‹ Origines de l'église de PoitiersChapitre 15 sur 22 · SAINT MARTIN ET LES ORIGINES DE LA VJE MONASTIQUE EN POITOD · texte numérisé non relu

SAINT MARTIN ET LES ORIGINES DE LA VJE MONASTIQUE EN POITOD

La suite des événements nous a entraînés bien loin. Revenons un peu sur nos pas , et suivons la trace de saint Martin , que nous avons laissé sur le chemin de la Pannonie, le cœur navré, au souvenir de son maître Hilaire, et

(1) « Auxentium Mediolanensem prsecipue in hac causa damnatum jam scriptum est. » (Theodoret., Bist. eccles., lib. II, cap. xvn. — Tillemont, Hist. ecclés., VIII, 396, 400.)— Seulement, nous ne voyons pas pourquoi Tillemont refuse au pape Libère l'honneur d'avoir condamné Auxence dans un concile, qu'il place arbitrairement en 369. Saint Athanase, dans sa lettre aux évêques d'Afrique, s'étonne qu'Auxence n'ait pas été déjà déposé, mais il ne nie pas qu'il ait été condamné après la publication de la lettre encyclique de saint Hilaire.

(2) S. Athanas., Episl. ad Afros, n!' 1 et 10.

(3) Aussi les ariens lui ont-ils voué une haine particulière. Parmi les fragments d'un évêque arien (peut-être Auxence), publiés naguère (Palrolog. lai., t. XIII, col. 623), saint Hilaire est cité sous le nom de « vanissimus Hilarius. »

rempli d'angoisses, en songeant à l'avenir qui l'attendait dans son pays natal. 11 traversa Milan au moment où les esprits étaient agités par les intrigues de la cour de Constance et surtout par l'arrêt de bannissement qui venait d'être promulgué contre l'évêque de la ville, saint Denis, contre saint Eusèbe de Verceil et les autres légats du Saint-Siège. Le démon triomphait et se croyait assuré de la victoire. Aussi eut-il l'audace de menacer Martin. 11 lui apparut, sous une forme humaine, au sortir de Milan, et l'apostrophant avec véhémence : « Où vas-tu, lui cria-t-il ?» — « Je vais où Dieu m'appelle, » répondit l'intrépide exorciste. — « Eh bien ! répliqua avec rage l'esprit infernal, quelque part que tu ailles, ou quelque chose que tu entreprennes, le diable sera ton adversaire.» — «Le Seigneur est mon secours, reprit Martin, avec le Prophète -Roi, je n'ai rien à redouter des embûches des hommes.» A ces paroles divines, le démon disparut.

Toutefois, il faut l'avouer, l'ennemi de tout bien exécuta, autant qu'il put, ses mauvais desseins. Les Églises de l'Illyrie et de la Pannonie , nous l'avons vu, étaient criblées sous la pression infernale des suppôts de Satan, Ursace et Valens ; en sorte que la semence de la foi, jadis si féconde en ces deux provinces, dépérissait chaque jour sous l'action délétère de l'hérésie. Témoins des discussions violentes soulevées par les ariens, les païens s'en prévalaient pour se railler des chrétiens, qui, disaient-ils, se disputaient sur le point le plus fondamental de leur religion. Aussi Martin rencontra-t-il dans la conversion de ses parents des difficultés qui eussent abattu toute autre espérance que celle d'un saint. Il ne se rebuta pas néanmoins ; il sut utiliser toutes les joies du cœur d'un père et d'une mère revoyant leur enfant après de longues années d'absence.

Sabaria était redevenue, depuis quelque temps, le séjour habituel de ses parents. Martin put y retrouver tous les souvenirs de son enfance. Mais son âme tendait plus haut qu'à ces consolations naturelles. Le salut de son père et de sa mère était l'objet constant de ses préoccupations ; c'était le but unique de son voyage. Douceur, prévenances filiales, exhortations, prières, il n'épargna rien pour leur faire comprendre et les convaincre que la religion chrétienne et catholique est le foyer de la vérité pour l'esprit et de la charité pour le cœur; qu'en elle seule est le bonheur d'icibas et de l'autre vie. A. toutes ces argumentations le vieux tribun militaire opposa des habitudes invétérées, puisées dans les camps, et resta obstinément plongé dans l'abîme de ses superstitions. La mère de notre saint fut moins insensible. Ce fils qu'elle avait tant aimé , dont elle avait si souvent pleuré l'absence, lui apparaissait comme un ange du ciel , et chacune des paroles de cet enfant unique était pour elle comme un écho de Dieu même. La foi pénétra par le cœur dans son esprit, et Martin eut la joie de la préparer lui-même au sacrement de la régénération.

Après ce premier triomphe, Martin ne s'endormit pas dans les douceurs du foyer domestique. Il étendit le cercle de son apostolat parmi les parents et les amis de sa famille, et les fruits de son zèle furent aussi nombreux que consolants. Les partisans de l'hérésie arienne s'en émurent et soulevèrent contre lui une véritable persécution. Il fut lié, battu de verges, chassé de la ville et de la province, comme un perturbateur du repos public (357).

Joyeux d'avoir souffert pour Jésus-Christ, Martin reprit le chemin de l'Italie, et s'arrêta à Milan, avec la pensée d'en repartir bientôt pour la Gaule. Mais quelle ne fut pas sa douleur lorsqu'il apprit que son maître saint Hilaire était

relégué jusqu'au fond de la Phrygie, et que les Églises des Gaules , privées de ce vaillant défenseur de la foi , étaient en proie au trouble et à la consternation.

Il résolut d'attendre les événements'près de la ville, dans une solitude, où il fonda un monastère avec quelques disciples, qui l'avaient suivi ou qui s'attachèrent à lui.

L'évêque intrus Auxence ne tarda pas à savoir qu'un clerc d'Hilaire de Poitiers, un prédicateur fanatique du Consubslantiel, celui qu'il avait déjà chassé une première fois de sa ville épiscopale, venait de fixer sa tente dans une campagne voisine. Il n'en fallait pas tant pour exciter l'animadversion du fougueux sectaire. Immédiatement il fit donner des ordres pour que Martin, sinon ses disciples, fût expulsé du territoire de Milan. C'étaitle temps où, comme nous l'avons rapporté, l'arianisme triomphait de toutes parts, à Sirmium, à Séleucie, àRimini. Saint Martin, ne sachant, au milieu de cette perturbation générale,où reposer son âme etson corps, prit le parti de se réfugier dans quelque île déserte, sur les côtes de l'Italie. Il choisit l'ile de Gallinaria (aujourd'hui Isoletta d'Alberga), dans le golfe de Gênes. Un prêtre, d'une éminente vertu, voulut partager son exil. Ils vécurent l'un et l'autre d'herbes et de racines. Sulpice Sévère raconte que Martin , s' étant trompé un jour dans le choix des herbes qu'il recueillait pour sa nourriture, s'empoisonna. Déjà il était réduit à l'extrémité , lorsque, recourant à son remède souverain , la prière , il se préserva ainsi des effets funestes du poison (1).

(I) Dans les Actes authentiques de saint Amator, évêque d'Auxerre (Bolland., Acf. SS., 1. 1 maii, p. 56), il est raconté qu'une troupe de démons, chassés par saint Martin de l'île de Gallinaria , se réfugièrent dans une solitude de l'Auxerrois, pénétrèrent dans les corps de plusieurs habitants du pays, qui devinrent furieux, et ne purent être délivrés que par les prières de saint Amator, encore simple diacre.

