LES CINQ VIERGES CHRÉTIENNES CONSACRÉES A DIEU PAR SAINT HILAIRE
Nous l'avons déjà dit, la virginité, sous l'inspiration d'Hilaire et de Martin, produisit en Poitou des fruits admirables ; et c'est avec douleur que, malgré toutes nos recherches , nous n'avons pu, jusqu'ici, découvrir aucune nouvelle fleur de ce parterre , formé et cultivé par les mains de ces deux grands serviteurs de Dieu. Cinq noms ont seuls survécu à l'oubli delà postérité ; mais ils forment autour du front d'Hilaire une couronne d'une rare beauté. Ces noms , que nous devons prononcer avec une religion profonde, sont ceux de Florentin, d'A&m, de Virgana, de Neomadia et de Troecia, dont le peuple a fait Florence, Àbre, Verge, Néomaye et Triaise.
Florentia se présente la première, et nous rappelle un des épisodes les plus touchants de l'exil d'Hilaire.
Notre saint évêque, on s'en souvient, avait été relégué jusqu'au fond de la Phrygie, dans l'Asie-Mineure. Mais le parfum de ses vertus n'avait pas tardé h se répandre dans toute cette vaste province ; en sorte que , peuples et grands, évêques, clercs et laïques, avaient subi l'ascendant de sa sainteté. Des miracles avaient même confirmé de leur sanction divine l'admiration publique. Les choses en étaient à
ce point lorsque , vers le mois de septembre de Tan 359, il fut appelé, comme nous l'avons vu, pour assister au concile soi-disant œcuménique de Séleucie. Chemin faisant, il s'arrêta dans une petite ville (castellum), et entra dans l'église pour y célébrer les saints mystères, car c'était le jour du Seigneur. Une foule compacte remplit bientôt le temple, désireuse de participer à la communion de cet évêque étranger. Mais voici que tout à coup , pendant que le pontife et les fidèles sont appliqués au saint sacrifice, une jeune fille, nommée Florentia , d'une riche et noble famille du pays, jusqu'alors adonnée au culte des idoles, pénètre dans le lieu saint, fend la foule en criant à haute voix : « Ce » pontife est le grand serviteur de Dieu , Hilaire de Poi- » tiers (1) ! » En même temps, elle se prosterne à ses pieds, et le conjure de lui conférer la grâce du baptême. On peut juger quelles furent la surprise et l'émotion du peuple à ce spectacle.
Évidemment, cette jeune vierge, hier encore idolâtre, avait eu révélation de l'arrivée du confesseur de la foi, et avait reçu l'ordre de venir lui demander, comme Corneille à saint Pierre, l'initiation aux mystères du christianisme. Cette vision divine avait été, sans doute, bien remarquable, car nous voyons son père Florent (2) implorer, après elle , la
(1) « Die dominica ingressus est templum; moxque Florentia, puella gentilis, irrumpens multituclinem populi, voce magna servum Dei illuc advenisse testata est; et ad pedes ejus accurrens, non cessavit petere, nisi signum crucis ab ipsosibi fieri fideJiter impetrasset. » (Vita S. HUarii, anctore S. Fortunato, lib. I, cap. n, n° 9.)
(2) Comme il y a plusieurs personnages de ce nom parmi les officiers supérieurs de la cour de Constance, de Julien, de Valens, etc., il serait difficile de dire avec lequel il faut identifier le père de Florence. Qu'on nous permette, dans cette incertitude, d'émettre une conjecture qui, pour nous du moins, n'est pas dépourvue de vraisemblance. Le père de Florentia n'aurait-il point quitté, lui aussi, sa patrie et suivi saint Hilaire en Poitou? Nous trouvons mentionné dans les plus anciens martyrologes du Poitou, de l'Anjou et de la Touraine, au 27 juin, un saint Florent, moine de l'île
même grâce et la même faveur. Hilaire, profondément ému lui-même de cette scène touchante, ne put s'empêcher de céder aux instances de la jeune fille et de son noble père; il imprima immédiatement sur leur front, avec le saint-chrême, le signe de la croix , premier symbole d'admission au catéchuménat. Ces liens miraculeux une fois créés entre l'initiateur et les initiés , il fut impossible à Hilaire de ne pas faire quelque séjour dans le sein d'une famille devenue la sienne. Il demeura donc plusieurs jours dans la maison de Florent, instruisant par lui-même le père et l'enfant, tandis que les prêtres de sa suite catéchisaient la nombreuse troupe d'esclaves et d'affranchis qui composaient la famille, dans le sens romain, des deux nobles néophytes. Après les instructions et les préparations alors en usage, tous reçurent le baptême et la confirmation de la main du pontife. Hilaire partit ensuite, heureux de leur bonheur, et alla dans le concile de Séleucie combattre les bons combats dont nous avons parlé. Mais, avant son départ, la scène du temple s'était renouvelée plus émouvante que la première fois. La jeune Florence, véritable fleur d'innocence, s'était, sous les yeux de son père, prosternée aux pieds de l'homme de Dieu , et lavait supplié de lui permettre de le suivre jusque dans le pays lointain des Pictaves, où elle vouerait à Dieu sa virginité , et marcherait dans le chemin du ciel sous sa paternelle direction. Quelqu'extraordinaire que paraisse cette résolution, ni Hilaire ni Florent n'osèrent
d'Yeu (Biblioth. nat., ras. F. lat. 9ï3i, du xie siècle; D. ..Martène, Thcsaur. anecdut., t. III, col. 1589, 1547 : « v kal. julii, translalio Florcntii; in Oia Florenlii; » Biblioth. d'Angers, ras. n° 83, du xe siècle : « v kal. julii, natalis sancli Florenlii confessons » ), que nos calendriers plus modernes appellent à tort Florent inus episcopus (D. Font., LXXIX, 109). Ne serait-ce point le père de Florence qui serait venu linir ses jours dans l'île d'Yeu, non loin d'Olonne ? Le corps de ce saint fut transféré à Saint-Savin, au ixc siècle, avec celui de saint Marin et plusieurs autres saints du Bas-Poitou.
s'y opposer, tant l'inspiration divine était manifeste en cette jeune fille (1). Elle partit donc pour Constantinople et pour l'Occident, dans la compagnie d'Hilaire et des prêtres vénérables compagnons de son exil , et arriva avec eux à Poitiers .
Les historiens ont parlé de l'enthousiasme universel avec lequel Hilaire fut accueilli par son peuple et par la Gaule entière; mais qui dépeindra la joie et les émotions de sa femme et de sa fille Abra !
