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LES APÔTRES DU PAYS DES PICTAVES

Nous ne dirons rien de saint Martin de Saintes (1) , ni de saint Martin de Brives-la-Gaillarde, au diocèse de Tulle (2), ni des autres disciples de notre incomparable thaumaturge qui, sortis probablement du monastère de Ligugé, allèrent répandre au loin la semence de la vie cénobitique. Leur origine poitevine étant fort incertaine , il suffit de les signaler ici d'une manière générale. Contentons-nous d'esquisser, autant que les documents nous le permettront, la physionomie des moines et des ascètes qui furent chargés de compléter l'œuvre de la conversion de nos campagnes. Comme leur phalange est assez nombreuse, nous les diviserons en deux sections. Nous ferons connaître , dans la première, ceux qui ont évangélisé lepagus pictavus, c'est-à-dire, le pays des Poitevins proprement dit, et, dans la seconde , les apôtres des pays des Mauges et d'Herbauges.

Tout d'abord , dans l'immense archidiaconé de Brioux , l'antique Brigiosum, nous rencontrons deux saints autrefois célèbres : saint Faziol et saint Génard, par qui, ou sur les tombeaux desquels ont été fondés , aux portes de la ville de Melle, deux monastères portant leurs noms depuis un temps immémorial. Selon nous, ces saints ont été envoyés par saint Martin ou saint Hilaire pour travailler au salut des habitants de cette portion du Poitou. Nulle contrée, en effet, ne réclamait plus impérieusement le secours de

(1) S. Gregor. Tur., De Gloria confessor., cap. lviii.

(2) S. Gregor. Tur.3 Hist. Franc, VII, 10.

l'apostolat chrétien , les ateliers de la ville de Melle étant, sans aucun doute, un foyer de perversion pour les ouvriers qu'on y employait en grand nombre , et aussi pour les habitants des campagnes de tout le pagus.

Mais ce qui nous porte surtout à considérer ces deux saints comme disciples d'Hilaire ou de Martin , c'est le double titre de confesseur et de martyr décerné notamment à saint Faziol. À Lucé, dans le Maine (1), et dans l'abbaye de Saint- Cyprien- lès -Poitiers (2), il élait honoré comme martyr, tandis que , dans le monastère qui portait son nom, on ne lui donnait que le titre de confesseur. Or, cette double qualification est assurément une preuve de très-haute antiquité. Nous ne connaissons aucun saint authentiquement postérieur au ive siècle, et mort tranquillement dans sa patrie (3) , à qui l'on ait attribué ce double honneur à la fois. On sait, d'ailleurs , que le titre de martyr n'a jamais été accordé, et encore exceptionnellement (4), qu'à ceux qui ont souffert , sinon la mort , du moins de cruels tourments pour Jésus-Christ (5). Est-il besoin de rappeler au lecteur les plaintes de saint Hilaire contre les menaces , les vexations , les violences de toute sorte , l'incarcération même dont ses prêtres étaient victimes, en 354 (6), et les protestations énergiques qu'il adressa au préfet du prétoire

(1) Chastelain, Martyrologe universel, au 7 septembre.

(2) On lit dans un ancien Propre des saints honorés dans l'abbaye de Saint-Cyprien, cité par D. Estiennot : « xn kal. julii(2t) juin), sancli Fascioli » martyris, duplex ; lectio propria, ex consuetudine. » — Cette fête du 25 juin était probablement celle de la translation de ses reliques, car son nalalis était célébré le 15 septembre dans le prieuré de son nom, près de Melle.

(3) Nous ajoutons cette restriction pour qu'on ne nous objecte pas l'exemple des saints papes Sylvère et Martin. Nous discuterons plus loin la question relative à saint Savin et à saint Cyprien.

(4) De Rossi, BuUel. d'archéol. chrét., an. 1874, p. 119.

(5) C'est ainsi que notre saint Paulin, évêque de Trêves, est appelé martyr dans plusieurs anciens documents liturgiques.

(6) S. Hilar., Lib. I ad Conslantium, n° 6. .

des Gaules contre les agissements du médecin Dioscore, sous Julien l'Apostat? Ne prouvent-elles pas suffisamment que l'Église de Poitiers peut, à bon droit , revendiquer pour plusieurs de ses enfants la gloire d'être comptés parmi les victimes de la tyrannie de ces deux Césars? Les faits, aussi bien que les principes , se réunissent donc pour confirmer notre opinion.

Saint Faziol, on doit le croire, eut à endurer, pendant lune ou l'autre de ces persécutions, de cruels tourments qui le rendirent digne , aux yeux de plusieurs , du nom de martyr, A part cette donnée générale , nous ne possédons plus rien sur les actions de sa vie mortelle.

A quelques milles au midi de la ville de Melle, dans un vallon solitaire , aujourd'hui annexé à la paroisse de Pouffonds, pu voit encore les débris de l'antique oratoire où il fut enterré , et du prieuré où , pendant plus de mille ans , les moines chantèrent les louanges de Dieu , près de son glorieux sépulcre. Aujourd'hui , ce monastère n'est plus qu'une ferme de paysans. A quelques pas de ces ruines , sur les pentes variées d'un gracieux coteau , le petit village de Saint- Faziou semble dormir paisible et solitaire comme un monument d'une prospérité qui n'est plus. L'église , qui était en même temps paroissial dès la fin du xme siècle (1), n'a cessé de servir au culte qu'à la suite des commotions de notre grande révolution de 1 793. Les ruines accumulées près des bâtiments actuels et sous les plantations qui l'avoisinent, démontrent que ce monastère a eu jadis une certaine importance , et qu'il a été longtemps conventuel. C'était un des lieux de pèlerinage les plus fréquentés de la contrée.

Le corps de saint Faziol en fut néanmoins enlevé à une

(1) On le voit par le Grand Gautier.

époque très-ancienne , peut-être dès le ixe siècle , et transporté dans l'église de Saint-Savinien deMelle, aujourd'hui ignoble décharge de la prison de la ville. Une bulle du pape Paul II , en date du 24 janvier 1467, constatait, du moins, que dès lors l'église de Saint-Savinien était, de temps immémorial, en possession de ce précieux trésor (1). La cure de Saint-Faziou dépendait de l'abbaye de Saint-Cyprien de Poitiers.

En quittant l'antique sanctuaire de Saint-Faziol, le pèlerin qui se dirige vers le midi aperçoit à quelque distance, sur une colline boisée , à sa gauche , le clocher et le toit d'une autre église non moins vénérée dans le pays, et élevée, comme celle de Saint-Faziou, sur la tombe d'un ascète nommé Wenardus ou Génard. Ce serviteur de Dieu, dont le trépas était célébré le 11 octobre, fut probablement , lui aussi, disciple de saint Hilaire ou de saint Martin. Du reste, les actions de sa vie sont complètement inconnues.

Un monastère jadis célèbre fut construit en l'honneur de ce bienheureux, que l'on doit regarder, selon nous, comme l'un des apôtres de cette partie du Poitou. Mais les déprédations des Francs d'abord, les invasions normandes ensuite, détruisirent de fond en comble cette petite fondation monastique ; en sorte que vers la fin du ixe siècle, au moins (2),

(1) Nous trouvons ces renseignements dans les notes de D. Estiennot sur les Litanies poitevines : « xv septembre, S. Faziolus, cujus titulo decoratur » prioratus (vulgo S. Faziou nuncupatur) prope Metulum, in parœcia B. M. » de Mazières, diœcesis Pictaviensis. Nomen ejus litaniis monasterii S. Cy- » priani Pictavis insertum est, a quo pendet prioratus ille. Jacel vir sanctus » in San-Saviniani œde, apud Metulum, sicut constat ex litteris apostolicis » Pauli II Pontificis Maximi, die 24 januarii, anno 1467. »

(2) On ignore l'époque précise de cette annexion. Mais un acte de vente du commencement du xe siècle, qui a pour objet des alleuds situés dans la villa Nauciacus, ancien nom de la commune de Saint-Génard (Gall. christ., t. II, col. 347 Instrum.), est inséré dans le cartulaire de Noaillé comme une pièce concernant des biens appartenant à l'abbaye ; d'où nous concluons que ladite annexion était déjà consommée. D'ailleurs , cet acte

elle fut annexée, avec plusieurs autres, à l'abbaye de Noaillé, alors comblée de faveurs par nos comtes du Poitou. Cependant, vers la fin du xvne siècle, ce n'était plus qu'un prieuré simple, qui fut uni au monastère de Puyberland, récemment bâti sur son territoire.

