CHAPITRE XIV
LES APÔTRES DES PAYS DES MAUGES ET d'hERBAUGES.
Jusqu'ici, nous ne sommes pas sortis des limites du diocèse actuel de Poitiers. Il nous faut maintenant pénétrer dans les pays d'Herbauges et des Mauges, que les commotions politiques ou les décisions pontificales ont enlevés à la juridiction des successeurs de saint Hilaire. Plus les populations de ces contrées étaient éloignées de la capitale des Pictaves, plus Hilaire et Martin durent employer tout l'effort de leur zèle pour les soumettre, soit par eux-mêmes, soit par leurs disciples, au joug de la religion chrétienne. Le labeur fut pénible, mais les résultats furent incomparables. « Sur ces collines de granit (du » Bocage vendéen), s'écriait naguère un orateur éloquent » et vénéré (2), vivait alors et vit encore une race qui en a » la fermeté. Les têtes n'y sont pas moins dures que les » pierres, au témoignage des premiers fils de saint Vincent » de Paul. La vérité s'y grave difficilement, mais elle ne » s'efface plus... Ce n'est pas sans peine qu'Hilaire a gravé » dans leur esprit et dans leur cœur la connaissance et » l'amour de Dieu. Plusieurs fois il s'est plaint de leur du-
(1) Il était également patron de la plus ancienne église du castrum de Civray. {Bulirl. Soc. anliq. Ouest, an. 1849, p. 525.)
(2) Discours de Mgr Cousseau. évèque d'Angoulême , prononcé devant le
» reté; il les a appelés Gaulois indociles, Gallos indociles (1). » Mais que voulez-vous ! s'ils ont eu peine à apprendre Jé- » sus-Christ (2), ils l'ont si bien appris, que jamais, depuis, » ils n'ont pu le désapprendre. Aucune habileté, aucune » puissance humaine n'a pu leur faire oublier les fortes le- » çons de leur grand Docteur. Ni, au v8 siècle, l'arianisme » de leurs maîtres les Visigoths ; ni, au xvie siècle, le pro- » testantisme de leurs puissants seigneurs, n'ont pu entamer » leur foi. L'athéisme révolutionnaire, avec ses plus cruelles » violences, n'y réussira pas mieux. C'est notre foi, di- » sent-ils avec leur maître, saint Hilaire. Sachez-le bien , » elle est entrée dans notre sang. Si à vos yeux c'est un » mal, eh bien ! c'est un mal irrémédiable. Nous pouvons r> bien mourir pour elle ; mais la changer, jamais (3) ! »
Ce portrait est vivant et frappant de ressemblance. Aussi, dans ces vastes pays fécondés par leur zèle apostolique, Hilaire et Martin établirent-ils des hommes d'une vertu éminente et d'une expérience consommée. Dans le pays des Mauges d'abord , l'histoire a conservé le souvenir de deux d'entre eux, nommés Florent et Macaire.
Florent était né dans le Norique (4), limitrophe de la Panconcile provincial de Poitiers, dans la session tenue en l'église abbatiale de Ligugé (le jeudi 16 janvier 1868).
(1) Dans le livre sur ses hymnes, cité par saint Jérôme, Comment, sur Vép. aux Galales.
(2) « Didicistis Chrislum» (Ephes., iv, 20).
(3) « His immedicabiliter imbutus sum. In his nec emendari possum, et commori possum. » (S. Hilar., De Trinit., VI, 21.)
(4) Outre que nous ignorons l'époque de sa rédaction primitive, la légende de saint Florent, comme plusieurs autres, a été maladroitement interpolée, en sorte que, jusqu'à l'arrivée du bienheureux au mont Glonne, nous n'avons sur sa vie que des données incertaines. Deux points surtout sont incompatibles avec la chronologie historique : les souffrances qu'on lui fait endurer sous Dioclétim, et sa fuite auprès de saint Martin, déjà évêque de Tours : ce qui forme un anachronisme de plus de quatre-vingts ans. D'accord en cela avec les Bollandistes (Art. SS., t. VI sept., p. 412), et usant du droit de tout vrai critique , nous considérons comme interpolé tout ce
nonie, patrie de saint Martin. Il avait, ainsi que son frère Florian, dit-on, un grade assez élevé dans la milice romaine (1), lorsque Julien l'Apostat (2) , devenu maitre de l'empire par la mort de Constance (3 novembre 361), commença contre les chrétiens cette persécution sournoise qui a rendu son nom à jamais exécrable. Les soldats, surtout,, furent soumis à mille séductions et à mille avanies, dans le but de les faire apostasier ; maisbientôt, mécontent du résultat de ces mesures, le tyran lança un arrêt de proscription générale contre tout militaire qui ne consentirait pas , au moins, à certaines pratiques superstitieuses (3). On peut croire que notre Florent, provoqué à ces actes d'apostasie, mérita par
qui est dit dans les Actes de la persécution de Dioclétien. Et en cela nous sommes fondé sur le témoignage même des anciens moines de Saint- Florent. En effet, voici ce qu'a écrit l'un des auteurs de YHistoria Sancli Florentii Salmurensis (D. Martène, Ampliss. Collect., t. V, col. 1099; Marchegay, Chroniques des Églises d'Anjou, p. 246-247, et Bolland., loc. cit.): «De » gestis B. Florentii nihil aliud est a Tornaco relatum quam quod in Re- » quietionis ipsius nocle legitur. Ut autem, temporibus opportunis, lectio de » illo sufficiens haberetur, quidam lngelberlus , UUeris erudilus, ejusdem » sancti monachus secundum prioris vita3 dictamen , largiori stylo , aliam » est prosecutus , scilicet , « Daniel divinse atteslalionis, » cum proœmio : « Mirabile Domini. » Or l'office des Matines (voy. ms. de D. Huynes, Archiv. de Maine-et-Loire), tout en parlant de persécution, n'indique pas le nom du persécuteur. Le nom de Dioclétien est donc une interpolation. Nous croyons de même interpolés les détails par lesquels l'auteur de la légende décrit la première entrevue de saint Florent et de saint Martin. Il est plus probable, selon nous, que c'est à Ligugé qu'eut lieu cette entrevue, le mont Glonne, où Florent fut envoyé comme apôtre, faisant alors partie du Poitou.
(1) Les Bollandistes et plusieurs critiques n'admettent pas que saint Florian fût réellement frère de notre saint, et considèrent ce point comme une interpolation aux Actes primitifs. Leurs raisons ne sont pas à dédaigner.
(2) Croyant devoir conserver le fond du récit des Actes, et la critique nous obligeant à en modifier les circonstances, nous substituons le nom de Julien à celui de Dioclétien. Nous avions autrefois cherché une autre solution [Saints Personnages de l'Anjou, t. I, p. 46-47); mais une étude plus approfondie nous a conduit à celle que nous proposons aujourd'hui. Il y a quelques années , on a imprimé à Angers les observations les plus injurieuses contre nous, à propos de cette liberté ; mais comme l'attaque était également dirigée contre les Bollandistes, Mabillon, les moines et l'Église ellemême, nous nous garderons de nous plaindre de ces extravagances.
(3) Tillemont, Hist. ecctés., VII, 354-357.
son refus de subir les outrages et l'arrêt de condamnation rapportés par l'auteur de ses Actes (1). Traîné à Lauriacum, devant le président de la province, il allait subir la peine de son courage, lorsqu'il fut délivré par un Ange., qui lui ordonna d'aller trouver Martin. Évidemment, la manière dont ce dernier avait quitté l'armée, il y avait six ans à peine, avait eu un grand retentissement parmi les légions romaines ; et l'apostolat qu'il venait d'exercer en Pannonie, les conversions qu'il y avait opérées, les persécutions qu'il y avait subies, avaient rendu son nom célèbre dans toutes les provinces danubiennes. 11 n'est donc pas étonnant, en dehors même de la révélation divine, de voir Florent venir chercher un refuge auprès de Martin,, son compagnon d'armes. Cependant, notre bienheureux fugitif dut exécuter son projet le plus secrètement possible , car Julien avait établi préfet des Gaules son ami Salluste, païen dévoué, qui, nous l'avons déjà dit, s'il eut autant de modération qu'on le prétend, fut loin de réprimer toutes les violences de ses agents subalternes. Florent franchit les Alpes et arriva sur les bords du Rhône, aux portes de Lyon, qu'il semble avoir voulu éviter. Mais comment traversera-t-il ce fleuve ? Une barque se rencontre providentiellement sur la rive; le saint y monte, et, guidé par son Ange, il parvient bientôt au rivage opposé. Là, il guérit un énergumène, et, après avoir participé aux saints mystères dans un oratoire voisin, car c'était le jour du Seigneur, il prend la route de notre Aquitaine. A Ligugé , où, selon nous (2) , il est reçu par saint Martin, son mérite ne tarde pas à être apprécié ; en sorte
(1) Saint Victrice, de Rouen, d'après saint Paulin de Noie, soldat comme saint Martin et saint Florent, fut condamné, lui aussi, à la mort, pour avoir refusé de participer aux superstitions imposées à l'armée par Julien l'Apostat. (S. Paulini Nol., Episl. xvni, n° 7, apud Palrolog. laL, t. LXI, col. 241.)
(2) Voyez les notes précédentes.
qu'il est ordonné prêtre et envoyé comme apôtre dans la partie la plus septentrionale du pays des Mauges. Un Ange, du reste, lui avait, dit-on, montré en songe le champ qui devait être cultivé par son zèle apostolique. Il n'eut donc pas de peine à déterminer le lieu où il devait fixer sa tente. A l'extrémité du territoire poitevin, à quelques lieues seulement de celui des Andes ou Angevins, se dressait, en face du beau fleuve delà Loire, une montagne alors solitaire, appelée Glonna par les habitants. Près de son sommet, une profonde caverne semblait inviter le disciple de saint Martin à venir y ensevelir sa vie mortelle, afin d'y jouir plus intimement de la vie des Anges. Florent la choisit, en effet, pour le lieu de sa prière et de sa contemplation. Lorsqu'il y pénétra, il aperçut une multitude de serpents, images des démons, qui se tenaient entrelacés au fond de la grotte; mais un signe de croix les mit en fuite et les éloigna pour toujours de ce rocher, désormais sanctifié.
Cependant, le nouveau soldat du Christ ne restait pas inactif sur sa montagne. De temps en temps il descendait dans la plaine et y livrait à satan des combats toujours couronnés par quelque victoire. La sainteté de sa vie, ses miracles, l'onction de sa parole, opérèrent des conversions nombreuses et durables parmi les populations environnantes. Afin de conserver le feu sacré allumé dans les âmes de ses néophytes , il bâtit, non loin de sa grotte, en l'honneur de l'apôtre saint Pierre, un oratoire, où il préparait les catéchumènes et célébrait les saints mystères.
La reconnaissance et l'humilité sont les deux vertus favorites des saints. Florent, du haut du mont Glonne, ne pouvait donc oublier son admirable maître, saint Martin. Aussi chaque année, même après que celui-ci fut élevé sur le siège épiscopal de Tours, il se faisait un devoir de piété filiale
d'aller lui rendre compte du résultat de son apostolat et lui demander lumière et conseil.
Un jour que, conformément à cette résolution, il se dirigeait vers Tours, en passant par Saumur, les habitants de cette ville , alors simple villa , l'arrêtèrent au passage, et le supplièrent avec larmes de les délivrer d'un énorme dragon, fléau de toute la contrée. « Je me rends auprès de notre » grand évêque Martin, répondit Florent avec humilité ; » je lui raconterai votre détresse , et, au retour, j'exécu- » terai ce qu'il m'aura ordonné de faire. » Sur cette assurance, on le laissa partir, et il parvint bientôt à Candes, ,au confluent de la Loire et de la Vienne. À peine arrivé, il aperçoit une pauvre femme aveugle , assise sur le port ei poussant des cris lamentables. Le saint , touché de compassion , s'approche d'elle , et lui demande le sujet de sa douleur : « Et qui êtes-vous ? répond l'infortunée, vous qui » m'interrogez ?» — « Je suis Florent , reprend le bien- » heureux avec bonté. » A ce nom si connu , l'aveugle se jette aux pieds du serviteur de Dieu, et, les tenant embrassés : « Seigneur, s'écrie-t-elle , j'avais un fils unique » qui guidait mes pas, et qui recueillait pour moi l'aumône » de chaque journée ; voilà trois jours qu'il est tombé dans » celte rivière, et personne n'ayant pu retrouver son corps, » je n'ai même pas la consolation de l'ensevelir. » L'homme de Dieu , profondément ému, comme autrefois Jésus devant les larmes de Marie de Béthanie, se jette à genoux, et levant les yeux et les mains vers le ciel : « Seigneur, dit-il , ayez » pitié de cette pauvre aveugle, et rendez-lui son fils, au y> moins pour l'ensevelir. » Il avait à peine achevé sa prière, qu'un Ange lui apparaît et lui montre le lieu où se trouvait le corps de l'enfant. 11 appelle aussitôt des pêcheurs, qui, jetant leurs filets dans l'endroit indiqué, en retirent le cadavre si
longtemps et inutilement cherché. Le saint abbé le prend par la main, et le remet plein de vie et de santé entre les bras de sa mère.