Àbra, cette autre fleur de virginité, cette perle céleste de la couronne paternelle d'Hilaire, est une de ces gracieuses figures qu'on ne peut contempler sans une profonde admiration. Élevée, formée à la vertu par son bienheureux père, elle ne connut en ce monde que deux amours, qui n'en font qu'un : l'amour de Dieu et l'amour de ses parents. Lorsque, par la volonté de Dieu, saint Hilaire fut revêtu de la dignité épiscopale, elle offrit généreusement au Ciel le sacrifice de la vie de famille, qui jusqu'alors avait été les délices de son cœur filial.
Conformément aux règles posées dès l'origine de l'Église, Hilaire dut quitter le foyer domestique et venir habiter près de son église cathédrale, dans le palais de ses prédécesseurs. Son épouse et sa fille continuèrent à demeurer dans la maison héréditaire, qui, selon toute apparence, n'était autre que la future collégiale de Saint-Hilaire-de-la-Celle, aujourd'hui occupée par le couvent des Carmélites. La douleur de cette séparation fut, on peut le croire, grandement adoucie par de fréquents entretiens avec le saint évêque. Mais Dieu, qui
(l) Au reste, des exemples analogues ne sont pas rares clans l'histoire de l'Église. Ainsi, sainte Macrine suivit son frère saint Basile dans les solitudes du Pont; sainte Marcelline quitta Rome pour s'attacher à son frère saint Ambroise ; et nous voyons quatre jeunes vierges abandonner leur pays pour se placer sous la direction de saint Germain d'Auxerre. (Bolland.* A et. SS., t. I martii, p. 241, De S. Camilla.)
voulait enlever à cette famille bénie les consolations de la terre pour lui prodiguer plus largement celles du ciel, permit aux ennemis de la vérité, pendant près de cinq ans, de faire subir à Hilaire la peine cruelle du bannissement. Àbra, jeune encore, se vit ainsi privée de la lumière de ses yeux, de la douceur de son cœur. Qui peindra le deuil de ce foyer découronné, de cette épouse et de cette enfant, vivante image de son père exilé? Mais l'amour a mille inventions pour triompher des obstacles. Les évêques de la Gaule n'osèrent, nous l'avons vu , entretenir des relations avec notre saint confesseur. Àbra et sa mère furent plus courageuses. Malheureusement, de toute cette correspondance qui nous eût initiés aux secrets les plus intimes de cette noble et sainte famille, une seule lettre a échappé aux ruines accumulées par les siècles.
C'était vers l'an 358 ou 359. Abra avait alors seize ou dix-sept ans. Douée de toutes les qualités du corps et de l'âme, issue d'une race illustre, jouissant d'une fortune considérable, et unissant à ces dons de la nature toutes les vertus et toutes les grâces que répand sur la vierge chrétienne la piété la plus profonde et la plus éclairée, elle ne pouvait manquer d'exciter plus d'un désir légitime dans le cœur des jeunes patriciens de l'Aquitaine. Une douce mélancolie, répandue comme un voile sur son beau visage depuis le départ de son père, ajoutait encore aux charmes de sa personne. Plus d'une démarche discrète fut faite auprès de sa pieuse mère. Abra avait le monde en horreur; elle vivait sous l'aile de sa mère comme l'enfant sous l'aile de son Ange. Mais devait-elle se vouer définitivement à Dieu, ou devenir, comme sa mère vénérée, une épouse fidèle et chrétienne? Elle écrivit à son père une lettre dans laquelle elle lui exposait la situation et le suppliait de lui indiquer la voie qu'elle de-
vait suivre. Hilaire avait été instruit par révélation de tout ce qui s'était passé. D'ailleurs, à ses yeux, faire descendre aux affections de la terre cet esprit et ce cœur nourris, depuis le berceau, de pensées et d'aspirations angéliques, eût été un crime de lèse-majesté divine. Il répondit donc la lettre suivante :
« A. sa bien-aimée fille Àbra , Hilaire , salut dans le Seigneur.
« J'ai reçu ta lettre, dans laquelle je vois ton ardent désir de mon retour. Mon cœur me dit qu'il en est ainsi ; car je sens moi-même combien est douce et désirable la présence des personnes aimées. Mais comme je sais que mon éloignement te devient de jour en jour plus pénible, de peur que tu ne m'accuses de manquer de cœur à ton égard par cette absence prolongée, j'ai résolu de justifier et mon départ et mon long retard, et de te faire comprendre que, loin d'avoir failli par là à mon devoir de père, je t'ai, au contraire, procuré les plus précieux avantages. 0 ma fille unique, unique objet de mon amour de père , mon désir est de te voir la plus belle et la plus heureuse qui soit au monde.