Saint Génard était invoqué principalement contre les ennemis visibles et invisibles. « Dieu tout-puissant, disaient » les pèlerins (1), soyez propice à nos supplications; dé- » fendez-nous contre la fureur des ennemis , par l'interces- » sion du bienheureux Génard, qui vous a si généreusement » confessé. »

Cette prière liturgique ne semble-t-elle pas un écho des cris de détresse des fidèles pendant les invasions barbares ?

Cependant , dans la crainte que ces mêmes barbares ne profanassent le corps de leur vénéré patron, les habitants du village de Nauciacus (Saint-Génard) le mirent en sûreté, en le déposant dans cette même église du château de Melle (2), où nous avons vu transporter les reliques de saint Faziol. Nous ne savons ce que sont devenus ces restes précieux.

Le sud, aussi bien que le nord de l'archidiaconé de Brioux, fut, sans aucun doute, l'objet des préoccupations apostoliques de saint Hilaire et de saint Martin. Mais à qui confièrent-ils cette mission importante ? Les règles posées plus haut nous confirment dans la conviction que ce fut à saint

fait mention expresse « de terra Sancli Genardi» (D. Font., XXI, 103.— Mélanges historiques : Extraits, etc., 1. 111, p. 403).

(1) v Idus octobris, sancli Genardi confessoris : « In lectionibus omnia de communi cum hac collecta : « Adesto supplicationibus nostris, omnipotens » Deus, et,intercedente beato Genardo confessore tuo, ab hostium nos défende » furore. » (D. Font., XLV, 143.)

(1) D. Estiennot, Noise ad lilanias Piclonicas.

Fermerius, connu sous le nom vulgaire de saint Fraigne ou de saint ¥ venir (1).

Dans la portion du diocèse actuel d'Àngoulême qui fut détachée, en 1801, de celui de Poitiers, dans le canton d'Aigre, s'élève gracieusement, sur les flancs d'un coteau, le village de Saint-Fraigne. « Son église, de la fin du xie siècle, forme un carré long, terminé par une abside circulaire à l'intérieur, pentagone à l'extérieur, avec trois colonnes groupées dans les angles (2). »

Le monastère pour lequel elle a été construite remontait, de l'aveu de tous , à la plus haute antiquité [de antiqua fundatione) (3) . Saint Fraigne lui-même en avait probablement été le fondateur , si , comme nous le croyons , il était moine de Ligugé, lorsqu'il fut envoyé par saint Martin pour répandre la bonne odeur de Jésus-Christ dans cette partie méridionale du territoire poitevin. Il semble avoir vécu ou avoir pris naissance près de Vivonne, dans le village de Marigny-Chemerault. Du moins, nous lisons dans une charte du xe siècle (4) que l'église de cette antique villa

(1) Chastelain, Martyrol. universel, au 30 août, et p. 705. — Bolland, Acl. SS., t. Ioct.,p. 32. — Les Bollandistes n'avaient malheureusement que des données très-insuffisantes sur notre saint quand ils ont composé cet article. Bien que nous n'ayons pu découvrir les Actes de saint Fraigne, nous avons été assez heureux pour rencontrer, dans un manuscrit inséré dans la collection de D. Fonteneau (t. LXXX, p. 862), un extrait d'un processionnal manuscrit de 1593, à l'usage du prieuré de N.-D. de Souillac au diocèse de Saintes. Ce sont des répons historiques pour l'office de saint Fraigne, manifestement empruntés à une très-ancienne légende aujourd'hui perdue.

(2) Bullet. de la Soc. archéol. de la Charente, 1862, p. 327.

(3) D. Font, LV, 273,277.

(4) D. Font., LXV1, 200 (vers 990) : « Rorgo, vir peccator, dono alo-

dum nomine Marnei, ad stipendia monachorum (de l'abbaye de Saint-Mai-

xent) in pago Pictavo, in vicaria Vicvedona. Habet ecclesiam conslructam

in honore sancti Fredemii atque sancti Nazarii. » — Ce sanctus Fredemius est sans contredit saint Frenir ou saint Fraigne. Or, d'après le décret du concile de Carthage, ce sanctuaire ne peut avoir été construit sous le vocable de ce bienheureux que parce qu'il avait été son habitation, ou le lieu de sa naissance, ou, tout au moins, enrichi de ses reliques.

était sous le patronage de saint Frenir, l'une des formes populaires du nom de saint Fraigne.

Quoi qu'il en soit de cette particularité, il est certain que notre saint échangea les honneurs fugitifs de ce monde contre les douceurs de la vie solitaire (I). Dès sa jeunesse, il s'était donné au Christ, et, dans une vision céleste, il avait reçu les plus admirables instructions de prudence et de sagesse ; en sorte que déjà il surpassait la vertu même des vieillards (2), évitant, avec une vigilance angélique, tout acte puéril et tout ce qui pouvait être répréhensible (3). Cependant son mérite éclatant le distingua bientôt entre tous les moines, ses confrères, et saint Hilaire le contraignit à recevoir Tordre sacré du diaconat (4). La discipline par laquelle tout supérieur de monastère devait être revêtu au moins du diaconat, commençait du reste à prévaloir dans l'Église (5). Il

(1) Une ancienne prose que l'on chantait jadis dans l'église de Saint-Fraigne disait :

« 0 te sylvas habitantem Et in antris latitantem Canimus prepositum.

Pompas fugis dum profanas

Sedes Deus in arcanas

Te trahit reconditum. »

(Note communiquée par M. Beauchet-Filleau.) (•2) « 0 mirabilis pueritia cœlesti visione clarificata! 0 laudabilior adolescentia sancti Fermerii! quae tanta digne Christo inhaesit prudentia , ut seniles certatim transcenderat animos virtute beata. » (1er Répons de l'office de saint Fraigne , dans D. Fonteneau, t. LXXX, p. 862.)— Si ces répons, comme cela parait évident, sont tirés de la légende du saint, elle était écrite dans un bon style, qui ne serait pas indigne du ve siècle.

(3) « Cuncta reprehensionis digna féliciter postposuit, ac puerilia acta omnimodo devitavit. » [Loc. cit.)

(4) « 0 virum dignissimum et levilam almificum sanctum Fermerium ! » [Loc. cit.)

(5) Ce fait ressort de tous les plus anciens documents monastiques que nous possédons. On se rappelle que saint Martin lui-même fut ordonné diacre par saint Hilaire, probablement pour cette raison; saint Benoît était diacre ou prêtre, saint Maur était diacre , etc. De bonne heure même, les abbés furent obligés de recevoir la prêtrise (Mabillon, Prxfat. ad ssc. nt 0. £'./?.,§ vu, n° 107). Thomassin a écrit des choses fort inexactes à cet égard.

est donc probable que saint Fraigne fut obligé de subir cet honneur lorsqu'il fut chargé de fonder un centre monastique dans le champ qui avait été assigné à son apostolat. Il y acquit bientôt la réputation d'un grand thaumaturge. Un jour, il vit une pauvre femme se prosterner à ses pieds, en jetant des cris lamentables. Une troupe de bêtes féroces s'était jetée sur ses trois fils, qui étaient morts des blessures qu'ils en avaient reçues. Cette mère infortunée implorait à grands cris de l'homme de Dieu la résurrection de ces trois jeunes existences si cruellement brisées. Fermerius, profondément ému, adressa à Dieu une prière fervente, et les trois enfants se relevèrent pleins de vie en même temps que le saint terminait son oraison (1).

