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VICTOIRES DE SAINT HILAIRE CONTRE L'HÉRÉSIE

Nous avons dit la haute considération que s'était acquise Hilaire parmi les évêques de l'Orient ; et l'un des traits les plus touchants de sa vie, que nous raconterons bientôt, nous prouvera que l'estime et la vénération du

est. Ingemuit totus orbis .. et arianum se esse miratus est. » (S. Hieron., Dialog. advers. Luciferian., n° 19.)

(I) « Nihil prorsus aliud agit quam ut orbem terrarum, pro quo Christus passus est, diabolo condonaret. » (S. Hilar., In Constant., n° 25.)

peuple étaient au moins égales à celles du clergé. Si son zèle pour la foi catholique n'avait pas recueilli tous les fruits désirables pendant les quatre années de son bannissement, néanmoins , nous l'avons constaté , il n'avait pas été entièrement stérile. Sans se laisser décourager par l'insuccès du concile de Séleucie, notre pontife accompagna à Constantinople les prélats députés par cette assemblée , comme un père poursuit, jusque dans les rangs ennemis, ses enfants égarés et indociles. Sans caractère officiel, il put suivre dans l'ombre la lutte suprême qui s'engagea au milieu de la cour deByzance, encourageant par sa présence et par ses conseils ceux qu'il considérait presque comme orthodoxes. Mais bientôt, le conflit devenant plus grave et le péril de la foi plus pressant, notre courageux athlète se jette lui-même au milieu de la mêlée, et répand l'épouvante dans les cœurs des plus audacieux adversaires.

Il prend la plume, et adresse à Constance un mémoire, écrit avec une habileté et une éloquence admirables, sur la question alors en litige. Son exorde est insinuant : « Je n'ignore pas , dit-il , très-pieux empereur, que les causes portées devant le tribunal de la conscience publique sont d'ordinaire appréciées de peu ou de grande importance , suivant la dignité de celui qui les plaide, et que, les opinions étant partagées, le mépris ou l'estime de l'avocat ont une grande influence sur la solution définitive et l'intelligence plus approfondie d'un procès. Mais pour moi, ayant à parler le langage de la piété sur un sujet divin et devant vous, je ne puis avoir à redouter aucune des conséquences de cette habitude vulgaire Bon et religieux comme vous êtes, il ne peut être question entre nous de ce vice dans le jugement de ceux qui sont chargés de décider les causes religieuses, attentifs à celui qui parle , au lieu de consi-

dérer si ce qu'il dit est conforme aux principes de la religion. Et puisque la Providence de Dieu m'a conduit en votre présence, et que d'ailleurs le cri de ma conscience se fait entendre, l'indignité peut-être de celui qui vous parle ne nuira pas, je l'espère, au fond même du sujet que j'ai à traiter.

» Je suis unévêque en communion avec toutes les Églises et tous les évêques des Gaules, bien qu'exilé; et je suis exilé non pour un crime, mais par l'effet d'une cabale... L'auteur ou le ministre de cette intrigue est actuellement dans cette ville. Fort de ma conscience, je consens, non pas à être admis par grâce dans les rangs des prêtres, mais à vieillir parmi les pénitents laïques, si je suis convaincu d'avoir commis quoi que ce soit d'indigne, je ne dis pas de la sainteté d'un évêque, mais de l'honneur d'un simple fidèle... J'en appelle à votre jugement... Vous soumettrez la cause à une enquête, et je contraindrai celui qui a procuré mon bannissement à l'aveu de ses calomnies ; toutefois, je me tairai sur lui jusqu'à ce que vous m'ordonniez déparier. Mais en ce moment, ce que je redoute, c'est le péril qui menace le monde , c'est la culpabilité qui résulterait de mon silence, c'est le jugement de Dieu ; et, ce qui est l'objet de ma sollicitude , c'est l'espérance, la vie, l'immortalité , non tant la mienne que la vôtre et celle du monde entier... Reconnaissez la vraie foi que naguère, ô excellent et très-religieux empereur, vous désiriez entendre, et que vous n'entendez plus ; car quant à ceux à qui vous la demandez, ils écrivent leurs opinions et ne prêchent plus les vérités divines... La présomption, la licence, l'erreur ont renié et accepté, selon leur caprice, la constitution immuable de la doctrine apostolique, éludant dans la confession du Père et du Fils et du Saint-Esprit la vérité du sens naturel des mots, et détruisant ainsi la signification des

paroles sacramentelles de leur baptême. Ainsi, selon eux, le Père n'est pas père, le Fils n'est pas fils, ni l'Esprit-Saint vraiment Esprit-Saint. De là cette manie d'écrire et de renouveler des formulaires de foi. Chacun est plus occupé d'en rédiger un nouveau que de conserver celui qui est reçu... N'est-ce pas une situation misérable que la nôtre? Autant de croyances que de volontés, autant de doctrines que de caprices... Et tandis qu'il n'y a qu'une foi, comme il n'y a qu'un seul Dieu, un seul Seigneur et un seul baptême, nous délaissons la foi unique et véritable, et nous tendons à l'annuler en multipliant les formules qui l'expriment. »

Ces variations incessantes démontrent assez la nécessitéde revenir à la profession de foi du baptême, sans atténuation ni restriction , mais dans le sens rigoureux des termes. « Du reste, ajoute notre saint Docteur, je ne demande qu'une seule chose , seigneur Constance : c'est que vous vouliez bien m'accorder une audience publique, et me permettre, en présence du concile (de Constantinople) , qui discute en ce moment -ci sur la foi, d'exposer quelques passages des saintes Écritures, et de me servir des expressions de mon Seigneur Jésus-Christ, dont je suis l'exilé et le prêtre. Les vases d'argile contiennent parfois des trésors non méprisables , et des pêcheurs ignorants ont su parler dignement de Dieu... Vous cherchez la vraie foi, empereur; écoutezla, tirée non des nouveaux parchemins , mais des livres de Dieu même. Vous ne devez pas ignorer que la foi peut être donnée même en Occident, d'où les Élus doivent venir s'asseoir dans le royaume de Dieu avec Abraham , Isaac et

Jacob [Math., vin , 11) Écoutez ce qui doit profiter à la

foi , à l'unité , à l'éternité. Je vous parlerai avec le respect dû à votre couronne, à votre foi ; toutes mes paroles seront

à l'avantage de la paix entre l'Orient et l'Occident, livrées à la conscience du public, sous les yeux du synode divisé d'opinions, devant un tribunal solennel. Je vous envoie, du reste, d'avance le programme du discours que je prononcerai devant vous. Je n'emprunterai rien au scandale , ni en dehors de l'Évangile; mais vous comprendrez que ma doctrine, puisée dans le mystère d'un seul Dieu véritable et de Jésus-Christ qu'il a envoyé [Joan., xvn, 3) , consiste à prêcher un seul Dieu Père, de qui sont toutes choses, et un seul Seigneur Jésus -Christ, par qui sont toutes choses (I Cor., vin, 6) , né de Dieu, existant avant les siècles éternels (II Tim., i, 9), qui au commencement était Dieu, Dieu Verbe [Joan., i, 1), qui est l'image de Dieu invisible [Coloss., i, 15), en qui habite corporellement toute la plénitude de la divinité [Coloss., h, 9) , qui, étant dans la nature de Dieu, s'est humilié pour notre salut, en prenant la nature de l'homme esclave, par l'opération du Saint-Esprit, dans le sein de la Vierge , se faisant obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix [Phiïipp., n , 6), et depuis sa résurrection d'entre les morts, est assis dans les cieux [Ephes., i, 20) , d'où il viendra juger les vivants et les morts [Act., x, 42), étant constitué roi de tous les siècles éternels. Car il est Fils unique de Dieu [Joan., i, 18), et Dieu véritable, le grand Dieu, et Dieu sur toutes choses [Rom., ix, 5) ; et toute langue doit confesser que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de Dieu le Père [Phiïipp., n, 11). Telle est la foi que j'ai crue dans l'Esprit-Saint. »

Cet éloquent cartel de défi était accompagné, il le dit lui-même, d'un opuscule historique (1) dans lequel, selon

(l) 1). Coustant et les autres critiques , tout eu plaçant à cette même époque la composition de cet opuscule, ne le comptent point parmi ceux qui furent adressés à Constance; mais, selon nous, c'est le seul moyen d'expliquer les tribus libellis dont parle Sulpice Sévère (Hist. sacra, II, 45).

saint Jérôme (I) , notre saint Docteur racontait les violences commises à Rimini et à Séleucie. Malheureusement, il ne nous reste de cette œuvre de courage que des fragments informes, parmi lesquels on peut à peine discerner ce qui est authentique.

Quoi qu'il en soit, la cour de Byzance en fut émue ; mais, loin de rebrousser chemin , elle s'engagea plus que jamais, nous l'avons vu , dans la voie de la persécution (2). Toute- Cois, si saint Hilaire parut vaincu, sa défaite fut, au fond, une victoire morale ; car plus d'une âme faible et hésitante fut affermie, et, sous les emportements de la colère que son courage provoqua dans les rangs de ses adversaires , sous les menaces même de déposition que les évêques prévaricateurs de l'Occident osèrent lui faire parvenir (3), se cachait une terreur mal déguisée. Elle se dévoila bientôt.

Témoin des horreurs auxquelles se livrèrent les hérétiques victorieux, Hilaire ne put contenir plus longtemps son indignation, et il écrivit contre Constance des pages admirables, dans lesquelles la douceur paternelle se mêle parfois encore à la vigueur apostolique : « Il est temps de parler, s'écrie-t-il, carie temps de se taire est passé! Qu'on attende le Christ, puisque l'antechrist triomphe ; que les pasteurs jettent le cri d'alarme, puisque les mercenaires ont fui. Livrons nos vies pour nos brebis , car les larrons sont entrés dans le bercail , et le lion rugissant rôde tout autour. Allons audevant du martyre par la liberté de notre langage , car l'ange de satan s'est transfiguré en Ange de lumière. Entrons par la porte , puisque personne ne va au Père que

(1) S. Hieron., De Viris illustr., cap. c : « Et liber adversus Valentem et Ursacium historiam Ariminensis et Seleuciensis synodi continens. »

(2) Sozom., Hist. eccles., IV, 26; S. Gregor. Naz., Oral., xxi, nls 22-24; S. Hilar., In Constant., n° 15.