« Or voici que j'ai appris naguère qu'il existait un jeune homme possédant un diamant et une robe nuptiale d'un prix si inestimable, que quiconque méritait d'obtenir de lui ce trésor acquérait par là même des richesses et une santé supérieures à toutes les fortunes et à toutes les santés terrestres. A cette nouvelle, je partis aussitôt pour le pays où il habitait. . Lorsque, après avoir surmonté les nombreuses difficultés d'un long et pénible voyage, je parvins jusqu'à lui, je tombai aussitôt à ses pieds; car telle est la beauté de ce jeune homme, que personne ne peut soutenir l'éclat de son visage. Me voyant prosterné devant lui, il donna ordre qu'on me demandât ce que je voulais et ce que
je désirais. Je répondis alors : « J'ai entendu parler du dia- » mant et du vêtement précieux que vous possédez , et je » suis venu pour obtenir ce trésor. Si vous daignez me lac- » corder, j'ai une fille, unique objet de mon ardent amour, » et mon plus grand désir est de la parer de votre robe et » de votre diamant. » Je restai ainsi la face contre terre, versant des larmes abondantes, gémissant jour et nuit, ne cessant de le supplier de vouloir bien exaucer ma prière. Enfin, comme ce jeune homme est bon au-delà de ce qu'on peut imaginer, il me dit : « Vous connaissez donc la robe et » la pierre précieuse que vous sollicitez avec tant de larmes » pour votre fille? » — « Seigneur, ai-je répondu, je les » connais par la renommée, qui m'en a raconté des mer- » veilles; et j'ai cru avec foi, et je sais que leurs qualités » sont admirables, et que le véritable salut consiste à se re- » vêtir de cette robe précieuse et à se parer de ce diamant.» Alors le jeune prince ordonna à ses ministres de me montrer et le vêtement et la pierre précieuse ; ce qu'ils firent avec empressement. Je vis d'abord la robe. Oui, ma fille, je l'ai vue : c'était quelque chose d'indescriptible. Sous le rapport du tissu, la soie la plus fine ne serait auprès d'elle qu'une corde grossière. L'or, comparé à son éclat, paraîtrait terne. Elle étincelait de mille couleurs , et rien sur la terre ne peut égaler sa beauté. Le diamant me fut ensuite montré. A sa vue, je tombai à terre ; car mes yeux mortels ne purent contempler une telle splendeur, toutes les espèces de magnificences du ciel, de la lumière, de la mer ou de la terre ne pouvant lui être comparées. Et comme je demeurais prosterné, un des assistants me dit : «Je vois que vous êtes un » père plein de sollicitude et de bonté, et que vous désirez » ardemment pour votre fille cette robe et ce diamant ; mais, » afin d'exciter plus encore votre désir, je vais vous en dé-
» voiler toutes les propriétés Ce vêlement n'est jamais mangé » par les vers, ni usé par le temps, ni souillé par l'ordure, » ni déchiré par la violence, ni diminué par la perte d'au- » cune de ses parties ; mais il reste constamment tel qu'il )> est. Quant à la pierre précieuse , telle est sa vertu , que » quiconque la possède est à l'abri de la maladie , de la » vieillesse et de la mort. Elle ne préserve pas seulement de » ce qui est nuisible au corps ; quiconque, en outre, en fait » usage est garanti contre tout ce qui peut causer la mort, » opérer les modifications de l'âge, ou empêcher la perfec- » tion de la santé. »
« En entendant le récit de ces merveilles, ô ma fille, je fus épris d'un amour passionné pour ce trésor ; et, persévérant à me tenir prosterné, inondant le pavé de mes pleurs, j'adressai au jeune prince les plus instantes supplications : « Seigneur, lui disais-je , prenez en pitié ma faible prière ; » ayez compassion de celle qui est toute ma sollicitude » et toute ma vie. Si vous me refusez cette robe et ce diay> mant, je serai désormais le plus misérable des hommes, » et il me semble que ma fille, encore vivante, périra sous » mes yeux. Je suis prêt, s'il le faut, à devenir errant toute » ma vie pour obtenir un tel trésor. Vous savez, Seigneur, » que je ne mens pas. »
« Après m'avoir écouté avec bonté , le jeune prince me commanda de me relever et me dit : « Je suis touché de vos » prières et de vos larmes , et vous avez bien fait d'avoir » confiance. Comme vous m'affirmez que vous êtes dis- » posé à dépenser votre vie entière pour acquérir mon tré- » sor, je ne puis vous le refuser ; mais il faut que vous » sachiez mon bon plaisir et ma volonté. La robe que je » vais vous donner est de telle nature, que quiconque se » couvrirait de vêtements de soie, ou d'or ou de couleurs
» variées ne pourrait s'en revêtir. Je ne la donne qu'à la » jeune fille qui se contente de se vêtir, non d'habits de » soie, mais de tissus simples et de couleurs naturelles » fnativis coloribus). Tout au plus, pour se conformer à l'u- » sage , peut-elle porter des parements de pourpre ; encore » faut-il qu'ils ne soient pas larges, mais étroits. Quant à » mon diamant, personne ne peut l'acquérir s'il possède » d'autres pierres précieuses ; car celles-ci sont extraites ou » delà terre ou de la mer, tandis que la mienne, comme » vous le voyez, est d'une beauté et d'un prix inestimable; » elle est incomparable et toute céleste, et ne peut souffrir » d'être placée à côté des autres. Mes trésors, en effet, n'ont » aucun rapport avec ceux de l'homme. Ainsi, celui qui se » sert de ma robe et de mon diamant jouit d'une santé éter- » nelle ; il n'éprouve ni les ardeurs de la fièvre, ni les dou- » leurs des blessures, ni les affaissements des années, ni la » dissolution de la mort. Il est toujours égal à lui-même et » éternel. Je vous donnerai pourtant ce double trésor pour » que vous le transmettiez à votre fille. Mais vous devrez d'a- » bord savoir ce que veut votre fille. Si elle se rend digne » de mes joyaux , c'est-à-dire, si elle renonce aux robes de » soie , teintes ou brochées d'or, si elle a en horreur toutes » les pierreries terrestres, alors je vous donnerai pour elle » tout ce que je vous ai promis. »
« Après de si douces assurances , ô ma fille , je me suis relevé plein de joie et je me suis empressé de t'écrire cette lettre pour te communiquer le précieux secret que je possédais. Oh! je t'en supplie, parles larmes que j'ai versées pour toi, attends les joyaux que je t'annonce ; ne cause pas à ton vieux père le chagrin de ne pouvoir te parer de ce diamant et de ce vêtement céleste. J'en atteste devant toi, ô mon enfant chérie, le Dieu du ciel et de la terre, rien n'est
plus précieux que ces joyaux incomparables ; et il est en ton pouvoir de les posséder, si tu le veux. Donc, désormais, si l'on te présente un habit de soie, ou teint ou broché d'or, dis à celui qui te l'offre : « Merci ! Pour moi , j'attends un » autre vêtement que mon père m'a acquis au prix d'un » long voyage , qu'il est allé quérir pour moi , et que je ne » pourrais avoir si j'acceptais celui-ci. La laine de la brebis » me suffit ; la couleur que la nature a faite est seule de mon » goût : la robe la moins somptueuse est celle qui me con- » vient. D'ailleurs, tout mon désir est d'être vêtue par mon » père de la robe qui, dit-on, ne s'use point, ne s'altère » point, ne se déchire point. »
« Ou bien encore, si l'on t'offre quelque riche collier ou quelque anneau pour orner ton doigt , tu parleras ainsi : « Dieu me garde de ces inutiles et vils ornements qui me » priveraient du bijou incomparablement plus précieux , » plus beau et plus utile que j'attends de mon père ! Je crois » à mon père, parce que lui-même a cru à celui qui lui a » promis pour moi ce joyau. Mon père m'affirme qu'il » donnerait volontiers sa vie pour l'acquérir; je l'attends, » je le désire uniquement , puisqu'il doit me procurer le » salut et l'éternité. »
« Donc, encore une fois, ma fille bien-aimée, viens en aide à ma sollicitude, relis sans cesse cette lettre de ton père, et réserve-toi pour le vêtement et le diamant que je te promets. Réponds-moi, sans consulter personne, par n'importe quelle lettre, si réellement tu ne veux avoir en partage que ce double trésor, afin que je sache comment répondre au jeune prince dont je t'ai parlé, et, dans le cas où tu suivrais mes inspirations, que je puisse joyeusement songer à revenir près de toi. Lorsque tu m'auras répondu, je te ferai connaître quel est ce jeune homme , quelle est sa
position , ce qu'il désire de toi, quel est son pouvoir, et quelles sont ses promesses. En attendant , je t'envoie une hymne pour te servir de prière, matin (1) et soir, afin que tu te souviennes sans cesse de moi. Si , à cause de ton jeune âge, tu ne saisis pas bien le sens de l'hymne ou de cette lettre, interroge ta mère, qui n'a rien tant à cœur que de t'enfanter à Dieu par l'imitation de ses vertus. Que Dieu , qui l'a créée, te garde maintenant et toujours, ô mon enfant chérie ! »
Àbra comprit et s'empressa de suivre, à la lettre, les conseils paternels; en sorte que, au retour de son exil, Hilaire la retrouva digne de lui et digne de Dieu. Ce n'était plus cette enfant de douze ou treize ans qu'il avait laissée pleurant entre les bras de sa mère ; c'était une vierge chrétienne, belle, gracieuse et charitable, mais grave, prudente et modeste, mûrie avant l'âge par la douleur qu'elle avait partagée avec sa pieuse mère. Elle aspirait de toute son âme à consacrer à Dieu sa virginité entre les mains de son père. Celui-ci ne put lui refuser cette faveur. Il lui imposa donc le voile des vierges selon les rites depuis longtemps en usage dans l'Église (2).