Mais ce miracle en appelait naturellement un autre. Cette femme ne pourra-t-elle pas contempler de ses yeux reconnaissants les traits de son fils ressuscité? Florent lui touche de ses doigts bénis les paupières desséchées, et à l'instant elle voit. Qui dépeindra la scène qui suivit ce double prodige,, les cris de joie de la multitude et les larmes de cette mère deux fois heureuse? Après s'être dérobé avec peine aux applaudissements de la foule, le saint thaumaturge poursuivit sa route et raconta à saint Martin la prière que lui avaient faite les habitants de Saumur. L'illustre pontife pria quelque temps avec son disciple, puis il ajouta : « Retournez vers ce peuple désolé, et commandez » au monstre, au nom de Jésus-Christ, de se retirer et de » ne plus nuire à aucun fidèle. »
Cependant, la population saumuroise attendait le retour de l'homme de Dieu avec une impatience facile à comprendre. À peine fut-il aperçu de loin , que tous coururent à sa rencontre, en criant : « Serviteur de Dieu, » secourez-nous ! » Le bienheureux , se mettant à genoux , fît cette prière : « Seigneur, Dieu tout-puissant, créateur du » ciel et de la terre, vous qui , en formant l'homme à votre » image, lui avez soumis tous les êtres de la création ; vous » qui avez protégé les trois enfants hébreux contre les » flammes de la fournaise de Babylone, délivrez ce peuple » de ce cruel serpent et de la puissance du diable , puisque » vous êtes béni dans tous les siècles des siècles. Amen. » Après ces paroles , il se rendit dans le lieu où se tenait le monstre, et, faisant le signe de la croix : « Je te le commande, » s'écria-t-il, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit,
» retire-toi d'ici, et va-t'en au fond de l'abîme. » Aussitôt le dragon rugit comme un lion et disparut.
Florent se hâta de se dérober à la foule reconnaissante et revint s'ensevelir dans le monastère (1) qu'il avait bâti pour ses disciples , près de sa grotte solitaire. Il y passa le reste de ses jours dans la prière incessante , source de sa puissance et de sa fécondité surnaturelle, guérissant les malades qui venaient faire appel à son crédit auprès de Dieu, et éclairant les intelligences plongées dans les ténèbres de l'idolâtrie. Si nous en croyons l'auteur de ses Actes , il aurait vécu jusqu'à l'âge de cent vingt-trois ans. Ce fut le 22 septembre qu'il s'endormit du sommeil des justes (2). Ses disciples l'enterrèrent dans son oratoire de
(1) « Quo facto perveniens vir sanctus ad cellam suam, studuit assiduis precibus, etc. » (Bolland., Acl. SS., t. VI sept., p. 430.) — L'expression cella indique clairement un monastère. D'ailleurs, comment un moine et disciple de saint Martin, qui, selon Sulpice Sévère, avait pour principe de construire des monastères partout où il pouvait, n'aurait-il pas imité son maître ? Or qui ignore que, dans les ive et ve siècles surtout, on donnait le titre d'abbé à tous les supérieurs des communautés monastiques? Qu'on lise les Collaliones de Cassien, Sulpice Sévère (Dialog., \, n° 18), les Actes de saint Savin de Lavedan (Bolland., Act. SS., t. IV oct., p. 1005 ; Vita S. Savini, n° 2), la Vie de saint Germain d'Auxerre {ibid., ad diem 31 julii, n° 16), etc., et l'on avouera que c'est une vérité évidente. Du reste, saint Florent est appelé abbé dans la grande chronique de Tours, composée non par des moines, mais par des chanoines de Saint-Martin de Tours (D. Martène, Ampliss. Collecl., V, 925). Il est vrai que les anciens martyrologes lui donnent les titres de prêtre et confesseur, mais il a cela de commun avec saint Maixent et une foule d'autres, même saint Benoît. La raison en est simple. Les anciens martyrologes ne donnaient aux saints que les litres liturgiques de martyr, confesseur, évêque, prêtre, diacre, etc. La qualification d'abbé n'est entrée que très-tard dans cette catégorie. Comment donc qualifier l'accusation suivante publiée dans les Mémoires de la Société d'agriculture, sciences et arts d'Angers (t. VI, 4e cahier, p. 258, 337)? « Saint Florent ne fut point abbé, mais il laissa au Mont-Glonne des disciples qui, réunis en com munauté, adoptèrent plus tard la règle bénédictine.... Rien dans l'histoire ne prouve l'abbatial, ni même la vie monastique de saint Florent (disciple de saint Martin !). C'est, il faut bien le dire, non une erreur, mais une usurpation des bénédictins, qui crurent se grandir en faisant remonter jusqu'à saint Florent l'origine de leur monastère du Mont-Glonne 1 »
(2) On trouve son nom inscrit dans les plus anciens martyrologes et livres liturgiques de notre diocèse de Poitiers. Il est dans le martyrologe
Saint-Pierre, mais il fut plus tard transféré dans l'église du Saint-Sauveur (1), où son sépulcre devint illustre par les prodiges qu'y opérait sa puissante intercession. Une foule immense de prêtres, de clercs, de laïques, de vierges (2), formés par ses soins , assistaient à ses obsèques.
Cette mention de vierges consacrées à Dieu nous amène naturellement à traiter une question importante de l'histoire monastique en Occident et dans notre Poitou en particulier. A quelle époque et par qui, parmi nous, commencèrent à fleurir les communautés de vierges? Les documents répondent : à l'époque et par îe zèle de saint Martin. Nous n'avons pas seulement, comme garant de ce fait, les traditions réunies de Tours et de Poitiers (3) : Sulpice Sévère lui-même nous en fournit les preuves les plus péremptoires (4) , et saint Paulin de Noie n'est pas moins explicite en parlant de saint Victrice de Rouen, ami et contemporain du grand évêque de Tours (5). Il fut facile à Florent d'imiter sur ce point son illustre maitre. Les populations du pays desMauges, converties par sa parole et ses miracles , ne durent pas être moins généreuses que celles d'aujourd'hui , si fécondes en épouses de Jésus-Christ.
En effet, à un mille à peine de distance du mont Glonne, dans une plaine presque sans cesse inondée par les eaux de la Loire, s'élève un antique sanctuaire, connu sous le nom de Nolre-Dame-du-Marillais (Mariolum), et dont les origines semblent remonter jusqu'au temps de notre apôtre. D'après
d'Usuard. Nous parlerons en son lieu de la translation de ses reliques, et de la fête qui en rappelait la mémoire.
(1) D. Huynes, ms. fol. 46.
(%) Bolland., toc. cit., p. 430.
(3) Hist. de S. Martin, par M. l'abbé Dupuy, p. 164.
(4) Sulpic. Se ver., Epist. ad Basmlam ; IHatcg.,11, n" 8, 12 : « Claudiomagus viens est in confinio Bituricum atque Turonorum. Ecclesia ibi est celebris religion? sanctorum, nec minus gtoriosa sacrarum virginum multitudine. »
(5) S. l'aulini Nolens., Epist. xvm, n° 5, apud PalroL, t. LXI, col. 239-2 Ï0.
une ancienne tradition de l'Anjou (1), c'est à saint Maurille, disciple aussi lui de saint Martin, et plus tard évêque d'Angers, qu'il faudrait en attribuer la première pensée. Un jour que ce saint revenait d'une excursion apostolique dans les Mauges (il était alors dans son monastère de Chalonnes), il vint au Mont-Glonne, sans doute pour y visiter son vénérable ami, saint Florent. Comme il descendait de la montagne, du côté de l'occident, il fut ravi en extase, et reçut du Ciel l'ordre de bâtir une chapelle en l'honneur de la Nativité de la Sainte Vierge, dans les terrains marécageux qui s'étendaient devant lui. Hien ne s'oppose (2.) à ce que nous admettions avec respect cette vénérable tradition de nos pères, pourvu toutefois que nous concédions une large part à saint Florent dans l'exécution de cette célèbre vision. Nous lisons, en effet, dans un très-ancien document , que le double monastère d'hommes et de vierges qui fut fondé dans ce lieu béni était, de toute antiquité, sous la dépendance des moines du Mont- Glonne (3) : ce qui prouve que, à l'origine, saint Florent y avait envoyé quelques-uns de ses disciples et y avait établi
{[) Ms. de Grandet, à la biblioth. publique d'Angers.
(2) Bien que le pays des Mauges fût alors incontestablement étranger à l'Anjou, et que Chalonnes, où saint Maurille avait fondé son monastère, fût situé sur le territoire de cette province, il est plus que probable que l'apôtre des Andegaves franchissait souvent les limites de son diocèse, et, de concert avec saint Florent, s'efforçait de convertir à Jésus-Christ les nombreuses populations du pagus Medalgicus. Aussi bien, les moines avaient, sous ce rapport, une grande liberté d'action. Quant à la Nativité de la sainte Vierge , il est certain que les plus anciens monuments liturgiques et patristiques qui mentionnent cette fête appartiennent à la Gaule, ce qui est une confirmation incontestable de la tradition angevine. (Cf. Leslei Not. in Mozarab. Missal., p. 590, et Mabillon., Lilurg. gallican., lib. III, p. 213.)
(3) « Constat ergo hanc perpetuae Virginis Mariae antiquam écclesiam furis esse, ab anliquis lemporibus , S. Florentii, servitricibus sanctimonialibus opulentam claramque virtutibus : quae gentis maritimae (les Normands) procella, ad quamdam suarum refugerunt écclesiam, ob quamdam illarum sororem,
absentibus caeteris, a quodam stupratam (D. Martène, Ampliss. Collect.,
t. V, col. 1122). Paterna tamen traditione instruimur, quo tendebat sacerdos (au Marillais) monachos extitisse antiquitus » (ibid., col. 1094).
lui-même des religieuses pour y chanter perpétuellement les louanges de la Reine des Anges. Du reste, il est évident pour quiconque a visité ce sanctuaire vénéré, que le terrain naturellement malsain, sur lequel il est bâti, n'a pu être choisi que par suite d'un fait extraordinaire et miraculeux. Des prodiges aussi nombreux qu'éclatants rendirent bientôt ce lieu célèbre dans tout le pays , et nous verrons plus loin que Charlemagne y éleva, ainsi qu'à Saint-Florent du Mont- Glonne , en mémoire d'une victoire remportée sur les Bretons , un monument digne de sa piété et de sa munificence. Car ces deux sanctuaires, qui ont une commune origine, ont été , ce semble , prédestinés à subir les mêmes phases de prospérité et d'adversité pendant quatorze siècles.
Saint Florent ne fut pas le seul apôtre des Mauges. A l'extrémité de ce pagus, un homme, également puissant en œuvres et en paroles, nommé Macaire, y laissa l'empreinte impérissable de son zèle et de sa sainteté. Il était disciple de saint Martin (1). Comme saint Florent, saint Maurille et tant d'autres serviteurs de Dieu sortis de l'école de ce grand thaumaturge, il se sentit inspiré d'aller planter le drapeau de la croix au milieu des populations encore païennes des bords de la Sèvre et de la Moine (2). Il partit donc, selon toute apparence , de Ligugé , avec un petit nombre de ses confrères, et il vint montrer à ces peuples étonnés ce que la foi chrétienne peut produire de sacrifice et de dévoùment.
(1) Cl. Saints Personnages de l'Anjou, t. 1, p. 40. — Grandet prétend qu'il était disciple de saint Florent, mais sans preuve.
(2) « Constat etenim sanctum Macharium, olim cum paucis Spiritu Sancto perductum, juxta Domini praeceptum , duplicatum certamen reportare, talem tum apud Espelvam, Gorciacumque, vel, ut nunc dicitur, Rociacum in pago Mcdalgico devenisse, ubi, in vastissima soiitudine aliisque locis, diversa monachis cum oraloriis exlraxit habilacula. Monachos vero ad eum confluentes ibidem recepil , eosque, datis redditibus, largiter ampliavit. » (D. Martène, AmjjHss. Collecl., V, lllO-llll.)
Bientôt de nombreuses recrues d'aspirants à la vie religieuse l'obligèrent à bâtir, à Espetven, à Roussay et ailleurs, plusieurs monastères que la générosité des fidèles s'empressa de doter amplement. Pour lui, il se tenait d'ordinaire dans sa cabane solitaire d'Espetven, dirigeant de là ses disciples dans la voie de la perfection.
Ses prédications et les exemples de ses moines produisirent des fruits admirables. Une immense révolution morale et religieuse s'opéra dans toute la contrée , en sorte que les Taïfales eux-mêmes, qui furent quelque temps après transplantés dans le pays , subirent l'influence salutaire de l'homme de Dieu et de ses disciples. Cette prospérité persévéra, ce semble, jusqu'au commencement du vine siècle , époque néfaste , entre toutes , aux institutions monastiques du Poitou (1). L'œuvre de saint Macaire fut alors détruite, comme tant d'autres , par le fléau de la commende. Les riches domaines du monastère d'Espetven, qui avait pris le nom de saint Macaire, son fondateur, furent livrés à l'un des leudes de la cour de Charlemagne, nommé Polierne. Celui-ci, heureusement inspiré par sa piété, en fit don à l'abbaye de Saint-Florent du Mont-Glonne, où il reçut plus tard une honorable sépulture, devant l'autel de Sainte-Radégonde (2).
A partir de ce moment, le monastère d'Espetven fit partie
(1) « Igitur cum per innumera aimorum curricula, crebrescentibus malis et bellorum maxime immanitate, totius Aquitaniae provincia redigeretur in solitudinem, videlicet propter insolentiam tyrannorum inter se decertantium, principatus culmen ambientium et Francorum regum jugo colla submittere nolentium, tanta clade et incendiorum flagrantia consumpta est, ut his concertationibus, non solum Respublica deperiret, verum etiam monachorum Ordo penitus adnullaretur. » (D. Font., LXX, 133.) — D. Fonteneau croyait ces paroles inédites, mais elles sont tirées de l'Histoire de la translation de saint Junien, par Wulfin Boëce, auteur du ixe siècle. (Mabillon., Act. SS., 0. S. B., ssec. iv, p. 1, p. 413.)