(3) S. Hilar. Fragm. X, n° 2; Lib. in Constant., n° 3,

par le Fils (Joan., xiv, 6)... Supportons la Iribulation qui nous est imposée ; il n'y en eut jamais de pareille depuis la création du monde , mais elle sera abrégée à cause des élus. La prophétie de l'Apôtre est accomplie : // viendra un temps, dit-il , où ils ne supporteront pas la saine doctrine, mais se choisiront des maîtres selon leurs caprices (Tim. , iv, 3)... Plaçons-nous hardiment en face des juges et des puissances de la terre pour le nom du Christ , car bienheureux est celui qui aura persévéré jusqu à la fin. Ne redoutons pas celui qui ne peut tuer que le corps et ne peut donner la mort à l'âme ; mais redoutons celui qui peut précipiter l'âme et le corps dans la mort éternelle de l'enfer. Mourons avec le Christ , pour régner avec lui. Se taire désormais, ce serait signe de timidité, et non preuve de modestie, car il n'est pas moins dangereux de se taire toujours que de parler toujours. Tous les frères, comme tous ceux qui me connaissent intimement, savent quelle fut la modération de ma conduite lorsque, il y a cinq ans , je me séparai , conjointement avec les autres évêques des Gaules, de la communion de Saturnin, et, depuis mon exil , quelle a été ma condescendance à l'égard des Églises d'Orient.

« Aussi tout homme sage, qui voudra se rendre compte de mon silence passé, ne pourra nier que jusqu'ici je n'aie fait preuve de la plus extrême modération, et, aujourd'hui, les règles de la sainte liberté chrétienne l'empêcheront de m'accuser d'avoir été poussé à écrire ces pages par les emportements condamnables d'une émotion humaine.... 0 Dieu tout-puissant, créateur de toutes choses et Père de notre unique Seigneur Jésus-Christ, que ne m'a-t-il été donné de remplir le ministère de confesser votre nom .et celui de votre Fils unique dans les temps de Dèce et de Néron ! Par la miséricorde du Seigneur et Dieu votre Fils Jésus-Christ,

embrasé des feux de l'Esprit-Saint, j'aurais affronté le chevalet, à la pensée de votre prophète Isaïe scié en deux; j'aurais méprisé les flammes du bûcher, au souvenir du cantique des trois enfants hébreux dans la fournaise; je n'aurais fui ni la croix, ni le brisement de mes membres , en songeant au bon larron transporté en paradis.... Car ayant pour adversaires des ennemis avoués de votre loi , mon combat eût été glorieux; il n'eût été douteux pour personne, mes persécuteurs voulant me contraindre à vous renier par les tourments, par le fer et par le feu... Nous combattrions publiquement et avec confiance contre des tyrans infidèles, cruels, assassins; et votre peuple, ayant l'intelligence de cette persécution publique, nous suivrait comme ses chefs dans la voie de la confession de votre nom. Mais aujourd'hui, nous combattons contre un persécuteur hypocrite, contre un ennemi caressant, contre Constance l'antechrist (1 ) , qui ne proscrit pas pour la vie, mais enrichit pour la mort. Il ne plonge pas dans les cachots qui procurent la vraie liberté, il prodigue dans son palais les honneurs qui rendent esclaves ; il ne tranche pas la tête avec le glaive , il tue l'âme avec son or... Il ne discute pas, de peur d'être vaincu, mais il flatte pour dominer. Il confesse le Christ pour le nier ; il procure une fausse union pour détruire la véritable paix ; il construit les églises matérielles pour détruire la foi des fidèles Qu'on ne m'accuse donc plus d'invectives

(l) Cette expression ne doit pas plus choquer sous la plume de saint Hilaire que sous celle de saint Athanase [Hist. Arian. ad monachos, ri" 63 , 67-77) et du B. Lucifer de Cagliari (Pro Athanasio; Moriendum esse pro Filio Dei, passim,apud Palrol. laU, t. XIII). Saint Athanase {Patrol. grsec, t. XXVI, col. 1184, et Palrol. lai., t. XII, col. 1040), parlant des écrits de ce dernier contre Constance, dit : « Nous y avons reconnu un écho des Apôtres , une » assurance de prophète, une doctrine digne de la vérité. » Ainsi pensaient les grands Docteurs des premiers siècles sur le droit qu'ont les ôvêques d'avertir et de réprimer la tyrannie des puissances terrestres soumises à la juridiction de l'Église.

ni de mensonge. Il est du devoir des ministres de la vérité de la proclamer tout entière. »

Après avoir cité l'exemple de fermeté de saint Jean-Baptiste, en face d'Hérode , et la réponse des Machabées et de leur mère au roi Àntiochus, il ajoute :

« Et ce langage des saints n'est pas témérité, mais expression de la foi ; non de la fureur, mais de la fermeté. »

« Je te le dis hautement, Constance, j'aurais tenu ce langage à Néron ; Dèce et Maximien n'en eussent pas entendu un autre. Tu combats contre Dieu , tu sévis contre l'Église, tu persécutes les saints, iu prends en haine les prédicateurs du Christ, tu détruis la religion, tu es un tyran, je ne dis pas au point de vue humain, mais au point de vue divin , et tu as cela de commun avec les empereurs que je viens de nommer. Mais voici ce qui t'appartient en propre. Tu mens à ton nom de chrétien , car tu es l'ennemi du Christ ; tu es un précurseur de l'antechrist , car tu opères les mystères de ses machinations secrètes. Tu ne cesses de rédiger des professions de foi , et tu vis contrairement à la foi. Tu n'es que docteur des profanes , et tu distribues sans scrupule à tes créatures les évêchés des serviteurs de Dieu. Tu emprisonnes les prêtres du Seigneur, tu fais servir tes armées à répandre la terreur dans l'Eglise ; tu rassembles des conciles, et tu changes en impiété la foi des Occidentaux par la terreur de tes menaces , par les angoisses de la faim, par les glaces de l'hiver, par une hypocrite dissimulation. Tu nourris les dissensions des Orientaux... jetant le trouble dans ce qui subsistait en paix depuis des siècles, et t'ingérant en profane dans ce qui était nouveau »

« 0 Néron, Dèce, Maximin, nous sommes plus redevables à votre cruauté qu'à la bienveillance de Constance. Par vous , nous triomphions du diable. Le sang précieux des

bienheureux martyrs a été recueilli de toutes parts, et leurs vénérables ossements rendent partout témoignage en leur faveur. En leur présence, les démons mugissent, les maladies disparaissent, et les corps des possédés , par un prodige inouï, sont élevés d eux-mêmes en l'air sans que leurs vêtements descendent sur leur visage , et tout cela pour le plus grand profit de l'exorciste et pour l'accroissement de la foi. Mais toi , le plus cruel de tous les bourreaux, tu as le talent de sévir contre nous en nous couvrant d'opprobres et en te mettant à l'abri de tout reproche. À couvert sous ton nom de chrétien, tu donnes la mort en caressant , tu couvres ton impiété sous le voile de la religion. Prédicateur fallacieux du Christ, tu éteins la foi du Christ. Tu ne laisses même pas à tes malheureuses victimes le moyen de présenter à leur Juge éternel, pour excuse de leur faiblesse, les tourments et les cicatrices de leurs corps labourés par les lanières. 0 le plus criminel des mortels , tu tempères les maux de la persécution de telle sorte que tu enlèves au péché le motif du pardon, et à la confession la gloire du martyre. »

Après plusieurs citations de l'Écriture par lesquelles il prouve que Constance n'aura aucune excuse à alléguer, et qu'il était du devoir de tous de l'éviter comme un faux prophète, comme un loup couvert de la peau de brebis, notre admirable confesseur continue :

« Tu accueilles les prêtres avec un baiser; c'est avec un baiser aussi que le Christ fut trahi ; tu abaisses ta tête sous la bénédiction sacerdotale pour fouler la foi aux pieds ; tu invites à tes festins, et tu en sors, comme Judas, pour trahir le Christ ; tu remets au clergé le cens de la capitation (1),

(l) En effet, cf. Cod. Theod., lib. XIV, t. II, leg. 10 et 14.

que le Christ a payé pour éviter le scandale, et tu invites les chrétiens à dénier au Christ sa divinité. »

« Mais écoute maintenant , loup ravissant, les fruits de tes œuvres. Je ne rapporterai pas autres choses que tes faits et gestes contre l'Église ; je ne citerai d'autres actes de tyrannie que ceux que tu as commis contre Dieu. Ce n'est pas un procès que j'intente : j'ignore la procédure; mais cependant il s'élève contre toi une immense clameur. Par tes ordres , ont été déposés des évêques que personne n'osait condamner; et encore en ce moment, sur leurs fronts marqués du caractère sacerdotal, est imprimé le signe infamant des condamnés aux mines. Rappelerai-je la ville d'Alexandrie livrée par toi à toutes les horreurs de la guerre civile ? Tes expéditions contre les Perses sont de plus courte durée que les combats que tu nous livres. Que de préfets changés, que de ducs choisis , que de peuples corrompus, que de légions mises en mouvement pour empêcher que le Christ ne soit prêché par Àthanase! Je passe sous silence les peuples et les cités de moindre importance dans tout l'Orient, que tu as remplies de terreur et de trouble ; mais voici que tu as tourné toutes tes armes contre la foi de l'Occident et tes armées contre le troupeau du Christ. Sous Néron, j'aurais pu fuir; sous ta tyrannie, impossible. »

Suit un tableau de la persécution contre saint Paulin de Trêves , contre l'Église de Milan et le Pontife romain luimême. 11 rappelle les cruautés exercées contre le clergé de Toulouse, les impiétés dont il a été témoin au concile de Séleucie, et les tyranniques violences commises contre les évêques fidèles à leur foi.