Sans doute, à la vue d'une vertu si consommée, le saint évêque se rappela plus d'une fois la charmante comparaison, qui lui était familière, entre les Anges du ciel et les lis de la terre, et il se réjouit de la voir si parfaitement réalisée en sa fille bien-aimée.
Si son affection eût été selon la chair, il eût demandé à
(1) Nous possédons l'hymne du matin {Palrol. lat., t. X, col. 552).
(2) Dans la primitive Église, la plupart des vierges consacrées à Dieu demeuraient chez leurs parents, et y menaient une vie pénitente. Cet usage persévéra jusqu'au yi- siècle au moins. Ainsi vécurent sainte Marcelline, sœur de sainte Ambroise, sainte Geneviève de Paris, sainte Pusinne et ses sœurs (Bolland., Ad. SS.y t. III april., p. 1G9), etc.
Dieu pour Àbra une longue vie terrestre ; mais une tout autre pensée se présentait à son esprit. N'avait-il pas souvent médité ces paroles du sage : « Le juste qui est prévenu » par la mort va dans l'étemel repos. En effet , la vieillesse ne » se compte point par les années ; les véritables cheveux blancs, » c'est la sagesse 9 et la vie immaculée vaut une vie entière. » Lame qui plaît à Dieu devient l'objet de sa prédilection ; et » comme elle est en péril au milieu des pécheurs , elle est sou- » vent enlevée jeune de ce monde. Elle est enlevée de peur que r> le mal ne corrompe son intelligence ou que la vanité ne perr> vertisse son cœur (1) . »
Ces vérités, si peu comprises par la chair et le sang, retentissaient comme un écho divin au fond de son cœur paternel. Mais son Abra est-elle assez détachée de l'amour instinctif de la vie pour goûter ce mystère, pour aspirer uniquement au ciel? Après les premiers épanchements et les ineffables joies de la consécration à Dieu, ïïilaire prend enfin son enfant à part, et avec le langage d'un séraphin, il lui parle des délices de la patrie , des enivrements éternels qui attendent, dans le lit nuptial de l'Époux divin , la vierge chrétienne s'endormant dans le linceul d'une pureté sans tache.
Tandis que ce père admirable, aussi généreux qu'Abraham, poursuivait son discours, Abra paraissait ravie en Dieu , ivre de bonheur : « 0 mon père vénéré , s'écria-t-elle » lorsqu'il eut achevé , que me dites-vous? Mais mon âme » soupire chaque jour, comme le cerf altéré, après cette » source de vie éternelle. Mon Époux céleste m'appelle sans » cesse avec une voix si douce, qu'il me fait languir d'art mour. Si vous avez quelque pouvoir, comme je l'espère,
(i) Sapient., iv, 7-11.
» sur son cœur adorable, obtenez de lui que j'aille chercher » moi-même ce diamant incomparable dont votre lettre m'a » fait sentir et goûter toute la beauté. » Elle dit, et saint Hilaire étend les bras comme Moïse , et , avec des gémissements et des larmes, il obtient, par ses instantes prières, que cette âme bien-aimée s'envole sans retard, sans douleur, dans le séjour des Bienheureux. Le corps virginal de cette enfant vraiment angélique s'affaisse doucement sur le sein de son père , et s'endort pour ne plus se réveiller qu'au jour de la résurrection.
Cependant, l'épouse d'Hilaire contemplait cette scène sublime avec un courage digne de son époux et de sa fille. N'avons-nous pas entendu Hilaire lui-même, dans sa lettre àÀbra, attester que cette mère n'aspirait qu'à enfanter à Dieu le fruit béni de ses entrailles? Mais que va-t-elle devenir maintenant que toute sa joie est montée au ciel ? Elle se prosterne aux pieds de son époux, et le supplie d'octroyer à la mère la grâce qu'il vient d'accorder à l'enfant. Et notre bienheureux pontife , cédant à ses instances , immole par le glaive d'une fervente oraison celle que, après Dieu, il aimait le plus en ce monde.
Achevant son héroïque sacrifice , il voulut les ensevelir de ses propres mains, et les confier lui-même au double tombeau de marbre blanc qu'il leur fit préparer dans le cimetière public de la communauté chrétienne (1). Pour honorer leurs dépouilles mortelles , il éleva sur leurs sépulcres une somptueuse basilique, qu'il dédia sous l'invocation des deux frères martyrs saint Jean et saint Paul , récemment immolés à Rome pour la foi, par les ordres de Julien
(1) Cf. Mèm. Soc. aniiq. Ouest, t. XXIU, p. 64. — Biblioth. nat., ms. F. lat. n8 5316, fol. 35.
l'Apostat (1). Il s'y réserva, entre ces deux tombeaux , une place pour sa propre sépulture (2). C'est là principalement que , pendant plus de mille ans, les fidèles de Poitiers vinrent célébrer la mémoire de sainte Àbre, le 13 décembre. Sa fête est , en général (3) , mentionnée ce même jour, sous le rite simple, dans les calendriers manuscrits de toutes les églises collégiales et abbatiales du Poitou (4). Elle est aujourd'hui solennisée, dans le diocèse, sous le rite double, mais le 12 décembre, par respect pour sainte Lucie. Le corps de notre bienheureuse fut enfermé plus tard dans un magnifique reliquaire doré, qui, en 1562, devint la proie des hérétiques.