(•2) « Polierni, Caroli Magni imperatoris optimatis magnum donuin non tacebimus, cujus corpus in Glonnensi ecclesia, ante altare sanctœ Radegundis, sub armario est sepultum » (Ampîiss. Collect., loc. cit., col. 1110.)
des dépendances immédiates du Mont-Glonne; et lorsque, vers le milieu du ixe siècle, comme nous le verrons, les autorités spirituelles et temporelles se réunirent pour déclarer cette illustre abbaye exempte de toute juridiction épiscopale, le prieuré de Saint-Macaire entra en participation de cette immunité. Cette situation dura jusqu'au Concordat de 1801 (1).
Mais le saint fondateur mourut-il au milieu de ses néophytes et de ses moines? Tout porte à le croire, bien que nous n'ayons sur ce point aucun renseignement précis (2). Ce qui nous fait incliner vers l'affirmative , est le nom de Saint-Macaire en Mauges, imposé par les peuples à l'antique Espetven. Ordinairement, ces transformations n'avaient lieu qu'à l'occasion d'un tombeau vénéré. La fête de saint Macaire était jadis célébrée le 2 janvier (3).
Du pays des Mauges si nous passons enfin dans celui d'Herbauges, nous rencontrons encore des disciples de saint Hilaire et de saint Martin qui méritent tous nos respects et notre admiration.
Dans un document du xe siècle, qui porte le nom de saint Just, disciple de saint Hilaire, on lit ce qui suit (4) : « Saint
(1) Cf. Saints Personnages de V Anjou, t. I , p. 43-45 , où les autres particularités concernant ce prieuré sont racontées.
(2) Nous avions avancé ailleurs une conjecture, relativement à saint Macaire, évêque de Comminges , mais nous nous sommes aperçu que les anciens documents liturgiques qui contenaient la mention de notre saint lai donnaient la qualification de confesseur ou (L'abbé , mais jamais de pontife (Biblioth. d'Angers, mss. n08 83 et 94, et Poquet de Livonière, ms. p. 202. — Biblioth. nat., mss. F. lat. 16311, fol. 250; du xme siècle, àl'usage de Fontevrault. — Biblioth. Mazar., ms. 785). Peut-être son corps fut-il transporté , au jxe siècle , dans le diocèse de Bordeaux , où un monastère important était sous le patronage et possédait le corps d'un saint Macaire [Gall. christ., II, 268 Inst.).
(3) D. Martène, Thesaur. anecdot., t. III, col. 1547, martyrologe du vme ou ixe siècle, etms. 179 (xne siècle) de la Bibliothèque de Poitiers: « iv nonas
januarii, Macharii abbatis. » — Nous n'ignorons pas que ce jour-là est
aussi le natalis de saint Macaire, disciple de saint Antoine ; mais nous ne voyons pas à quel titre il eût été particulièrement honoré en Poitou. Au reste, Poquet de Livonière (ms. à la Bibliothèque d Angers) nous apprend que le 2 janvier était le jour consacré à honorer saint Macaire des Mauges.
(4) « Audiens domnus Hilarius, magister meus, tantum periculum Eccle-
» Hilaire, mon mailre, à la nouvelle du péril que courait
» la sainle Église (par l'apostasie de l'empereur Constance » et du faux pape Léon) , prit courageusement le chemin
» de Rome..., emmenant avec lui plusieurs de ses disciples,
» à savoir moi-même (saint Just est censé raconter l'inci-
» dent), un certain Blœnusy homme vénérable , et quelques
» autres. Arrivés à Rome, nous reçûmes l'hospitalité chez
» un prêtre fort recommandable par sa vertu , nommé
» Vincent... Celui-ci, témoin de l'admirable doctrine et de
» l'éloquence de saint Hilaire , de l'éclat de ses vertus et de
» ses miracles, abandonna parents et patrie, et se joignit à
» nous. Mais comme, par le mérite de sa sainte vie, il était
» en telle vénération auprès des Romains qu'on lui avait
» confié la garde des choses saintes, il emporta, en venant
)> avec nous, et donna à saint Hilaire une capse remplie de
» précieuses reliques. Elle contenait, entre autres, un mor-
» ceau de la chlamyde de pourpre dont avait été couvert
» Jésus-Christ pendant sa Passion, une parcelle du vête-
» ment de la sainte Vierge Marie, Mère du Seigneur, le
» pouce de l'apôtre saint Pierre , le chef de saint Laurent,
siae incumbere , accessit illic (Romae) intrepidus, habensin cnmitatu
plerosque discipulorum suorum, me videlicet et Blaenum quemdam, religiosum virwn, aliosque plures. Cumque Romam convenissemus, suscepli sumus in
(h)ospicio a quodam presbitero, nomine Vincentio , viro valde religioso Vi-
dens Vincentius prœdictus admirabilem illius (Hilarii) eloquentiee doctrinam, tantis virtutibus et miraculis illustrem, r elinquens palriam et parentes, junxit se socium nobis. Qui Vincentius , pro vitae suae merito , in tanta reverentia habebatur apud Romanos, quod eum custodem sacrorum ecclesise praefecerunt. Conjunctus autem nobis et associatus, tradidit domno Hilario capsellam, in qua continebantur présentes reliquiae sanctorum, videlicet, particula coccineae clamidis quam Dominus Jésus Christus in Passione indutus fuisse raemoratur, et queedam particula vestimenti sanctae Mariae Matris Domini , et pollex sancti Pétri apostoli , et caput S. Laurentii, et etiam particula panis quem Dominus, praesentibus discipulis, in Emmaus benedixit. Qui, cum accepisset, Pictavim secum detulit, ibique, nobis pra> sentibus, me videlicet et Vincentio presbytero praedictoque Blaeno in secreto oratorio, ubi peculiariter orationi vacabat, recondidit. » (Bolland., Ad. SS.< t. XII oct., p. 253.)
» enfin une portion du pain fractionné à Emmaùs. Hilaire » reçut avec joie ces trésors, et, de retour à Poitiers, il les » renferma, nous présents , c'est-à-dire moi, le prêtre Vin- » cent et le susdit Blsenus, dans l'oratoire secret où il » vaquait d'ordinaire à l'oraison. »
Nous l'avouons volontiers , le document d'où ce passage est tiré est évidemment apocryphe. Néanmoins, nous sommes convaincu qu'il contient un fond de vérité, comme toutes les pièces de ce genre. Il est incontestable , d'abord, que saint Hilaire est allé à Rome et y a siégé dans plus d'une assemblée conciliaire. Le long séjour qu'il a fait en Italie , la mission de pacificateur qu'il a exercée au nom du Saint-Siège en sont un sûr garant. Laissons de côté la fable du pape Léon : les contes les plus ridicules contre l'autorité divine de l'Église romaine ne sont pas d'hier (1).
Mais la mention de reliques de saint Pierre apportées de Rome par saint Hilaire est trop conforme aux monuments de la tradition de l'Église de Poitiers pour que nous puissions révoquer en doute la substance même du fait. Il est certain que l'église cathédrale de Poitiers a possédé jusqu'à la révolution du dernier siècle des reliques insignes du Prince des Apôtres. Le pieux et consciencieux chanoine de Saint-Hilaire-le-Grand, qui a écrit, vers l'an 11321 (2), la Vie
{[) Cf. Bolland., Act. SS., t. II april., p. 14 , n° 3; t. V junii, S. Maximi Taurin, episc, p. 44, n° 6, edit. Palmé ; 1. 1 julii, p. 8 (où il est question du pape Julien l'Apostat et du pape Eugène!); t. VII junii, p. 40, Vita S. Aniidii; 1. 1 maii, p. 68-69 {fable du pape Léon), etc.
(2) Bibliotli. nat.t mss. F. lat. 5316, Vita S. Bilarii, n°25: « Pro universali etiam Ecclesia Dei que in capile et quibusdam membris suis valde lurbata
est et confusa his temporibus, et singulariter pro hag aulatua, quam tu
sacri corporis illustras presentia, o béate Hilari, jugiter, queso, interpella,
ut qui in diebus tuis ariana heresi jam nutantem, per te solidavit
ipsam ad sinceri et veri capilis reformet unilalem el Piclavensi sedi ac diocesi, in beneplacito suo , vita et doctrina utilem et necessariwn largiaiur et custodiat antistitem » (allusion manifeste au schisme d'Anaclet et à l'exil de l'évêque Guillaume Adelolmp).— Plus haut (n° 23), le même auteur donne
et les Miracles de son illustre patron, raconte un miracle opéré par l'intermédiaire de ces reliques à la fin du xie siècle , les témoins subsistant encore de son temps. « Un jour, dit-il, con- » formément à une antique coutume, les clercs delà basilique » de Saint-Pierre portèrent en procession à Saint-Hilaire les » reliques du Prince des Apôtres conservées dans la cathédrale » et renfermées dans une châsse d'un travail exquis , enrichie » d'or et de pierreries (1) . » Or il arriva qu'un paralytique se trouvait alors dans l'église de Saint-Hilaire, implorant du bienheureux pontife la guérison de son corps. Entendant dire que les susdites reliques de saint Pierre arrivaient, il s'étend à terre au milieu de la basilique et demeure un instant sous le brancard qui supportait la châsse. Tout à coup ses membres reprennent leur souplesse ; il jette au loin ses béquilles, et s'écrie à haute voix : « Deo gratias!» Les chanoines de Saint-Hilai re, tout joyeux de ce prodige, se mettent à sonner les cloches et entonnent le Te Deum laudamus, comme cela se fait en semblable circonstance (ut fit in hujusmodi). Mais voici que les clercs de la cathédrale font entendre une énergique protestation contre les chanoines de Saint-Hilaire, qui voulaient tourner au profit de leur patron la merveille qui venait de s'opérer. Dieu, qui n'aime pas les altercations, intervint dans le débat en rendant au paralytique toutes ses langueurs. Le pauvre infirme, au désespoir de voir disparue
des détails sur l'incendie et la reconstruction de la basilique de Saint- Hilaire , et il ajoute que tout cela « non est adeo antiquum, quin nuper hii superessent quorum diebus est aclum.» Or, d'après la chronique dite de Maillezais, la dédicace de Saint-Hilaire se fit en 1049 (Marchegay, Chroniq. des Églises d'Anjou, p. 397). Cet auteur est, selon toute apparence, celui-là même à qui Bouchet, dans ses Annales d'Aquitaine, donne faussement les noms d'flildebrand et CCHddebert. [Annales d'Aquit., p. 34, 38, 45.)
(1) « Quodam autem tempore , sicut hii qui viderunl présentes adhuc lestantur, dura ejusdem Principis Ayostolorum et reliquie que, in auroet gemmis, miro opère, collocate, habentur in Pictavis Sede, a clero ejusdem Ecclesie ad Sanctum-Hilarium, pro consuetucline, deferretur in processione, accidit quemclam paraUticum, » etc. (Ibid., n° 21.)
si tôt la santé après laquelle il soupirait, passa le jour entier et une partie de la nuit dans les gémissements et les larmes devant le tombeau de saint Hilaire. Enfin il s'endormit, sous l'accablement de sa tristesse. Soudain, il voit le bienheureux Hilaire qui , s'approchant avec bonté : « Ce n'est pas , lui » dit-il, par ma vertu, mais par celle du Prince des Apôtres » que tu as été guéri hier, et c'est pour que le fait soit plus » évident que tu es retombé dans tes infirmités premières. » Va donc dans son église cathédrale, et lorsque tu auras im- » ploré sa protection, tu recouvreras la santé (1). » Il dit et disparut. L'infortuné se réveille en même temps de son sommeil, et, se traînant à grand'peine, il parvient, non sans fatigue, jusqu'aux portes de la cathédrale, qu'il trouve fermées. Aussitôt il frappe à coups redoublés en criant : « Ouvrez, ouvrez-moi, carie bienheureux Hilaire m'en- » voie à son maître saint Pierre pour être guéri. » Les contres (gardiens) , éveillés par ses clameurs , accourent et s'empressent d'ouvrir, en apprenant le motif qui amène le pauvre malade. Ils le conduisent jusque au maître autel, sur lequel étaient exposées les saintes reliques (2). A peine a-t-il adressé au Prince des Apôtres une courte , mais fervente prière, prosterné le front contre terre, que ses nerfs se détendent, que ses membres reprennent leur vigueur. Il se lève rayonnant de joie et retourne à sa maison parfaitement guéri. « Ce miracle , ajoute le bon chanoine narrateur, ce » miracle fut, il est vrai, opéré par les mérites du Prince )> des Apôtres ; mais, remarquez-le, ce fut dans l'église de » Saint-Hilaire qu'il se fit d'abord, et ce fut par l'inter- » vention de notre glorieux pontife qu'il se renouvela. » On
(1) « Vade ergo ad ecclesiam ipsius, ad episcopalem sedem hujus urbis » (loc. cil.).