Cependant, Dieu mit enfin un heureux terme à cette vie de retraite profonde. Hilaire revint glorieux de son exil, et le bruit s'en répandit jusque sur le rocher habité par notre solitaire. A cette nouvelle, Martin n'hésite pas un instant. Il vole à la rencontre de son maître bien-aimé. Apprenant qu'il s'est dirigé sur Rome, il y court ; mais Hilaire en était déjà parti. Martin poursuit ses traces jusqu'à Poitiers, où il arrive presque en même temps que l'illustre confesseur de la foi.

Qui essaiera de peindre le tableau de cette seconde rencontre d'Hilaire et de Martin ? Si la première avait été accompagnée de faveurs particulières , au point que le sol même en conserva la trace pendant plusieurs siècles, quelles grâces ineffables descendirent , cette fois , dans ces deux âmes agrandies par tant de mérites , acquis au milieu de tribulations multipliées ? Qui dira la douceur de leurs entretiens intimes ? Saint Martin admirait plus que jamais en son maître la plénitude et la sûreté de la doctrine ; saint Hilaire admirait en son disciple le merveilleux mélange de la perfection religieuse et du zèle apostolique. Le disciple rendait compte des essais de vie monastique qu'il avait tentés dans la campagne de Milan ; le maître apprenait au disciple les immenses progrès de cette divine institution en Orient et les services importants que les moines ne cessaient de rendre à la foi catholique depuis les rives du Nil jusqu'aux chaînes du Caucase.

En effet, dégagés de tout intérêt terrestre, les ascètes et les cénobites de l'Église d'Orient avaient, presque seuls, osé défendre, contre la puissance impériale et la pusillanimité épiscopale, l'inviolabilité du Symbole de Nicée; et, grâce à l'ascendant qu'ils exerçaient sur la multitude par leurs sublimes vertus , la foi catholique s'était conservée

intacte parmi les peuples, malgré les scandaleuses tergiversations de leurs pasteurs (1). Naguère encore, ils n'avaient pas craint, à Césarée, à Nazianze et ailleurs, de se séparer de leurs évêques, qui avaient prévariqué à Constantinople en souscrivant le perfide formulaire d'Acace de Césarée et de Georges d'Alexandrie. Cet acte héroïque de foi et de courage mérita les éloges du grand docteur saint Grégoire de Nazianze, encore que lui-même et son vieux père en aient eu à subir de pénibles conséquences (2).

Ces hommes de la solitude et de la prière n'avaient pas seulement affermi la foi des peuples déjà convertis, ils avaient encore fait pénétrer notre sainte religion jusque dans les lieux les plus inaccessibles et parmi les populations les moins civilisées de la campagne (3).

(1) « Quorum (monachorum) testimouio adhaerens multitudo vulgi, eamdem cum illis doctrinam fîdei profitebatur; quippe quae de dogmatibus disputare et garrire neque vellet neque nosset. Gaeterum, quod dogmata ista (Eunomii et Apollinaris) non praevaluerint, nec ad multos permanarint, prœter eas causas quas supra dixi, monachis polissimum, ut arbitror, ascribendum est. Nam quotquot in Syria et Cappadocia et circumsitis provinciis monasticam philosophiam sectabantur, Nicaense synodi decretis mordicus adhaerebant.... Item porro, istis (haereticis) accidit quod antea Arianis acciderat. Populus enim in illis regionibus, cum monachos, ob virtutem atque opéra, valde admiraretur, recte illos sentire existimabat; eos vero qui aliter sentirent, tanquam adulterinis opinionibus inquinatos aversabatur. Quemadmodum olim iEgyptii, monachorum suorum doctrinam secuti, Arianis fortiter restiterant. » (Sozom., Hisl. eccles., VI, 20, 27 ; cf. Tillemont, Hist. ecclés., VI, 342, 379, 500, 602.)

(2) Tillemont, Hist. ecclés., VI, 500; Bolland., Act. SS., t. II maii, p. 381 ; S. Gregor. Nazianz., Orat. n apologetica , n° 82; Oral, vi de pace, n° 11 ; Orat. xvni funeb. in patrem, n° 18.

(3) « Qui (monachi) cum, eodem tempore, sub Constantii viverent principatu, monasticam philosophiam pie ac viriliter excoluerunt, et virtutum suarum exemplo, in urbibus ac vicis super stilioni gentilium admodum dedilis, chrislianam religionem magnopere provexerunt. » (Sozom., Hist. écoles., III, 14. Cf. Socrat., Hisl. eccles., IV, 24). — Zosime (Hist., V, 23) constate le même fait, en l'appréciant, bien entendu, comme pouvait le faire un zélé partisan du paganisme : « Hi monachi, dit-il, legitimis nuptiis abstinent, » et tam in urbibus quam in vicis populosa collegia comptent hominibusnon » maritatis, nec ad bellum, nec ad alium reipublicae necessarium usum » idoneis.... Hi, cum ecclesias occupassent, quominus plebs ad consuetas » preces accederet prohibent. »

Ce rôle d'apôtres et de boucliers de la foi , les moines l'ont, du reste, rempli dans tous les temps, mais surtout aux époques des crises suprêmes que l'Église eut plus d'une fois à traverser. Il devait en être ainsi. Fondé par Jésus- Christ lui-même, l'État religieux , dont le monachisme est la forme la plus ancienne et la plus vénérable , a pour but de perpétuer, comme institution permanente, le principe régénérateur du Calvaire, le sacrifice. Or, toute fécondité dans l'Église découle de cette source divine. Aussi, l'antiquité ecclésiastique afïirme-t-elle d'une voix unanime que les Apôtres ont donné les premiers l'exemple de l'État religieux. Pendant les trois premiers siècles, quand un homme avait embrassé la vie ascétique (1) , il était l'objet de la vénération générale , et le plus souvent c'était à lui que l'on confiait la conduite des âmes (2) et les plus sublimes fonctions sacerdotales. Cette institution n'était pourtant encore, dans le champ delà sainte Église, qu'un grain de sénevé , à peine sensible aux yeux de l'observateur vulgaire (3). Son action, d'ailleurs, était inférieure à celle du

(1) Cf. Bolland., Act. SS.3 t. Il januarii, edit. Palmé : Vita sancti Antonii, p. 473.

(2) Sozom., Hisl. eccles.,Yl, 31, etc.

(3) S. Athanase {Vila S. Anlonii, n° 3, apud Palroi: grœc, t. XXVI, col. 843) dit, en parlant de l'époque où saint Antoine se retira dans la solitude, et par conséquent vers Tan 271 (Tillemont, Hisl. ecclés., VII, 843) : « Nondum enim » tam frequentia erant in Mgypto monasteria, neque ullus norat monachus » vastum eremum ; sed quisquis sibi ipsi vacare cuperel, is haud procul sua » villa (rîi; tèla; >cwp,Y);) sese exercebal separatim. » On a discuté sur le sens du mot monasleria employé ici par saint Athanase. Cassien {Collât. XVI11, cap. v) et Socrate (Hisl. ecclcs.}lN, 23) lui donnent le sens actuel, c'est-àdire, de maison habitée par des cénobites. Et en effet, saint Athanase fait évidemment une distinction entre les monastères proprement dits , qu'il dit avoir été relativement assez rares au me siècle, et la manière de vie beaucoup plus fréquente des solitaires ou ascètes. Ces derniers avaient parfois un ou deux disciples, comme on le voit par les vies de saint Ammon, de saint Antoine et de saint Pacôme, et formaient ainsi de petits monastères : « Ut » multas cellas œdificaret, insingulis vero 1res degerent monachi » (Sozom., Hist. eccles., III, 14). Tout ce qui précède s'applique principalement à l'Egypte , qui paraît avoir été le berceau de la vie monastique proprement

martyre, imitation directe de l'immolation du Calvaire, et qui frappait davantage l'esprit et le cœur de ceux qui en étaient témoins. Mais lorsque cessèrent les persécutions sanglantes, Dieu multiplia aussitôt, d'une façon prodigieuse, le sacrifice non sanglant de cette immolation volontaire, et lui donna pour mission d'achever l'œuvre de la prédication apostolique, en inoculant la foi chrétienne, nous venons de le démontrer , jusque dans les fibres les plus intimes du corps social, au grand dépit des païens (1) et des hérétiques (2).