Chose étonnante! l'épouse de saint Hilaire n'a jamais reçu, que nous sachions du moins , aucun culte public. Seulement, dans l'office de la fête de sainte Abre, on proclamait, en certaines églises, sa béatitude éternelle par cette belle antienne (5) : « 0 bienheureux pontife (Hilaire) ! » qui fit entrer avec lui au ciel et sa femme et sa fille I »
(1) « In ecclesia sanctorum martyrum Johannis et Pauli, quam pro reliquiis sanctorum ipsorum secum ab exilio allatis, in oppido urbi contiguo construxerat, venerande traditus est (Hilarius) sépulture. » (Ms. 5316.)
(2) Ballet. Suc. antiq. Ouest, 1857, p. 180. — Saint Ambroise se prépara également un tombeau dans la basilique qu'il avait fait bâtir (S. Ambros., Episl. xxn, n° 13, apud Palrolug. lat., t. XVI, col. 1023), et sa sœur, sainte Marcelline, fut enterrée près de lui (Bolland., Ad. SS., t. IV julii , p. 233 , 238). — Saint Sévère, évêque de Kavenne, à la fin du ive siècle, se coucha lui-même et s'endormit du sommeil de la mort dans le même sépulcre qui contenait les corps de sa femme sainte Vivenlia et de sa fille sainte lnnocentia. (Bolland., Ad. SS., 1. 1 febr., p. 89.)
(3) ÎSous disons en général, parce que nous la trouvons mentionnée le 5 décembre, dans le plus ancien manuscrit liturgique que conserve la bibliothèque publique de Poitiers (ms. n° 179).
(4) Elle était aussi célébrée dans le monastère de Lonré , au diocèse d'Auxerre, dont nous avons raconté la fondation. (Biblioth. nat., ms. F. lat. 1106.) — Dans les manuscrits liturgiques d'origine poitevine que l'on conserve à Paris et à Poitiers, le nom de sainte Abre figure dans les litanies que l'on chante le samedi saint.
(5) « 0 quam beatissimus pontifex qui uxorem et fîliam secum fecit esse in regno. » (Biblioth. de Poitiers, ms. n° 307, du xv siècle.)
La jeune vierge Florentk a dû assister aux scènes émouvantes dont nous venons d'esquisser le tableau. A son arrivée dans sa ville épiscopale, le premier soin de saint Hilaire fut certainement de la confier aux soins vigilants de son épouse et surtout à la tendresse fraternelle de sa fille Abra. On peut se figurer quelle sympathie s'établit aussitôt entre ces deux âmes si pures et si bien faites pour se comprendre. Aussi, lorsque la jeune Abra se fut endormie dans le Seigneur, son amie n'aspira-t-elle qu'à s'ensevelir vivante dans un tombeau, en attendant que le trépas la mît, elle aussi, en possession de son céleste Époux, l'unique objet désormais de son affection ici-bas.
Hilaire se rendit à son désir. Il possédait, probablement par droit héréditaire, un domaine considérable, situé sur la Vonne, petite rivière qui se jette dans le Clain aux portes de Vivonne (1). Dans cette vaste propriété, se trouvait une villa appelée Condate, d'où le vulgaire a fait Comblé (2), nom qui exprime la proximité du confluent de la Longêve et du ruisseau de Montfrault. C'est dans ce lieu solitaire que le saint pontife fit construire une pauvre cellule destinée à devenir la demeure de la noble fille de l'illustre Florentius (3).
Cet état de réclusion volontaire, même pour les vierges, n'était pas alors, comme il le serait aujourd'hui, une vocation extraordinaire (4). C'était, en germe, la rigoureuse clô-
(l) Selon toute apparence, Vivonne lui-même faisait primitivement partie de ce domaine , qui devint la propriété des évêques de Poitiers après la mort de saint Hilaire. C'est, du moins, la manière la plus vraisemblable d'expliquer la sujétion féodale des seigneurs de Vivonne à l'égard des évêques de Poitiers.
Le mot Cumulait est très-récent.
(3) « Denique beatus pontifex illi (Florentiae) mundum vilescere conspi-
ciens ipsam obnixe postulantem in cetla quadam , in vico Condalense,
duodeno milliario ab urbe difïerenti, inclusit. » (Biblioth. nat., ms. F. lat. 1033, fol. 407, lecl. va officii B. Florentin. Bréviaire du xme au xive siècle.)
(4) Sainte Irène, sœur du pape saint Damase, embrassa, à Rome même, la vie de recluse. (Bolland., Ad. SS., t. III febr., p. 247; 1. 1 maii, p. 58.) —
ture de nos Carmélites, tandis que les autres communautés de vierges de cette époque primitive conservaient, sous ce rapport, certaines libertés analogues à celles de nos congrégations hospitalières ou enseignantes.
Le Poitou, plus encore peut-être que la plupart des autres provinces, vit alors un certain nombre de jeunes filles se vouer à ce genre dévie pénitente et solitaire. Nos trois autres vierges, disciples de saint Hilaire, que nous avons nommées, sainte Verge (1), sainte Néomaye(2) et sainte Triaise, paraissent avoir suivi la même voie. Malheureusement, sur les deux premières, nous ne possédons que des données trop incertaines. Nous savons seulement que sainte Verge vécut et mourut dans le village qui, depuis lors, a pris son nom
Cf. D. Martène, De anliquis Ecclesiœ riiibus , t. II, p. 496; et Comment, in regulam S. Benedicti, cap. i. — D. Mabillon., Annal. Bened., XIX, 5; XXVI, 83; XL, 44. — D. Chamard, Saints Personnages de l'Anjou, t. II, p. 109).