« Il (Constance) emploie encore , en ce moment, les procédés perfides dont il a si bien usé jusqu'ici. Au nom du

droit, il le déprave ; au nom de la raison, il décrète des insanités : « Je ne veux pas, dit-il, (dans le symbole) de paroles qui ne soient pas dans les Écritures. Mais enfin, je le demande, quel est celui qui donne de tels ordres aux évêques ? quel est celui qui ose interdire la formule de la prédication apostolique ? Dis plutôt , si tu le peux sagement : Je ne veux pas contre de nouveaux venins de nouveaux médicaments ; je ne veux pas contre de nouveaux ennemis de nouvelles guerres ; je ne veux pas contre de nouvelles embûches de nouveaux conseils.... »

« Tu décrètes le Fils semblable au Père, et cependant les Évangiles ne contiennent pas ces expressions. Pourquoi ne repousses-tu pas ces mots ? La nouveauté est de mise dans les termes lorsqu'elle sert de voile à l'impiété; elle est rejetée lorsqu'elle est pour la religion la plus grande, l'unique sauvegarde. Mais je veux dévoiler la fallacieuse subtilité de satan. Tu ordonnes de prêcher le Fils semblable au Père, bien que ce ne soit point écrit , afin qu'on ne prêche pas le Christ Dieu égal à son Père, ce qui est pourtant écrit. »

Et le saint Docteur prouve par l'Écriture cette égalité de nature entre le Père et le Fils ; puis il s'attache à montrer les variations et les contradictions dans la doctrine patronnée par Constance depuis le concile d'Antioche, en 341 , jusqu'au moment où il écrit. Il termine enfin par une observation remarquable :

« Quoi ! s'écrie-t-il, penses-tu que le Christ ait besoin de formulaire écrit pour juger les consciences? ou bien que ce qui a été écrit une fois , et par toi violemment aboli , puisse être également effacé de la conscience du Dieu toutpuissant (1) Jusqu'où ne s'étend pas ton impiété ! Les

(1) « Aut quod semel scriptum est, et per te violenter abreptum, id de conscientia posse divina? potestatis aboleri? » (Loc. cit., n°26.)

autres mortels n'ont jusqu'ici fait la guerre qu'aux vivants, toute querelle d'homme à homme finissant avec la mort ; mais pour toi , tes inimitiés n'ont pas de terme. Tu poursuis de tes accusations nos Pères reçus depuis longtemps dans l'éternel repos, et tu pénètres dans le sens de leurs décrets pour les pervertir. L'Apôtre nous a recommandé de rester en communion avec les Mémoires des saints , et toi tu nous forces à les condamner. ... Il n'y a pas jusqu'aux sièges épiscopaux eux-mêmes qui n'aient été atteints par tes décrets de proscription, car il n'y a pas d'évêque aujourd'hui (moralement parlant) qui n'ait été obligé par toi de condamner et soi-même et celui de qui il avait reçu l'onction sainte. Avec quelles Mémoires des saints communiquer maintenant ? Pour toi , les trois cent dix-huit Pères réunis à Nicée sont voués à l'anathème ; anathèmes sont encore tous ceux qui ont adhéré aux professions de foi successives, toutes par toi proscrites. Ton père lui-même est anathème, car c'est par ses soins que s'est tenu le concile de Nicée, que tu veux détruire par tes fausses opinions, t'attaquant ainsi à la fois au jugement humain et divin, toi et la petite troupe de tes satellites audacieux et profanes. »

Évidemment, en écrivant ces pages brûlantes, Hilaire s'attendait à les voir couronnées par le martyre. Il se trompait. Constance était trop habile pour persécuter un évêque coupable d'avoir montré, même à son égard, un zèle trop apostolique. Plus sectaire que tyran , il avait soin de justifier ses mesures les plus oppressives par la nécessité de procurer l'unité et la paix dans l'Église.

D'autre part, renvoyer en Phrygie l'intrépide défenseur du consubstantiel , c'était accroître son influence, de plus en plus considérable, sur les évêques de l'Orient, et fournir un appui, un conseiller éclairé, un médiateur prudent et mo-

déré auprès des Occidentaux à tous ceux qui voudraient se liguer contre le nouveau symbole de Conslantinople. D'ailleurs, Ursace et Valens, Saturnin et Auxence redoutaient eux-mêmes que, par un de ces retours soudains dont l'empereur avait souvent donné, et naguère encore, de si déplorables exemples, l'éloquence et le génie d'Hilaire ne finissent par changer en défaite, même à Constantinople,le triomphe éclatant qu'ils venaient de remporter. En conséquence, ils persuadèrent à Constance de renvoyer au fond de son Aquitaine ce perturbateur de la paix si chèrement achetée en Orient, tout en laissant peser sur lui, pour le contenir, l'arrêt de son bannissement (1).

Ce grand événement eut lieu, selon toute probabilité, au commencement d'avril de l'an 360 (2). Ce fut pour l'Église une véritable victoire, et Dieu seul avait pu aveugler ses ennemis sur les conséquences d'une pareille décision. Du reste , la vengeance divine préparait déjà ses verges pour châtier le César persécuteur. Au moment même où notre

(1) « Quasi discordiae seminarium Orientis redire ad Gallias jubetur , absque exsilii indulgentia. » (Sulpic. Sever., Hisl. sacra, lib . II, cap. xlv.)

(2) Voici les raisons qui établissent cette date. Le second Livre à Constance fut écrit pendant la tenue du conciliabule de Constantinople, c'est-àdire au mois de février 360 (S. Hilar., Lib. II ad Consiantium, n° 8; Socrat., Uist. eccles., II, 43). D'autre part, la rédaction du formulaire , les essais de séductions sur les évêques orientaux et la promulgation du décret condamnant à l'exil ceux qui refusaient de souscrire un nouveau symbole (Socrat., loc. cil.) durent bien prendre une partie du mois de mars. Or saint Hilaire, dans son Libellus contra Consiantium, n°* 15-16, suppose toutes ces choses mises à exécution. Il n'a donc pu l'écrire que vers la fin de mars; et par conséquent son renvoi en Occident n'a pu être décrété que vers le commencement du mois d'avril. Ce dernier événement ne peut toutefois être reculé au-delà de la fin de ce même mois d'avril; car Constance partit alors pour son expédition contre les Perses, d'où il ne revint que. pour se reposer à Antioche, puis aller combattre Julien et mourir en Cilicie (3 novembre 361); et tous les historiens conviennent que la décision du rappel de notre saint évêque fut prise pendant le séjour de l'empereur à Constantinople (Sulpic. Sever., Hist. sacra, lib. II, cap. xlv; S. Gregor. Turon.,

Hist. Franc, lib. I, cap. xxxv; Glor. Confess., cap. ir; Socrat., Hist., III, 10;

Tillemont, Hist. ecclés., VII, 455; Chronic. S. Hieron., Patrol., t. XXVII, 690).

glorieux confesseur reprenait le chemin de la patrie (1) , les troupes cantonnées à Paris refusaient de se rendre en Orient où les appelait Constance, et proclamaient Auguste le jeune César Julien.

Cette révolution était un coup admirable de la Providence. Depuis cinq ans que ce jeune prince gouvernait les Gaules, il avait su captiver les cœurs de ses sujets par ses victoires contre les barbares, son amour pour la justice, la gravité de ses mœurs et son respect pour les évêques. Profondément dissimulé , il affectait de prendre en main tous les intérêts religieux méconnus; et, hypocrite au point de remplir publiquement dans l'église les humbles fonctions de lecteur, tandis qu'il s'adonnait en secret à toutes les superstitions païennes, il était, aux yeux trop confiants des catholiques , l'espoir de l'orthodoxie persécutée par le fils de Constantin.

Dans cet état de choses , Hilaire pouvait donc sans obstacle effectuer son retour dans son diocèse.

Cependant son zèle vraiment catholique lui fit un devoir d'aller d'abord à Rome étudier de près la vérité sur le passé du saint pape Libère (2) , et prendre les ordres du Saint-Siège

(l) Tillemont, Emper., IV, 452. Un chanoine de Saint-Hilaire-le-Grand de Poitiers, qui a composé, au commencement du xne siècle, une Vie inédite de son saint patron (F. lat., Bibl. nat., n° 5316), raconte que, dans un pèlerinage qu'il fit à Saint-Nicolas de Bari, dans la Pouille, lui et ses compagnons de voyage, s'étant écartés un dimanche de la voie publique, se trouvèrent en présence d'une église sous le vocable de saint Hilaire, mais toute délabrée et habitée par un vieillard et sa femme. Comme les voyageurs, étonnés d'apprendre que ce sanctuaire était sous le patronage du saint évêque de Poitiers, demandaient quelle pouvait en être l'origine, les deux vieillards répondirent que saint Hilaire revenant d'exil y avait passé la nuit dans une masure sans toit. Cette masure était un vieux sépulcre en ruines, car ce lieu était primitivement un cimetière. Or le lendemain, par les prières de saint Hilaire, une fontaine jaillit du sépulcre, et les peuples des environs élevèrent une église en l'honneur du bienheureux , laissant le sarcophage au milieu comme un témoin du miracle. L'auteur ajoute que lui et ses compagnons virent en effet un sépulcre au milieu de l'église.

$) Sulpic. Sever., Vila S. Martini, cap. vi.— On ne peut nier que, dans son

pour la conduite à tenir envers les évêques qui avaient prévariqué à Rimini. Après avoir constaté que les dispositions du Souverain Pontife étaient entièrement conformes à celles qu'il se proposait lui-même de mettre en pratique, il se hâta de franchir les Alpes et de revoir cette Gaule où il avait laissé de si précieux souvenirs. Les événements politiques qui venaient de s'y passer étaient, d'ailleurs, un stimulant assez puissant pour l'engager à s'éloigner au plus vite des provinces encore soumises à la domination de Constance, et à protéger, par sa présence, son fidèle troupeau contre les agitations d'un avenir incertain.

Saint Jérôme nous apprend (1) que tous les catholiques de la Gaule accueillirent et acclamèrent notre grand Hilaire comme un triomphateur couvert des lauriers de la victoire. Il était, en effet, sorti vainqueur des mains des ennemis du Christ ; mais , il faut l'avouer, les lamentables défaites de Rimini, de Nicée de Thrace et de Constantinople, étaient loin d'être réparées. Sur son chemin , de Constantinople au fond de l'Aquitaine, Hilaire avait vu, non sans douleur, les immenses ruines morales accumulées par ce triple désastre. La consternation était dans tous les cœurs. « Parmi les évêques tombés dans les pièges des ariens, dit encore saint Jérôme (2), les uns ne voulaient plus communiquer avec

livre contre Constance {Lib.cont. Constant., n° 11), il n'ait insinué des doutes sur la chute du pape Libère, non pas sans doute à l'égard de la foi, mais à l'égard de saint Athanase. Néanmoins, on n'a pas assez réfléchi que saint Hilaire vivait depuis longtemps au milieu des hérétiques, qui ne cessaient de répandre des bruits favorables à leur cause. En dehors de tout contrôle, il a pu dire, sans blesser la vérité : « Et o te miserum! qui nescio utrum majore impietate relegaveris quam remiseris! » Cela ne rend pas plus vraisemblables les prétendues exclamations qu'on lui a prêtées, d'après le texte des fragments historiques qui portent son nom , et qui certainement sont apocryphes, en cet endroit tout au moins.