Ce que les disciples d'Antoine, de Pacôme et de Basile le Grand avaient déjà fait en Orient , Martin et ses imitateurs , sous les auspices d'Hilaire, devaient l'accomplir dans les Gaules et dans tout l'Occident.

Sans aucun doute, dans ses entretiens intimes, Hilaire combinait avec Martin les moyens de réaliser cette œuvre divine et d'obtenir ces admirables résultats , dans le vaste territoire confié à sa sollicitude pastorale. Combien de temps se passa-t-il avant l'accomplissement de ces projets ? Nous l'ignorons. Toutefois, la légitime impatience de Martin dut singulièrement l'abréger. En attendant , ce grand serviteur de Dieu habitait , selon toute apparence, cette chambre du palais épiscopal, transformée plus tard, nous l'avons dit, en une chapelle commémorative sous le nom de Saint- Martin-entre-Êg Uses .

Enfin, le choix du maître et du disciple s'est fixé sur un

dite ; néanmoins il est certain que, même dans les autres provinces, les monastères, du moins dans le sens restreint des ascètes , n'ont pas été inconnus, comme nous le dirons plus loin. (Cf. Tillemont, Hisl. ecclés., VII, 103).

(1) Zosim., Hist., V, 23. — Tillemont, Hisl. ecclés., VII, 340.

(2) S. Athan., Apolog. ad Constant., nu 28, 33 ; Apolog. de fuga sua, nu 6, 7 ; Hist. Arian., n'* 12, 14, 48, 72. — Socrat., Hist. eccles., IV, 24.— Sozom., Hist. eccles., III, 23 ; IV, 2 ; VI, 27. - Tillemont, Hist. ecclés., VI, 379, 500.

prœdium, propriété, ce semble, de famille appartenant à saint Hilaire. Situé à deux lieues environ de Poitiers,, dans une agréable et fertile vallée , arrosée par des eaux abondantes, ce domaine présentait tous les charmes d'une solitude profonde et les avantages de la proximité de la ville épiscopale.

On aime à se figurer Hilaire et Martin se dirigeant , avec une sainte allégresse , vers ce vallon encore inconnu, mais prédestiné à devenir le berceau de la vie cénobitique en Occident. Sur leur route, des collines, les unes abruptes, les autres verdoyantes, d'autres couvertes d'épaisses forêts, se dressent au-dessus d'eux, ou prêtent à leurs pas l'appui de leurs granits. Dans le bois qui avoisine le gigantesque aqueduc jeté par la puissance romaine sur ces vallées et ces coteaux , la mule de saint Hilaire, disent les anciens (1) , fit un faux pas, et son pied s'imprima sur une énorme pierre, qui en a conservé la trace presque jusqu'à nos jours.

Les saints voyageurs cependant sont descendus dans le vallon. Aussitôt ils posent de leurs propres mains les premiers fondements du futur monastère. Le plan, du reste, emprunté aux laures de l'Orient, est très-simple. L'oratoire commun est au centre, car de là, chaque dimanche, le feu divin, qui y descendra sous la forme eucharistique, ira enflammer toutes les âmes ouvertes à ses influences. Non loin de l'oratoire, Martin se construit une cabane de bois, et çà et là ses enfants se groupent autour de leur Père ou Abbé. La plupart l'imitent en bâtissant, comme lui, des cabanes de bois : ce qui fit donner à ce lieu, jusqu'alors inhabité, le nom de Lototeiaco (2) dont le vulgaire a fait peu à peu Ligugé.

(I) Bouchet, Annal cVAquit., p. 41.

(1) Les philologues traduisent ce nom par lieu de cabanes de bois. (Cf. notre

Néanmoins , quelques-uns des disciples de Martin préférèrent chercher un abri dans les cavernes formées par les anfractuosités des coteaux voisins. Au xir3 siècle, on en montrait plusieurs encore subsistantes, d'où, selon la tradition, a saint Martin avait expulsé les serpents et les démons ennemis des voyageurs (1).» Près du bourg de Ligugé, est la grotte de saint Jean ; mais la piété des fidèles s'est particulièrement portée sur la grotte de saint Félix, creusée par la nature dans le flanc d'un rocher qui domine la vallée du Clain, en face du monastère.

Disciple, croyons-nous, du thaumaturge des Gaules, Félix a dû mener, dans cette grotte , une vie complètement solitaire, car elle est aujourd'hui encore d'un difficile accès. Il lui fallait péniblement descendre, à travers des rochers escarpés, pour étancher sa soif à la fontaine qui de ses eaux limpides baigne la prairie voisine.

Malgré l'obscurité qui enveloppe les événements de sa vie mortelle, nous avons des raisons de supposer que notre pieux ermite eut quelques rapports, peut-être de parenté, avec le grand saint Hilaire ; car nous trouvons son culte établi, sous un rite assez solennel , au moyen âge , dans le prieuré de Saint-Étienne-de-Passavant, à quelques milles de distance de Cléré , où vécurent et moururent les parents du saint évêque de Poitiers (2).

Quoi qu'il en soit, notre anachorète eut à peine rendu son âme à Dieu, qu'on entoura de respect sa dépouille mortelle ; et, selon une coutume assez générale à cette époque (3),

volume intitulé : Saint Martin et son monastère de Ligugé, p. 35, note 2.)

(1) Saint Martin et son monastère de Ligugé, p. 138.

(2) Archives de Maine-et-Loire ; abbaye de Saint-Florent ; prieuré de Passavant, 2e liasse ; copie d'un ancien calendrier liturgique.

(3) Sozom.,#wf. eccles., III, 14.— Bolland., Acl.SS., t. II febr.,p. 391, note c; t. VII octob., p. 847, 1097.

on l'enterra dans le lieu même consacré par sa pénitence. Transporté, plus tard, dans la petite église deSmarve, dont il devint le patron, son corps vénérable y fut, pendant plus de mille ans, l'objet d'un pèlerinage célèbre dans la contrée (1). Toutes les églises abbatiales, collégiales et paroissiales de la ville de Poitiers célébraient sa fête le 28 janvier (2). Cependant ses précieuses reliques disparurent vers le xvr siècle , au milieu des ruines accumulées par les guerres civiles et religieuses. Son culte s'affaiblit ; et son nom, ne rappelant plus qu'un personnage inconnu, fut rayé, auxvne siècle, de la liturgie diocésaine, où il avait occupé jusqu'alors une place assez distinguée. La paroisse de Smarve persista seule à le fêter comme son patron. De nos jours, il perdit même, pendant quelque temps, ce dernier témoignage de la reconnaissance que lui avaient vouée les peuples, pendant tant de siècles. Mais Dieu prit en main sa cause, et l'autorité épiscopale remit son culte en honneur. Quant à la grotte sanctifiée par ses vertus, elle est encore visitée par les paysans et les chrétiens amis des pieux souvenirs des anciens âges.