Nous ne pouvons douter qu'une vertu si admirable n'ait opéré des fruits de salut aussi nombreux que féconds parmi les populations des campagnes environnantes. Cependant, la persécution vint essayer de détruire cette moisson déjà jaunissante. Fermerius, pour échapper à je ne sais quelle séduction, fut contraint de se crever les yeux (2), et il acquit ainsi la palme du martyre, méritant, par la privation de la lumière d'ici-bas, de posséder éternellement les clartés de la gloire céleste (3). Notre courageux athlète fut donc couronné des lauriers de la victoire; et c'est, en effet, avec la glorieuse qualification de martyr que son nom est inscrit

(1) « Quaedam millier ferarum invasione tribus orbata fîliis ad viri Dei pedes Fermerii provoluta, nimis anxia,flens et mœrens, supplicat pro natis miserabili casu peremptis. At ille, fusis ad Deum precibus, dum surrexit ab oratione surrexerunt pariter pueri de morte. » (Loc. cit.)

(2) Peut-être cette action extraordinaire fut-elle imposée au saint par le tyran persécuteur.

(3) « 0 miles fortissime ! insuperabilis athleta, qui per corporalem spontaneœ csecitatis caliginem adeptus es perpetuo luminis claritatem, et ideo, martyriali triumpho, effectus acceptabilis hostia Ghristo : cui precamur suppliciter, assistas intcrventor pro nobis. Gloriosum ergo de hoste reportans triumphum, regni laurea decoratus, exultas cum Christo. » {Loc* cit.)

dans la plupart des martyrologes (I), bien que dans l'église où il fut enterré, il n'ait jamais été honoré, ce semble, qu'avec le titre de confesseur (2). Son corps reposa dans son sépulcre jusqu'au u8 siècle. À cette époque néfaste, il fut transporté, selon toute apparence, dans l'ancien diocèse de Bazas, où un monastère et un bourg ne tardèrent pas à se former sous son patronage (3). En 1080, cette abbaye de Saint-Ferme fut soumise, non sans protestations, à celle de Saint-Florent-lès-Saumur. Mais cette sujétion ne fut pas durable.

Quant au monastère de Saint-Fraigne en Poitou, il fut donné à l'abbaye de Charroux, probablement vers le milieu du xie siècle (4), époque où les seigneurs laïques, injustes possesseurs des biens de l'Église, commencèrent à en faire une restitution générale. Auxvr siècle, il était encore conventuel et renfermait quatre religieux et un ancien pour supérieur (5) . Tels sont les souvenirs que nous avons pu recueillir sur un saint, autrefois célèbre jusqu'au delà des rives delà Gironde, et dont la mémoire intéresse à la fois les deux diocèses d'Angoulême et de Poitiers. Avant de le quitter, adressons-lui cette prière, composée par nos pères (6) : « Priez pour nous,

(1) Bolland., Act. SS., t. I oct., p. 32.

(2) Chastelain, Marîyrol. universel, p. 434.

(3) Gall. christ., 1 , 1217-1218.

(4) En 1097 il figure parmi les possessions de l'abbaye, dans la Bulle d'Urbain II {D. Font., IV, 89); mais comme cette Bulle n'est qu'une reproduction un peu plus détaillée de celles de Léon IX, etc., il y a toute apparence que cette possession était déjà ancienne. En 1216, Henri, frère de Hugues, seigneur de Maire, en était prieur (D. Font., XXII, 59).

(5) Depuis lors il fut, paraît-il , soustrait à la juridiction de l'abbaye de Charroux, puisqu'il est représenté comme étant à la collation du roi, et de l'ordre de Saint-Augustin dans le pouillé de 1782.

(6) « Ora pro nobis , béate Fermeri mirabilis! — Omnipotens sempiterne Deus, trina Majcstas et una Deitas, qui in Trinitate permanes, et unitate semper consistis, praesta, quaesumus, ut qui peccatorum nostrorum pondère gravamur (intercessione B. Fermerii), celerem indulgentiam assequi mereamur. » {Loc. cit.)— Trois autres oraisons sont marquées parle même office, qui, par sa physionomie générale, dénote une très-haute antiquité.

» ô bienheureux Fermerius, homme admirable! Et vous, ô » Dieu tout-puissani et éternel, qui par votre Majesté trine » et votre Déité une, régnez au ciel dans une éternelle Tri- » nité et dans une inaltérable Unité , accordez-nous , nous » vous en supplions, nous, pauvres pécheurs, courbés sous » le poids de nos crimes, de mériter une prompte indul- » gence par l'intercession de votre serviteur Fermerius. » Amen. »

Déjà, comme on le voit, la couronne des disciples de Martin est digne d'un si grand maître. Et cependant nous ne faisons que de commencer à en énumérer les perles précieuses. Du midi passons au nord du Poitou, et arrêtonsnous devant ce pays de Loudun si riche, on s'en souvient, en saints admirables , dont est fière, à bon droit, l'illustre Église de Trêves. Les noms de Maximin, de Maxence , de Paulin, de Cyriacus, etc., suffiraient à sa gloire; mais ils sont loin d'être les seuls.

Nous n'avons encore presque rien dit de Jovinus, connu en Poitou et ailleurs sous le nom vénéré de saint Jouin. Il passa, ce semble , les jours de sa jeunesse dans la compagnie de son frère Maximin, et revint probablement avec lui en Poitou, vers l'an 347 (1). Auditeur assidu de saint Athanase, pendant l'exil de ce grand homme dans la ville de Trêves, il n'est pas étonnant qu'il s'éprit d'enthousiasme pour les solitaires d'Égypte et conçût le dessein de les imiter. On sait d'ailleurs, par saint Augustin (2), que les Tréviriens lisaient

(1) On conclut ce double fait du n° 4 des Actes de saint Maximin, comme nous l'avons fait remarquer plus haut. Quelques auteurs ont voulu révoquer en doute que saint Jouin fût frère de saint Maximin. Mais , outre l'ancienne Vie de ce Pontife , du vme siècle au moins, et les chapiteaux de l'antique église de Mouterre-Silly, nous avons pour nous la tradition immémoriale du Poitou. Aussi bien, s'il n'est pas frère de saint Maximin, il a du moins vécu au iv« siècle , car le monastère d'Ension existait certainement au v8 siècle.

(2) S. August., Confession., VIII, 6.

avec une pieuse avidité la vie de saint Antoine, composée par saint Athanase lui-même. Or, dans cette biographie d'un si haut intérêt, une phrase avait évidemment frappé Jovinus, puisqu'il chercha à en reproduire la réalité dans sa conduite: << Quand Antoine se retira dans la solitude, y est-il dit (1), » il n'y avait pas en Égypte autant de monastères qu'au - » jourd'hui, et aucun moine n'avait encore pénétré dans les i> profondeurs du désert. Celui qui désirait se livrer à la vie » contemplative se retirait à part, non loin de sa propre villa.» Jovinus prit ces paroles pour une invitation du Ciel. En conséquence, après la mort de son bienheureux frère Maximjn , il se retira, lui aussi, à quelques milles seulement de Silly, sur une colline voisine d'une villa nommée Ensio, qui, sans doute, faisait partie du domaine de ses nobles parents. C'est là qu'il vécut, de longues années peut-être , de la vie des anciens ascètes égyptiens. Cependant, lorsque, plus tard, l'institut monastique eut pris en Poitou, comme en Égypte, le prodigieux accroissement que Ton sait, sous la puissante influence de saint Martin , Jovinus voulut, ce semble, participer à ce grand œuvre en acceptant la direction de plusieurs disciples (2), et en jetant les fondements du monastère qui devint, sous son nom (3), l'un des plus célèbres du Poitou.

(1) « Nondum enim tam frequentia erant in /Egypto monasteria , neque ullus norat monachus vastam eremum; sed quisquis sibi vacare cuperet , is haud procul a sua villa sese exercebat separalim. » (S. Athanas., Vita sancti Anlonii, n° 3.) — Cf. Sozora., Hist. eccles., VI, 33.

(2) Le titre d'abbé que tous les martyrologes lui donnent prouve suffisamment ce fait.