(1) « Tune Hilarium de praelio revertentem Galliarum ecclesia complexa est. » (S. Hieron., Lib. adversus Lucifcrianos, n° 19.)

(2) S. Hieron., toc. cil.

personne, de peur detre encore le jouet d'une supercherie ; les autres, comme la presque unanimité des évéques gaulois, avaient écrit aux confesseurs de la foi, notamment à saint Hilaire, leur demandant leur communion comme un gage du pardon de leur faute; d'autres, tout en déplorant leur chute et maudissant les ariens, demeuraient néanmoins attachés à la communion de ces derniers, par désespoir d'un meilleur avenir. Quelques-uns enfin, aveuglés par l'orgueil, refusèrent de reconnaître leur erreur et s'enfoncèrent de plus en plus dans l'abime. »

Dans cette situation effroyable , quel parti prendre ? Fallait-il , conformément aux rigoureuses prescriptions canoniques, déposer tous les délinquants et consacrer d'autres pontifes à leur place? Mais les canons apostoliques supposaient une apostasie, une faute grave et réfléchie ; tandis qu'à Rimini , on n'avait failli que par surprise , par excès de simplicité plutôt que par adhésion volontaire à l'hérésie. Fallait-il, au contraire, n'exiger aucune rétractation, et fermer les plaies du passé par un pardon général et absolu? Saint Hilaire, de concert avec le saint pape Libère , prit le milieu entre ces deux extrêmes. Fort de l'appui du Saint- Siège, et d'un mandat spécial (I), il se présenta à ses collègues comme un père compatissant, comme un médecin disposé à guérir tous les maux du passé , avec une charité d'autant plus grande qu'il avait vu de plus près les dissensions déplorables qui déchiraient l'Orient tout entier.

De leur côté, heureux de trouver, en notre illustre confesseur, un guide sûr autant que modéré , tous les membres de l'épiscopat des Gaules se rangèrent avec joie et confiance sous sa conduite. Sur son invitation et sous sa présidence (2),

(1) Bolland., 4c<. SS., t. V sept, p. 620.

(2) « Optimum factu arbitratus (Hilarius) revocaro cunctos ad emenda-

des conciles se réunirent dans les diverses provinces de notre territoire. On y abjura solennellement toutes les concessions faites à l'arianisme, à Rimini et ailleurs (1); on anathématisa les principaux auteurs de la fourberie dont l'Église déplorait alors si douloureusement les tristes effets, et notamment Auxence de Milan, Ursace, Valens et Gaius. Les autres qui viendraient à résipiscence devaient être admis à la communion. Telle fut l'efficacité de cette indulgence, louée à plusieurs reprises par saint Athanase (2) , que dans toute la Gaule, Patern de Périgueux persista seul à s'endurcir dans le crime de l'hérésie. Cette décision , du reste , n'était, en quelque sorte, qu'une confirmation de celle qui avait été prise en 355 , on s'en souvient, sous l'inspiration de notre grand Docteur Hilaire. Quant à Saturnin d'Arles, il avait mérité une punition exemplaire , non-seulement par les crimes notoires dont il s'était rendu coupable (3) , sans parler du bannissement de saint Hilaire, mais encore par sa coopération active à toutes les violences commises, à tous les formulaires impies. D'ailleurs , actuellement encore, il employait l'influence qui lui restait à contrecarrer les salutaires inspirations de notre vaillant Confesseur de la Foi. En conséquence , il fut voué , pour la seconde fois , à un anathème particulier, déposé et remplacé sur le siège primatial de saint Trophime, par un catholique fervent (4).

tionem et pœnitentiam, f requenlibus intra GalHas coniiliis, atque omnibus fere episcopis de errore profitentibus, apud Ariminum gesta condemnat, et in statum pristinum Ecclesiarum fîdem reformat. >» (Sulpic. Sever., Hist. sacra, lib. Il, cap. xlv.)

(1) S. Hilar. Fragment. XI, n° i.

(2) S. Athanas., Epist. ad Afros, n° 1 ; Epist. ad Epictet., n° 1 ; ad Huftnian., apud Patrolog. grxc, t. XXVI, col. 1030, 1051, 1179.

(3) Sulpic. Sever., Hist. sacra, II, 45.

(4) Sulpic. Sever., toc. cit. — D. Coustant (Vita S. Hilarii exscriplis collecta, n° 90) prétend que cette déposition de Saturnin n'a pu avoir lieu qu'après la mort de Constance , qui ne l'aurait pas permise de son vivant. Mais ce savant oublie que, dès le mois de mars 360, la Gaule fut entièrement soustraite à la domination de Constance. (Tillemont, Emper., IV, 452, 50G.)

Non-seulement Julien l'Apostat , qui se voyait avec plaisir délivré d'un partisan dévoué de Constance , mais la Gaule entière applaudit à cet acte de justice, et proclama avec reconnaissance qu'elle devait à notre grand Hilaire le bonheur d'être purifiée du virus de l'hérésie (1).

Nous serions heureux et fier d'ajouter à ces notions générales sur les conciles réunis et présidés par saint Hilaire, des détails infiniment intéressants pour nous. Malheureusement, le temps et les révolutions ont tout détruit, à l'exception d'un seul document, qui reproduit, il est vrai , d'une manière frappante la doctrine et jusqu'aux expressions même de notre saint Docteur. Il a pour titre, dans les manuscrits qui le contiennent : « Lettre synodique ou exposition » de foi catholique faite, dans la ville de Paris, par les évêques » des Gaules , et adressée aux évêques orientaux (2) . »

On se rappelle les relations étroites contractées par saint Hilaire avec les évêques orientaux qui se rapprochaient le plus de l'orthodoxie. Condamnés pour la plupart, et déposés par les ariens vainqueurs à Constantinople , ces évêques avaient envoyé à leurs Églises (3), en partant pour l'exil, des lettres dans lesquelles ils protestaient contre la tyrannie dont ils étaient victimes , conjuraient leurs diocésains de ne pas accepter les intrus qu'on leur imposait , et se déclaraient en faveur de la doctrine qui admettait ou la consubstantialité , ou, tout au moins, le Fils semblable en substance à son Père. Ils écrivirent, en même temps, à notre saint

(1) « Illud apud omnos constitit, unius Hilarii bénéficie», Gallias nostras piaculo hceresis liberatas. » (Sulpic. Sever., loc. cit.) — Saint Jérôme écrit également dans sa chronique, sous Tannée 360 : « Gallia per Hilarium Ariminensis perfidiœ dolos damnât :1a Gaule, par le moyen d'Hilaire, condamne les mensonges de la perfidie de Rimini. »

(2) S. Hilar. Fragment. XL — Mansi, Concil., t. III, col. 357.— Sur la date de ce concile, voyez Mansi, toc. cit., col. 362; Pagi,iVoJ. ad an. 362, n° 27; Tillemont, Hist. ecclés., VII, 753.

(3) S. Basilii Magni epist. ccli, n'1 2 et 4.

Docteur une lettre collective contenant les mêmes protestations et les mêmes adhésions à la doctrine orthodoxe, ainsi que l'exposé des faits qui venaient de se passer à Constantinople. Ils le priaient enfin de faire parvenir cette expression de leurs sentiments à tous les évêques des Gaules.

Cette lettre parvint à notre illustre évêque , soit dans la ville de Constantinople, soit dans les Gaules (1) , par l'intermédiaire des nombreuses députations que s'envoyèrent réciproquement Constance et Julien pendant Tannée 360 (2). Hilaire se fit un devoir de la produire dans les conciles qu'il convoqua; et, sous son inspiration, sinon de sa propre main, fut rédigée la réponse bienveillante, mais pleine de prudence et de réserve qui nous a été conservée. Les Pères (3) rendent d'abord grâces à Dieu du bonheur dont ils jouissent de posséder la vraie foi , conforme aux enseignements des Prophètes et des Apôtres , et Hêtre délivrés de l 'inexpiable société des hérétiques. Ils déplorent la faiblesse de leurs collègues à Rimini et à Nicée de Thrace, d'autant plus qu'elle a été occasionnée par la persuasion que les Orientaux avaient condamné le terme de substance. Puis , empruntant les paroles mêmes de saint Hilaire : « Ce mot de substance, ajoutent-ils, inventé par vous en Orient contre l'hérésie d'Àrius , a toujours été reçu parmi nous dans un sens digne de la sainteté et de la foi catholique ; car si nous avons adopté le mot consubstantiel (homousion), c'est uniquement parce qu'il exprime exactement que le Fils unique de Dieu est né de Dieu le f ère par une véritable et légitime génération; mais nous détestons l'union personnelle dans le sens des

(1) Tillemont, Hist. ecclés., VII, 754.

(2) Tillemont, Empereurs, IV, 452-454.

(3) S. Hilar. Fragment. XI.

blasphèmes de Sabellius , et nous repoussons Terreur de ceux qui font du Fils une portion du Père. »

Après avoir établi la solidité de leur croyance par les textes de l'Écriture, ils félicitent les Orientaux d'avoir rétracté l'engagement qu'ils avaient pris à Constantinople de ne jamais employer le terme de substance, et acceptent euxmêmes l'expression de semblable en substance, expliquée dans un sens orthodoxe. Puis, à V exemple de leur frère Hilaire, le fidèle prédicateur du nom du Seigneur, ils joignent leurs anathèmes à ceux des Orientaux contre Àuxence et les autres chefs de l'hérésie que nous avons nommés, promettent de rejeter de leur communion les usurpateurs créés par Eudoxe, et son parti, et quiconque refusera de se conformer aux décisions des conciles de la Gaule relativement à l'acceptation et à l'explication du dogme de la consubstantialité. L'impie Saturnin d'Arles venait d'en faire l'expérience.