Nous avons été entraîné loin de notre sujet par la douce figure de ce disciple du saint fondateur de Ligugé. Hâtonsnous de rentrer dans cet antique monastère, et d'y contempler de près cette vie admirable de prières, d'obéissance et de charité, qu'y pratiquaient à l'envi et maître et disciples. Ceux-ci, venus de Pannonie, d'Italie, du Poitou et de diverses provinces des Gaules , appartenaient à toutes les conditions de la société ; car les monastères présentaient dès lors des modèles de l'égalité parfaite dans la hiérarchie la plus har-

(1) Dans un ancien calendrier de l'église de Sainte-Radégonde de Poitiers, cité par D. Fonteneau (t. LXX1X, p. 109), on lit: « v. Kalendas februarii , £'. Felicis confessoris : Samarve requiescit. »

{î) Sa fête est indiquée' dans la plupart des anciens monuments liturgiques du diocèse.

monieusement constituée. Toutefois, Sulpice Sévère remarque qu'un grand nombre étaient de noble extraction , ce qui rendait encore plus frappants les exemples d'humilité, de patience et de mortification qu'ils offraient au monde étonné (1). À ceux qui savent quelle était l'éducation des jeunes gens de la société romaine en décadence, ces hommes, régénérés par la pénitence , paraîtront encore plus dignes d'admiration. Renoncement à toute propriété privée, même au droit de vendre et d'acheter ; pauvreté dans les vêtements ; abstinence de vin et de viandes , les infirmes exceptés ; division du temps entre la prière et le travail intellectuel, notamment la transcription des manuscrits, occupation que l'on considérait comme nécessaire , surtout aux jeunes moines (2) ; silence habituel , ce grand maître du recueillement et de la connaissance des mystères divins; assistance, chaque dimanche, au saint sacrifice célébré dans l'oratoire commun : telle était, en substance, la règle du monastère de Ligugé à son origine (3).

Sous la conduite de Vhomme ineffable qui en était le père ou abbé, cette vie, si monotone aux yeux des hommes mondains , devait être remplie d'une suavité céleste; pour l'âme consacrée à Dieu, la prière, unie au travail, sous le regard des anges, est un festin continuel. Chaque jour arrivaient à Ligugé de nouveaux aspirants à ce bonheur surnaturel.

(1) «Eo magis mirum necesse est, quod mvlti inter eos nobiles habebantur, qui longe aliter educati ad hanc se humilitatem et patientiam coegerant ; pluresque ex his postea episcopos vidimus. » (Sulpic. Sever., Vita S. Martini. n° 10.)

(2) « Ars ibi , exceptis scriptoribus , nulla habebatur : cui tamen operi minor setas deputabatur; majores orationi vacabant. » (Sulpic. Sever., loc. cit.)

(3) Ce résumé de la règle observée à Ligugé est emprunté à Sulpice Sévère (Vita S. Martini, n° 10). 11 est vrai qu'il en parle à propos de Marmoutier, mais les deux principaux monastères fondés par saint Martin avaient évidemment les mêmes observances.

Aux charmes de la solitude venait, d'ailleurs, s'adjoindre une consolation inappréciable pour toutes ces âmes fortement éprises de l'amour de la vérité catholique : nous voulons parler des fréquentes visites que faisait le grand Hilaire à ses chers moines de Ligugé. Que de fois , ainsi que nous le lisons dans les Actes de saint Germain d'Auxerre , son imitateur (1) , cet illustre docteur ne vint-il pas fortifier^par ses conseils, par ses exemples , par la célébration des saints mystères, les disciples de Martin, avides de ses enseignements et du calice du salut ! « Quelles délices, s'écrie ici le vénérable et savant auteur d'une notice sur Ligugé (2) , quelles délices ne devait pas trouver le vieil évêque après ses grands travaux pour la foi et ses lointains voyages , après les discussions orageuses de ces conciles où l'erreur protégée s'était montrée si fière , si insolente , après les tristes spectacles de la vanité dans les cours de Constantinople et de Milan, quelles délices ne devait-il pas trouver parmi ces anges terrestres, dont la vie surpassait les plus beaux rêves de la philosophie païenne ? Il aimait l'humilité de leur modestie, la pauvreté de leurs vêtements, la simplicité de leurs cellules de bois, construites de leurs propres mains. Mais son cœur était inondé de joie lorsqu'il les voyait réunis autour de lui dans la maison de prières , lorsque, dans les longues veilles de la nuit, ils faisaient retentir le vallon du chant des psaumes et des hymnes sacrées. »

Sur ce point, la tradition et l'histoire se donnent la main. On racontait même , au xue siècle , un trait charmant qui vientà l'appui de ce que nous venons de dire (3).

(1) Bolland., Âct. SS., t. VII julii, p. 215-216, II" 12 et 16.

(2) M&r Cousseau , aujourd'hui évêque démissionnaire d'Angoulême {Mémoire sur le plus ancien monastère des Gaules, p. 15).

(3) Ce récit est extrait d'une lettre de Guibert, abbé de Gembloux. (Cf. Saint Martin et son monastère de Ligugé, p. 39.)

« Je le rapporterai d'autant plus volontiers, dit le savant et pieux pèlerin qui nous l'a transmis , qu'il est assez vraisemblable, facile à raconter et qu'il m'a été attesté par les moines de Ligugé, et même, si j'ai bonne mémoire, par plusieurs chanoines de Saint-Hilaire de Poitiers.

« Un jour donc Hilaire, le Rhône de l'éloquence latine , comme l'appelle saint Jérôme , vint à Ligugé , selon sa coutume , auprès de saint Martin et des serviteurs de Dieu qui militaient sous sa conduite , pour y chercher au milieu d'eux quelques consolations spirituelles, et y offrir, en union avec eux , le sacrifice de l'Agneau sans tache. Après de suaves entretiens , dans lesquels il les nourrit du pain de la doctrine céleste , le pontife reprit le chemin de Poitiers. Saint Martin, par déférence pour son maître et son hôte, et voulant lui rendre l'aimable visite qu'il venait de recevoir, l'accompagna jusque dans la ville de Poitiers, où ils arrivèrent à l'heure fixée pour la célébration des divins mystères. Comme le temps pressait, Hilaire s'enquit aussitôt si aucune des choses nécessaires ne faisait défaut. On répondit que tout était prêt, excepté le livre appelé Sacramentaire, contenant les prières les plus sacrées de la liturgie. Il avait été oublié à Ligugé, sans doute par une permission particulière de Dieu, qui voulait glorifier son serviteur Martin. Le pontife, troublé par cette réponse, jeta sur Martin qui se disposait à le servir à l'autel (1) , un regard sévère et accusateur. Martin,, troublé lui-même à la vue de l'émotion de son maître, cherche avec anxiété quelqu'un qui puisse apporter, malgré l'impossibilité apparente, le livre réclamé par Hilaire, lorsqu'un

(1) Sulpice Sévère dit que saint Martin refusa de recevoir Tordre du diaconat lors de son premier voyage à Poitiers; mais il ne nie pas qu'il y consentît plus tard. Un très-ancien document l'affirme positivement (Biblioth. nat., ms. n° 196).