(3) Dans le Monaslicum gallicanum (Bibl. nat., F. lat. 5449, fol. 3) il est dit que l'église bâtie par saint Jouin était sous le vocable de saint Jean l'Évangéliste, et que le saint fondateur fut enterré dans un oratoire dédié à saint Christophe ; mais tout cela repose sur des données fort peu certaines. L'auteur ajoute faussement que, dans la Vie de saint Patern, moine d'Ension , puis évêque d'Avranches. au vie siècle, il est dit que dans cette abbaye on suivait les observances des moines de l'Orient. Il n'est rien dit de semblable dans le document en question.

Le 1er juin, il est difficile de dire en quelle année, fut le jour où Dieu appela notre bienheureux à la récompense éternelle, et c'est aussi le jour (1) où non-seulement le diocèse de Poitiers, mais encore un grand nombre d'Églises de France célébraient jadis sa mémoire. Outre le bourg de Saint-Jouin-de-Marnes, formé autour de l'abbaye de ce nom, près de l'antique Ensio, plusieurs localités dans les départements du Calvados, delà Manche, de l'Ille-et-Vilaine , de la Seine-Inférieure, de l'Orne, des Deux-Sèvres, de l'Indreet-Loire et de la Haute- Vienne, sont placées sous son vocable et le reconnaissent pour leur patron.

Un des motifs qui déterminèrent saint Maximin à venir visiter le pays de ses pères était, d'après l'auteur de ses Actes, le désir de revoir ses frères Maxentius et Maximus. Peut-être ce dernier était-il encore assez jeune. Dans ce cas, il ne serait pas impossible de l'identifier avec Maximus, vulgairement connu sous le nom de saint Mesme de Chinon. D'après saint Grégoire de Tours (2), ce Maximus fut disciple de saint Martin. Le tourangeau Maan ajoute qu'il était d'une famille noble du Poitou (3); et comme les deux pagi de Chinon et de Loudun sont limitrophes, ce rapprochement milite

(l) L'oraison du 1er juin disait formellement que ce jour était consacré à son natalis. Dans le calendrier du précieux manuscrit 216 de la Bibliothèque Mazarine, il est marqué au 1er juin et au 3 mars. Ce dernier jour est, sans doute, celui de la translation de son corps, en 1130, ainsi que nous le raconterons en son lieu.

(k2) Saint Grégoire, évidemment, n'a voulu donner que quelques traits de la vie de saint Mesme (S. Gregor. Turon., De Gloria confessor., cap. xxn) : « Fuit autem quidam reiigiosus et virtutibus et nomine Maximus, ut liber vitae ejus docet, quam versu conscriptam legimus, nostri fuit Martini discipulus. »

(3) « Maximus Picto nobilis. » (Sancta et melropolit. Turonensis Ecclesia , p. 18.)— Ce savant auteur tourangeau emprunte cette particularité et plusieurs autres à une légende qu'il cite et qu'il dit avoir tirée des archives de la collégiale de Saint-Mesme de Chinon. D'autre part, saint Grégoire de Tours avoue qu'il puise lui-même son récit dans une légende du même saint, et suppose assez évidemment que celui-ci était Poitevin.

certainement en faveur de l'identification que nous proposons.

Passionné pour la vie cachée, il quitta son pays et peutêtre le monastère de Ligugé (1) , pour aller se renfermer dans la solitude de l'Ue-Barbe , près de Lyon, où vivaient des ascètes renommés par leur sainteté. Mais son humilité fut loin d'atteindre son but. Ses vertus brillèrent d'un tel éclat au milieu même des plus fervents solitaires, que, au bout de quelques années , ni sa naissance ni ses mérites ne furent plus un mystère pour personne. Sulpice Sévère nous apprend (2) que, de toutes parts, on recherchait les disciples de saint Martin pour les élever à l'épiscopat. Maximus, effrayé du péril des honneurs qui le menaçait, résolut de revenir dans sa patrie (3).

Il partit donc, emportant avec lui, suspendu à son cou, le livre des Évangiles, le sacramentaire, le calice et la petite patène dont il s'était servi pour célébrer les saints mystères dans sa grotte de l'Ile-Barbe (4). Chargé de ce mince bagage, il monta sur une barque amarrée sur le bord de la Saône, et se mit en devoir de traverser cette rivière. Soit inexpérience du nouveau pilote, soit malice du démon, la nacelle est

(1) Maan affirme qu'il était disciple de saint Martin et avait été fait prêtre à Tours par celui-ci , déjà évêque, quand il partit pour l'Ue-Barbe; mais comme ce savant ne donne pas le texte même, mais seulement le sens de la légende, nous considérons ce point comme douteux.

(2) « Multi inter eos (discipulos sancti Martini) nobiles habebantur , plu-

resque ex his postea episcopos vidimus. Quœ enim esset civitas aut ecclesia,quae non sibi de Martini monasterio cuperet sacerdotem. » {Vita sancti Martini, n° 10.)

(3) « Manifestatus autem et ibi, ad patriam redire disposuit. » (S. Gregor. Tur., loc. cil.)

(4) «Habensad collum cum Evangeliorumlibro ministerium quotidianum, id est patenulam parvam cum calice. » (S. Greg. Turon., loc. cil.)— Une antique légende que nous avons découverte à Paris dans un lectionnaire grand in-folio du xne siècle (Bibl. nat., F. lat., ms. 5323, fol. 192), d'accord avec celle citée par Maan, dit : « Habens ad collum suum cum Evangeliorum » libro et ministerio missarum quolidiano patenam parvam cum calice. >»

bientôt emportée par les flots, et, tournant sur elle-même, jette dans l'abime notre saint fugitif. Sans se laisser effrayer, Maximus se contente de soulever, au-dessus des eaux, son précieux fardeau, et, sans doute avec l'aide de son Ange, il parvient en un instant à l'autre rive.

De retour dans son pays , il chercha de nouveau un lieu inconnu où il pût réaliser enfin les aspirations de son âme. Tandis qu'il parcourait, dans ce but, les frontières septentrionales du Loudunais , saint Martin , son ancien maître , devenu évêque de Tours , vint faire une visite pastorale à Chinon. Maximus s'empressa d'aller le saluer et de solliciter l'appui d'un bon conseil dans l'état de perplexité où il se trouvait. Le saint évêque , en effet , heureux d'enrichir ses diocésains du trésor des prières de son fervent disciple , lui indiqua lui-même une grotte profonde , creusée par la nature au pied de l'une des montagnes qui dominent la ville actuelle de Chinon. C'est dans cette retraite, choisie par Martin, que Maximus passera désormais ses jours dans la contemplation la plus élevée.

Cependant, une révolution inattendue compromit un instant son repos et sa tranquillité. Le jeune empereur Gratien , qui régnait alors en Occident , fut tout à coup renversé du trône, à la suite d'une révolte des troupes cantonnées dans la Grande-Bretagne. Magnus Clemens Maximus , leur général, proclamé Auguste par les rebelles (25 juillet 383) (1) , fut acclamé dans toute la Gaule , et l'infortuné Gratien assassiné dans la ville de Lyon. Deux officiers, néanmoins, le comte Narsès et le prœses Leucadius, demeurèrent constamment fidèles à sa cause (2) , et essayèrent de s'opposer

(1) Tillemont, Emper., V, 177, m..— Gode froy, Cod. Theodos., 1. 1, p. cix.

(2) « Preeter multas, quas evolvere longum est, has principales petitiones habebat (Martinus) : pro Narsete comité et Leucadio praeside, quorum ambo

à la défection générale. Le théâtre de cette lutte désespérée fut , parait-il, la Touraine et le Poitou (1) , notamment les environs de Loudun et de Chinon. Les habitants de celte dernière ville s'étaient renfermés dans le château , et Maximus avec eux.