(2) « Ad altare majns, quo memorate condite manebant rcliquie, confhixerunt » (loc. cit.).
le voit , dès la fin du xf siècle , les reliques de saint Pierre étaient renfermées dans une splendide châsse d'or, ornée de pierres précieuses, et le chanoine de Saint-Hilaire qui nous atteste le fait suppose évidemment que ce reliquaire n'était pas nouveau (1). Bouchet prétend qu'il avait été donné en 1109 par Guillaume, duc d'Aquitaine et comte de Poitou ; mais il est en contradiction manifeste avec l'auteur que nous venons de citer. Peut-être était-ce un don de la munificence de Gui-Geoffroi. Ces insignes reliques, qui consistaient en deux os de la mâchoire et en une partie de la barbe de saint Pierre (2), étaient considérées par
(1) Bouchet, Annal d'Aquit.,]). 127 : « L'an mil cent et neuf, ledit Guillaume, duc d'Aquitaine , fit relever et enchâsser richement en la belle châsse qu'on voit de présent en V Église de Poitiers, deux os et partie de la barbe de saint Pierre, Prince des Apôtres1, lesquelles reliques avoient été apportées par saint Hilaire en son Église de Poitiers. » — Bouchet ignorait donc que cette belle châsse qu'il admirait était un présent du prince Jean duc de Berry et comte de Poitou, au xiv siècle : « D'abord, lit-on dans le précieux inventaire du trésor de la cathédrale de l'an 1406 (Mém.Soc. antiq. Ouest, t. XVI, p. 139), d'abord une châsse du bienheureux Pierre, d'or pur, avec ses barbes, munie de pierres précieuses, au haut desquelles barbes est une pierre précieuse dite saphir. Et est ladite châsse munie vers le milieu d'un très-beau fermail d'or pur, accompagné d'une figure d'or émaillée de blanc, avec une pierre de rubis d'Orient, sur la poitrine. Et ledit fermail est aussi garni de quatre saphirs, de quatre rubiz balaiz, de trente-deux grosses perles et de seize pierres dites dyamans. Le tout a été donné par l'illustre prince et seigneur duc de Berry.» Il paraît même qu'Alphonse, comte de Poitou et frère de saint Louis , avait donné , au xine siècle , une autre châsse , également très-belle , pour les mêmes reliques (Mém. Soc. antiq. Ouest , t. XVI, p. 48).
En 1370, il y eut grand débat entre le chapitre et le chevecier de la cathédrale , sur la question de savoir à qui devaient appartenir la garde et l'ostension des reliques de ladite cathédrale. L'évêque de Poitiers, Aimeri, parvint à faire accepter aux deux parties un compromis qui fut approuvé le 4 août 1376 par le pape Grégoire XI {D. Font., II, 115, 149).
(2) Le nom vulgaire était les barbes de saint Pierre. On voit que la légende de saint Just n'est pas tout à fait exacte sur ce point de détail. Bernard Guidonis, à la fin du xme siècle, a fait mention de cette relique : «Egre- » gius doctor Hilarius, dit-il. in concilio allegavit quod scilicet Ecclesia » Pictavensis in ipso sanguine Beatorum Apostolorum fuerit a sanctissiiuo » Martiale fundata, et ideo, barbam B. Peïri dono meruit ab ùnperalore chris- » tianissimo oblinere : quse reliquix cum magna revcrenlia conscrvanlur Pic- » lavis. >♦ (Labb., Bibliolh. nov.} t. I, p. 630.)
les évêques de Poitiers comme le plus riche trésor de l'héritage de saint Hilaire. Aussi, saint Pierre II les emporta-t-il avec lui dans son exil à Angle, en 1 1 1 5, comme une protestation contre le bannissement qu'il subissait ; et le jour où, après la mort de l'intrépide pontife, on les rapporta dans l'églisemère, fut célébré, depuis lors, comme une des fêtes les plus solennelles de cette basilique. Tous les anciens calendriers liturgiques postérieurs au xne siècle font mention de cette fête, propre à la cathédrale, le 27 août.
Le document apocryphe que nous commentons présente encore deux particularités remarquables, que nous devons relever. Parmi les personnages qui figurent dans le récit, Justus, Blsenus et Vincentius sont spécialement signalés (1). Nous parlerons plus tard de saint Just. Mais quel est ce Blœnus , recommandable par sa vertu et disciple de saint Hilaire? Nous sommes porté à croire qu'il n'est pas autre que saint Brevin, probablement apôtre du pays de Retz, et patron d'une paroisse qui porte son nom , dans le diocèse actuel de Nantes (2). Peut-être encore est-il le même que le Ba~ senus abbé, honoré à Poitiers , dont un antique martyrologe nous a révélé la mémoire.
Sans insister sur ce point trop incertain, nous préférons nous arrêter devant ce prêtre Vincent, ce trésorier de l'Eglise Romaine, qui abandonna son pays et sa famille pour suivre notre illustre pontife Hilaire. Ce nom, ces circonstances nous rappellent l'un des plus intéressants épisodes de notre histoire locale au ive siècle.
(1) D'autres documents (Bolland., Act. SS., 1. 1 maii, p. 68) joignent à ces noms celui de saint Afrique (Africanus), si connu dans le midi de la France. Nous reviendrons, plus loin, sur ce saint personnage.
(2) Rev. desprov. de L'Ouest, t. IV, p. 742. — M. Tresvaux (Vies des saints de Bretagne, 1. 1, p. xliii) prétend qu'on a retrouvé sa légende, et le fait successeur de saint Cùtbërt sur le siège de Cantorbéry ; mais tout cela est-il authentique ?
Le lecteur n'a point oublié, sans doute, la légende de saint Viventius, où nous avons puisé le récit du martyre de quarante héros chrétiens immolés pour la foi, à la fin du ine siècle. Or Viventius, dans plusieurs manuscrits et martyrologes, est appelé Vincentius (1). Ajoutons que c'est même sous ce nom que son souvenir parait s'être conservé dans le Bas-Poitou, comme nous le verrons bientôt. Il nous semble donc évident que le Viventius de la légende est le même que le Vincentius du document attribué à saint Just.
De ces deux sources, malgré leur altération, il ressort, du moins, cette donnée commune et générale que Viventius ou Vincentius était étranger au Poitou (2) , et avait quitté sa patrie pour venir vivre sous la direction de saint Hilaire. Ce n'est pas, du reste, le seul exemple qui nous prouve quels charmes émanaient de la personne et des vertus de notre grand évêque.
Comme tant d'âmes d'élite de cette époque, Viventius aspirait à la vie érémitique. Sans doute, dans ses entretiens intimes avec Hilaire, celui-ci lui avait vanté les immenses forêts qui couvraient la partie occidentale de son diocèse et les grottes solitaires qui, non loin des bords de l'Océan, se prêtaient si bien à la contemplation.
(1) Chastelain, Marlyrol. romain annoté, t. I, p. 199; Bolland., Act. SS-t t. II januarii, p. 86, edit. Palmé.
(2) Consulté par nous sur ce personnage, M. le commandeur de Rossi nous a répondu, avec sa bienveillance habituelle : « Vincentius et Viventius ne sont pas des noms de famille, mais cognomina personnels. Du premier, il y a tant d'exemples, en toutes sortes de conditions, que l'on ne peut en déduire la moindre conséquence. Viventius est un cognomen moins commun, mais connu au ive et au vc siècle, à Rome et en Occident. Par conséquent, il n'a rien d'étrange dans un prêtre romain ; il me semblerait difficile à admettre dans un habitant de la Palestine , à moins qu'il ne fût d'origine latine. » — Nous ne précisons pas l'époque où Viventius quitta Rome; mais, par la suite du récit, il semblerait que ce fut vers l'an 361, lorsque saint Hilaire y passa en revenant de son exil.
En effet, à peine arrivé en Poitou (1), Vivenlius se dirigea vers le pays d'Herbauges. Il s'arrêta d'abord à Signorissa (2). Selon la légende, son but était de choisir un lieu de retraite pour une vierge d'une famille distinguée, nommée Cléopatronia, qui l'avait suivi jusque dans notre province. Mais il y demeura seulement quelques jours, n'ayant probablement pas trouvé dans cette localité une demeure convenable pour y fonder l'établissement projeté. Il s'avança alors jusqu'à un lieu nommé, par le légendaire, Similiacus , et qui pourrai t bien être Chaillé-les-Ormeaux (3), sur la rive droite de l'Yon et non loindeNesmy. Là, Viventius rencontra, parait-il, un lieu conforme aux désirs de Cléopatronia. Il fit, en conséquence, pour elle l'acquisition de plusieurs maisons et terrains , qu'elle s'empressa de venir sanctifier par ses prières et ses bonnes œuvres. « Elle y passa le reste de ses jours, en servant Dieu par des oraisons continuelles et d'abondantes aumônes versées dans le sein des pauvres. Car elle répétait souvent en son cœur ce précepte du Seigneur à ses disciples : « Faites & l'aumône aux indigents, et vos richesses seront bénies du » ciel, » Elle employait chaque jour , cette vierge illustre, tout ce qu'elle possédait au soulagement des veuves et des orphelins, au rachat des captifs (si nombreux dans ce temps d'invasions barbares) et au devoir de l'hospitalité (4).
(1) Nous empruntons tous les détails qui vont suivre, à l'ancienne légende que nous avons découverte dans un manuscrit du xe siècle , et dont nous avons déjà parlé.
(2) Peut-être Sigournay, près Chantonnay, ou bien , selon M. l'abbé Baudry, la Sigonnière, village non loin de Mareuil.
(3) On sait que le vulgaire fait souvent disparaître dans les noms propres les syllabes du milieu : Cliaillé peut donc très-bien venir du latin Simelliacus, la lettre s se transformant souvent en ch dans la prononciation des Aquitains, témoin Ghèmillé, en Anjou, etc.
(4) « Mansit igitur christianissima puella Cléopatronia, diebus vitae suae in bonis opcribus, serviens Domino in continuis orationibus et in elemosinis {sic). Jllud namque Domini prieceptum in corde suo memoriter reti-
Elle s'endormit enfin dans la paix du Seigneur le 8 mars, jour où les martyrologes célèbrent sa mémoire (1). »
Cependant, Viventius poursuivit son chemin et se rendit dans le chef-lieu du pays d'Herbauges. Jusque-là, si l'on en croit le légendaire, il avait eu pour compagnon de voyage un saint personnage d'une grande vertu, nommé Benedictus (Benoit). Cet homme de Dieu était même revêtu du caractère épiscopal , ou, du moins, avait été chargé par saint Hilaire d'exercer les fonctions de chorévêque dans le pays d'Herbauges, et d'y annoncer l'Évangile aux populations voisines de la mer (2). Il avait eu particulièrement à souf-
nens quod suis in Evangelio ait discipulis : «Date elemosinam egenis, et » ecce omnia munda sunt vobis. » Erogabat cotidie pneclara virgo omnom facultatem suam viduis et orfanis, captivis et advenis, etc. » —Tel est l'éloge, évidemment emprunté à quelque antique monument, que notre légendaire consacre à une sainte aujourd'hui complètement ignorée des Poitevins, mais qui n'en a pas moins droit à leurs hommages. On peut faire, à propos de cette bienheureuse vierge, un curieux rapprochement entre la légende de saint Viventius et le faux récit de saint Just. Celui-ci dit que le prêtre de Rome qui suivit saint Hilaire était chargé des trésors de l'Église romaine, et, dans la légende, saint Viventius est chargé d'un dépôt précieux par Cléopatronia.
(1) Bolland. , Acl. SS., t. I martii , p. 757. — Chastelain va jusqu'à nier l'existence de cette sainte, et cela parce que plusieurs circonstances de la légende de saint Viventius relatives à sa personne sont invraisemblables. Mais, outre que, à ce compte, la critique va jusqu'à l'abîme du scepticisme, nous avons constaté jusqu'ici que tous les noms relatés clans ladite légende sont parfaitement authentiques. On doit donc en dire autant de Cléopatronia, ou Cleopalrina, comme l'appelle Vincent de Beauvais.
(1) Les légendes, relativement modernes, de saint Benoît de Quinçay, le font naître à Samarie en Palestine; mais cette affirmation repose uniquement sur la légende interpolée de saint Viventius. La légende primitive ne dit pas un mot de cette origine. Voici ce qu'on y lit : « Accersivit (Viven- » tius) cura quodam episcopo , nomine Benedicto , satis religioso viro, qui » multis jam laluerat diebus , propter rabiem quam in chrislianos excrcebat » impiissimus Datianus. » Comme nous avons prouvé plus haut que la persécution de Datianus à Thessalonique , et le voyage de Viventius et de Benoît^, de cette ville à Rome, sont des inventions dramatiques qui couvrent des réalités passées en Poitou, les expressions mêmes du légendaire primitif trahissant d'ailleurs la vérité sur ce point, il faut nécessairement admettre que notre province a été le seul théâtre de ses actions. Quant au titre d'évêque , comme la vie de saint Viventius, qui le lui donne, remonte tout au moins au ixe siècle, il se trouve, par là même, appuyé
frir, pendant la dernière persécution de Julien l'Apostat (1), de la part vraisemblablement du médecin Dioscore, vicaire du préfet des Gaules. Après quelque temps passé ensemble, les deux serviteurs de Dieu, Viventius et Benoit, se séparèrent, non sans verser des larmes (2). Benoit , accompagné de son fils spirituel (filiolus) nommé Promotus (3) , se mit ou se remit à l'œuvre qui lui avait été confiée. Après une vie pleine de mérites , et des travaux apostoliques couronnés de succès éclatants, il termina sa carrière mortelle le 23 octobre, dans le bourg d'Aizenay (4), alors petite ville assez importante. Il fut enterré dans une grotte dont il avait fait sa demeure habituelle (5), et qui ne tarda pas à échanger
sur une autorité locale qui doit l'emporter sur le martyrologe de Wandelbert (Bolland., Acl. SS.,t.X oct.,p. 150). Du reste, on peut accorder ces deux autorités en disant, ce qui est très-probable, que saint Benoît n'était que chorévêque , ce nom signifiant éoêque dans la campagne , et saint Benoît ayant reçu la mission de convertir et de gouverner le pays d'Herbauges. Or on sait que , à partir du iv* siècle, on commença à ne plus donner le caractère épiscopal aux chorévêques, quoiqu'ils continuassent à en porter le nom : « Quod non oportet in vicis et pagis episcopos conslitui, sed perio- » deutas , hoc est circumcursatores ; eos autem qui prius constitua sunt, » nihil agere sine mente episcopi qui est in civitate. Similiter autem et » presbyteros nihil agere sine mente episcopi. » Ainsi s'expriment les Pères du concile de Laodicée , dans leur Lvne canon (Mansi, Concil., II, 573). — Cf. can. x concil. Antiochen. an. 332 (Mansi, Concil., II, 1311). — Avant le iv* siècle, les chorévêques avaient généralement, au contraire, le caractère épiscopal, comme on peut l'inférer du canon cité du concile de Laodicée, et d'une foule de monuments (cf. Palrol. grxc, t. XLII, col. 1048 ; De Rossi, Bullet. d'archéol. chrét. 1873 , p. 116, 122, 123, 125; Dom Guéranger, Sainte Cécile et la société romaine, etc., p. 325 ; Mabillon., Annal. Bened., lib. XXXI, ni9 59, 09, 72; Prxfat. i in saec. m, 0. S. B., n° 37).