Cette lettre, qui porte si visiblement, jusque dans son style, le cachet du génie d'Hilaire, ne fut pas stérile en résultats. On peut croire, en effet, qu'elle ne fut pas étrangère au retour définitif des Orientaux à l'unité catholique, dont nous parlerons bientôt.

Tandis que notre illustre évêque de Poitiers restaurait avec tant de zèle et de sagesse les ruines accumulées par l'hérésie dans les Gaules, l'empereur Constance, impuissant contre les Perses , remportait à Antioche une victoire plus facile contre la foi catholique , en édictant un symbole plus impie que tous les autres. Mais l'heure de la vengeance divine avait sonné pour cet indigne fils de Constantin, que saint Athanase et saint Hilaire ont si justement appelé h précurseur de l'Antéchrist. Au commencement de l'été de l'an 361 , Julien l'Apostat franchissait enfin les Alpes, s'emparait sans coup férir de l'Italie et de l'illyrie , et

bientôt la mort se chargeait de le délivrer de son adversaire. Constance mourait en Cilicie, le 3 novembre de la même année, à l'âge de 45 ans (1), après avoir reçu le baptême des mains d'Euzoius, évêque intrus d'Anlioche, et l'un des plus fanatiques partisans de la pure doctrine d'Àrius.

Hypocrite, ambitieux, apostat de la religion chrétienne, qu'il venait d'abjurer publiquement en lllyrie pour embrasser le culte des dieux, Julien, devenu, par cette mort, seul maître de l'Empire, commença son règne par une mesure réparatrice. Il décréta le rappel de tous les évêques exilés (2) . Son but, sans doute, était loin d'être méritoire. Il voulait par là se faire pardonner son apostasie, s'attacher les catholiques, et surtout jeter la division dans les Églises chrétiennes , où de nouveaux évêques avaient été installés à la place des anciens (3).

Mais Dieu se sert des plus mauvais vouloirs des hommes pour accomplir ses desseins de miséricorde. Le joug de fer, qui pesait depuis plus de vingt ans sur le catholicisme , était brisé, et les glorieux confesseurs de la foi , Àthanase d'Alexandrie en Orient, notre Hilaire et Eusèbe de Verceil en Occident, purent relever, par toute l'Église (4), le drapeau de l'orthodoxie, et grouper autour d'eux tous ceux qui, jusque-là, par faiblesse ou par ignorance, avaient courbé la tête devant l'hérésie triomphante.

(1) Tillemont, Emper., IV, 465.

(2) Chronic. episl. S. Athanasii prsvium et Chronic. Maffei, apud Patrolog. grzc, t. XXVI, col. 1357 et 1445.

(3) Tillemont, Hist. ecclés., VI, 523.

(4) Dès l'an 363 saint Athanase affirmait à l'empereur Jovien que la foi de Nicée était reçue universellement par toutes les Églises de l'Espagne, de la Bretagne, des Gaules, de toute l'Italie, de la Dalmatie, de la Dacie, de la Mésie, de la Macédoine, de toute la Grèce, de toute l'Afrique , des îles de Sardaigne, de Chypre, de Crète, de la Pamphylie, de la Lycie, de l'Isaurie, de l'Egypte, de la Libye, du Pont, de la Cappadoce et de tout l'Orient, à l'exception d'un petit nombre d'ariens (S. Athanas., Epist. ad Jovianum, n» 2).

Le décret de Julien fut notifié à Alexandrie le 45 méchir (1er mars) de l'an 362 ; et, dès le %1 méchir (13 mars) , saint Àthanase faisait son entrée dans sa ville épiscopale (1), où, peu de temps après (2), se réunissaient en concile, sous sa présidence , les principaux confesseurs de la foi exilés en Égypte, et notamment l'admirable saint Eusèbe de Verceil. Deux questions préoccupèrent surtout les membres de cette importante assemblée : le schisme d'Antioche et la réconciliation de ceux qui avaient participé plus ou moins aux récentes prévarications. Paulin, chef des eustathiens d'Antioche, y avait envoyé deux de ses diacres , aussi bien que Lucifer de Cagliari , avec promesse de confirmer par leurs adhésions les décrets qui devaient être promulgués. Il n'est pas de notre sujet de raconter l'acte imprudent que Lucifer fit à Antioche , en ordonnant évêque de cette ville le bienheureux Paulin ; mais nous devons dire que les Pères d'Alexandrie prirent, relativement à la réconciliation des évêques prévaricateurs , les mêmes décisions (3) que saint

(1) Chronie. Maflki, apud Patrolog. grsec, t. XXVI, col. 1445-1446.

(2) Le concile dut se réunir peu de temps après le retour de saint Athanase, puisqu'il était composé des confesseurs de la foi, qui, sans doute , quittèrent les lieux de leur exil aussitôt après la promulgation du décret de Julien. D'ailleurs, la Chronique de Vérone publiée par Maffei (loc. cit.) et la Chronique syriaque éditée par le cardinal Mai' (Palrol. grxc, t. XXVI, col. 1358) s'accordent à dire que saint Athanase fut de nouveau obligé de fuir d'Alexandrie dès le 27 paophi (22 octobre) suivant, huit mois et quelques jours après son retour. Le décret du concile doit donc être daté du commencement d'avril au plus tard. Par conséquent, saint Eusèbe de Verceil a pu être de retour en Italie dès le mois de juillet suivant, puisqu'il ne s'arrêta que quelques jours à Antioche, et ne fit que parcourir rapidement l'Orient. Tillemont {Hist. ecclés., VIII , 204) , en reculant jusqu'au mois d'août la rentrée de saint Athanase à Alexandrie , a été conduit à retarder jusqu'en 303 le retour de saint Eusèbe en Italie (Tillemont, Hist. ecclés., VII, 558). Ces observations ont une grande importance pour nous, parce qu'elles servent, en même temps, à déterminer l'époque du voyage de saint Hilaire en Italie.

(3) Rufin., Hist. eccles., lib. I, cap. xxix; S. Athanas., Epîst. ad Rufinian.; S. Basil., Epist. cciv (olim lxxy), n° 6; S. Hicron., Advers. Luciferian., n° 20.

llilaire avait déjà deux fois promulguées (1) dans ses conciles des Gaules : accord vraiment admirable, qui démontre que Dieu lui-même parlait par la bouche de ces grands hommes, mais qui n'enlève rien au mérite de l'initiative d'Hilaire.

Quant à la question dogmatique, on résolut d'admettre à la communion catholique quiconque, prenant le concile de Nicée pour règle de sa croyance, professerait, en outre, une foi explicite en la divinité du Saint-Esprit (2), et à l'existence d'une àme humaine dans le Verbe incarné. On laissa, cependant, chacun libre de dire que dans la Trinité il y a une ou trois hypostases , pourvu qu'on attribuât à cette dernière expression un autre sens que celui qu'y attachaient les ariens, à savoir trois principes divers et trois substances séparées dans la divinité. Saint Eusèbe fut chargé de faire approuver ces décrets par le Pape (3) et par tout l'Occident (4). Saint Àthanase le pria, en même temps, de mettre fin, en son nom, au schisme qui désolait depuis longtemps l'Église d'Antioche (5). Mais cette dernière mission ayant échoué par la faute de Lucifer de Cagliari, le saint confesseur, après avoir visité, pour les fortifier dans la foi, les Églises de l'Orient et de l'Illyrie, se hâta de revoir son Italie, impatiente de lui

(1) C'est ce que reconnaît Socrate {Hist. eccles., III, 10).

(2) Les ariens enseignaient que le Saint-Esprit était une créature du Fils, comme le Fils était une créature du Père. Les Macédoniens, tout en niant que le Fils fût une créature du Père, admettaient cependant avec les ariens que le Saint-Esprit était une créature du Fils. Voilà pourquoi tous les Pères du iV siècle, comme saint Athanase, saint Hilaire , saint Basile le Grand, saint Épiphane, etc., qui ont combattu cette erreur, ont enseigné que le Saint-Esprit est, c'est-à-dire procède, non- seulement du Fils, mais encore du Père. Si donc les Pères de Constantinople n'ont pas exprimé, comme on le prétend, que l'Esprit-Saint procède du Fils aussi bien que du Père, il n'est assurément jamais entré dans leur pensée de révoquer cette vérité en doute.

(3) Tillemont, Hist. ecclés., VIII, 207; S. Hilar. Fragment. XII, n° 1.

(4) Rufin., Hist. eccles., I, 29.

(5) S. Athanas., Tomus ad Antiochenos, n° 2,

prodiguer les marques de son respect et de son admiration (1).

Sa joie fut grande d'y rencontrer notre illustre Docteur Hilaire, pour qui les harmonies de la nature et de la grâce lui avaient fait éprouver, depuis longtemps, une sympathie particulière. Ces deux grands hommes, en effet, étaient faits pour se comprendre. Élévation de la pensée, générosité du cœur, douceur et aménité de caractère, zèle ardent pour la foi, mais condescendance extrême pour tout ce qui pouvait être l'objet d'une concession, doctrine sûre, intrépidité et fermeté invincible dans la lutte, mais compassion vive et profonde après le combat, à l'égard de ceux qui avaient succombé : telles étaient les qualités éminentes qui rapprochaient ces deux âmes , et les rendaient plus propres que toute autre à opérer le salut de l'Église, au milieu des circonstances difficiles qu'elle traversait.

Ils s'empressèrent de combiner leurs efforts pour triompher de l'opposition que le saint pape Libère avait jusquelà rencontrée dans l'œuvre de la pacification des esprits et de la réconciliation des évêques plus ou moins prévaricateurs.

Entraîné par la ferveur de son zèle , ou appelé par le Souverain Pontife (2) , notre saint évêque de Poitiers avait franchi les frontières de la Gaule, probablement dès le mois de mars précédent, aussitôt après la promulgation du décret de l'empereur Julien dont nous avons parlé ; et, de concert avec saint Libère, il appliquait à l'Italie les dispositions canoniques prises, sous son inspiration, par les récents synodes. Mais un double obstacle s'opposait aux effets de sa charité : l'obstination des uns et la sévérité des

(1) S. Hioron., Contra Luciferian., ï)° 19.