Un officier de l'usurpateur (2) vint les assiéger et les réduisit bientôt à l'extrémité en coupant l'aqueduc qui approvisionnait d'eau la garnison de la citadelle. Les assiégés souffraient horriblement de la soif. Dans cette extrémité, le saint anachorète eut recours à la prière, et, par ses puissantes oraisons, il obtint que Dieu lui-même intervînt en faveur des malheureux habitants de la cité. Un Ange lui apparut et lui ordonna de recommander à tout le monde sans exception ,

Graliani partium /wmm^PERTiNACiORiBus studiis,.... iram victoris emeriti.» (Sulpic. Sever., ûialog., III, n° 11.)

(1) Nous le concluons des efforts désespérés que fît saint Martin pour obtenir le pardon de ces deux coupables auprès du vainqueur. Évidemment, sa conduite ne peut s'expliquer qu'en supposant qu'il s'agissait d'une cause qui intéressait vivement son diocèse, ou celui de Poitiers, avec lequel il avait nécessairement conservé d'intimes relations. Leucadius était probablement przses d'Aquitaine.

(2) Saint Grégoire de Tours donne le nom (VEgidius à cet officier. Nous le soupçonnons de l'avoir ajouté aux Actes primitifs dont il se servait, Egidius étant un personnage dont il parle beaucoup dans son Histoire des Francs. Mais, que le nom de ce personnage soit ou non une superfétation, il ne peut certainement pas être confondu avec Egidius maître de la milice romaine, qui vivait dans la seconde moitié du ve siècle. En effet, d'après saint Grégoire de Tours et les deux légendes déjà citées, saint Mesme était prêtre lorsqu'il se retira à l'Ile-Barbe : ce qui suppose qu'il était âgé de plus de trente ans. Ajoutez plusieurs années passées à Lyon, son retour en Poitou, vous serez contraint de lui donner quarante ans environ lorsqu'il fut enfermé par saint Martin dans sa grotte de Chinon. Or l'Egidius du ve siècle n'a pas pu assiéger cette ville avant l'an 463. Saint Mesme aurait eu alors plus de cent dix ans. Et cependant, d'après saint Grégoire de Tours et les deux légendes, ce ne fut qu'après le siège de Chinon que le saint reclus commença à recevoir des disciples, à bâtir un monastère, etc. Il faut donc absolument repousser comme inadmissible la confusion entre les deux Egidius, et chercher dans l'histoire de la fin du ive siècle un incident qui explique les circonstances racontées par saint Grégoire de Tours. C'est ce que nous avons fait; et, selon nous, Sulpice Sévère nous a fourni la véritable solution du problème et le moyen de concilier le texte de l'évêque historien avec celui des deux légendes, qui attestent que saint Mesme mourut avant saint Martin, et fut enterré par lui.

hommes, femmes et enfants, de placer devant les portes de leurs maisons tous les vases vides qu'ils possédaient. Chacun s'étant empressé d'obéir, le ciel aussitôt se couvrit de nuages , et une pluie torrentielle remplit en peu de temps les vases préparés pour la recevoir. À la vue de ce prodige, l'ennemi se retira.

On peut s'imaginer quelle fut la reconnaissance des habitants envers Dieu et envers son serviteur Maximus. Plusieurs jeunes gens vinrent solliciter la faveur de vivre sous sa conduite , en sorte que le bienheureux fut contraint de bâtir pour eux un monastère, qui , transformé plus tard en collégiale de chanoines, subsista sous le vocable de saint Mesme jusqu'à la grande révolution du siècle dernier.

On racontait, au moyen âge (1), un trait curieux de la vie du saint abbé, qui se rapporte au temps où il construisait le monastère dont il vient d'être question.

Saint Martin, ayant résolu de faire le voyage de Rome, voulut, auparavant, aller prier dans un oratoire dédié à la sainte Vierge, situé à dix milles de Candes, sur les bords de la Vienne , et renommé par les prodiges que la Mère de Dieu y opérait (2). Saint Mesme , en disciple fidèle, sachant son maître si près de lui , se fit un devoir de venir lui demander sa bénédiction (3). Après quelques instants passés

(1) Ce trait est rapporté dans la légende du manuscrit du xne siècle cité plus haut, et dans le Propre de Saint-Mesme de Chinon.

(2) On croit que c'est Mivière , auprès de Chinon , où subsiste encore une basilique romaine dédiée à Notre-Dame (M. l'abbé ûupuy, Hist. de saint Martin, p. 150). — « Consuetudinarium sibi opus sanctus pontifex fecerat ut, orandi gratia, adiret, certis temporibus, quamdam ecclesiam Beatas Marias semper Virginis, quae prope Vigennam fluvium sita a Condatensi vico decem milliariis disparatur. Nam, fama vulgante, comperimus in illaecclesia beatum saepe orasse Martinum; nam est valde sacra, et multis multociens temporibus sanctas Marias virtutibus illustrata. » (F. lat., ms. 5323, fol. 192.)

(3) « Quodam autem tempore accidit ut, dum B. Martinus ad jam dictam Sanctas Marias ecclesiam pergeret, obviam inveniretsanctum ac Deo dignum Maximum, suum diseipulum» {ibid.).

en pieux et affectueux colloques, Martin interpellant son disciple : « Je ne veux pas vous cacher plus longtemps, lui » dit-il , frère et bienheureux Maxime , que mon intention » est de vous faire partager avec moi le labeur de mon » voyage au tombeau des saints Apôtres (1). » À cette proposition inattendue, Maximus crut devoir opposer les graves raisons qui le retenaient à Chinon : « J'en suis désolé , » Père, répondit-il, mais voici que les fondements de mon » monastère sont préparés; excusez-moi si je ne crois pas » possible d'abandonner cette œuvre avant qu'elle soit » achevée. Lorsqu'elle sera terminée, je vous suivrai volon- » tiers partout où vous voudrez. » — Martin ne goûta pas ces motifs , à ses yeux trop humains, et il partit sans mot dire. Saint Mesme reprit le chemin de Chinon ; mais il fallait traverser la rivière. Il monte sur une barque, et, cette fois encore, sa frêle embarcation chavire, et le voilà au fond des eaux. Les témoins de l'accident courent après saint Martin qui n'était pas loin, et le ramènent près du rivage où a sombré la nacelle. Le glorieux thaumaturge implorant aussitôt la puissance divine : « Frère Maxime, s'écrie-t-il. » — « Je vous entends, réplique le submergé, » et il parait au-dessus des flots, comme soulevé par une main invisible. Il avouait, du reste, que pendant les longues heures qu'il avait passées au fond de la rivière, il s'était vu comme enveloppé du manteau de Martin. « Eh bien ! ajouta le bienheureux » Pontife, êtes-vous disposé à m'accompagner à Rome? » — « Sans retard, répondit le disciple soumis. » Et il le suivit à l'instant même dans ce voyage, dont la tradition raconte des merveilles (2).

(1) « Cum inter dulcia dulcis et spiritualis amoris colloquia , ait B. Martinus discipulo Maximo :Nolo te latere, frater beatissime Maxime, quia, Deo annuente, Romain mecum, communicato labore itineris, properabis » (ibid.).

(2) C'est en effet à ce voyage que se rapporte le fait merveilleux raconté

Cetle scène touchante peint à elle seule ces hommes de Dieu, aux yeux de qui les motifs les plus raisonnables étaient répréhensibles lorsqu'ils n'étaient pas assez en harmonie avec les pensées célestes qui les guidaient en toutes choses.

Enfin, après une carrière tout entière parcourue au service du Seigneur, Maximus échangea les armes du combattant contre la couronne du vainqueur. Son maître, saint Martin, au bruit de sa maladie, accourut près de son lit de mort. Il lui ferma lui-même les yeux, et déposa son corps dans un sarcophage de pierre (1) , bientôt célèbre dans le pays par les miracles qu'opérait chaque jour la puissance de Dieu par l'intervention de son glorieux serviteur.