(1) Notre légendaire l'appelle Juslinianus, imperator nequissimus.
(2) « Tune oscuiatis omnibus a sancto episcopo Benedicto, et, accepta benedictione, cœpit flere B. Viventius et omnes cum eo fratres propter absenliam lam magni patroni, » dit l'ancienne légende.
(3) 11 nous a été impossible de retrouver la trace de ce compagnon de saint Benoît, qui certainement doit être un saint jadis honoré en Poitou.
(4) Bolland., Act. SS., t. X oct., p. 155-156. — C'est ce qu'affirme formellement lalégende d'unbréviaire manuscrit, catalogué sous le nom de Breviarium Lucionense (Biblioth. nat., ms. F. lat. 1033, fol. 399, xive siècle) :\< Obiit » itaque sanctus Benedictus ac clarissimus episcopusx kalendas novembris » apud Asianensem , in spelunca que dicitur Jïxcisa pelra, vivente beato Hi- » lario episcopo. »
(5) Sur l'usage d'enterrer les solitaires dans leurs grottes, voyez Bol-
son nom de Pierre entaillée en celui de Grotte de saint Benoît (1). Cette grotte vénérable, dit-on, aurait été fermée pendant la grande révolution française. A vrai dire, nous avons peine à croire à l'exactitude de cette croyance populaire; car, conformément à l'antique discipline de l'Église, la caverne où le saint évêque a été enterré a du être transformée, par la piété des fidèles, en une église dédiée sous son nom. Des fouilles pratiquées dans l'église d'Aizenay pourraient seules fournir la solution de ce problème.
Survinrent les mauvais jours des invasions normandes. Le corps de saint Benoit, avec ceux de saint Domnin, de saint Àventin et de saint Marin, fut alors transporté près de Poitiers; et l'abbaye de Saint-André, fondée près de cette ville par saint Achard , au vne siècle, eut l'honneur de recevoir ses précieux restes (2). On les déposa dans un sarcophage en pierre, selon l'usage du temps (3); et plus tard on donna même son nom au monastère dont il était devenu le principal patron. Une partie des ossements fut néanmoins confiée aux moines de Saint-Filbert de Noirmoutier, qui les emportèrent jusqu'à Tournus: ce qui explique le culte solennel dont notre bienheureux était l'objet dans cette illustre abbaye (4).
Cependant, les moines du monastère de Saint-André, de-
land., AcU SS., t. VII oct., 48, 847, 881, 1097; t. III april., p. 785; t. III maii, p. 212, 364 ; t. II maii, p. 298; t. Il febr., p. 390-391 (edit. Palmé de S. Zenone).
(1) Bolland., AcU SS., t. X oct., p. 156.
(2) Si, comme cela paraît probable, saint Benoît de Massérac, non loin de Redon, est le même que notre saint Benoît, il faut dire qu'une partie de son corps fut transportée en Bretagne, peut-être avec celui de saint Maixent.
(3) Bolland., AcU SS., t. X oct., p. 768, 154. — Saint-Senoch, Manuel des Pèlerins, etc., p. 30. — De Rossi, BulleU d'archèol. chrét. 1874, p. 75.
(4) Juenin, HisL de C abbaye de Tournus, p. 39. — Ce don d'une partie des ossements de saint Benoît aux moines de Noirmoutier, de la part des religieux de Saint-André ou Saint-Benoît de Quinçay, s'explique par ce fait que ces deux abbayes reconnaissaient saint Filbert pour leur commun père et fondateur. Saint Achard était, on le sait, disciple de saint Filbert.
venu l'abbaye de Saint-Benoît de Quinçay, ne pensaient pas sans convoitise à l'église d'Aizenay, où leur glorieux patron avait reposé pendant plusieurs siècles (1). Ils essayèrent même, à la fin du xie siècle, d'en revendiquer la propriété ; mais leurs prétentions rencontrèrent d'insurmontables obstacles. Les religieux de Marmoutier, qui possédaient ce prieuré depuis plus de trente-trois ans, leur opposèrent une résistance opiniâtre. L'abbé de Saint-Benoît de Quinçay, il faut l'avouer, appuyait ses réclamations sur un singulier raisonnement : « Nous sommes , disait-il , en possession du » corps de notre patron. Donc notre monastère doit jouir des » biensqui ontappartenu à ce bienheureux durant sa vie(2). » Or, il est constant que saint Benoit a reçu de son vivant, » de la main de saint Hilaire, la susdite église d'Àizenay. » De plus, ajoutait-il, la prescription alléguée par les moines » de Marmoutier n'est pas légitime, attendu que mon prédé- » cesseur Jean, aujourd'hui ermite, a envoyé jadis un de ses » religieux déposer sur l'autel de l'église d'Aizenay une re- » lique de notre saint patron, comme expression de notre re- )> vendication. » L'évêque de Poitiers, saint Pierre II, paraissant trop favorable aux religieux de Quinçay, le pape Pascal II intervint et finit le débat au profit de Marmoutier (3).
(1) « Illam ecclesiae suae juris proclamasse, et in eadem eccksia corporis S. Benedicti parïirulam , quia ibi quondam jaguerat (ce qui prouve ce que nous avons dit plus haut), ob sasimentum ecclesire, reliquisse. » (Mabillon., Annal. Benert., lib. LXIX, 56. — Marchegay, Cartulaircs du Bas-Poitou : Marmoutier, p. 69-73 ; charte du 18 oct. 1099.)
(2) « Ille autem ecclesiam Asiniacensem se repetere dixit, sui juris esse quoniam sanctus Hilarius beato Benedicto , cujus se corpus habere dicebat , dedisset.»— Dans un bréviaire du xve siècle (Biblioth. de Poit.,ms. n° 61) on lit en effet : « S. Benedictus dixit (Hilario): Concède ubi fratres mei cum trans- » iero, sepelient me. Dixit S. Hilarius B. Benedicto : De omnibus quse habito, » quidquid volueris, frater, fiant tua. » Mais tout ce dialogue est emprunté à la légende interpolée de saint Viventius, dans laquelle ces paroles sont dites à cet ascète et non à saint Benoît.
(3) Marchegay, toc. cit., p. 73.
11 ressort de ce conflit qu'une portion notable des ossements de saint Benoit était alors conservée dans l'abbaye de son nom près de Poitiers. L'abbé Àimeri, avec l'assentiment de l'évêque Philippe , en fit une translation solennelle le 30 décembre 1226 (1). Mais, dès le xiv° siècle, ce trésor disparut, et depuis lors on a perdu jusqu'au souvenir du lieu précis où le corps du bienheureux reposa quelque temps , au ixe siècle. Son culte néanmoins a survécu à toutes les révolutions, bien qu'il soit aujourd'hui moins répandu qu'au moyen âge. L'église cathédrale de Luçon, où il était jadis vénéré comme patron (2) avec saint Filbert, ne lui rénd plus que des honneurs très-secondaires ; et, à part le diocèse de Poitiers, tous ceux qui , en France, célébraient autrefois sa fête l'ont oublié depuis longtemps. C'est assurément un motif de plus pour rendre à sa mémoire les hommages qui lui sont dus à tant de titres.
Nous avons laissé Viventius, son compagnon de voyage, au moment où il se décidait à s'éloigner, pour aller, de son
(1) Biblioth. nat., ms. F. franc. 20891, fol. 130. — Mém. Soc. anliq. Ouest, t. XVIII, p. 423.
(2) Biblioth. nat., ms. F. lat. 12758, fol. 200, 217 : « Porro sancius Benedictus Lucioni palronus ille ipse est qui et Quinciaci ad Miltionem, episcopus vide-
licet qui , ut tradunt, e Samaria Hxc (habent) manuscripta kalendaria et
breviaria diœcesis antiquiora In basilica Lucionensi olim extitere quin-
decim altaria, et amplius, ut patet ex registris ecclesiae. Plura modo sunt et pleraque palronos ac iutelares alios, veteribus dimissis, suscepere. Nullum enim modo superest S. Benediclo sacrum, imo nec S. Filiberto, licet hi duo sanctiolim ac diu tulelares et patroni Lucionii extiterint. »Ce texte n'a pas été inconnu à M. de la Fontenelle (Monastère et Évêques de Luçon, 1. 1, p. 12, note 5). D. Estiennot, auteur de cette note, ajoute ailleurs : « Ce saint est le patron des abbayes de Luçon (à présent évèché) et de Quinçay-sur-Miozonlès-Poitiers : ce que je remarque pour le faire remarquer aussi à ceux qui ont pensé que ces deux anciennes maisons étaient dédiées à Dieu sous le nom et l'invocation de notre bienheureux père saint Benoît. » — Dans un ancien calendrier manuscrit à l'usage de l'abbaye de Saint-Savin (D. Font., XLIV, 511), on lit: « x kal. novembris, Bmedicti episcopi, Quinciaci, Lucioni, etc., patroni.)> La fête de saint Benoît est inscrite non-seulement dans tous les monuments liturgiques de notre province, mais encore dans un missel du tx6 au xe siècle de Saint-Aubin d'Angers (Biblioth. d'Angers, ms. n° 8, en ces termes : « Inpago Piciavo in Quince(sic) sancti Benedicti episcopi, »
côté, à la recherche d'une grotte solitaire. Brûlant du désir de sauver des âmes, mais comprenant que la prière était le moyen direct pour parvenir à son but, il se proposait de se livrer à la contemplation des vérités éternelles, de conjurer ainsi la perte de la société romaine en décadence, et d'arracher à satan, par le jeûne et la pénitence, une multitude d'infidèles obstinés dans l'idolâtrie. Dans l'espoir de rencontrer sur quelques plages désertes la caverne inconnue après laquelle il soupirait, il se dirigea vers l'Océan.
Or, non loin de l'île d'Olonne, dans un lieu appelé Vertao (1), il se trouva en face d'un ascète célèbre nommé Martin. Celui-ci, parait-il, avait entendu parler du fervent disciple de saint. Hilaire, qui, par amour de la solitude , avait sacrifié les délices de la ville de Rome, un brillant avenir et les douceurs de la patrie et de la famille. La nouvelle avait retenti jusqu'au fond des campagnes du Bas-Poitou. Les paysans eux-mêmes n'ignoraient pas ce que ce prêtre romain avait quitté pour venir vivre et mourir au milieu d'eux. Aussi, à peine Martin eût-il appris son nom, qu'il l'invita à visiter l'ermitage où lui-même avait fixé son séjour (2) et les jeunes solitaires qui s'étaient placés sous sa conduite. Les deux serviteurs de Dieu n'avaient pas fini leur premier entretien, lorsqu'une femme éplorée se présente à eux, et, s'adressant à Viventius : « 0 prêtre du Christ, dit— » elle , j'ai appris votre arrivée parmi nous, et j'accours » vous demander une grâce. Voici mon fils sur le point de
(1) Les archéologues du Bas-Poitou ont constaté récemment l'existence de ce lieu de Verlou près de l'île d'Olonne. (Note communiquée par M. l'abbé Baudry, curé du Bernard.)
(2) Le lieu-dit appelé Verlou n'est pas la seule preuve h l'appui du récit du légendaire interprété selon les règles de la critique: trois paroisses des environs, à savoir Vile d'Olonne, le Givre et la Jonchère, reconnaissent saint Martin de Vertou pour patron : témoignage liturgique très-puissant à nos yeux, pour attester que ce bienheureux a séjourné dans le pays.
» rendre le dernier soupir, et il n'a pas été régénéré dans » l'eau baptismale. Oh ! je vous en supplie, hâtez- vous » de lui ouvrir du moins, par ce sacrement, les portes » du ciel ! » Et l'infortunée fondait en larmes en présentant son fils. Mais, ô douleur I elle parlait encore quand son enfant expirait dans ses bras. La pauvre mère éperdue se prosterne aux pieds du saint, et, les tenant étroitement embrassés : « Serviteur de Dieu, Viventius, s'écrie-t-elle, rendez- » moi mon fils que je vous ai apporté vivant encore! » — « Femme, répond le bienheureux, pourquoi exigez-vous de » moi des choses impossibles? Suis-je donc un apôtre ou » un martyr pour oser tenter d'opérer un tel miracle? » Mais la mère insistait avec désespoir. Saint Martin, ému de compassion, dit à Viventius : «Adressons une prière au » Seigneur, qui a ressuscité Lazare ; peut-être aura-t-il pitié » de la douleur de cette infortunée. » Il dit, et, de concert , ils tombent à genoux , et prolongent , dans cette attitude , une fervente oraison. Bientôt, par la vertu de leur intercession, l'enfant revient à la vie. Viventius, après l'avoir baptisé, le rend à sa mère , enivrée d'une joie d'autant plus vive que sa désolation avait été plus profonde.