(1) Chastelain dit (Marlyrol. romain annoté, t. I, p. 117) : a Dans le lieu qui porte son nom, près Thouars, on lafait contemporaine de saint Hilaire. ... Meurisse, au rapport du récollet Arthus du Moustier, auteur du Gynécée, dit que le corps de sainte Viergue est à Saint-Vincent de Metz. » —Comment et à quelle époque cette translation a-t-elle eu lieu , nous l'ignorons. La fête de sainte Vergue ou Verge était célébrée le 7 janvier. Elle était particulièrement honorée dans l'abbaye de Saint-Jouin-de-Marnes {Bibliolh.Mazarine, ms. 785). — D. Estiennot a écrit d'elle (Not. ad lilan. Pictonicas) : « S. Virgana, nata in parœcia B. Marias de Haut-Bois, in diœcesi Pictaviensi, » in qua sepulcrum ejus apparet perspicue. » Le sarcophage dont parle D. Estiennot existe encore dans l'église de Sainte-Verge. Il était autrefois dans le sanctuaire devant l'autel. Relégué, depuis la révolution de 1793, dans un coin de l'église, il sera prochainement remis en son ancienne place, où de nombreux pèlerins venaient autrefois le vénérer. Sainte-Verge était un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Jouin. Au xn* siècle il était conventuel, comme on le voit par plusieurs chartes du cartulaire inédit de Saint-Laon de Thouars, que nous publierons peut-être un jour.
(2) Chastelain [loc. cit.), tout en prétendant, d'après une pièce manuscrite (quelle en était la valeur?), que sainte Néomaye a vécu au vi* siècle, avoue néanmoins que les Poitevins la faisaient contemporaine de saint Hilaire. On la représente d'ordinaire en bergère; mais il est très-probable qu'elle a vécu en recluse dans le bourg qui porte aujourd'hui son nom, et où, selon D. Estiennot, elle a été enterrée et a été vénérée pendant plusieurs siècles. Les puissants seigneurs de Beauçay,près Loudun, qui se glorifiaient d'être de la famille de cette sainte , lui firent bâtir des chapelles dans un grand nombre de localités du Poitou. Plusieurs subsistent encore.
près de Thouars, et que sainte Néomaye s'est sanctifiée et, selon toute apparence, a été enterrée dans l'église du bourg, qui s'est formé autour de sa cellule, non loin de Saint- Maixent. Quant à sainte Triaise, nous en parlerons tout à l'heure.
Une fois enfermée près de la petite chapelle qui lui servait d'oratoire, Florence commença une vie d'une austérité admirable.
« C'est à peine, dit l'auteur de sa légende (1), si elle prenait chaque soir un peu de pain et d'eau. Ses jours et ses nuits se passaient en veilles et en oraisons. Enfin, après avoir soutenu, avec un courage au-dessus des forces humaines, des combats et des épreuves dignes d'un athlète du Christ , elle alla au ciel cueillir les lauriers que méritaient ses victoires. Saint Hilaire, encore vivant, mais sur le point lui-même d'aller ceindre la couronne immortelle, vint fermer les yeux à cette héroïque jeune fille de vingt-cinq ans à peine. Il l'enterra dans le lieu même qu'elle avait sanctifié par sa pénitence. Dieu se plut à sanctionner aux yeux des hommes , par de grands et fréquents miracles, l'inspiration qui l'avait amenée si loin de son pays pour édifier le nôtre par ses étonnantes macérations et son entier détachement de toutes choses. »
L'oratoire où reposait sa dépouille mortelle devint aussitôt un lieu de pèlerinage très-fréquenté par les habitants de toutes les contrées voisines. Il était probablement desservi par un moine de la Celle-l'Évescault(2) , situé à quelques milles seulement de Comblé. Ce dernier monastère, fondé,
(1) Bréviaire de la tin du xnr siècle , déjà cité. (Biblioth. nat., ms. F. lat. 1033.)
(1) Non loin des cellules des recluses, il devait toujours y avoir une église et un monastère pour leur faciliter la réception des sacrements, et, au besoin, leur venir en aide. (D. Martène et D. Mabillon, loc. cil.)
selon toute vraisemblance, par saint Hilaire lui-même, et placé sous la dépendance du saint abbé de Ligugé, devint dans la suite (1) une collégiale de chanoines séculiers d'une assez médiocre importance, et directement soumise au patronage de l'évêque de Poitiers.
Cependant, malgré la dévotion du peuple qui venait y demander la cessation des sécheresses (2) et d'autres calamités publiques, le sanctuaire de sainte Florence était resté pauvre et délabré. Du moins (3) , il était en cet état misérable au commencement du xie siècle, lorsque, vers l'an 1020, Isembert Ier, d'une très-noble et très-puissante famille du Poitou, monta sur le siège épiscopal de saint Hilaire. Touché du peu d'honneurs que recevaient les reliques précieuses de la sainte recluse, ce prélat se fit un devoir de réparer cette injure et de renouveler le culte que cette héroïque jeune fille méritait à tant de titres. Peut-être avait-il reçu d'elle quelques grâces particulières. Pour mieux atteindre son but, il
(1) Le nom seul de cella indique son origine monastique. Dans un titre de 1218 (D. Font., XXII, 65) on trouve le nom de episcopalis cellula. D'ailleurs, Mabillon a prouvé surabondamment (Annal. Bened., lib.IV, 30; VII, 65; VIII, 3l;X,57;XI, 10, 43; XIII, 45 ; XIV, t , 2, 27, 36 ; XXI, 12; XXVII, 10, etc.) qu'il n'existait pas de collégiales de chanoines, en dehors des cathédrales, avant le vnr siècle, et que, par conséquent, toutes les abbayes de chanoines qui remontent à une époque antérieure à cette date ont été primitivement habitées par des moines. Ne perdons pas de vue cette observation, qui trouvera plus loin son application à propos de l'abbaye de Saint-Hilaire-le- Grand. A la fin du xme siècle, comme on le voit par le Grand-Gautier, la collégiale de Saint-Étienne de la Celle-l'Évêcault (episcopalis) était composée de nevf chanoines. Le chef portaitle titre de Prieur, nouvelle preuve de l'origine monastique de cette maison. Le 4 février 1304 (n. s), Jean de Lessinghe était revêtu de cette dignité (Biblioth. nat., ms. F. lat. 17147, f°216). Le 2 mai 1477, Jean Poitevin, officiai de Poitiers, en avait le titre (D. Font., XX, 657).
(2) Dans l'hymne de son ancien office (ms. cilat.), qui a été conservée dans le Propre des saints du Bréviaire actuel de Poitiers, on chante :
« Qui, sicut ejus precibus Inf undit terram imbribus , Sic nostra lavet vitia Spirituali gratia. »
(3) 11 pouvait, en effet, avoir été ruiné pendant le vin', le ix* ou le xe siècle.
fit une translation solennelle des ossements qui furent encore trouvés dans le sépulcre. Après en avoir déposé une partie dans une châsse richement ornée, qu'il donna à l'église de Saint-Pierre de Poitiers, il renferma le reste dans une sorte de sépulcre, près de V autel de la sainte Vierge, » Mère de Dieu, de la même église cathédrale (1). » A partir de ce moment, sainte Florence fut honorée d'un culte particulier et solennel, non-seulement par le chapitre de Saint- Pierre , mais encore dans toutes les églises du diocèse de Poitiers (2). Dans un inventaire de l'an 1406, la châsse qui contenait une partie de ses reliques est indiquée comme étant formée de bois précieux recouvert de lames d'argent doré (3). Mais, le 27 mai 1562 , elle disparut avec les autres reliquaires de la cathédrale , pillés et brûlés par les protestants (4).