Ange se présente tout à coup sous le vestibule de l'église, lui offre en souriant le volume tant désiré, et disparaît. En apprenant de la bouche de son disciple comment le Ciel était intervenu , saint Hilaire tressaillit de joie , rendit grâces à Dieu , et, à partir de ce jour, il eut pour Martin , non plus l'affection d'un père, mais le respect dû à un ami favorisé des plus sublimes communications avec Dieu. »

« Mais, ajoute le vénéré prélat déjà cité (1),ce n'était pas seulement à l'église qu'Hilaire s'unissait à ses enfants du désert; il partageait leurs longs jeûnes et le pain grossier de leur unique repas, il partageait même leurs travaux... . « Nous lisons dans le testament de saint Perpétue , troisième successeur de saint Martin sur le siège de Tours , une disposition par laquelle il lègue à saint Euphrone , évêque d'Àutun , un livre d'évangiles écrit par saint Hilaire, autrefois évêque de Poitiers (2) . Saint Perpétue ayant survécu à saint Euphrone , le précieux manuscrit resta à l'église de Tours. Druthmar, moine de Corbie, qui le vit au ixe siècle , dit qu'il était écrit en grec (3). Toutefois, le chapitre de

(1) Mgr Cousseau, loc. cit. — Nous nous plaisons à citer ce beau travail; l'amour filial nous en fait d'ailleurs une loi.

(2) Patrol. lat., t. LVIII, col. 754. — D. d'Achery (Spicileg., t. III , col. 303, édit. in-fol.) s'est trompé! en assignant à ce testament la date de 474. La date consulaire, calendis maii post consulatum Leonis Minoris (lisez Junioris) Avgusli, appartient à l'an 475. (De Rossi, Inscripiiones chrislianœ urbis Roms, t. I, p. 380-381.)

(3) « Vidi tamen librum Evangelii graece scriptum , qui dicebatur sancti Hilarii fuisse, in quo primi erant Mathœus et Johannes, et prius (lisez poslerius) alii duo. » (Christian. Druthmar., Exposit. in Malh&um., cap. i, apud Patrol. lat., t. CVI, col. 1266.) — Cet ordre des évangiles est d'autant plus remarquable qu'il est également observé dans Je manuscrit syriaque des Évangiles, du ive siècle au moins, qu'a publié, de nos jours, le docteur Cureton. — Les chanoines de Saint-Hilaire-le-Grand, de leur côté, prétendaient, au xve siècle, posséder un livre écrit en grec et apporté d'Orient par saint Hilaire. Le samedi 15 janvier 1452 (n. s.), il fut porté à Angers, au bon roi René, qui en avait demandé communication , par une lettre scellée de son sceau. Le chanoine Geoffroi Rousseau, qui fut chargé de cette mission, revint, le 29 janvier, avec une promesse écrite de la main du prince, par

Saint-Gatien , de Tours, conservait dans son trésor, au dernier siècle, un ancien manuscrit latin des évangiles qu'il prétendait être celui-là même que saint Perpétue , dans son premier testament, avait légué à saint Euphrone. Quoi qu'il en soit de cette prétention au moins douteuse, toujours est-il certain que les successeurs de saint Martin possédaient un livre d'évangile écrit de la main de saint ïïilaire. Comment se trouvaient-ils possesseurs d'un tel trésor? Voici une conjecture qui me parait propre à l'expliquer : saint Hilaire allant visiter les solitaires de Ligugé, s'unissait à leurs exercices. Lui aussi, par conséquent, il devait consacrer quelques heures du jour à copier des livres. Peut-être même , dans son aimable simplicité, se confondant avec les plus humbles religieux , et se faisant disciple de saint Martin , comme saint Athanase auprès de saint Antoine, remettait-il luimême à son abbé le produit de son travail , ne voulant rien retenir en propre, là où tous les biens devaient être en commun. On conçoit quel prix saint Martin dut attacher à ce livre sacré , écrit de la main de saint Hilaire ; on conçoit qu'enlevé de sa solitude pour monter sur le siège de Tours , il voulut emporter avec lui ce précieux souvenir, ce gage touchant de l'amitié du grand homme qu'il vénérait comme son père et son maître. x>

Ligugé n'était pas seulement un foyer ardent de prières i de sciences divines et humaines , c'était encore une école où l'on enseignait les premiers éléments de la foi aux païens convertis par la prédication de saint Martin et de ses dis-

laquelle celui-ci s'engageait à restituer le manuscrit au bout de six mois. Mais ce volume ne paraît pas dans l'inventaire, fait en 1469, des reliques, vases sacrés et ornements de Saint-HUaire : ce qui permet de présumer qu'il n'a pas été restitué (D. Font., XII, 143; XXXV, 60. — Mém. Soc. ant. Ouest , t. XIX, p. 145, 235 note). Peut-être ce livre, écrit en grec, est-il celui qu'a vu le moine Druthmar ?

ciples. Hilaire, qui avait vu en Orient les moines chargés par les évèques de catéchiser et même de baptiser ceux qu'ils avaient évangélisés, n'avait pas manqué de confier la même mission à son admirable disciple , si digne de la remplir ; en sorte que ce privilège, commun à tous les principaux monastères de l'Orient , fut communiqué d'abord à celui de Ligugé , d'où il s'étendit aux plus puissantes abbayes de l'Occident (1). Un miracle éclatant le sanctionna, pour ainsi dire, dès son origine, à Ligugé,

Parmi les jeunes gens qui étaient venus s'y préparer au sacrement de la régénération chrétienne , il en était un qui paraissait être particulièrement cher à saint Martin. Or, pendant que celui-ci était absent du monastère , le jeune homme tomba subitement malade et mourut avant qu'on eût eu le temps de lui administrer le baptême. La désolation fut grande parmi les moines. Ils étendent le défunt au milieu de la

(l) Cf. Annal. Bened., lib. I, nu 21 , 45; lib. V, 53; lib. VIII, 36; lib. IX, 5; lib. X, 5, etc. — D. Martène , De anliquis Ecclesias rilibus , t. I, lib. I, cap. î, art. IL , n° 16 — S. Chrysost., Homil. xvm, n° 4, in Act. Aposl — Voyez notre Histoire de saint Martin et de son monastère de Ligugé, p. 42, 187; et Bullel. Suc. aniiq. Ouest, 1872, p. 205. — Cet usage était si universellement accepté avant la fin du ive siècle , que, dans le conflit qu'il eut avec Jean, évêquc de Jérusalem, saint Jérôme pouvait écrire {Lib. contra Joann. Hier osoly mit., n° 42, apud Patrol. Ul., t. XXIII, col. 393-394): « Nos scindimus Ecclesiam ! » qui, ante paucos menses, circa dies Pentecostes , cum , obscurato sole, om- » nis mundus jamjam venturum judicem formidaret, quadraginta diverse » stalis et sexus, presbyleris luis oblulimus baptizandos. Et cerle.quinque pres- » byteri eranl in monasterio, qui suo jure poterant baptizare; sednoluerunt