Mais quel était cet ascète du nom de Martin rencontré par Viventius sur la route du désert (1) du Bas-Poitou? D'après une tradition locale recueillie par Albert le Grand (2) , il était né à Rezay, chef-lieu du pays de Raiz fpagus Ratiatensisjy d'une famille noble d'Aquitaine (3j.
(1) La dénomination de Saint-Michel- en -l'Herm (in eremo) confirme l'expression de la légende, et démontre qu'à une époque reculée, cette partie du Bas-Poitou portait le nom de désert.
(ï) La vie, gestes, mort et miracles des saincts de la Bretagne- Armorique, in-4°, p. 382.
(3) En suivant ici l'opinion d'Albert le Grand, nous croyons nous conformer aux exigences de la critique historique. La légende de saint Martin de Vertou publiée par les Bollandistes, aussi bien que celles qu'avait déjà
Après des études brillantes, il comprit, jeune encore , la vanité de la richesse et des honneurs de ce monde, et il embrassa l'état ecclésiastique. Mais bientôt ce premier pas vers le ciel ne suffit pas à sa ferveur. N'étant encore que
fait connaître Mabillon (Bolland., Act. SS., t. X oct., p. 802; Mabillon., Act. SS., 0. S. B., saec. I, p. 354, 357, edit. Venet.) , fait naître ce saint à Nantes, et ajoute qu'il fut ordonné diacre par l'évêque de cette ville (550- 560), saint Félix, qui lui confia l'administration d'une paroisse {parœcia), et l'envoya ensuite dans la ville et le pays d'Herbauges pour en convertir les habitants à la foi chrétienne. Or cette donnée, trop facilement acceptée jusqu'ici, repose sur un double fondement ruineux : sur une fable d'après laquelle la ville de Nantes aurait été primitivement bâtie sur la rive gauche de la Loire, et sur cette fausse persuasion que la partie du pays d'Herbauges où sont situés Rtzay et Vertou était soumise, au vie siècle, à la juridiction des évêques de Nantes. Le premier auteur de la légende de saint Martin de Vertou, qui n'a écrit que d'après les souvenirs traditionnels, montre, par là même, qu'il vivait à l'époque où, par suite des invasions bretonnes, les évêques de Nantes avaient, depuis un certain temps, empiété, de ce côté, sur le diocèse de Poitiers, c'est-à-dire, au ixe siècle au plus tôt. Il est, en effet, constant que saint Félix de Nantes ne pouvait pas, sans violer les canons de l'Église (Mansi, Concil., 111, 31, 559, 883, etc.), donner juridiction à son diacre Martin sur le pays d'Herbauges, qui ne lui appartenait pas. 11 était admis, il est vrai, que les moines pouvaient s'établir dans un diocèse étranger et y prêcher l'Évangile : mais ce n'est pas en qualité de moine, mais comme diacre de l'Eglise de Nantes, que, selon la légende, saint Martin vint s'établir en Poitou. Et qu'on ne dise pas, avec les nouveaux Bollandistes, que le pays d'Herbauges était dans le cas de ces contrées infidèles et barbares considérées par les décrets des conciles comme nullius ciiœcesis (Bolland., Act. SS., t. X oct., p. 795). Le texte relatif au roi des Lombards, allégué par les mêmes savants (loc. cit., p. 796), n'a aucun rapport avec la question. Il s'agit, dans le passage (Mabillon.. Act. SS., 0. S. B., saec. ii, Vita S. Bertulfi abbatis, n° 4), uniquementdes « libertés auxquelles ont droit les monastères qui sont situés à une grande dislance de la ville épiscopale. » Certes, si l'exception posée par le 2e canon du premier concile de Constantinople, en 381 {qui barbaris sunt in gentibus), devait s'étendre aux populations des provinces de l'empire encore non converties au christianisme, la prohibition générale eût été complètement illusoire: car quel était le diocèse, à la fin du ive siècle, qui n'eût pas dans son territoire de nombreuses populations encore païennes ? Il faut donc entendre par barbaris genlibus les nations placées en dehors du monde romain, et, plus tard, les provinces complètement transformées par les invasions barbares. Concluons : desnotionsinexactessurleslimitesanciennesdu diocèse de Poitiers ont seules déterminé le légendaire à représenter saint Martin de Vertou recevant d'un évêque de Nantes la mission d'évangéliser le pays d'Herbauges.
Cette erreur fondamentale l'a entraîné dans une autre. Parmi les évêques de Nantes, saint Félix étant le plus célèbre, l'auteur a été naturellement porté à le mettre en scène; et par cela même saint Martin de Vertou s'est trouvé transporté dans la seconde moitié du vi" siècle. Mais
diacre, il se sentit épris d'un ardent désir de vivre dans la solitude. Il choisit le pays d'Herbauges pour le lieu de sa retraite. A la vue de la foule des païens qui demeuraient encore attachés aux superstitions de l'idolâtrie, son zèle s'enflamma, et il entreprit de convertir à la foi du Christ ces aveugles volontaires.
aux considérations précédentes nous ne craignons pas d'ajouter que les monuments de notre histoire locale rendent cette date inadmissible. Les récits du légendaire, en effet, sont en opposition manifeste avec les données vraiment historiques que nous possédons sur la situation religieuse du pays d'Herbauges dans la seconde moitié du vie siècle. Ce que nous avons dit le prouve suffisamment, et ce que nous dirons plus tard le démontrera mieux encore. Si l'on place, au contraire, la scène au ive siècle, le tableau devient fidèle. La science critique nous fait donc un devoir de reculer jusqu'à cette dernière époque les travaux du bienheureux anachorète. Aussi bien, nous ne manquons pas de raisons à l'appui de notre opinion. Outre la légende de saint Viventius, tout aussi ancienne au moins que la première rédaction des Actes de saint Martin de Vertou, nous avons pour nous, non-seulement les légendes de saint Maximin de Trêves et de saint Lubentius (voyez ci-dessus la note des pages 112-113) , mais encore le témoignage de l'auteur de la seconde légende de saint Martin de Vertou luimême. Cet écrivain (Bolland., Act. SS., t. X oct., p. 810) raconte un voyage que firent ensemble saint Maximin de Trêves et saint Martin de Vertou ; ce dernier vivait donc au ive siècle, aussi bien que le premier. L'abbaye de Vertou, fondée par saint Martin, ajoute le même légendaire, fleurit per mulla temporum curricula; après quoi elle eut pour père Lannogisile. Or Launogisile est un abbé d'Ension qui a vécu vers la fin du ve siècle (Mabillon., Act. SS., 0. S. B., sœc. i, p. 651). Mabillon a hésité, plus tard, à identifier cet abbé d'Ension avec le personnage mentionné dans l'autre légendaire, mais le motif de son hésitation a été uniquement la date assignée vulgairement à saint Martin de Vertou. Enfin, Ordéric Vital (Hist. eccles., VI, 6) dit que saint Évroul, étant encore laïque, contribua à la construction d'un monastère à l'endroit où saint Martin de Vertou, revenant d'Angleterre, avait ressuscité deux enfants jumeaux. Mais si saint Martin de Vertou était jeune en 550, comme le dit sa légende, et si l'on accepte tous les faits rapportés par les auteurs de sa Vie, il n'a pu opérer ce miracle avant l'année 570 ou 580. Or, à cette date, saint Évroul n'était plus laïque depuis longtemps (Mabillon., Annal. Bened., VI, 84). Les Bollandistes (ibicL, p. 799) ont essayé de détruire cette objection, en prétendant que saint Martin de Vertou a pu, avant l'année 570, opérer le miracle et bâtir le monastère dont il est question dans la vie de saint Évroul ; mais leur réponse ne se soutient pas. En effet, saint Félix n'est monté sur le siège épiscopal de Nantes qu'en 550. Évidemment, il n'a pu prendre soin du jeune Martin, et le créer son archidiacre du jour au lendemain : c'eût été contraire aux canons ; ces événements n'ont pu même s'accomplir que pendant l'espace de plusieurs années. Ajoutez le temps que passa Martin dans l'administration de laparœcia qui lui fut confiée. Tout cela nous mène bien au delà de l'an 560. 11 n'est
Ce pagus avait alors pour chef-lieu une ville florissante , dit la légende (1). Enorgueillie par sa prospérité matérielle, elle avait jusqu'alors repoussé avec mépris , et même parfois par la violence , les hommes de Dieu qui avaient essayé de lui annoncer la bonne Nouvelle. Martin vint s'établir au milieu d'eux , leur prodiguant à la fois les exemples de la plus admirable charité et les exhortations de la plus chaleureuse éloquence. Tous ses efforts se brisèrent contre ces cœurs d'airain. Tout entiers à leurs plaisirs, ils écoutaient avec dédain et ne pouvaient comprendre une religion qui ne renfermait que des vérités sublimes et des préceptes austères. Un seul foyer domestique s'ouvrit pour recevoir l'apôtre : ce fut celui de Romain et de sa femme, cœurs droits et honnêtes égarés au milieu de ce bourbier infect. Dieu ne
pas moins manifeste que notre saint n'a pu accuser d'obstination les habitants cl'Herbauges qu'après plusieurs années de travaux inutiles : ce qui nous permet facilement d'atteindre l'an 570, avant la destruction de cette ville coupable. Or ce ne fut qu'après avoir passé ensuite dans un désert un assez long temps, toujours selon sa légende, qu'il commença ses pérégrinations. Il serait donc impossible de placer son voyage en Angleterre avant l'an 575 ou 580. Donc il faut dire que saint Martin de Vertou a vécu avant le vie siècle.
(1) « Locuples sibi et sufficiens videbatur... marinis seu Ligerinis abundans mercibus. » — D'après ces expressions, il semblerait que cette ville était située en face de Nantes et non loin des rives de la Loire ; mais, en parlant de sa ruine, les légendaires paraissent indiquer qu'elle était située sur le bord de la mer: «Tellus dehiscens,P0NTusQUE surgens, alta murorum » fastigia et templorum culmina dicto citius complanavit. » (Bolland., toc. c££.,p. 803, n° 4.) Or nous sommes frappé, nous l'avouons, de la ressemblance qui existe entre ce récit de la légende et les souvenirs d'une tradition populaire, confirmés par de récentes découvertes archéologiques, relatifs à la ville, riche et corrompue, appelée Belesbat, sur le bord de Ja mer, à l'entrée du désert du Bas-Poitou , et non loin de Saint- Vincent-sur-Jard, l'ancien Bessiacum, siège de l'archiprêtre du pays d'Herbauges , au dire de saint Grégoire de Tours {De Gloria martyr., cap. xc) : « D'après cette tradition, dit M. l'abbé Baudry [Société d' émulât, de la Vendée, 8e an., 1861-62, p. 173), à la voix des ministres de la religion , la mer entra en fureur et vomit sur Belesbat une pluie de sable, qui acheva sa destruction. » L'auteur de la légende de saint Martin de Vertou aurait-il altéré la donnée traditionnelle qui lui servait de guide , en transportant la ville maudite non loin de l'abbaye de Vertou? La légende de saint Viventius le ferait croire.
tarda pas à récompenser leur hospitalité. Il leur fit goûter les enseignements de la foi, et l'un et l'autre consolèrent parleur fidélité l'âme attristée de saint Martin. Cependant celui-ci ne distribuait pas à la seule ville d'Herbauges le pain de la parole de Dieu. Il parcourait les localités environnantes; mais les fruits étaient loin de répondre à son zèle (1). •
Indigné d'une pareille ingratitude et de la frénésie avec laquelle les habitants de la ville d'Herbauges se livraient aux vices les plus infâmes, le serviteur de Dieu appela enfin contre elle la vengeance divine. Aussitôt, une voix intérieure l'avertit qu'il était exaucé , et qu'il devait , lui et ses hôtes fidèles, fuir loin de ce lieu maudit. Romain et sa femme sortirent , en effet, avec lui de la ville; mais la femme, dit la légende, oubliant la recommandation de Martin, fut punie de sa curiosité, de la même manière que la femme de Loth. Quoi qu'il en soit de celte particularité, Romain plus docile échappa à la mort et devint un disciple fervent du Christ (2).
Cependant saint Martin , jetant un dernier regard sur les ruines accumulées par la justice divine, se prit à pleurer amèrement, se reprochant à lui-même le malheur qui venait de frapper cette cité coupable. Sous cette pénible impression , il se retira à l'extrémité du désert, à l'entrée d'une vaste forêt, bien résolu à mener désormais une vie entièrement séparée du monde.
Notre saint était depuis longtemps célèbre par ses vertus et ses miracles, puisque l'un de ses biographes raconte un
(1) « Sed irridebatur a populo nequam , et nunc de uno loco, nunc de alio expellebalur. » (Bolland., loc. cit., p. 803, n° 3.)