Cette profanation sacrilège causa une émotion d'autant plus vive, que les reliques de la bienheureuse semblaient être à jamais perdues, personne ne songeant a la portion du corps déposée dans le petit sépulcre dont il a été question plus haut. Mais le 26 janvier de l'an 1698, en creusant une fosse pour un chanoine de l'illustre famille des Rochechouart , on mit à découvert la précieuse cassette. Elle était en bois de chêne et scellée de toutes parts. Les ossements qu'elle contenait étaient enveloppés dans du taf-
O) « Post multos vero annos (dit la légende déjà citée), quidam Pictavensis presul, Isembertus primvs, indignum arbitrans tante virginis corpus in loco illo esse hic, quia locus remotus est, et pauci inhabitant incole, unde tam peciosum thesaurum furari non esset difficile, indo, quia nullus aderat qui, sicut deceret, loco illi inserviret, honeste fecit deferri usque Pictavnn cum summo honore, et collocavit inPictavensi ecclesia,juxla altare sancle Dei Genetricis Marie. »
(2) La fête de sainte Florence est marquée dans tous les manuscrits liturgiques du Poitou que nous avons compulsés.
(3) Mém.Soc. anliq. Ouest, t. XVI, p. 140, 150.
(4) Mim. Soc. anliq. Ouest, loc. cit., p. 248.
fêtas. On se souvint alors de la translation du xie siècle , et les nouvelles reliques, reconnues authentiques, furent placées sous le grand autel , où elles sont encore aujourd'hui (1).
Ces diverses translations contribuèrent puissamment à ranimer la dévotion des fidèles envers sainte Florence. Aussi , à part sainte Radégonde , avec laquelle, du reste, elle a plus d'un trait de ressemblance , aucune sainte du Poitou n'a été jadis l'objet d'un culte aussi populaire.
Avant de dire adieu à cette jeune étrangère, qui a bravé avec tant de courage les périls de la mer pour venir servir Dieu dans notre province , qu'elle a embaumée du parfum de ses vertus, adressons-lui cette prière, composée par nos pères dans les âges de foi (2) : « 0 bienheureuse Florence, » la perle des vierges , par la grâce du Seigneur qui fut » abondante en vous , écoutez , avec votre clémence habi- » tuelle, les gémissements de vos serviteurs. Obtenez-nous, » du haut du ciel, le miséricordieux pardon que nous sol- » licitons. Faites que par votre intercession, nous soyons, » comme vous , ornés des fleurs de la sainte chasteté , et
(1) Mém. Soc. antiq. Ouest, t. XVI, p. 378-379.
(2) Nous avons extrait cette prière des répons et de la collecte de l'office de la sainte, dans l'ancien bréviaire plusieurs fois cité. — Dans le manuscrit n° 61 de la bibliothèque de Poitiers, on lit cette rubrique : « In crastino
» S. Andrée fiunt n lectiones de S. Florentia, cum cantore Sed tune, in
» Ecclesia Piclavensi, adultimas vesperas S. Andrée, mutabitur ad capitulum,
» quod erit sancte FLorenlie , et ex tune totum fîet de sancta Ad laudes
» liymnus alius proprius, et hymnus qui sequitur (Exullemus, etc.) erit pro » primis et ultimis vesperis et pro viatoribus. » — Cette rubrique nous apprend : 1° que dans l'église cathédrale de Poitiers, dès le xv" siècle au moins, la fête de sainte Florence était solennisée à l'égal de celle de l'apôtre saint André; 1° qu'on invoquait cette sainte pour l'heureux succès des voyages.— Il y avait eu, très-anciennement, une chapellenie fondée sous son vocable dans la cathédrale (Mém. Soc. antiq. Ouest, t. XV, p. 48). — Enfin, la messe que l'on chantait en son honneur, d'après les manuscrits du xiie et du xine siècle, avait pour Introït: « Gaudeamus », et pour Prose : « Fulget dies. »
» que , devenus féconds en bonnes œuvres , nous allions » nous asseoir un jour près de vous au banquet de l'éter- » nelle félicité. Amen. »
Quant au sanctuaire de Comblé, il continua, même après avoir été dépouillé de son trésor, d'être visité par les fidèles du pays, surtout dans les temps de calamités. Peu après la translation des reliques de sainte Florence , il fut donné à l'abbaye de Noaillé, qui y fonda un prieuré d'une certaine importance, et y bâtit une église sous le vocable de la bienheureuse patronne du lieu. Aujourd'hui, tous ces souvenirs s'effacent de plus en plus, depuis que l'église a été vendue et transformée en habitation particulière ; et la villa condatensis est redevenue , comme au iy6 siècle, un village inconnu, dépendant de la commune de la Celle-Lévescault.
À côté de Florentia, d'Abra, de Virgana et de Neomadia, Troecia vient compléter la couronne de fleurs virginales offerte par la main du pontife Hilaire au Fils de la Vierge Marie. La tradition de l'église de Saint-Hilaire-le-Grand, d'accord avec les monuments, nous apprend qu'elle appartenaità une illustre famille du Poitou. Mais laissons parler notre naïf annaliste Jean Bouchet, écho fidèle, en ce point, des livres liturgiques du moyen âge (1). « Nous avons veu cydessus, dit-il, comme saincte Florence suivit saint Hilaire... Nous trouvons tesmoignage certain d'une autre pucelle, nommée en latin Troecia (2), et en notre vulgaire, Ti*iaise. Elle estoit
(1) Annales d'Aquitaine, p. 42-43.— Jean Bouchet écrivait vers l'an 1538. Il représente, par conséquent, tout au moins, la tradition du xve siècle. Mais il a certainement puisé dans des sources antérieures.— Voyez d'ailleurs le Propre des saints de l'abbaye de Saint-Hilaire de 1667.