Saint Grégoire de Tours en raconte deux, et l'auteur de la légende du saint, transcrite dans un manuscrit du xne siècle que nous avons découvert, en rapporte , de son côté, deux autres, en ajoutant que les guérisons obtenues au tombeau du bienheureux sont innombrables.

au xne siècle par les chanoines de Saint-Martin de Tours à Philippe, archevêque de Cologne (Bolland., Act. SS., t. VI sept., p. 384). D'après ce récit traditionnel, saint Martin, passant par Agaune, dans le lieu même du martyre de saint Maurice et de ses compagnons, remplit trois fioles du sang de ces martyrs; et à son retour, dédia sa cathédrale à ces mêmes martyrs, et donna une de ces fioles à l'église de Candes. Ce qu'il y a de certain, c'est que la cathédrale de Tours a été pendant plus de mille ans sous le patronage de saint Maurice; et, tout récemment, en démolissant l'autel de l'église de Candes, on y a trouvé une fiole remplie d'une matière noirâtre. Les archéologues ont constaté que le vase appartenait à l'époque galloromaine, et l'un des plus habiles chimistes de Paris a déclaré, à la commission chargée par Mgr l'archevêque d'étudier la question, que la matière renfermée dans la fiole était réellement du sang humain. Les Bollandistes (loc. cit.) ont donc eu tort de révoquer en doute cette histoire.

(1) « Ut ferunt, a sancto Martino, sacratissimo presule, honorifice est sepultus, in lapideo tumulo digne reconditus : quo in loco ex tune usque nunc multa et innumera divinitus declarantur miracula » (F. lat. 15323, f° 193.) — Maan (p. 18) dit aussi : « Martinus ipse lapideo sub tumulo sepelivit.» — La grande chronique de Tours (D. Martène, Ampliss. Collect., t. V, col. 925) suppose également qu'il est mort au ive siècle, puisqu'elle le fait contemporain de Sulpicius (Severus), Gallus et Posthumianus, et Clarus et Brio tius.

En 1 563 néanmoins, ce sépulcre vénérable ne put échapper à la profanation des nouveaux iconoclastes. Les reliques furent livrées aux flammes ; mais les chanoines de Saint- Maxe (Sancti Maximï) , de Bar-le-Duc, prétendaient en posséder tout au moins une partie, échappée , on ne sait comment, aux mains des hérétiques sacrilèges.

La fête de saint Mesme était et est encore célébrée à Chinon le 20 août (1).

Ne quittons pas cette terre féconde du Loudunais ; nous avons encore à y rendre nos hommages à un saint d'autant plus digne de notre vénération , qu'il est plus oublié de la génération présente. Aussi bien, la double couronne de coufesseur (2) et de martyr (3), que lui a décernée la voix de nos pères, nous impose doublement le devoir de recueillir tout ce qui peut renouveler sa mémoire parmi nous ; et les principes énoncés plus haut lui assurent une place parmi la glorieuse phalange que nous essayons de remettre en lumière.

Ciltronius , vulgairement Citroine , est son nom. Il fut sans doute envoyé par saint Hilaire ou saint Martin pour évangéliser la partie septentrionale du Loudunais , et son titre de martyr nous apprend qu'il a souffert de cruels tourments pour la foi catholique sous Constance ou sous Julien l'Apostat. Il mourut et fut enterré dans le lieu même où il avait combattu les bons combats du Seigneur. Sur son tombeau, signalé par d'éclatants miracles, la piété des fidèles éleva un oratoire dont il fut proclamé naturellement le pa-

(1) Dans un ancien bréviaire manuscrit à l'usage de l'abbaye de Saint- Jouin-de-Marnes (Biblioth. Mazarine, ms. n° 785), son nom est inscrit immédiatement après celui de saint Antoine, et peu avant celui de saint Jérôme.

(T) Chastelain, Martyrol. universel, au 19 novembre.

(3) « Qui (Girorius quidam vassalis de territorio Lausduni) pro sue anime redemptione eidem loco (Sancti Florentii) contulit ecclesiam sancti martyris ciltronii. » (Archives de Maine-et-Loire, Car Lui. S. Florentii, lib. Rub., f° 580. — Cf. Chroniques des Églises d'Anjou, p. 294.)

tron. Au milieu des perturbations sociales qui bouleversèrent la société aux vine, ixe et xe siècles, cette église, devenue importante à cause du sépulcre vénéré de saint Citroine, tomba en la possession d'une famille noble de la contrée. Vers le milieu du xi- siècle , elle appartenait à un chevalier du Loudunais nommé Girorius. Celui-ci , mieux instruit que ses prédécesseurs de l'iniquité qui était la source de son prétendu droit sur cette propriété sacrée , en fit don , du consentement de sa femme Witburge, à l'abbaye de Saint-Florentlès-Saumur, entre les mains de l'abbé Frédéric. Il se réserva seulement les offrandes faites à l'église aux cinq principales fêtes de l'année, à savoir, celles de Pâques, de Noël , de la Purification, de saint Pierre ès Liens et de saint Citroine. Il concéda, en même temps, à ladite abbaye de Saint-Florent l'église de Saint-Pierre de Véziers, avec la faculté d'y créer une foire le jour de la fête de saint Citroine (1) , qui était célébrée le 19 novembre (2). La raison alléguée par le donateur est tout à fait remarquable : « Nous donnons aux moines de Sainty> Florent cette demeure des saints (sanctorum locusj, dit-il, » pour empêcher qu'elle ne devienne déserte et abandon- » née. » Aveu précieux qui dénote à quel point étaient utiles aux vrais intérêts de la société ces libéralités des seigneurs du moyen âge envers les églises et les monastères.

Cependant le fils de Girorius, nommé Gautier, arguant de sa qualité de clerc , exerça mille vexations contre les moines de Saint-Florent. Enfin , le 3 avril 1 082 , il consentit

(1) Archiv. de Maine-et-Loire, Cartul. S.-Florent.} lib. Nigr., fol. 95.— Cette charte ainsi que la suivante ont été publiées naguère par M. Marchegay (Archiv. hist. du Poitou, t. II, p. 43, 45).

(2) « Colitur in ecclesia parœciali sui nominis ut proprii patroni, quotannis, die 19 novembris. » (D. Estiennot, loc. cit.) — Chastelain, MarlyroL. universel, au 19 novembre. L'époque que ce savant impose à notre saint est tout à fait de son invention.

à un compromis. Déjà , à cette date, un bourg s'était formé autour du prieuré de Saint-Citroine, tant était doux alors au peuple le joug, même temporel , de l'Église.

Mais que devint, au milieu des vicissitudes des temps, la dépouille mortelle de notre généreux confesseur? Nous l'ignorons (1). Cependant son chef, tout au moins, avait échappé aux dévastations. En 1502, il était exposé à la vénération des fidèles « en une châsse d'argent blanc , en façon de coupe couverte; » et telle était encore l'affluence des pèlerins, que « le port, rapport et monstre qu'on faisoit desdites reliques » donnèrent lieu à un litige et à un compromis entre l'abbé de Saint- Florent d'une part, et les prieur et vicaire perpétuel de l'autre (2). On y régla aussi la part qui revenait à chacun des frais de démolitions opérées dans ladite église de Saint-Citroine (3).

Avec le chef de saint Citroine, les documents que nous ve- . nons d'analyser relatent « le bras de saint Lin, enchâssé en » une autre châsse dorée en plusieurs endroits. » Quel est ce bienheureux? Nous le croyons de notre province, et le même que Lirinus, martyr, mentionné au 15 juillet dans le précieux manuscrit de la bibliothèque Mazarine de Paris, déjà plusieurs fois cité (4) . Peut-être faut-il l'identifier également avec

(1) Non loin de Joigny, dans le diocèse de Sens , existe un bourg appelé Saint-Cidroine. Nous soupçonnons fort que cette localité doit son nom à notre saint, bien que la légende apocryphe publiée par les Bollandistes (Act. SS., addiem 11 julii) contienne toute autre chose. S'il en était ainsi, il faudrait dire que le corps de saint Citroine aurait été, au ixe siècle , transporté, avec plusieurs autres saints de notre province, du reste, jusque dans l'Auxerrois.