» quidquam contra stomachum tuum facere Annontupotius scindisEc-

» clesiam, qui prœcepisti Bethléem presbyteris tuis, ne compelenlibus noslris » (degré du catéchuménat) in Pascha baptismum traderent, quos nos Dios- » polim , ad conl'essorem et episcopum misimus Dionysium baptizandos? » Ecclesiam scindere dicimur, qui extra cellulas nostras locum Ecclesise non » habemus ?» Ce passage remarquable prouve que les moines, à cette époque, avaient le droit, non-seulement de former des écoles catéchistiques dans leur monastère , mais encore de baptiser leurs catéchumènes de Vun et de Vautre sexe, lorsqu'ils avaient des prêtres parmi eux, et même, au besoin, de faire baptiser leurs catéchumènes par un évèque quelconque du voisinage. Ce même texte nous apprend encore que chaque monastère avait son église dans l'intérieur de la clôture [intra cellulas). t

cellule où il avait rendu le dernier soupir, et joignent à leurs larmes léchant traditionnel de la psalmodie sacrée (1). Tandis que ses disciples se livrent à ces lamentations et à ces prières, Martin revient de son voyage. A la nouvelle du triste accident, il accourt en jetant des cris de douleur (flens et ejidans accurrit). Mais soudain , se sentant rempli de l'Esprit de Dieu, il ordonne à tous de sortir de la cellule où gisait le cadavre. Il en ferme la porte, et, comme autrefois le prophète Élisée (2) , il prie pendant quelque temps, les membres étendus sur les membres du mort. Puis , averti par une inspiration intérieure que l'esprit de vie est rentré dans le corps inanimé , il se relève et reste là debout , les yeux fixés sur les yeux éteints du jeune homme, attendant l'effet de la miséricorde du Seigneur. Après deux heures d'attente, voilà que ces yeux fermés par le trépas somment et semblent s'ouvrir à la lumière ; en même temps les membres glacés font un léger mouvement. A cette vue, le saint pousse vers Dieu un cri de reconnaissance. Les frères, qui se tenaient en silence à la porte, se précipitent dans la cellule. 0 merveille! celui qu'ils avaient laissé mort est vivant ; il se jette dans leurs bras. On le félicite, on l'interroge sur ce qu'il a vu dans la région des ombres. « J'ai été traîné, répondait-il, devant le tribunal du souverain Juge , et j'ai été condamné à être enfermé dans des lieux ténébreux, remplis d'une foule de misérables qui avaient subi la même sentence que moi. Mais, au moment où je pénétrais dans ces noirs cachots, deux Anges sont venus informer le Juge souverain que Martin priait pour moi , et aussitôt ordre fut

(1) Sulpic. Sever., Vila S. Martini, n° 7 : « Corpus in medio positum, tristi mœrcntium fratrum frequentabatur offîcio. » — Cf. S. Hieron., Vila S. Pauli eremil.,TL9 16 : «lgitur obvoluto corpore hymnos quoque et psalmos de chiiistiana. traditione decantans, contristabatur Antonius. »

(2) Lib. Reg., IV, 33-37.

donné à ces deux esprits célestes de me rendre à la vie et à mon Père vénéré. »

Ainsi, dit Sulpice- Sévère , contemporain et disciple de saint Martin , ainsi parlait ce jeune homme à tous ceux qui l'interrogeaient. Il fut baptisé sans retard et vécut encore plusieurs années.

Cet éclatant prodige , qui eut un immense retentissement, donna à saint Martin l'autorité d'un apôtre , non-seulement en Poitou, mais dans toute la Gaule.

Quelque temps après, une autre résurrection mit le comble à l'admiration des peuples. Passant, un jour, sur le domaine d'un riche Gallo-Romain nommé Lupicinus , non loin, ce semble, du monastère de Ligugé , il entend pousser des cris de douleur. Il approche et voit une foule en pleurs autour du cadavre d'un esclave qui s'était pendu. Martin, sans mot dire, entre dans la case du malheureux, se met en prières, et presque aussitôt la vie revient dans les membres du suicidé, qu'il remet à sa famille, au milieu des applaudissements et des bénédictions de la multitude témoin de cette nouvelle résurrection.

Un grand nombre d'autres miracles ont certainement été opérés par Martin, soit à Ligugé, soit dans diverses localités du Poitou, puisque lui-même avouait plus tard, en gémissant, à Sulpice Sévère, que depuis qu'il était évêque il avait eu, avec moins d'abondance qu'auparavant, le don des miracles (1) ; « d'où l'on peut conclure, ajoute le même écri- » vain, combien grands et nombreux furent les prodiges

(1) « Illud autem animadverti ssepe, Sulpici, Martinum tibi dicere solitum, nequaquam sibi in episcopalu eam virtutum gratiam suppetisse quam prius se habuisse meminissel : quod si verum est, imo quia verum est, conjicere possumus quanta fuerint illa quae monachus operatus est , et quœ, teste nullo, solus exercuit, cum tanta illum in episcopatu signa fecisse sub oculis omnium viderimus. » (Sulpic. Sever., Uialog. //, n° 4.)

» qu'il fit étant moine, ceux qu'il opéra durant son épis- » copat étant innombrables. »

Cette vertu miraculeuse de Martin ne s'est pas manifestée seulement à Ligugé ; il n'est presque pas de contrée dans notre province qui n'en conserve quelque mémoire dans les traditions populaires, quelques traces dans les églises qui lui sont consacrées, ou les fontaines dont on lui attribue l'origine.

« Malgré son amour pour sa chère solitude de Ligugé, a écrit Mgr Cousseau (1), saint Martin n'hésitait pas à la quitter souvent pour aller prêcher l'Évangile dans les campagnes, encore livrées à toutes les superstitions de l'idolâtrie. Ici le récit authentique, mais malheureusement trop succinct, de Sulpice Sévère est pleinement confirmé par un grand nombre de traditions locales qu'on peut recueillir dans des paroisses même assez distantes de Poitiers. Saint Martin y est révéré comme l'apôtre de la contrée. Et, en effet, sa mission propre, celle que la Providence lui avait assignée, c'était la conversion des peuples des campagnes, de ces masses immobiles, qui jusque-là avaient résisté à tous les efforts des évêques

et des prédicateurs Renfermée presque partout dans

l'enceinte des villes où siégeaient les évêques , (la foi)

n'avait pu s'étendre jusqu'à cette multitude de Gaulois répandus dans les bois ou les plaines , ou habitants des pagi, qui restaient attachés à l'ancien culte avec la ténacité propre de la nation..... Pour frapper ces peuples et les convaincre, il ne fallait rien de moins que la vertu du miracle. Aussi, quand l'heure de la miséricorde futvenue, Dieu leur envoya saint Martin armé de toute la puissance des premiers apôtres. C'est ce qu'écrivaient à sainte Radégonde , deux

(l) Mgr Cousseau, Méni. sur Ligugé, p. 10-12.

siècles après (vers 570), septévêques illustres par leur sainteté (1); et Sulpice Sévère, son historien, le témoin d'une partie de ses prodiges, n'hésite pas à dire que la Gaule n'a rien à envier à la Grèce, qui a entendu les prédications de saint Paul, puisqu'elle a eu le bonheur de voir et d'entendre Martin. C'est en effet toute la Gaule qui a joui de ce bonheur : outre les diocèses de Poitiers et de Tours, ceux de Chartres, de Paris, de Trêves, d'Autun, de Vienne et un grand nombre d'autres ont été le théâtre de ces merveilles écrites, de son vivant même, sous les yeux d'innombrables témoins, par un homme qui avait un grand nom dans le monde et plus encore dans les lettres.