(2) Bolland., Ad. SS.t t. V sept., p. 620-621.

autres. Saint Eusèbe lui vint heureusement en aide pour convaincre les premiers , grâce à la haute considération dont il jouissait en Italie; mais ils échouèrent presque complètement l'un et l'autre auprès des trop rigides observateurs de la discipline ecclésiastique. Aux yeux de ces derniers, l'autorité de saint Athanase et du concile d'Alexandrie était insuffisante. Lucifer de Cagliari ayant embrassé ce sentiment, un parti , heureusement peu nombreux , se groupa autour de ce nom vénéré, et voua à une haine implacable Libère (1), Eusèbe et Hilaire (2) , « coupables, selon ces schis- » matiques , de livrer l'Église aux hérétiques, de maculer le » peuple fidèle de la souillure de la perfidie arienne , et » d'abolir les salutaires rigueurs de l'Evangile (3). »

Saint Hilaire surtout était l'objet de leur aversion. En effet, le concile d'Alexandrie avait admis comme pouvant avoir un sens très - orthodoxe , malgré sa nouveauté, la croyance à trois hijpostases dans la Sainte Trinité. Or saint Hilaire, le premier parmi les catholiques occidentaux, avait émis cette doctrine, avec les mêmes explications , dans son fameux traité Des Synodes (4). Comme les lucifériens refu-

(1) S. Hilar. Fragment. XII, n° 1. — Parmi les principaux adhérents au schisme luciférien se trouvait le diacre Hilaire, ce vaillant légat du Saint- Siège , au concile de Milan , qui avait été envoyé en exil avec Lucifer de Cagliari. Il se sépara violemment de la communion du pape Libère (S. Hieron., Adv. Lucif'crian., n° 11); et c'est, sans aucun doute, de ses partisans que proviennent toutes les accusations mensongères répandues contre ce saint Pape, aussi bien que contre saint Hilaire {Libtilus precum Fauslini et Marcellini, iv 1 et 7, apud Palrolog. lal., t. XIII, col. 81, 88).

(2) « Miror quosdam ut 1res confessores de exsilio rêver lentes... (on entend ordinairement par ces paroles saint Athanase , saint Eusèbe et saint Hilaire; mais on peut aussi les appliquer au pape Libère) non putent, id, ob totius orbis salutem, necessitate facere debuisse, quod tôt et taies viri voluntate fecerunt. » (S. Hieron., Advers. Luciferian., n° 20.)

(3) « Habeant pacem cura infidelibus : in quo tamen offendunt.... qui hujusmodi pacem respuunt , quae sacrilegos recipit, prœvaricatores fîdei honorât, favet hypocritis, Chris ti Dei veri Ftlii nega tores lanquam dominos Ecclesix constiluit, populum perfîdiee labe contaminât, evertit Evangelium?» (Libellus precum Fauslini, loc. cit., n° 15.)

(4) S. Hilar., De Synodis , nis 32 et 33. — Il faut même avouer que saint

saient de reconnaître la légitimité de cette terminologie grecque, et suspecte dans son origine (1), ils avaient double motif pour accuser notre illustre Docteur de prévarication contre la foi : « Hilaire, disaient-ils , écrivit jadis des livres » contre les hérétiques et les prévaricateurs ; mais on le » vit, plus tard, favoriser le crime de ces mêmes prévari- » cateurs , pour ne pas parler des concessions qu'il fit ? » même pendant son exil , aux hérétiques , contre lesquels » il s'était élevé d'abord avec toute la force de son élo- » quence (2). »

Cette opposition schismatique ne pouvait arrêter le zèle des deux saints confesseurs, qui réussirent enfin à procurer l'union la plus parfaite non-seulement en Italie, mais jusque dans l'Illyrie, ce foyer de l'hérésie en Occident (3).

Après cette troisième victoire remportée sur l'arianisme, notre infatigable athlète du Christ revint probablement dans les Gaules pour y livrer de nouveaux combats contre le paganisme un instant triomphant.

Julien l'Apostat , partant pour l'Orient, avait laissé dans notre pays, en qualité de préfet du Prétoire, son ami Salluste (4). Honnête et modéré, dit-on, quoique polythéiste déclaré, ce magistrat n'était pas de lui-même porté à faire la guerre au christianisme ; mais il était difficile qu'il ne fut pas entraîné dans la voie de la persécution, soit par ses

Hilaire, traduisant le premier le mot grec hy posta sis , n'a pas été heureux en le rendant par subslantia, au lieu de subsistmlia , ayant une subsistance propre. Mais Je contexte indiquait suffisamment sa pensée.

(I) Fauslini fidrs Theodosio oblata, apud Palrol. lat., t. XIII, col. 80.

(T) « Rhodanius mittitur in exsilium , necnon et Hilarius , quiet scripta contra hœreticos et prœvaricatores edidit; licet postea vero interruperit, favcns praevaricatoribus, ut non dicamus intérim, quia et favit hœreticis, in quos eloquentiao siue viribus peroraverat. » (Faustini et Marcellini libell , no 7.)

(3) S. Hilar. Fragment. XIII, 3.

(4) Godefrid., Cad. Theodos.,t. VI, col. 583.— Tillemont, Emper., IV, 696-G97.

agents, soit par le fanatisme de son maitre. Julien, en effet, n'avait pas tardé à quitter la peau de brebis dont il s'était revêtu d'abord , et à employer toutes les ressources de la séduction et de la violence contre la religion chrétienne. A l'aide d'un infernal stratagème, il essaya de faire tomber l'armée dans le crime de l'apostasie ; puis il décréta la suppression de tous les privilèges précédemment concédés aux clercs, aux moines et aux vierges, qu'il poursuivit de vexations, de calomnies et d'outrages (1). Après quoi, se croyant maître de la situation , il lança ses fameux décrets contre les moines (2) et contre la liberté de l'enseignement catholique (29 juillet 362) (3). Les passions populaires, encouragées par les gouverneurs de province, presque tous païens fanatiques (4) , se déchaînèrent avec furie contre les chrétiens. Il y eut d'horribles profanations commises contre nos saints mystères ; les prêtres, les diacres et les vierges furent soumis à d'ignobles outrages (5) , battus de verges et incarcérés ; plusieurs même furent couronnés de la gloire du martyre. L'Orient et l'Occident furent en proie à ces scènes d'horreur ; l'Italie (6) et les Gaules (7) ressentirent douloureusement le

(1) Tillemont, Hist. ecclés., VII, 329, 338, 341.

(2) Cod. Theodos., lib. XII, tit. i, leg. 50.

(3) Nous disons de l'enseignement catholique, car il protégea constamment les hérétiques et les schisrnatiques. (Cf. Tillemont, Hist. ecclés., Vil, 328-329. — Cod. Theodos., lib. XIII, tit. lit, leg. 5; Theodoret., Hist. eccles., III, 4; S. Gregor. Nazianz., Orat. i contra Julianum, nu 101-102.)

(4) S. Gregor. Naz. , Orat. n in Julian. , n° 19 : « Provinciarum porro imperianon optimis et moderatissimis, sed crudelissimis hominibus mandabantur. » — Théodoret (Hist. ecclés., III, 3) se sert des mêmes expressions. — Cf. Socrat., Hist. eccles., III, 14.

(5) « Non jam aras a purissimo et incruento sacrifîcio nomen habentes scelesto sanguine contaminabunt, nec loca sacra, per impia altaria, probro ac dedecore affîcient.... Non jam sacerdotum canitiem, diaconorum sanctitatem, virginum pudorem contumelia perfundent. Non jam in sanclorum incisorum viscera fœdos et impur os porcos immittent , ut simul et pabulo etvisceribus saturentur, etc.» (S. Gregor. Naz., loc. cit., n°29.)

(G) JBaronii Annal. , an. 362,*n,s 249-254; Tillemont, Hist. ecclés., VII , 350-353.

(7) Baronii Annal., an. 362, nis 256-260.— Pagi , Observation, inhsec loca Ba-

contrecoup de cette persécution. Saint Hilaire se crut obligé de protester, en termes énergiques , contre les actes de violence exercés par Dioscore, médecin de profession et vicaire du préfet dans les Gaules. Évidemment son troupeau avait eu à souffrir plus que les autres de ce tyran subalterne.

Mais Dieu se chargea lui-même de mettre un frein à cette réaction païenne. Le 26 juin de l'année suivante , Julien l'Apostat expirait au milieu de son armée en déroute, et Jovien, catholique dévoué, était proclamé Auguste à sa place. Hélas! le monde romain eut à peine le temps d'admirer les qualités de cet excellent prince. Dans la nuit du

ronii. — Bolland., Act. SS., t. VII oct., p. 803-80i. — On peut s'étonner que le Bollancliste qui a composé cet article de S. Eliphius ait admis si facilement l'objection de Tillemont contre Baronius et Pagi. Tillemont dit {Hist. ecclés., Vil, 723, note xi) : « Ce qui porte Baronius à croire que Salluste, préfet des » Gaules, et Dioscore son vicaire , ont persécuté les chrétiens, c'est que » S. Hilaire a fait, selon S.Jérôme (S. Hieron., De Viris illust., c.100), un écrit » contre ce préfet ou contre un médecin nommé Dioscore. Cette preuve » est faible , car la qualité de médecin n'a guère de rapport avec celle de » vicaire. S. Hilaire pouvait avoir d'autres sujets de plainte contre Salluste, » et on ne voit guère que les chrétiens aient fait des écrits contre les ma-

» gistrats païens qui persécutaient S. Jérôme, citant cet ouvrage en un

» autre endroit (Êpisl. lxxxiv, nunc lxx, n° 5, ad Magnum), dit qu'il était » écrit contre Dioscore, sans parler du préfet Salluste.» Ce savant critique a évidemment écrit ces lignes sous l'impression d'une idée préconçue. Car 1» les médecins étaient fort considérés dans l'empire ; et, sans parler de S. Césaire, frère de S. Grégoire de Nazianze, un grand nombre de médecins ont exercé, à cette époque, les plus hautes dignités de l'empire (Tillemont lui-même, Emper., t. V, p. 148-149; God. Theodos., t. III, p. 498; t. V, p. Tï, 44; S. Augustin., Confession., IV, 3). 1° Les traditions de diverses Églises de France attestent la réalité de la persécution, et un grave motif, tel que celui de la religion menacée, pouvait seul entraîner S. Hilaire à écrire un livre de protestation contre un magistrat. D'autre part, puisque le livre ou la lettre était adressée à Salluste, il faut donc avouer qu'il existait entre celui-ci et Dioscore des relations hiérarchiques. Si nous n'avons plus beaucoup d'écrits du même genre, la lettre de S. Ambroise contre Symmaque et les deux discours de saint Grégoire de Nazianze contre Julien suffisent amplement. Mais voici une objection étonnante de Dom Rivet [Hist. Ullérde la Fr.,t I, part, n, p. 179): «Théodoret, dit-il, témoignant que Salluste persuada à Julien de faire cesser la persécution , il est à croire qu'il était ennemi de la cruauté. » La réponse est facile. : Théodoret (Hist. ecclés., III, 7) parle de Sallustius secundus , et non du préfet des Gaules. D'ailleurs, il s'agit de Dioscore, et non de Salluste.