(2) Archiv. de Maine-et-Loire. D. Huynes, Hisl. m*, de l 'abbaye royale de Saint- Florent, fol. 315.-- Dix-sept ans après ce compromis, le 20 mai 1518, Jean de Mathefelon, alors abbé de Saint-Florent, et son convent, de concert avec le prieur et le vicaire perpétuel de Saint-Citroine, confièrent « lesdites reliques entre les mains des procureurs de la fabrice (de Saint-Citroine). »

(3) Depuis le concordat de 1801, la paroisse de Saint-Citroine a été annexée à celle de Veziers.

(4) Biblioth. Mazar., ms. n° 216. — Dans les martyrologes de la Puye et de Saint-Martial de Limoges , on lisait : « xi kalendas decembris (21 novembre),

un saint Lisianus, appelé tantôt moine, tantôt martyr, par les hagiographes, et dont la mémoire est indiquée le 1 1 juillet, dans plusieurs anciens martyrologes \\). Nous serions également tenté de confondre ce saint Linus, Lirinns ou Lisianus avec un saint Clinus , martyr, que l'on voit figurer dans le trésor de reliques qu'emportèrent les moines de Noirmoutiers fuyant l'invasion normande (2). On sait que , partis de Cunault, en Anjou , où ils s'étaient d'abord réfugiés, ils traversèrent tout le Loudunais et s'arrêtèrent quelque temps à Messay (3), qui sans doute était une dépendance de leur abbaye. De plus, ils possédaient, dans la ville même de Loudun, la très-antique église de Saint-Filbert (4). Il ne serait donc pas étonnant qu'ils eussent laissé, en passant, dans l'église de Saint-Citroine, une relique insigne tirée de leur riche trésor. Saint Clin, selon toute vraisemblance, est donc un saint ascète de l'ile de Noirmoutier, ou du pays d'Herbauges (5), qui subit les rigueurs des hérétiques sous Constance, ou des païens sous Julien l'Apostat.

» in pago Pictavensi, sancii Lanni confessons. » (Biblioth. nat., F. lat. ms. 2587, fol. 353.) Serait-ce notre saint Lin?

(1) Biblioth. nat., F. lat.ms. '2587, fol. 210. — D. Martène, Thesaur. anecdot., t. III, col. 1588.— Dans ce dernier martyrologe, que D. Martène appelle «Pervcluslum martyrologium Ecclesise Turonensis » (il le croit du ixe siècle), on iit : \idusjulii, sancti Benedicti abbatis, Piclavis, Lisiani. — Dans d'autres martyrologes du xie et du xm* siècle, on lit : In territorio Pictavensi, sancti Albini confessons et Lisiani, ou Lisix monachi (Martyr ol. S. Trinit. Pictav.). D'autres portent: Pictavis civitate, Daseni abbatis (Biblioth. nat., F. lat.,ms. 2587. — D. Martène, Ampliss. Collecl., t. VI, col. 666). Quel est ce saint Basenus abbé ? Serait-il le même que le saint appelé Basile par Falcon, et emporté en Auvergne, puis à Tournus par les moines de Noirmoutiers?

(2) Bolland., Act. SS., t. VII oct., p. 1095 : « Quis innumerabilium sanctorum quorum eo die ibidem sunt allatae reliquiae, minutias dinumerare vel nominare valebit? Cur sanctos Candidum (encore un saint poitevin inconnu) et Clinum martyres commemorem? cur sanctum Vitalem, Basilium aliosque nonnullos ? »

(3) Mabillon, Act. SS., 0. S. B., sœc. iv, part. 1, p. 530, edit. Venet.

(4) D. Font., LXIV, 250.

(5) Dans le canton de Mazières, et non loin de Parthenay, est un bourg portant le nom de Saint-Lin. Aurait-il été le lieu de la sépulture primitive du saint dont nous parlons? Aujourd'hui cette église honore saint Léon

Nous ne prétendons pas avoir énuméré tous les serviteurs de Dieu qui ont illustré le Loudunais au ive siècle ; mais nous avons du moins fait nos efforts pour tirer de l'oubli les noms de quelques-uns, que nos documents, quoique trop incomplets , nous ont permis de recueillir.

En face d'une telle fécondité , le vaste archidiaconé de Thouars a-t-il été stérile? Écoutons sur ce point les échos presque éteints de l'histoire.

Dans l'abbaye de Saint-Jouin-de-Marnes, on découvrit , en 1130, plusieurs corps saints que l'on y avait cachés pendant les incursions des hommes du Nord. C'étaient ceux de saint Judicael , de saint Lumine (LeominiusJ , inconnu d'ailleurs (1), et de saint Ru fin. La double qualification de martyr (2) et de confesseur (3) qui est donnée à ce dernier dans nos monuments liturgiques, nous permet de l'insérer dans la glorieuse légion dont nous cherchons à retrouver les débris. Bien que nous soyons privé de tout détail relatif à sa laborieuse carrière, nous pouvons du moins affirmer qu'il a vaillamment combattu pour la cause de Jésus-Christ. Au milieu de ce silence mystérieux qui plane sur la vie de ce généreux confesseur de la foi, la voix d'un seul docu-

pour patron, et le Grand Gautier même l'indique sous ce vocable ; mais on sait que ce document fourmille de fautes.

(1) Dans les litanies d'un bréviaire manuscrit à l'usage de l'abbaye de Saint-Jouin-de-Marnes (Biblioth. Mazar., ms. n° 785), son nom est inscrit après celui de saint Jouin et avant celui de saint Maur. Serait-il le même que saint Luvin, honoré le 15 novembre? « Inpago Pictavo, sancti Luvinl confessoris , » disait-on dans le martyrologe de Chézal Benoît (Biblioth. nat., ms. F. lat. 2587, fol. 341). — Ce saint Lumine paraît avoir été apporté à Ension du pays d'Herbauges, avec saint Martin de Vertou ; car deux paroisses, Saint- Lumine-de-Clisson et Saint-Lumine-de-Coutais, portent encore son nom dans la partie du diocèse de Nantes qui appartenait primitivement au diocèse de Poitiers.

(T) C'est avec cette qualification glorieuse qu'il est inscrit, au 14 juin, dans le plus précieux des bréviaires du Bas-Poitou. (Biblioth. nat., ms. F. lat. 1033, fol. 166.)

(3) Dans les litanies du bréviaire de Saint-Jouin-de-Marnesdéjà citées, son nom est placé non pas parmi ceux des martyrs, mais parmi les simples confesseurs, entre saint Jérôme et saint Génèroux.

ment se fait entendre. Écoutons-la, et essayons d'en donner une interprétation conforme à la vérité et utile au sujet que nous traitons.

Au milieu du Bocage vendéen, sur la frontière des deux diocèses de Luçon et de Maillezais, formés, comme on sait, en 1317, de l'ancien diocèse de Poitiers , existait jadis un monastère d'une haute antiquité, aujourd'hui humble église de village assez inconnue (I) : nous voulons parler de Notre- Dame-du-Pin, non loin de Cerizay. A la suite des guerres civiles qui ensanglantèrent notre Poitou, au vme siècle, ce vénérable sanctuaire devint la proie des séculiers, qui le considérèrent comme leur propriété privée (2). Il passa ainsi, pendant trois siècles, de mains en mains, de familles en familles, au grand détriment de la régularité religieuse. Dans la seconde moitié du xie siècle, il appartenait à un certain Pierre Gahard. Or, depuis plus de deux cents ans, les moines, qui l'avaient d'abord habité, avaient fait place à des chanoines ignorants et scandaleux (3) . En conséquence, du consentement de sa femme Agnès, de son frère Rainaud et de sa mère Gundoia, Pierre Gahard chassa honteusement ces indignes religieux, et fit don du monastère à l'abbaye de Saint-Florent-lès-Saumur. Dans celte donation étaient compris non-seulement le susdit monastère , mais encore les églises qui en dépendaient, à savoir, celles de Saint- Jean-de- Combrand, de Notre-Dame-de-Breuil-Chaussée et de Saint- Ru fin (4).

(I) Voyez, sur cet antique sanctuaire, une lettre de M. Ledain {Bullel. Soc. anliq. Ouest, 1869, p. 311-317).

Cl) D. Font., XXI , 41 (28 avril 791).