« Chez nos pères, la dévotion à saint Martin allait de pair avec celle pour les plus célèbres d'entre les apôtres, si même elle ne la surpassait pas (2). Du moins était-il plus révéré que nos martyrs et nos docteurs, et le grand nom de saint Hilaire lui-même était pour ainsi dire éclipsé par le sien. Cette préférence si marquée, ces honneurs extraordinaires ne s'expliquent que parle grand éclat de son ministère dans les Gaules, par la profonde impression qu'y avaient faite sa sainteté et ses miracles. »

Il serait intéressant de pouvoir suivre les traces de notre apôtre à travers notre province. Malheureusement Sulpice

(1) « Cum, ipso calholicx religionis exordio, cœpissent gallicanis m finibus venerandaB fidei primordia respirare, et adhuc ad paucorum notitiam tune ineffabilia pervenissent Trinitatis dominicae sacramenta, ne quid hic minus acquireret quam inorbis circule-, prœdicantibus apostolis, obtineret, beatum Martinum peregrina de stirpe ad illuminationem patriae dignatus est (Deus) dirigere, misericordia consulente. Qui licet Apostolorum tempore non fuerit, tamen apostolicam gratiam non effugit. » (S. Gregor. Tur., Hist. Franc, lib. IX, cap. xxxix.)— Cf., sur le vrai sens de ce texte, Rtv. des quesl. hist., octob. 1873. ;

(2) En effet, des statistiques récentes, faites dans les principales nations du monde catholique, établissent que, après la sainte Vierge, aucun saint, même saint Pierre, n'a, autant que saint Martin, d'églises dédiées sous son nom.

Sévère , nous venons de le dire , est d'un laconisme désespérant pour tout ce qui concerne les faits antérieurs à l'épiscopat de Martin. Essayons néanmoins de saisir les principaux vestiges de ses pas à l'aide d'une règle liturgique, formulée notamment par le concile de Carthage , de l'an 398, dans son xive canon, qui a servi de base, jusqu'au ixe siècle au moins 9 à la discipline de l'Église entière (1). Les Pères y recommandent aux évêques de ne pas permettre d'élever dans les campagnes et sur les voies 'publiques des mémoires de martyrs (ou de confesseurs) , si ce n'est dans des lieux qui auraient été ou le théâtre d'un martyre , ou la propriété ou l'habitation d'un saint, ou bien encore qui posséderaient une relique très-authentique, ou rappeleraient quelque miracle éclatant. Si donc nous rencontrons des églises antérieures au ixe siècle sous le vocable de saint Martin, on peut en conclure qu'elles ont possédé autrefois, tout au moins, une relique de ce bienheureux. Mais si des monuments, comme des fontaines miraculeuses dont l'origine lui est attribuée , ou d'autres traditions respectables , attestent son passage dans cette contrée ; si , en outre, ces églises sont groupées le long des voies romaines qu'il a dû suivre dans ses courses apostoliques, nous pouvons évidemment les considérer comme des mémoires antiques de notre grand thaumaturge , dans le sens du décret du concile de Carthage. Guidé par ce principe, il n'est pas impossible de déterminer plusieurs des localités évangélisées par Martin.

Ligugé, ne l'oublions pas, est le point de départ ordinaire et le centre de ces excursions apostoliques. Et d'abord, saint Grégoire de Tours l'affirme (2) , la voie romaine de Poitiers à

(1) Mansi, Concil, M, 971.

Ci) S. Gregor. Tur., De Miraculis sancti Martini, IV, 31.

Saintes a été le théâtre des travaux du saint abbé. Le pieux écrivain raconte, à ce sujet, une anecdote touchante que nous nous faisons un devoir filial de reproduire. « Martin s'acheminait vers le pays des Santons, lorsque, à l'entrée d'un bois , son humble monture s'arrêta fatiguée du voyage. C'était pendant les grandes chaleurs de l'été. Trouvant le lieu propice, le bienheureux attache son âne à un arbre de la forêt et se repose sur le bord d'un sentier, qui conduisait à un puits assez profond, creusé à un mille de distance. Les habitants d'un village voisin, appelé Naiogialo (1) , avaient coutume d'y venir puiser de l'eau pour leurs besoins dômes- . tiques. Or, tandis que le vénérable abbé de Ligugé méditait sur l'histoire de la Samaritaine, et que son cœurs enflammait du désir de sauver des âmes, vient à passer un villageois de Naiogialo, portant une cruche remplie d'eau : « Seriez-vous » assez bon, lui dit le bienheureux, pour donner un peu » de cette eau à ma chétive pécore que voici ?» — « Si votre » bête a besoin de boire, répond le manant , allez puiser r> vous-même l'eau nécessaire. » Et il passe outre. Mais, après lui, survient une pauvre femme, à laquelle le saint réitère sa prière. Elle aussitôt, à l'exemple de la généreuse Rebecca, s'empressantdevenirenaideau serviteur de Dieu (2) : « Volontiers, répond-elle, je vous rendrai ce petit service. Ce » ne sera certes pas pour moi un labeur de retourner au » puits, car vous êtes voyageur et vous êtes en peine. » Et ce disant , elle dépose sa cruche et abreuve la pauvre bête.

(1) Dans notre étude sur Saint Martin de Ligugé, nous avons traduit ce nom par Rioux-Martin, localité jadis du diocèse de Saintes, et aujourd'hui de celui d'Angoulème. M. l'abbé Grasilier, le docte éditeur du Carlulaire de Noire-Dame de Saintes, réclame en faveur de Nieuil-les- Saintes. 11 nous est impossible, on le comprend, d'entrer en polémique à propos de la traduction d'un nom qui n'appartient pas à notre province.

(2) « Quae illico, ac si Rebecca quondam audiens nuntiumDei. » (S. Greg. Tur., toc. cit.)

Après avoir rempli de nouveau son vase , elle retournait au village, lorsque Martin l'appelle : « Ma fille, lui crie-t-il, je ne » veux pas laisser votre charité sans récompense ; attendez » un peu. » En même temps il se prosterne, demeure quelques instants en prière ; puis , au moment où il se relève, une source abondante jaillit de la terre qu'il venait de féconder par son oraison. En témoignage du prodige, Dieu permit , ajoute saint Grégoire de Tours , que le pied de l'âne s'imprimât sur une pierre voisine de la nouvelle fontaine miraculeuse. »

Du reste, cette merveille ne fut pas la seule qu'opéra notre glorieux thaumaturge pendant ce voyage de Ligugé à Saintes. Nos traditions poitevines confirment l'antique légende rapportée par Grégoire de Tours , et attestent que Martin prêcha l'Évangile aux principaux groupes de populations qu'il rencontra sur son chemin. La voie romaine de Poitiers à Saintes passait non loin de Melle , alors célèbre par son atelier monétaire (1). Or précisément, les environs de cette ville sont encore pleins du souvenir de saint Martin. L'Enclave de la Martinière, Saint-Martin-lès-Melle, et Saint Martin-de-Montigné, Saint-Martin-de-Paizay-le-Chapt, Saint- Martin-de-Thorigné et Saint-Martin-d'Entraigues, témoignent suffisamment par leur vocable des fruits de sa prédication dans cette contrée. De plus, deux fontaines, l'une à l'entrée du vallon delà Doie, l'autre à l'extrémité opposée, portent également le nom du saint apôtre. A un mille plus loin, à la rencontre des trois vallons de la Doie, du Chirouail et de la Belle, est assis un village appelé Le-Saint-Martin, près de l'une des fontaines que nous venons d'indiquer (2) , et que par tradition le peuple vénère comme miraculeuse. À Mon-

(1) Voyez la belle carte de M. Ménard {Dullel. Soc. antiq. Ouest, 1858, p. 292).

(2) Société de statist. des Deux-Sèvres, 1858-1859, p. 90-91.

tigné, autre fontaine dont l'origine se rattache encore à saint Martin.

