » encore par son disciple Martin qu'il ordonna diacre (2), et » qui devint dans la suite évêque de Tours. Et dans l'enclos » du chapitre de Saint-Pierre de Poitiers,, ou ces deux saints » se rencontrèrent pour la première fois, devant V église » qui fut plus tard construite en V honneur de saint Martin, » les traces de leurs pieds sont encore visibles sur le sol (3). »
(1) Biblioth. nat., F. lat. 196.— Ce manuscrit provient de l'ancienne abbaye de Saint-Martial de Limoges. C'est un recueil de documents concernant saint Hilaire, et antérieurs pour la plupart à la transcription du manuscrit. Mg>- l'évêque de Poitiers a bien voulu utiliser cette découverte (janvier 1869), qui a été pour nous une grande consolation dans nos très-pénibles labeurs d'historien.
(2) Sulpice Sévère dit, il est vrai, que saint Martin ne consentit qu'à recevoir l'ordre à! exorciste ; mais il ne parle que de son premier séjour à Poitiers. Rien ne s'oppose à ce que saint Hilaire l'ait ordonné diacre plus tard.
(3) « lpse (Hilarius) denique magnificus vir, similem sibi in sanctitate beatissimum Martinum Turonensem pontificem diaconen (sic) ordinavit : usque nunc eliam in cœnobio Sancti Pétri Pictavis, ubi primo se invicem ob-
VIAVERUNT, AN TE ECCLESIAM QUiE POSTMODUM CONSTRUCTA EST IN HONOREM SANCTI MARTINI, EORUM VESTIGIA SOLO IMPRESSA MANENT. » — L'expression CŒnO-
bium S.Pttri se retrouve dans des documents poitevins de l'an 910 (D. Font., VI, 25), de l'an 924 (D. Font., XV, 83), de l'an 925 (D. Font., VI, 41), etc. Une charte de Saint-Hilaire-le-Grand, du 9 mai 862, porte seulement; ex Congregatione B. Pétri; et d'autre part, dans un acte d'Isambert 11 (10 juillet 1081),
Ainsi, au ixe et au x9 siècle, les traces des pieds de ces deux saints restaient encore imprimées sur le sol qu'ils foulèrent, où ils se rencontrèrent pour la première fois. Et qui s'étonnerait que Dieu ait permis un tel miracle en faveur de ces deux grands thaumaturges des Gaules? Quant à la petite église dédiée à saint Martin dont parle notre auteur anonyme, elle a été naguère relevée de ses ruines , avec autant de goût que de générosité, par Mgr Pie, évêque de Poitiers. Située à quelques pas de la chapelle connue sous le nom de Saint-Hilaire-entre-les-Églises, et non loin du temple Saint- Jean , elle fait partie de ce groupe de monuments religieux qui, à l'ombre de la cathédrale, rappellent les plus antiques souvenirs de l'Église de Poitiers. Quelle circonstance se rattache à son origine? Est-elle un souvenir du prodige que nous venons de rappeler, ou bien a-t-elle été bâtie à la place de la cellule que sanctifia saint Martin pendant son premier séjour à Poitiers (1)? Il parait du moins certain que tout le terrain occupé par ces deux oratoires et la maison actuelle des Pères Oblats de Saint-Hilaire, faisaient partie de la demeure primitive des évêques de Poitiers. La chapelle de Saint-Hilaire, si nous en croyons notre annaliste Jean Bouchet, aurait été construite à la place de l'habitation
il est dit d'une foire qu'elle se tenait'« ante portam Sancii Pelri et ad arcum et circum circa pênes Sancii Pétri monasterium » (D. Font., XIX, 55, etBiblioth. nat. , F. lat. 17 147, fol. 1 19). De cet ensemble de documents il résulte que l'expression même de cœnobium n'a été employée qu'au commencement du xe siècle, mais que l'idée de congrégation canoniale remonte au ix' et se poursuit jusqu'à la fin du xi' siècle.
(t) On a dû remarquer que notre document porte que les vestiges des deux saints étaient devant la chapelle de Saint-Martin. Lorsque l'on creusa les fondations de la chapelle actuelle de Saint-Martin , on rencontra des substructions gallo-romaines, ou tout au moins mérovingiennes , formant le périmètre de l'ancienne église; mais elles ne s'étendaient guère au-delà de l'abside : ce qui prouve que l'oratoire primitif était fort petit, et que ce ne fut que postérieurement à notre auteur anonyme, sans doute pour satisfaire à la dévotion des fidèles qui venaient vénérer les traces des pas des deux bienheureux, qu'il fut agrandi avec la forme qui lui a été restituée.
même du saint Docteur (1). On doit donc probablement assigner une origine analogue à la petite église de Saint-Martin, dont nous venons de parler.
Quoi qû'il en soit, Hilaire et Martin n'eurent pas besoin de longues journées d'habitation commune pour s'apprécier mutuellement. Qui pourrait exprimer le bonheur du saint évêque de posséder un tel disciple , et l'humilité reconnaissante du disciple de pouvoir goûter les enseignements d'un tel maître? Une seule chose préoccupait saint Hilaire : la crainte de perdre un jour le trésor que venait de lui concéder la bonté divine. Le seul moyen d'obvier à ce malheur était d'attacher son disciple à l'Église de Poitiers par le lien indissoluble du diaconat. Mais, à la première proposition d'un pareil honneur, l'humilité de saint Martin s'effraya, au point que le pontife n'osa pas insister. Toutefois l'Esprit-Saint inspira à celui-ci un moyen terme qui réussit. « Puisque vous » n'êtes pas digne de l'ordre du diaconat , dit-il , je vous » donnerai ce qui vous convient, le plus méprisé des ordres » inférieurs, celui d'exorciste. Cet ordre vous conférera » d'ailleurs pleine puissance contre le démon votre ennemi.» Saint Martin se laissa prendre à ce piège. D'après la discipline alors en vigueur, c'était un lien qui l'enchaînait pour toujours à l'Église de Poitiers.
Cependant ces espérances d'Hilaire parurent bientôt renversées par un double incident des plus graves. D'une part, saint Martin reçut du Ciel, en vision, l'ordre d'aller en Pannonie prêcher la foi à ses parents, encore assis à l'ombre de la mort de l'infidélité, et à ses compatriotes, pour la plupart plongés dans les ténèbres de l'hérésie arienne. Hilaire, convaincu de la réalité de la vision divine, consentit, mais non sans verser des larmes de regret, au départ de son admirable
(l) Annales d'Aquitaine, p. 37.
disciple. Il lui fit seulement promettre de revenir aussitôt sa mission remplie. Martin partit donc avec la bénédiction de son maître , mais le cœur plein de pressentiments qui ne se réalisèrent que trop. Il avoua même à plusieurs des clercs de saint Hilaire, qu'il s'attendait à souffrir de cruelles persécutions pendant ce voyage. D'autre part, la tempête qui, depuis un certain temps déjà, bouleversait les Églises d'Occident , atteignit l'Église de Poitiers , et jeta son illustre évêque sur les plages lointaines de l'Orient.