16 au 17 février 364, il était surpris par la mort, et, le26du même mois, Valentinien Ier, confesseur de la foi comme lui sous Julien , était élu par les légions en deuil , dans la ville de Nicée, en Bithynie; et, le 28 mars, il associait à l'empire (1) son frère Valens, arien déclaré. Personnellement catholique sincère, Valentinien ne pactisa jamais avec l'hérésie. Cependant , ayant été témoin et même victime des violences commises sous Constance et sous Julien , il excéda peut-être , par une réaction contraire , en se faisant un devoir, dès le début de son règne , de laisser à chacun la liberté religieuse la plus absolue (2). Mais ce principe trop exclusif d'abstention et un désir excessif de voir la concorde régner, sous ce rapport, parmi ses sujets, l'amenèrent plus d'une fois à faire pencher la balance de la justice du côté de l'erreur, au préjudice de la vérité.

En effet, à peine arrivé à Milan , au mois de novembre 364 (3) , il se trouva en face de la difficulté qu'il voulait éviter à tout prix. Àuxence,, on s'en souvient , avait été fait évêque de cette ville par les ariens , à la place de saint Denis , exilé pour la foi en 355. Depuis lors , il était devenu l'un des principaux chefs de l'hérésie. Il avait même mérité, en cette qualité, d'être anathématisé dans la première session du concile de Rimini. Mais, relevé de cette juste condamnation par la prévarication des évêques de cette assemblée , il avait traversé la crise des règnes de Julien et de Jovien, se plaçant à la tête de ceux qui , rebelles aux exhortations du Pape et de saint Hilaire, prétendaient n'avoir aucunement besoin de rien rétracter. Il était en possession

(1) Il garda pour lui toutes les provinces de l'Occident , y compris l'Illyrie, et confia tout l'Orient à son frère.

(2) «Testes sunt leges a me in exordio imperii mei datai, quibus unicuique quod animo imbibisset, colendi libéra facilitas. » {Cod. Theodos., lib. IX, tit. xvi, leg. 9).— Cf. Tillemont, Emper., V, 9-10.

(3) Cod. Theodos., Chronologia, 1. 1, p. lxx.— Tillemont, Hisl. ecclés., VII , 459, 755 ; Emper., V, ïï.

de toutes les églises de la ville , en sorte que les catholiques fervents étaient contraints de célébrer les divins mystères dans des chapelles privées, pour éviter sa communion. Saint Hilaire et saint Eusèbe de Verceil avaient protesté de toutes leurs forces contre son intrusion , son enseignement hérétique et sa conservation sur le siège métropolitain de la Gaule Cisalpine. Mais leurs efforts réunis n'avaient pas encore abouti à sa déposition définitive , lorsque l'empereur Valentinien entra à Milan. Ce prince y trouva la cité agitée par les discussions religieuses. Sa position était critique ; allait-il assister, lui empereur, aux offices de l'Église dans quelque faubourg, comme un adepte d'un culte proscrit? Pouvait-il , d'autre part , sans blesser sa conscience et sans scandaliser le peuple fidèle, communiquer avec un hérétique? Habile politique comme tous les sectaires, Auxence avait prévu ces hésitations et les réclamations qui pouvaient s'élever contre lui. Il était allé trouver son trop crédule souverain, lui avait exposé, à sa façon, l'histoire de son passée les troubles qu'excitaient les prétendues calomnies d'Hilaire et d'Eusèbe, deux esprits brouillons, avait-il ajouté , qui ont été déposés , il y a de cela dix ans , et dont le témoignage par conséquent ne devrait avoir aucune valeur. Quant à lui, il était en tous points orthodoxe, croyant que le Christ était Dieu, vrai Fils de Dieu, ne demandant qu'à demeurer en paix.

Valentinien , dont le principal défaut était de ne pas assez demander conseil , se laissa prendre à de si belles paroles. Heureux, d'ailleurs, d'être délivré, à si peu de frais, d'une situation fort embarrassante, il s'empressa de publier un rescrit portant défense , sous de graves peines, à qui que ce fût, de troubler l'Église de Milan (1) , puisqu'elle confes-

(!) « Cum edicto gravi sanctu s rex perturbari Ecclesiam Mcdiolanonsium.

sait, disait-il, comme tous les catholiques, le Christ vrai Dieu et d'une même divinité et substance avec le Père. Aussi bien, sa volonté souveraine était de procurer à tous ses sujets le bienfait de la concorde.

A la nouvelle de ce décret, Hilaire accourut à Milan ; et, rempli d'une sainte indignation , il prit la résolution de faire jeter le masque à l'hypocrite sectaire qui venait de tromper ainsi la bonne foi de l'empereur. Il adressa à ce dernier une requête , dans laquelle il dénonçait Auxence comme un blasphémateur et un ennemi du Christ , dont la croyance était entièrement différente de celle du prince et de tous les vrais catholiques (1). 11 offrait d'avoir avec l'évêque de Milan une conférence publique, et de le convaincre d'erreur ou de mensonge. Valentinien , vivement ému d'un pareil démenti donné à sa bonne foi , et du blâme indirect qui en rejaillissait sur son récent décret, ordonna de faire droit à la requête. Un questeur et un maître des offices (2) furent chargés de présider à la discussion , et dix évêques catholiques furent désignés pour assister saint Hilaire.

Au jour fixé, les deux parties se rendent au palais, et la dispute commence.

Mais laissons la parole à saint Hilaire lui-même :

« Tout d'abord selon la coutume du barreau, Auxence s'attaqua à ma personne , prétendant que , ayant été condamné et déposé (3) par Saturnin , je ne devais pas être

quae Deum verum Christum et unius cum Pâtre divinitatis et substantif confitetur, sub unitalis specie et voluntate, jussisset. » (S. Hilar., Lib. contra Aitxentiwn, n° 7.)

(1) « Etiam importuna interpellatione suggessi , Auxentium blasplvmium esse et ornnino hoslern Chrùti habendum ; idque adjeci eum aliter credcro quam rex ipse aut alii omnes haberent. » (S. Hilar., loc. cit., n° 7.)

(2) « Quibus rex permotus , audiri nos a quaestore et magistro (pour magistro officiorum : cf. Coct. Theodos., lib. VI, tit. ix , leg. 1, et tit. x, leg. 3) prœcepit, considentibus una nobiscum episcopis fere decem. » (S. Hilar., loc. cit.)

(3) Le texte de saint Hilaire porte seulement damnalum; mais Auxence,

entendu comme évêque. Ce n'est pas le Heu de raconter ce qui lui fut répondu ; mais les témoins décidèrent que , conformément à la volonté de l'empereur, on passerait outre, et qu'on agiterait la question concernant la foi. Poussé à bout et se voyant exposé au péril de proférer des négations compromettantes t Auxence fait volte-face et confesse que le Christ est vrai Dieu , d'une même divinité et d'une même substance que Dieu le Père.

« Les notaires prennent acte de cet aveu ; et de peur que ce qui a été dit de part et d'autre ne s'échappe du souvenir des auditeurs , j'offre aussitôt au questeur un mémoire contenant le résumé de la discussion et destiné à être offert au prince ; mais, dans la crainte d'être accusé de mensonge , j'en tire, séance tenante, une copie authentique (1). Tout le monde est d'accord pour exiger qu'Auxence renouvelle fréquemment la profession de foi qu'il vient de faire ; et on le contraint de la rédiger lui-même dans les mêmes termes qu'il venait de la prononcer. Après avoir longtemps tergiversé, il trouve moyen, avec une infernale habileté , de tromper encore la bonne foi de l'empereur. Il donne un écrit composé avec le style de l'Antéchrist.

« D'abord, il atteste assez hautement qu'il considère comme saint le conciliabule de Nicée de Thrace, proscrit par tous les catholiques , puisqu'il donne comme expression de la véritable profession de foi l'œuvre de violence qui y fut imposée aux évêques. Il nie ensuite qu'il ait jamais connu Àrius (2) , lui qui a commencé par exercer les fonctions

dans sa supplique aux empereurs Valens et Valentiuien (Palrol. lai., t. X, col. 617), appelle Hilaire un évêque déposé depuis dix ans. On peut donc croire que l'expression damnalum a le sens de condamné et de déposé à la fois.

(I) Quel malheur qu'un pareil document, qui a dû pourtant être conservé dans les archives de l'Église de Poitiers, ait péri avec tant d'autres !

(2.) « Nunquam scivi Arium , dit en effet Auxence {loc. cil.), non vidi oculis, non co^novi ejus doctrinam. »

sacerdotales dans une église d'Alexandrie, sous les ordres de l'évêque arien Grégoire (1). Ne disons rien du synode de Ri mini, annulé par le zèle unanime de tous les orthodoxes; contentons-nous de démasquer les fourberies du diable.

v( Au lieu d'écrire que le Christ est vrai Dieu et d'une même divinité et substance avec Dieu le Père , selon ce qui avait été convenu , il nous donne une phrase que l'on dirait composée par le plus rusé des démons , et dont le sens peut être que le Christ est né avant tous les siècles Dieu, vrai Fils , de sorte que l'épithète vrai se rapporte au mot Fils, conformément aux subtilités ariennes, et non pas au mot Dieu qui précède. Et pour marquer la grande différence entre ces deux significations, il ajoute : du vrai Dieu le Père , indiquant par là que, dans le Père, existe la réalité de la divinité, tandis que, dans le Christ, cette réalité n'est que dans la filiation. Plus loin, Auxence confesse une seule divinité, mais sans y comprendre le Fils, comme si la divinité seule et unique était dans le Père seul , et non pas également dans le Fils.