(3) « Qui, totius religionis viam penitus ignorantes, eamdem ecclesiam in patrimonium et in haereditatem sibi et filiis suis pene vindicaverant. » (D. Huynes, Hist. S. Florent., fol. 123.)

(4) L'évêque Isambert II, étant à Montilliers, après quelques hésitations, approuva la donation (D. Huynes, lue. cit. — Ârèhiv. hist or. du Poitou, t. II, p. 81-82), qui fut sanctionnée par Odon. archidiacre (dé Thouars?), Bernard, doyen, Aimery, vicomte de Thouars, Herbert son fils, Raoul de Mauléon ,

Pour nous, cette charte est une véritable révélation historique. Elle nous donne la clef du mystère qui planait sur ce saint Ru fin , confesseur et martyr; elle nous explique pourquoi sa fête était célébrée, au moyen âge, dans les bréviaires de Maillezais et même de Luçon, le 1 4 juin, jour de sa mort. En même temps, elle nous permet de conjecturer qu'entre ce bienheureux et l'antique monastère de Notre-Dame-du- Pin d'étroites relations ont existé. En effet , l'église dédiée en son honneur faisait, ce semble, partie intégrante dudit prieuré. Peut-être en fut-il le fondateur ou l'un des premiers moines. On peut croire, du moins, qu'il reçut d'Eilaire ou de Martin la mission d'évangéliser cette partie du pagus d'Ardunum (Ardin).

Quoi qu'il en soit, il est désormais certain que le 15 novembre était, non pas le jour de son trépas, mais celui de sa translation ou de la découverte de son corps dans l'abbaye d'Ension. Le lecteur n'a pas oublié les nombreux exemples déjà cités de corps saints transportés, au ixe siècle, du Bas-Poitou, où ils reposaient, dans quelques abbayes de notre province, moins exposées aux incursions des barbares. Inutile d'ajouter que le corps de saint Rufîn a disparu pendant les guerres du xvie siècle ou de la Révolution française.

Non loin d'Àrgenton- Château, dans le même archidiaconé de Thouars, est un village d'une certaine importance qui se glorifie d'être sous le patronage et de porter le nom d'un saint autrefois illustre par ses miracles : on le nomme Saint-Clémentin. « La tradition dit qu'il y est mort, rap- » porte un assez curieux document (1). On y conserve son

Bernard de Maulevrier, etc. (D. Huynes, toc. cit.). — Nous raconterons plus tard les autres faits concernant le monastère de Notre-Dame-du-Pin. Quelques années après la donation de Gahard et la confirmation d'Isembert, en 1091, Aimeri d'Argenton donna son assentiment féodal, {lbid.) (1) Document communiqué par M. Bcauchet-Filleau.

» tombeau dans sa crypte, chapelle où il y a un autel fixe » en granit, entouré de deux corridors servant au passage » des pèlerins fort nombreux qui viennent, le 14 novembre, » jour de sa fête, que Ton chôme. On a toujours dit qu'il » avait été martyrisé évêque dans ce lieu. »

Cette dernière affirmation est sans doute contestable, car aucun ancien monument ne donne la qualité d'évêque à notre saint Clémentin (1) ; mais les autres données de cette tradition populaire n'en sont pas moins dignes de considération. Tout nous porte à croire, en effet, que la crypte qu'on vient de décrire est le lieu où fut le sépulcre de notre bienheureux, apôtre, selon toute probabilité, sinon chorévêque de cette portion du vaste diocèse de Poitiers. Autour du sanctuaire primitif se groupa peu à peu une population attirée par les pèlerins, et qui forma dans la suite le bourg actuel de Saint-Clémentin.

Si, comme nous le croyons, cet apôtre du Bocage fut l'un des disciples de saint Martin , il faut faire remonter jusqu'au ive siècle l'origine du monastère dont nous retrouvons la trace au xie. Nous ne répéterons pas ce que nous avons déjà dit des cataclysmes qu'eut à subir le monachisme en Poitou,, du ive au xie siècle. Nous devons seulement ajouter que, vers

(l) Ainsi, dans les litanies du bréviaire manuscrit de Saint-Jouin-de-Marnes déjà citées, saint Clémentin est placé entre saint Généroux et saint Macaire. Dans le calendrier du Missel Pontifical de la fin du xnr siècle, de la bibliothèque Mazarine, il est ainsi indiqué : « xvm kal. decembris, Clementini martyris. » Dans un ancien calendrier à l'usage des chanoines de Sainte-Radégonde de Poitiers, et copié par D. Fonteneau (t. LXXIX, p. U3), on lit, au 14 novembre : « Sancli Clemenlini confessons, » et non pas episcopi. De même, dans le fragment de calendrier de Tours pubJié par D. Martène (Thesaur. anecdot., t. III, col. 1591), et que ce savant jugeait du ix" siècle, on lit : « xvm kal. decembris, Clemen Uni.» Nous n'ignorons pas que ce même jour les anciens martyrologes indiquent Clementinus, Theodolus, Philomenus et leurs compagnons, martyrs en Thrace ; mais cela n'enlève rien à la réalité de notre saint local. Du reste, dans le calendrier de D. Fonteneau mentionné plus haut, notre saint est une seconde fois marqué au 1er décembre, qui est peut-être son véritable naialis.

le milieu de ce même xie siècle, le prieuré dont nous parlons était,, depuis un certain temps (1), sous la dépendance de l'abbaye de Saint-Florent-lès-Saumur.

Un moine, nommé Aimeri, en était alors h prévôt [t). L'abbaye de Saint-Florent l'avait acquis de Gui de Vaucouleurs, seigneur dudit lieu et de Saint-Clémentin. Ainsi, cet antique sanctuaire monastique était devenu , comme les autres, la proie des usurpateurs laïques. Les moines de Saint- Florent avouent qu'ils l'avaient longtemps convoité avant de l'obtenir (3). Ces désirs ardents étaient justifiés, car « l'église de Saint-Clémentin était alors célèbre par les éclair tants et fréquents miracles qu'y opérait son bienheureux » patron (4). » Cette donnée historique, fournie par l'un des cartulaires de Saint-Florent, est, on le voit, doublement précieuse. Elle nous fait connaître à la4 fois et l'existence d'un pèlerinage au tombeau de saint Clémentin, et la grande puissance miraculeuse qu'y manifestait alors le glorieux disciple de saint Martin. On pourrait même, ce semble, en conclure que le corps du bienheureux était encore conservé dans son sépulcre. Nous ignorons comment et à quelle époque ce précieux trésor fut enlevé à son église (5) .

Saint Clémentin n'était pas seulement célèbre dans le dio-

(1) « Altercatio quae inter me et illos (dit Gui de Vaucouieurs) retroactis lemporibus inde habita fuerat. » (Archiv. de Maine-et-Loire, Livre Noir de saint Florent, fol. 53-54. — Archiv. hist. du Poitou, II, 60.)

(2) « Signum Aimerici monachi pr&posili ejusdem cellx. » (Ibid.)

(3) « Ecclesiam Sancti Clemcniini diu rogati ab eo (Guidone) accepi-

mus. » (Loc. cit., Livre Noir, fol. 53. — Archiv. hist. du Poitou, t. II, p. 64.)

(4) « Sanctissimi Clementini ecclesiam stupendorum miraculorum frequentia inclitam Guido de Valle Colorio saepefato sancto (Florentio) contulit. »(Loc. cit., Lib.Rub., fol. 58, col. 1.)— Ce passage du cartulaire est mot à mot reproduit dans YHistoria Sancti Florenlii Salmurensis (Chroniques des Églises d'Anjou, p. 294-295).

(5) De nombreux et riches domaines furent donnés à ce prieuré, qui a été longtemps conventuel. Vers l'an 1271, on y entretenait encore quatre moines. (Archiv. hist. du Poitou, t. II, p. 5.)

cèse de Poitiers : son culte en avait franchi les limites, et avait été adopté dans les provinces voisines, comme on le voit par le très-ancien martyrologe de Tours, publié par D. Martène (1).

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