(2) Serait-il le même que saint Romain, que saint Martin de Tours, d'après sa légende, ensevelit de ses propres mains? (S. Gregor. Turoii., De Glor. confessor., cap. xlvi.) N'y aurait-il pas eu confusion entre les deux saints Martin ?
prodige qu'il opéra de concert avec saint Maximin de Trêves dans un voyage de Rome qu'il fit avec cet illustre pontife. Il était lui-même accompagné d'un disciple nommé Lubentius, dont nous avons déjà raconté la bienheureuse mort. Chemin faisant (1) , un ours ayant dévoré, pendant leur sommeil, la pauvre monture des trois voyageurs, Maximin et Merlin lui ordonnèrent de venir remplir la fonction de l'animal dont il s'était nourri, et l'ours obéit. Naïf souvenir de nos pères, qui démontre tout au moins la haute idée qu'ils avaient de la puissance surnaturelle des deux serviteurs de Dieu. On dit qu'ils revinrent de Rome toujours suivis de l'ours en pénitence, jusqu'à un certain village nommé Urseria (2), où ils lui rendirent la liberté.
Mais revenons avec notre bienheureux anachorète dans sa grotte solitaire. C'est là que Viventius le rencontra , comme nous l'avons dit. Il y vécut de longues années dans la prière et la pénitence.
Enfin, il reçut du Ciel l'ordre de reprendre les labeurs de l'apostolat. C'était le temps où les prédications et les miracles du saint fondateur de Ligugé répandaient dans toute la province un enthousiasme général pour la vie monastique. L'apôtre d'Herbauges, revêtu lui-même de la force divine que la vie du désert lui avait communiquée, n'eut donc qu'à recueillir les fruits abondants de cette émotion universelle. Les merveilles qui accompagnaient le feu de sa parole lui donnaient une puissance plus grande encore. Dans tout
(1) L'un des biographes de saint Martin de Vertou dit que le fait se passa près de Sutri, en Italie. L'auteur de la Vie de saint Maximin se contente de dire in quodam castello.
(2) Saint Martin est en effet patron de Urciers , dans le département de l'Indre. Il est vrai que c'est saint Martin de Tours qui est actuellement fêté comme patron ; mais il est souvent arrivé que, dans la suite des temps, on a substitué un saint plus célèbre à un autre du même nom, mais moins connu.
le pays son influence devint immense. Aussi son souvenir n'y est-il pas effacé, même de nos jours, notamment à Givre, à la Jonchère, dans l'île d'Olonne et à Notre-Dame-de- Mont (1).Le saint ermite, on le voit, remontait peu à peu jusqu'à son pays natal. A Montaigu, nommé alors Durinum, il entraîna dans la voie de la perfection un si grand nombre d'âmes, qu'il y bâtit deux monastères, l'un pour les hommes, l'autre pour les femmes. Mais ce fut surtout à Vertou (2), à quelques milles de distance de Rezay, sa patrie, qu'il établit, sous l'invocation de saint Jean l'Évangéliste, la plus importante de ses fondations monastiques. Il en fit, dès lors, comme le centre de ses courses apostoliques, qu'il poussa jusque dans l'île de Bretagne (3). Enfin se leva le jour où Dieu l'invita à ses noces éternelles. Il se rendit à Durinum, au milieu de ses enfants, et là il s'endormit doucement dans la paix du Seigneur, le 2.4 octobre, vers l'an 370. Mais les moines de Vertou ne purent souffrir d'être privés des restes mortels de leur père. Ils vinrent les réclamer, et les obtinrent au moyen d'une ruse à peu près semblable à celle dont usèrent les Tréviriens pour se procurer le corps de saint Maximin. Ce fut donc Vertou qui eut l'honneur de posséder le corps de ce grand serviteur de Dieu, qui, par
(1) Dans cette localité , aujourd'hui presque entièrement ensevelie sous le sable de la mer, on montre encore le lieu où il prenait son repos. On l'appelle le Clos- Saint - Martin. (Congrès archéolog. de France, t. XXVIII, p. 33.)
(2) Peut-être cette petite ville n'existait-elle pas avant saint Martin et son monastère, comme tant d'autres villes, bourgs et villages de France. Dans cette supposition , on pourrait soutenir que le saint fondateur donna au lieu qu'il choisit pour bâtir son monastère, le nom de son ancien ermitage sur le bord de la mer; à moins que l'on n'aime mieux dire que ce sont les moines de Vertou qui ont donné le nom de leur abbaye à la première demeure de leur père. Mais la légende de saint Viventius est certainement favorable à la première hypothèse.
(3) Un de ses biographes raconte qu'il guérit la fille d'un prince de ce pays, laquelle était possédée du démon, et qu'il en revint sur une table de marbre , comme sur un navire.
le nom et la vertu, eut plus d'une ressemblance avec son homonyme et contemporain, l'immortel fondateur de Ligugé.
Dieu se plut à montrer à son sépulcre la gloire dont il jouissait au ciel : un grand nombre de miracles y furent opérés par son intercession. On cite, entre autres, la guérisond'un clerc d'une famille distinguée de Toulouse. Ce jeune homme était à la fois aveugle et impotent. Une nuit, pendant son sommeil, il crut entendre une voix qui l'invitait à recourir à l'intercession de saint Martin. Obéissant aussitôt, le malade se fait porter à Tours, puis à Candes ; car il avait ainsi compris l'avertissement du Ciel. Frustré dans son espérance, il commençait à se désoler, lorsqu'il eut de nouveau un songe dans lequel on l'avertit de se rendre à Vertou , au tombeau du fondateur de ce monastère. Il part sans retard, et arrive dans la basilique au moment ou les frères entonnaient l'introït de la messe du xxie dimanche après la Pentecôte : « In vohintate tua. » Ces paroles ont à peine retenti aux oreilles de l'infirme, qu'il sent la vigueur revenir dans ses membres. 11 saute à bas de sa litière, et, au moment où il pose joyeux les pieds à terre, ses yeux s'ouvrent, et il voit. Le cœur plein de reconnaissance, il va se prosterner devant le tombeau du saint , où il demeure longtemps , mêlant ses larmes à ses prières.
Mais le moyen le plus ordinaire et le plus populaire par lequel saint Martin manifestait sa puissance auprès de Dieu était les feuilles d'un arbre qui s'élevait au milieu du cloître. Pendant le dernier séjour qu'il fit à Vertou, avant de quitter cette vie, Martin réunit ses frères, et, fixant en terre le bâton qu'il portait en voyage : «Il vous sera, dit-il, un témoin per- » pétuel de la prédilection que j'ai toujours eue pour vous et » pour ce monastère. » Il dit, et le bâton prit racine, et il devint un grand arbre, dont la moindre feuille soulageait
les malades, surtout les fébricitants. Au dernier siècle, cette dévotion n'était pas encore oubliée.
Nous ne poursuivrons pas plus loin l'histoire du culte de ce bienheureux , car nous aurons plus d'une fois l'occasion d'y revenir. Contentons-nous de dire présentement qu'un grand nombre de localités de la Vendée angevine, poitevine et bretonne le reconnaissent pour patron , ce qui est une preuve que plusieurs de ces centres de population ont été le théâtre de ses prédications ou de ses miracles (1).
Il est temps de retourner vers Viventius, et, cette fois, pour ne plus le quitter. 11 demeura, dit son ancien biographe, deux mois environ dans l'ermitage ou le monastère de Saint- Martin- de- Vertou. Celui-ci le conduisit, à son départ, jusque sur le rivage de la mer (2) , avec l'affection d'un frère.
Viventius , peut-être par le conseil de son nouvel ami, résolut de se retirer dans une île voisine nommée Vertime, où, lui avait-on dit, se trouvait une caverne creusée dans un rocher et très-propre à la vie solitaire qu'il voulait mener. Il prit donc une barque , et bientôt il disparut aux yeux de Martin et de ses disciples.
Il jouissait depuis quelque temps dans cette île des douceurs delà contemplation, lorsqu'il apprit qu'Hilaire était de retour de cette terre d'Italie où il avait si vaillamment défendu le drapeau de l'orthodoxie contre les attaques insidieuses d'Àuxence de Milan. Viventius, à cette nouvelle, abandonna son île de Vertime et se dirigea vers Poitiers. Chemin faisant,
(1) L'auteur de la Vie et des miracles de saint Martin écrivait au xie et non pas au ixe siècle , puisqu'il a vécu après la mort d'Alain III (907), de Savari, vicomte de Thouars ^926, ou 943, ou 1004), et de Rainaldus vicecomes (lisez scholaslicus) Andegavorum, manifestement l'auteur des Miracles de saint Florent, qui fleurissait au xie siècle. Du reste, le style de cet auteur est du xie et non pas du xe siècle.
(2) Ce qui démontre que saint Martin de Vertou habitait alors non loin des bords de l'Océan.
il rencontra, non loin d'une forteresse nommée Gravio, une grotte qui réunissait tous les avantages désirables. Il prit en conséquence la résolution d'en faire sa demeure définitive; et comme elle faisait partie d'un domaine appartenant au saint évêque de Poitiers, ce fut un motif de plus pour lui de poursuivre son voyage. Il n'eut pas de peine à obtenir la concession du terrain nécessaire à un anachorète, c'est-à-dire de ladite grotte et d'un petit champ pour cultiver quelques légumes. Une fontaine complétait sans doute la propriété du solitaire. Sur sa route, il rencontra le cadavre d'un enfant mort de la morsure d'un serpent, et , après une fervente prière , il le prit par la main et le rendit à la vie en présence d'une immense multitude de peuple. Ce miracle fit grand bruit dans la contrée ; en sorte que le thaumaturge, pour échapper aux applaudissements des hommes, alla de nouveau se cacher dans une île de l'Océan. Cette fois, ce îuiYîlecïOlonne (1) qu'il 'choisit; mais sa charité, l'emportant sur son désir de rester inconnu, le força à délivrer dans cette île vingt possédés du démon.
Viventius n'avait pas vécu si longtemps dans la solitude sans être contraint d'accepter quelques disciples, désireux de marcher sur ses traces. Cette responsabilité paraissait lourde à son humilité. Il voulut à tout prix s'en affranchir. Il laissa donc un jour ses enfants dans l'île d'Olonne ; et, sans leur indiquer le lieu de sa retraite, il vint se cacher dans la grotte assez voisine du château du Gravion, qui lui avait été concédée par saint Hilaire. « Il y vécut, dit sa vieille légende, » dans la prière et dans les larmes. » Déjà les infirmités de
(l)Non loin du rivage d'Olonne, dit M. l'abbé Baudry, se trouve une grotte appelée Conche de CHermilnge. Une autre conche s'appelle Conche de la Chapelle. Ces deux conches sont aujourd'hui perdues au milieu d'un océan de sable. (Congrès archéolog. de France, t. XXVIII, p. 33.) — Cette chapelle a peut-être été bâtie en souvenir de la délivrance des vingt possédés.
la vieillesse l'enveloppaient de toutes parts lorsque Dieu lui envoya un compagnon chargé de lui venir en aide et de lui fermer les yeux.
Il avait laissé à Rome un esclave dévoué , nommé Gundicarus, nom barbare, presque identique à celui d'un roi des Burgondes au commencement du ve siècle (1). Or, un jour, ce fidèle serviteur reçut du Ciel l'ordre d'aller à la recherche de son maître et de lui prodiguer les soins dont il avait besoin. Gundicarus se mit immédiatement en route, et, après mille difficultés et mille fatigues , il parvint à découvrir la grotte du Gravion. Viventius , en l'apercevant, rendit à Dieu les actions de grâces les plus touchantes , et Gundicarus répondit : Amen. La providence de Dieu se montra d'autant plus visiblement dans cette rencontre que, peu de temps après, le saint vieillard fut atteint de la maladie dont il mourut. À celte nouvelle, une foule de chrétiens malades ou infirmes accoururent de la petite ville de Gravion , suppliant le ser-
(l) D. Bouquet, I, G31 : Gundicarium rcgem. — Nous ne possédons aucune donnée certaine sur les autres événements de la vie de ce vénérable etfidèle serviteur. Néanmoins, nous croyons avoir retrouvé la trace de quelques souvenirs traditionnels le concernant. Sur les paroisses d'Avrillé et de Champ- Saint-Père, près de Saint- Vincent-sur-Graon, les fidèles vénèrent encore deux fontaines sous le vocable de saint Gié. Ce saint Gré , selon nous, est trèsprobablement notre Gundicarus, le peuple ayant supprimé les premières syllabes de ce nom, de la même manière que de Radégonde il fait Gonde, de Françoise, Silhlle, etc. En outre, D. Estiennot (Biblioth. nat., ms. F. lat. 5449 , fol. 15) nous a transmis l'indication suivante : « Sanctus Judicarius , » monachus item Ensionensis, et confessor, in manuscripto Aniciensi mar- » tyrologio, quod Ensionensis exemplum est, xi kalendas julii (21 juin) memo- » ratur. » Entre Judicarius et Gundicarus ou Gundicarius, on avouera qu'il existe une grande ressemblance. Nous sommes donc porté à croire que le serviteur de saint Viventius, après la mort de son maître, se retira dans quelque solitude voisine de Champ-Saint-Père, dans le diocèse actuel de Luçon, y mourut en odeur de sainteté, et que de là ses reliques furent transportées avec celles de saint Martin de Vertou, etc., au ixe siècle, dans l'abbaye de Saint-Jouin, où il était honoré le 21 juin. La qualification de monachus Ensionensis n'est probablement que l'expression d'une opinion de D. Estiennot. Du reste, on pourrait admettre que Gundicarus, après avoir vécu en solitaire à Champ-Saint-Père, finit ses jours dans le monastère de Vertou, ou dans celui de Saint-Jouin.
vileur de Dieu de leur rendre la santé avant de quitter cette vie mortelle. Viventius demanda et obtint que leur foi fût récompensée selon leur désir.