« Cependant lebruitse répand parmi le peuple qu'Auxence a reconnu par écrit le Christ vrai Dieu et d'une même divinité et substance que le Père. Son sentiment, disait-on, ne différait plus de celui que j'avais exposé dans ma profession de foi, En conséquence, l'empereur embrassa sa communion , ne doutant pas de la sincérité de sa foi. Mais, comme ce mystère d'iniquité, après avoir été un certain temps enveloppé de ténèbres , commençait à se divulguer, je fis entendre de nouvelles protestations. Tout cela , m'écriai-je , n'est que

(1) S. Athanase (Episl. ad Afros, n° 10) confirme ce que dit ici saint Hilaire : « De Auxentio qui Mediolanensem invasit Ecclesiam , cujus illi » gesta enan-avimus, eum nempe non modo esse arianae haereseos secta- » torem , secl eliam multis scoloribus obnoxium, quœ cum Gregnrio, impie- » lalis sxtx s '■'uiOfperpetravil. »

fourberie, apostasie de la vraie foi ; on veut en imposer à Dieu et aux hommes. Valentinien, voyant avec déplaisir Témotion produite par mes paroles , me fit donner Tordre de sortir de Milan, ne pouvant plus supporter mon séjour dans cette ville (1). »

(l) C'est incontestablement dans ce fait qu'il faut chercher l'origine d'une fable dont Rufin s'est fait, le premier, l'écho trop complaisant (De adultérât, libror. Origenis, apud Palrol. grave, t. XVII, col. 628), ainsi que le lui reproche avec raison saint Jérôme (Apologia advers. lib. Hufini, lib. II, n1 19). D'après Rufin, saint Hilaire aurait composé un ouvrage très-propre à faire rentrer dans la bonne voie ceux qui avaient prévariqué à Rimini. Mais ses ennemis auraient trouvé le moyen de corrompre son secrétaire (nolario) , d'introduire, par cet homme, des passages hérétiques jusque dans le manuscrit original et d'en prendre copie. Dans un concile qui se tint peu après, les auteurs de cette fraude auraient accusé Hilaire d'hérésie, fondés sur le texte interpolé. Hilaire en ayant appelé à l'original , on serait allé le chercher dans sa maison, et, à sa grande surprise , on y aurait trouvé les passages incriminés; en sorte que , convaincu d'hérésie, il aurait été chassé du concile. Mais plus tard on aurait reconnu la fraude et il aurait été réhabilité.— Saint Jérôme demande à Rufin où il a puisé une pareille fable; dans quel concile des Gaules, d'Italie ou d'Espagne cette scène a eu lieu; quels étaient les membres de ce concile, etc. Mais , au moyen âge, nos Poitevins n'ont pas craint de compléter cette indigne légende , en précisant les faits. La scène se passe à Rome , où le concile est réuni sous la présidence du pape Léon (qui a vécu cent ans après saint Hilaire). Ce n'est pas notre saint , c'est le pape qui est hérétique et qui accueille grossièrement Hilaire arrivant un peu en retard à la séance : tout roule sur un jeu de mot ridicule, qui varie selon les manuscrits; car cette absurdité a été copiée avec une complaisance inouïe, et les bons chanoines de Saint-Hilaire-ie-Grand y tenaient encore mordicus, afin du xvie siècle. Il y a, du reste, dans le récit un étrange mélange de plusieurs faits historiques. Nous venons déparier de celui de Milan. Le litige fameux entre saint Hilaire d'Arles et saint Léon le Grand donne le nom du pape et le lieu du drame. La vie de saint Martin fournit aussi son contingent (Dialog. II, n° 5), à quelques variantes près. Sulpice Sévère rapporte que, l'empereur Valentinien ayant refusé audience à saint Martin , celui-ci pénétra néanmoins dans le palais, les portes s'ouvrant devant lui; et comme Valentinien laissait debout le saint évêque, des flammes, sortant de son trône, obligèrent le prince à se lever. Notre légende rapporte que, le pape Léon ayant refusé un siège convenable à saint Hilaire, le sol se souleva de manière à élever le siège du bienheureux au-dessus de ceux des autres évêques (ut sese habet ad presensusque relalionis fama, ajoute le naïf légendaire). Mais ce qui dépasse toute borne , c'est que l'inventeur de ce conte n'a pas eu boute de faire mourir le Pape en question de la même mort que l'hérésiarque Arius. Tillemont (Hisl. ecclés., VII, 464, 757) dit que cette même fable était contenue dans un manuscrit de Saint-Michel de Beauvais, qu'il croit du ix« siècle. Mais la description qu'il en fait nous porte à penser qu'il est le même que le ms. 196 du fonds latin de la Bibliothèque nationale , et qui est du

Auxence parut, donc remporter une victoire complète. À la cour et dans le public mondain ou prévenu, aussi bien que parmi la foule ignorante, Hilaire de Poitiers et Eusèbe de Verceil passèrent pour être, décidément, des fauteurs de schisme, ainsi que les en accusait l'évêque Auxence (1). Heureusement, le triomphe du mensonge est toujours éphémère. Aussi bien , notre généreux athlète ne déposa point les armes. Il composa, au contraire, sur cette affaire un mémoire que saint Jérôme appelle un élégant opuscule (Ubellus elegansj , et dont nous avons extrait tout ce qui précède. 11 est adressé à tous les frères bien-aimés qui demeurent dans la foi de leurs pères , et qui détestent l'hérésie arienne , évêques et peuples fidèles (du monde catholique). Le début est d'une éloquence sublime : « C'est un beau nom que celui de la paix , s'écrie-t-il , et c'est une belle chose que l'idée d'unité. Mais qui niera que, pour l'Église et pour l'Évangile, il n'y a pas d'autre unité que la paix de Jésus-Christ (2) ? »

« Cette paix dont le Christ parlait à ses Apôtres après sa glorieuse Passion, et qu'au moment de les quitter il leur re-

xe siècle, et non du ix9. Elle est reproduite dans le ms. 14654 du même fonds, etc., etc. Un document apocryphe, extrait d'un manuscrit du xne siècle , copié par D. Fonteneau (t. X, p. 1 l) et publié par les Bollandistes (Ad. SS., t. XII oct., p. 253), contient la fable du concile et du pape Léon, partisan d'Arius et de l'empereur Constance ; mais , au moins , les détails extravagants que nous venons de signaler sont passés sous silence. A part le nom des personnages, c'est, au fond, la fable racontée par Rufin. Cependant, ce document n'étant qu'un fait historique travesti, nous essaierons plus loin d'en extraire le fond de vérité qu'il renferme. — L'Église de Milan n'oublia pas le séjour qu'avait fait saint Hilaire dans cette métropole. Une basilique fut bâtie à la place probablement de la maison qu'il avait habitée. (Muratori, Scriplores rerum ilalicar., t. II, part, u, p. 1038.)

(I) « Sic enim cognoscet serenitas vestra, quia quijamdudum depositi » sunt, hoc est, Hilarius et Eusebius, contendunt ubique schismata facere. » (Blasphemise Avxenlii , loc. cit., n° 15.)

(*2) Nous empruntons la traduction de ce passage à l'éloquent discours prononcé par Msr l'évêque de Poitiers, dans l'église de Saint-André-della- Valle, à Rome, le 14 janvier 1870 (OEuvres, t. VJ, p. 560).

commandait comme le gage de son éternel mandat, cette paix, nous aussi , nous avons employé tous nos soins à la chercher quand elle était perdue, à la rétablir quand elle était troublée, à la conserver une fois retrouvée. Mais ni les péchés de notre temps ne méritent, ni les précurseurs et les agents de l'Antéchrist, dont la venue est imminente, ne souffrent que nous ayons la consolation de la goûter et de la produire <

<i 0 douleur ! ce sont les suffrages du pouvoir terrestre qui procurent de la considération à la foi divine I comme si ce n'était pas accuser d'impuissance la vertu du Christ que de s'attacher à obtenir pour son nom divin la faveur de l'ambition humaine ! L'Église tremble devant les bannissements et les cachots, elle qui a été si longtemps confiée aux bannis et aux incarcérés ! Elle pèse la dignité de ceux qu elle n'ose retrancher de sa communion , elle qui a été consacrée par la tyrannie des princes persécuteurs ! »

Ainsi parlait l'invincible athlète du Christ, au commencement de l'année 365 (I). Cette lettre circulaire , confirmée sans doute par l'épiscopat gaulois tout entier, produisit l'effet qu'elle méritait d'obtenir. Le Souverain Pontife fit entendre sa voix puissante ; et moins de six ans après , le saint pape Damase, au nom du concile de Rome, pouvait écrire ces paroles remarquables : « Ayant appris, par la relation de nos frères des Gaules et de la Vénétie, que quelquesuns sont encore attachés à l'hérésie..., nous les avons condamnés, notamment Auxence de Milan, déjà frappé d'excom-

(l) Valentinien n'est arrivé à Milan que dans le courant de novembre 364 (et non pas en juin, comme l'a cru D. Coustant) ; d'autre part, la discussion publique entre Hilaire et Auxence n'a eu lieu qu'après la promulgation du malencontreux décret de l'empereur. Or le mémoire contre Auxence n'ayant été composé qu'assez longtemps après la dispute (diu), on ne peut guère en placer la publication avant le commencemnnt de l'année

munication (1) (par notre prédécesseur). Quant au conciliabule de Rimini, il ne peut porter aucun préjudice à celui de Nicée, attendu que ni le Pontife romain, dont, avant tout, il fallait attendre le jugement, ni Vincent de Capoue, ni les autres légats n'y ont donné leur adhésion. » L'Église entière, par la bouche du grand Athanase d'Alexandrie (2) , applaudit à cette sentence solennelle et définitive. Sous l'apparence d'une défaite, c'est donc encore une victoire qu'il faut enregistrer dans le bulletin des combats soutenus par saint Hilairepour la cause de Dieu et de l'Église (3). Après de tels lauriers, il pouvait attendre la couronne éternelle, réservée à quiconque aura combattu les bons combats du Seigneur.

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