La même méthode d'investigation nous conduit à affirmer, tout au moins, un voyage et une prédication de saint Martin dans les localités placées le long ou près de la voie romaine de Poitiers à Limoges : à Fleuré, à Queaux, à Saint- Martin-la-Rivière et à Salles-en-Toulon. En effet, sur les limites de cette dernière paroisse, qui avait une seconde église dédiée à saint Hilaire, existe un des plus anciens pèlerinages du Poitou en l'honneur du saint abbé de Ligugé. Il porte le nom de Pas-de-Saint- Martin (1). . Non moins zélé que son disciple, Hilaire parcourait, lui aussi, en apôtre les campagnes de son immense diocèse. Saint Grégoire de Tours nous a conservé de ces courses apostoliques un touchant souvenir : « Dans la partie du territoire des Pictaves qui confine à la cité de Nantes, c'est-àdire, dans hpagus Ratiatensis, dit-il (2), un certain Lupianas s'endormit dans le Seigneur, alors qu'il était encore vêtu des blancs vêtements des nouveaux baptisés. Selon la tradition, ce serait saint Hilaire lui-même qui lui aurait conféré le sacrement de la régénération. Or il reçut, aussitôt après son trépas, le don des miracles avec une telle abondance que, fréquemment encore à son tombeau, l'aveugle voit, le paralytique marche, et le muet parle. »

La cella memoriœ bâtie sur son sépulcre, à Rezé , l'ancien Ratiate, ne tarda pas, par suite de tels prodiges , à devenir trop étroite pour contenir la multitude des pèlerins. Un monastère fut fondé par la libéralité des fidèles, dévots au bien- Ci) On peut voir dans notre livre : Saint Martin et son monastère de Ligugé , p. 36-38, les autres voyages probables du saint apôtre.

(2) S. Gregor. Tur., De Gloria conf essor., cap. liv. — Cf. Bouchet, Annales d'Aquii., p. 42.

heureux néophyte, et jusqu'à la fin du dernier siècle il subsista avec le titre de prieuré. Assez récemment, les archéologues nantais ont découvert d'antiques vestiges de la basilique primitive et des constructions monastiques (1). Quant au sépulcre du saint, connu dans le pays de Retz, sous le nom vulgaire de saint Lucien, il semble avoir été détruit par les barbares du Nord, au ixe siècle. On sait que nul pays de France ne fut plus ravagé par eux que la rive gauche de la Loire, depuis son embouchure jusqu'à Saint-Florent-du-Mont-Glonne. Comme celles de son maître , les reliques du bienheureux disciple d'Hilaire furent transportées par les moines effrayés jusque dans les montagnes de l'Auvergne. La ville de Clermont fut enrichie de ce dépôt sacré , et chaque année , le 17 février, elle célébrait la fête de cette translation (2). Mais la solennité principale de notre saint avait lieu le 1er juillet, probablement jour de son trépas. C'est du moins ce jour-là, que son nom figure dans de très-anciens martyrologes de France (3). Le croirait-on? celui à qui nos pères venaient en foule demander la guérison des maux les plus invétérés, et que ses miracles éclatants avaient rendu si célèbre, ne reçoit plus aucun hommage public, ni dans le diocèse de Nantes, ni dans ceux de Poitiers et de Luçon ! Saluons-le, du moins, avec respect, en terminant ces quelques lignes consacrées à sa mémoire.

Un autre monument de l'apostolat de saint Hilaire a triomphé, plus heureusement que le culte de saint Lupien,

(1) Rev. des prov. de F Ouest, t. IV, p. 373. — Rev. de Bretagne, déc. 1872, p. 443.

(2) Bolland., Act.SS., ad diem 17 febr. Prastermissi ; t. I julii, p. 29.

(3) Bolland., Act. SS., t. I julii, p. 29. — Dans l'antique martyrologe de Tours publié par D. Martène {Thesaur. anecdot., t. III, col. 1587), on lit au 1er juillet : « Lapiani confessons. » D. Martène croit ce martyrologe du ixe siècle. L'article des Bollandistes consacré à ce saint est assez mal étudié.

de l'ingratitude et de l'oubli des hommes. Dans la petite église de Faye-l'Abbesse, non loin de Bressuire, on conserve encore un marbre précieux, sur lequel, d'après une tradition immémoriale, saint Hilaire a consacré la divine victime ; et de nombreux miracles encouragent et confirment la confiance des pèlerins envers cette relique insigne. Dans tout le Bocage poitevin, ce lieu de pèlerinage est fort célèbre , et le zèle du jeune et excellent pasteur qui administre la paroisse de Faye-l'Abbesse ne peut attirer que de nouvelles bénédictions sur cette dévotion populaire, puissamment encouragée, d'ailleurs, par l'illustre évêque de Poitiers.

Dans cette visite pastorale, saint Hilaire était, ce semble, accompagné par saint Martin. Le grand nombre de paroisses groupées autour de Faye-l'Abbesse , qui ont ce grand thaumaturge pour patron , forme, du moins, une forte présomption en faveur de cette conjecture historique.

Par ce simple aperçu des travaux de ces deux hommes si puissants en œuvres et en parole, on peut juger quelle immense révolution religieuse leurs efforts réunis durent opérer dans toute l'étendue de notre province.

Néanmoins, ils le comprirent l'un et l'autre, ces résultats ne pouvaient être ni complets, ni durables, si l'apostolat de l'exemple et de la parole ne persévérait à exercer son influence sur les populations diverses au sein desquelles ils avaient jeté la semence du salut. L'exemple des Apôtres, des fondateurs de la vie cénobitique en Orient, et du génie romain lui-même leur en faisait d'ailleurs une loi. Les premiers prédicateurs de l'Évangile, en effet, imitant la tactique militaire des conquérants du monde, n'avaient consolidé leurs conquêtes qu'en établissant des Églises particulières, fortement constituées , dans toutes les villes où ils avaient formé un noyau de fidèles; et, nous l'avons déjà vu,

les moines de l'Orient, adoptant pour les campagnes cette méthode apostolique , avaient réussi à y implanter solidement la foi chrétienne, en multipliant les églises et les monastères. Hilaire et Martin firent de même. Partout où ils parvenaient à détruire le culte des idoles , ils élevaient un temple au vrai Dieu, et le plus souvent un monastère (1) , à la tête duquel ils plaçaient le plus fervent de leurs disciples. Par là , les nouveaux néophytes se trouvèrent enveloppés d'un vaste réseau de fondations monastiques qui , comme autant de citadelles célestes , les maintinrent dans le devoir de la vie chrétienne par la force du zèle, de la prière et de la charité.

Le récit des combats et des triomphes de cette phalange de cénobites ou d'ascètes , achevant l'œuvre d'Hilaire et de Martin dans chacune des portions du Poitou , formerait assurément l'une des plus belles pages de notre histoire locale. Malheureusement, la négligence des hommes, plus encore peut-être que les cataclysmes révolutionnaires , nous réduit à une incomplète nomenclature de noms échappés à grand' peine à l'oubli , ou même entièrement inconnus des Poitevins modernes. Essayons, pourtant, de ressusciter quelquesuns de ces morts , toujours vivants de la vie divine dans la patrie céleste, et qui méritaient, à tant de titres, de ne jamais cesser de vivre dans nos souvenirs reconnaissants.

(1) Sulpice Sévère l'atteste formellement de saint Martin : « Nam ubi » fana destruxerat, statim ibi ecclesias aut monasteria construebat. » {Vila S. Martini, n° 13.) — Mais ce que nous venons de dire et ce que nous allons ajouter démontrent que ce fut une mesure générale adoptée par saint Hilaire et saint Martin.

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