Cependant la mort approchait. Ce fut alors que Dieu envoya au saint vieillard un secours inattendu. Un autre ascète (1) , qui demeurait non loin de là, vint lui administrer les sacrements de l'Église et l'aider à remporter une dernière victoire sur le démon . Ce triomphe ne se fit pas attendre. Le 13 janvier suivant, Viventius mourut entre les bras de son fidèle Gundicarus et alla recevoir la couronne de justice , qu'il avait méritée par cent vingt années de travaux, si l'on en croit l'auteur de sa Vie. On dit qu'au moment de rendre le dernier soupir, il vit dans la gloire le bienheureux Benoît, son ami , qui l'avait précédé au ciel, et qui l'invitait à venir partager avec lui les délices éternelles. On l'enterra dans la grotte témoin de sa pénitence. Son sépulcre y devint le but d'un pèlerinage fréquenté par les habitants de toute la contrée. Toutefois, pendant cinq ans, cette grotte, fut le seul oratoire consacré à son culte.
(1) Dans le manuscrit du xe siècle qui nous a servi de guide, le nom de cet ascète a été écrit d'une certaine façon qui n'a pas plu, paraît-il, à quelque correcteur mieux instruit. Ce dernier a, en conséquence, gratté le nom primitivement écrit, qu'il a remplacé par celui de Maxeniius. Il y a bien, en effet, un bourg du nom de Saint-Maixent, non loin de Saint- Vincent-sur-Graon. Le patron de ce village serait-il le Maxeniius de notre légende? Cela nous paraît fort probable , bien que, aujourd'hui, on considère comme patron du lieu le saint abbé qui a donné son nom à l'abbaye de Saint-Maixent. Nous avons vu précédemment plusieurs exemples de ces substitutions à l'égard de saints patrons peu connus. Peut-être aussi le saint ascète qui assista Viventius avait-il un nom commençant par M ;\e correcteur aurait complété en écrivant Maxeniius. Il est certain que le bourg de Saint-Maxire , près de Niort, honorait primitivement pour son patron, non pas saint Malhias, comme l'a cru l'auteur du Grand- Gautier, mais un saint du nom de Mascilius ou Mascirus. (D. Font., VI, 497 [vers l'an 1003] ; Vil, 291 [vers 1098] ). Serait-ce le solitaire dont il vient d'être parlé ? D'après M. Rapaillon {D. Font., XXXV), il y aurait eu à la fin du iv° siècle un Maxentius abbé de Saint-Hilaire-le-Grand. Serait-il allé assister le vénérable Viventius sur son lit de mort? Autant de questions insolubles.
Au bout de ce temps, une jeune fille de grande maison, ayant été guérie par l'intercession de notre saint ermite, fit bâtir en son honneur une église plus vaste dans la forteresse même de Gravion , et y fit transporter solennellement son corps avec le sarcophage qui le renfermait (1). On ouvrit néanmoins le tombeau, et l'on y trouva, à côté des membres du bienheureux, le sacramentaire dont il se servait pour célébrer les saints mystères, et qui était fixé au cercueil par une chaîne de fer. On déposa également dans la nouvelle église les vêtements sacrés dont on l'avait trouvé revêtu dans son sarcophage (2). Cette translation donna une impulsion nouvelle à la dévotion des peuples envers sa mémoire, et des prodiges nombreux attestèrent que son intercession était puissante auprès de Dieu. On cite, notamment, le miraculeux châtiment dont furent frappés trois larrons qui avaient volé les vases sacrés de l'église. Ils pénétrèrent sans encombre par l'une des fenêtres ; mais lorsqu'ils voulurent sortir par le même chemin, une puissance divine les arrêta et les força d'avouer leur crime.
A cette époque, un pèlerinage appelait nécessairement la fondation d'un monastère. Une communauté de moines fut donc attachée à la garde du sanctuaire vénéré, et cet état de choses persévéra jusqu'en 868 (3), époque néfaste dans
(1) « Àdprendentes sarcofagum de spelunca miserunt illud in domum illam, inveneruntque juxta (in) sarcofago librum cura catena ubi sacerdos caneret (cecinerat) sacrum, »
(2) Il n'est pas douteux pour nous que cette forteresse de Gravio ne soit Saint-Vincenl-sur-Graon, dans le diocèse de Luçon. Sa position, les vestiges de construction romaine qu'on y a découverts, le village de Graon qui existe encore à quelque distance, sur la commune de Nesmy, plusieurs passages de la légende de saint Viventius qui supposent le château de Gravion non loin de la mer et de l'île d'Olonne, tout confirme cette conjecture historique. Nous avons vu , d'ailleurs , que saint Viventius était aussi appelé Vïncentius. Il pourrait se l'aire cependant que les Moutiers-les-Maufaits ne fussent pas étrangers au culte de notre saint. Mais au milieu de tant d'incertitude, il vaut mieux suspendre son jugement.
(3) C'est du moins la date assignée par l'auteur de Y Histoire de la transla-
l'histoire de notre province. «D'innombrables corps de saints confesseurs et de martyrs, dit l'un des biographes de saint Yiventius, furent alors, par crainte des Normands, enlevés de leurs mausolées et transportés au loin, en Auvergne surtout. Les moines du Gravion, accompagnés d'une multitude de peuple attachée au service du monastère , emportèrent jusque dans la ville de Clermont le corps de leur saint patron, avec beaucoup d'autres reliques précieuses (1). » Agilmarus (2) était alors assis sur le siège de saint Àustremoine. Il reçut les fugitifs avec une grande charité ; il leur donna même une de ses terres, nommée Amauso (3), qu'il possédait en Bourgogne; et, mettant le comble à sa munificence, il y fit bâtir une église sous le vocable de saint Viventius avec un magnifique monastère, assez spacieux pour contenir nos moines poitevins et toute leur suite. Mais, jusque dans cette contrée lointaine, les barbares du Nord vinrent jeter l'épouvante et la désolation ; en sorte que nos exilés furent contraints de prendre de nouveau la fuite, Enfin, après la célèbre victoire remportée par Richard le Justicier, la sécurité s'étant peu à peu rétablie , le comte Manassès , frère de Walon, évêque d'Autun, leur fit bâtir, dans son domaine de Vergy (4), un monastère avec une église sous le nom de leur saint patron. Ce monastère devint plus tard un prieuré
tion des reliques de saint Viventius, et il paraît bien informé. (Bolland., Acl. SS., 1. 11 januar., p. 95, edit. Palmé.)
(1) « Tune innumerabilia sanctorum confessorum ac martyrum corpora a propriis mausoleis per fidelium manus sublata et ad alias, confugii gra-
tia, delata provincias cujus (Viventii) ossa diligenter ipsius monachi
colligentes, cum maximo utriusque sexus famulantium comitatu, aliorumque sanctorum pignoribus ad Arvernensem detulerunt urbem. » (Bolland.., îcc. cit., n° 45.)
(2) 11 assista au concile de Ponthion en 876. (Mansi, Concil., XVII, 814.)
(3) Chastelain (Martyrologe romain annoté, etc., t. I, p. 199) croit pouvoir traduire ce nom de lieu par Amanzay (aujourd'hui du département de Saône-et-Loire, arrondissement de Charolles, diocèse d'Autun).
(4) C'est aujourd'hui un simple village appelé Saint-Vivant-sous- Vergy, dans la commune de Courtil-Vergy, au diocèse de Dijon.
dépendant de l'abbaye de Cluny (1). Telle est l'histoire de saint Viventius, aujourd'hui complètement inconnu dans le Bas-Poitou, qu'il a sanctifié par sa parole, ses vertus et ses miracles. Nous lui devions ce tribut d'hommages ; car ses Actes, tout défectueux qu'ils sont, nous ont fourni des éléments précieux pour composer l'une des plus glorieuses pages de nos origines chrétiennes.
Saint Paulin de Noie, vers lafin de ce même ive siècle, écrivait (2) à saint Victrice de Rouen, ami de notre admirable saintMartin de Ligugé : «Ainsi que nousl'avons appris, dans » cette contrée située à l'extrémité du monde et battue par les » flots frémissants de l'Océan, les nations jusqu'alors assises » à l'ombre de la mort jouissent maintenant, grâce à vous, » de la lumière divine. Là où jadis des barbares, étrangers » à la vraie civilisation, opposaient une volonté rebelle aux » prédications évangéliques, aujourd'hui de vénérables et » angéliques chœurs de saints, dans des églises et des mo- » nastères peuplés de phalanges monastiques, font retentir » les villes, les bourgs, les îles elles forêts des concerts delà » louange divine ; en sorte que... sur les rivages les plus éloi- » gnés, à l'extrémité de votre vaste diocèse, où un léger » souffle de foi véritable s'était à peine fait sentir, par vous » vase d'élection choisi de Dieu, cette foi a produit, ici une » lumière plus vive, là une chaleur plus ardente, ailleurs » une perfection plus grande. »
Ce passage ne semble-t-il pas écrit pour saint Hilaire , saint Martin et leurs disciples ? Si, malgré les ravages effroyables des siècles, qui ont englouti presque tous nos monuments historiques des premiers âges, nous avons pu mon-
(1) Gallia christ., t. IV, col. 370-371.
(2) S. Paulin. Nolens. , Epist. xvm, n° 4, apud Patrolog. lal.f t. LXI , col. 239.
trer la sainteté fécondant chacune des parties de notre province, quelle n'a pas dù être la réalité! Nous avons d'ailleurs , sur ce point , le témoignage fameux de sept évêques gallo-romains qui, dans leur lettre à sainte Radégonde (1 ), se servent d'expressions absolument semblables à celles de saint Paulin, pour exprimer les fruits abondants de l'apostolat de saint Martin dans toutes nos contrées de l'Ouest , avant et pendant son épiscopat. Mais ce qui caractérise surtout l'apostolat de saint Martin, sous la direction de saint Hilaire, c'est qu'il imprima en faveur de la vie monastique un courant d'opinions véritablement extraordinaire. Aux funérailles du grand thaumaturge assistaient, Sulpice Sévère lui-même nous l'affirme, près de deux mille ynoines, tous ses disciples, et une foule innombrable de vierges formées par ses soins (2).
Mais écoutons un témoin d'un autre genre. Claudius Rutilius Numatianus, fils de Lachanius, préfet du Prétoire des Gaules, et lui-même préfet de Rome, était très-probablement Poitevin d'origine (3). Fanatique partisan du culte des dieux, il détestait cordialement les moines ; et sa haine s'était sans doute accrue par suite de l'immense influence qu'il leur avait vu exercer dans notre province, sa patrie. Aussi, dans Yltinéraire qu'il écrivit vers 417, déverse-t-il à flots sa bile contre cette race maudite, « contre ces abominables ennemis delà lumière, qui, par leur nom seul de moines, indiquent assez quils veulent vivre saïis témoins. Ils se font d'avance
(1) S. Gregor. Turon., Hist. Franc, IX, 39 : «Itaque cum ipso catholicœ religionis exortu cœpissent Gallicanis in fînibus venerandœ fidei primordia respirare et adhuc ad paucorum notitiam tune ineffabilia pervenissent
Trinitatis dominiez sacramenta , beatum Mai linum, peregrina destirpe,
ad illuminalionem palriœ dignalus tsl dirigere, misericordia consulente. Qui, licet apostolorum tempore non fuerit, tamen apostolicam gratiam non effugit. »
(2) Sulpic. Sever., Epist. m ad Bassulam socrum suam.
(3) D. Rivet, Hist. litlér. de la France, L II, p OS, 70.
misérables, ajoute-t-il, de peur de le devenir un jour. Vit-on jamais folie plus perverse? » Plus loin, décrivant les impressions qu'il éprouva en passant devant File Gorgonia, dans la mer de Toscane : «J'aperçois la Gorgone, s'écriet— il (1), qui se dresse au milieu des flots, contre le rivage de Pise ; je déteste ces écueils, théâtre d'un récent naufrage, hk s'est perdu un de mes concitoyens, descendu vivant au tombeau. Il était naguère des nôtres: il était jeune, de grande naissance, riche, bien marié. Mais, poussé par les furies, il a fui les hommes et les dieux; et maintenant, crédule exilé, il croupit dans une sale retraite. Le malheureux ! il croit se repaitre des biens célestes au sein de son ordure, plus cruel pour lui-même que ne pourraient Têtre les dieux qu'il offense. Cette secte n'est-elle pas plus fatale que les poisons de Circé? Circé ne transformait que les corps, et maintenant on nous transforme les âmes. »
Ainsi, à la fin du ive siècle, les enfants des plus illustres familles du Poitou allaient s'ensevelir vivants jusque dans les cavernes des îles désertes de la Méditerranée, tant avait été puissante l'impulsion imprimée, dans notre province, par le grand patriarche de la vie monastique en Occident. Quant à ce jeune patricien qui a mérité d'exciter à ce point la lu- eur du païen Rutilius, nous n'avons qu'un seul regret : c'est d ijnorer son nom. Nous nous serions fait un devoir de le présenter à la vénération de tous les fidèles. Saluons,
(l) Nous empruntons cette traduction à M. de Montalembert {Les Moines d'Occident, t. 1, p. 185, 186) :
« Aversor scopulos , damni monumenta recentis : Perditus hic vivo funere civis erat.
Noster enim nuper, juvenis majoribus amplis, Nec censu inferior conjugiove minor.
Impulsus furiis homines divosque reliquit, Et turpem latebram credulus exul agit... Num, rogo, deterior Circseis secta venenis? Tune mutabantur corpora, nunc animi. »
du moins, sa mémoire, et prions-le de nous communiquer un rayon de la gloire dont il est couronné dans le ciel, en échange de ses humiliations de la terre.