(2) Sur un bas-relief, au moins du xie siècle. (Mém. Soc. antiq. Ouest, t. X, p. 36; t. XIII, p. xxxi), où elle est représentée recevant le voile de la main de saint Hilaire , son nom gravé à côté de son effigie est ainsi écrit : SA. TROECIA. Ce bas-relief, tiré de l'église de Sainte-Triaiso, est conservé au musée des antiquités de Poitiers. Dans les chartes les plus anciennes qui
de noble maison et laissa les honneurs mondains et les richesses temporelles pour servir Dieu. Et pour le mieux faire se rendit à saint Hilaire, à Poitiers, duquel après avoir esté suffisamment instruite en la foi, obtint une cellule ou petite maisonnette pour sa demourance, hors les murs de laditte ville, et près l'église Saint-Jean et Saint-Paul martyrs, où elle fut recluse (1), sans plus voir homme jusques à son trespas. Et quand elle vouloit se confesser et recevoir le Saint-Sacrement de l'autel, c'estoit par une fenestre grillée, par laquelle oyait messe, en une petite chapelle qui estoit devant laditte fenestre, et où, de présent, il y a une église parrochialle , fondée et dédiée à Dieu au nom de laditte saincte Triaise. Saint Hilaire alloit aucune fois à sa cellule la consoler, et parloit à elle par laditte fenestre, sans se voir l'un l'autre. El pour récompense, elle le fournissoit d'hosties et corporaux qu'elle faisoit.
« Saint Hilaire alla de vie à trespas avant elle, car on lit en la légende de saint Martin qu'a composée Sulpicius Severus, au second livre de son Dialogue (2), que quelquefois, comme saint Martin fust allé à Poictiers et à sa cellule de Legugé, durant le temps qu'il estoit archevesque (ou
mentionnent l'église de Sainte-Triaise, l'une des trois qui dépendaient de la juridiction de la puissante abbaye de Saint-Hilaire-le-Grand, elle est nommée tantôt Trojecia (Mém. Soc. anliq. Ouest, t. XIV, p. 38; du mois de mars 967), et tantôt Troecia (ibid., p. 83, 86). Ces deux dernières sont [datées vers l'an 1020 et vers l'an 1028.
(1) Saint Hilaire lui donna d'abord le voile des vierges, comme il l'avait déjà fait pour sainte Abre, sa fille, et pour sainte Florence. On sait que la consécration des vierges est une fonction considérée comme si sublime, qu'elle a été réservée aux évêques depuis les premiers siècles de l'Église. Saint Ambroise nous a conservé le discours prononcé à la consécration de sa sœur sainte Marcelline, par le saint pape Libère, en 353. (Patrol. lat., t. VIII, col. 1343.)
(2) Sulpic. Sever., Dialog., Il, n° 12.— Cette application à sainte Triaise de l'incident arrivé à saint Martin est ancienne en Poitou. Comme , d'ailleurs, aucune autre Église, que nous sachions, ne revendique ce trait pour l'une de ses vierges, et qu'en effet saint Martin est venu très-certainement
évêque) de Tours... il voulut bien voir saincte Triaise, pour les grands biens qu'il avait ouï dire d'elle : ce qu'il ne put faire, parce qu'elle avoit voué de ne voir jamais homme, ne se montrer à homme. Ce que saint Martin loua très-fort.... Laquelle, certain temps après (1), alla de vie à trespas. Son corps fut inhumé en ladite église Saint-Jean et Saint- Paul où furent faits plusieurs excellents miracles. Et est sa fête célébrée au diocèse de Poictiers , le seiziesme jour d'aoust. »
Jean Bouchet, selon nous, se trompe en disant que la sainte recluse fut enterrée dans l'église de Saint-Jean-et- Saint-Paul, aujourd'hui Saint-Hilaire-le-Grand. Tout porte à croire que son corps fut inhumé dans sa cellule ou son oratoire, conformément à la discipline généralement observée à cette époque ; d'autant mieux que cette cellule et cet oratoire avaient été bâtis dans le cimetière commun de la communauté chrétienne : ce qui fit donner à cette partie de la nécropole le nom vulgaire de cimetière de Sainte-Triaise. Une
visiter plusieurs fois son ancien monastère de Ligugé , en passant nécessairement par Poitiers, la tradition poitevine devient parla même trèsvraisemblable. M. Dupuy (Hist. de saint Martin, p. 198) semble dire, il est vrai, que la vierge visitée par saint Martin habitait le diocèse de Tours; mais cette affirmation est inadmissible , car il est certain que l'Église de Tours n'a jamais vénéré cette recluse, et aucune tradition n'indique la localité de la Touraine où elle aurait habité. Or, comment supposer qu'une vierge louée avec tant d'admiration par saint Martin n'eût jamais reçu aucun culte, même dans le lieu sanctifié par elle? comment expliquer le silence de la tradition tourangelle, sinon en disant que le fait n'a'pas eu lieu dans le diocèse de Tours? Le récit de Sulpice Sévère suppose même qu'elle habitait en dehors de la juridiction de saint Martin. Le motif de cette visite (offtcii causa) , la liberté que prend la sainte recluse, soit en refusant de voir le saint thaumaturge , soit en lui envoyant des présents (xenia), indique qu'elle n'était pas sa diocésaine. Nous avouons pourtant que certaines circonstances s'appliqueraient encore mieux à sainte Florence.
(1) Sulpice Sévère dit qu'elle envoya des présents [xenia) au saint pontife, comme pour protester que son refus de le voir ne provenait pas d'un dédain injurieux. Le saint, qui n'acceptait jamais rien, reçut ces présents de la pieuse recluse , en témoignage de son admiration pour la vertu de cette courageuse vierge.
partie de ses ossements sacW s étaient, à la vérité, honorés au moyen âge dans la basilique de Saint-Hilaire, dans une châsse « faicte par manière de picjnacle, avecquez les forcètes » ou cizeaulx de ladicte saincte , lesquelles (étaient ) a" argent » surdoré et pierres précieuses. Et étoit le corps de ladicte » saincte en ladicte châpse (1). » Mais cela n'est évidemment pas une preuve contraire à notre sentiment.
Dans cette châsse, il ne pouvait même y avoir qu'une faible portion de ses reliques. Son corps parait, en effet, avoir été transporté, au ixe siècle, d'abord en Auvergne avec celui de saint Hilaire, puis jusque dans la cathédrale de Rodez, où l'on célébrait sa fête le 9 juin , et où l'on montrait et l'on vénérait jadis son sépulcre (2), construit sans aucun doute à l'occasion de cette translation, conformément à un usage fréquemment observé à cette époque. Quant à la belle châsse du trésor de Saint-Hilaire , elle a été l'objet, en 1562, des sacrilèges déprédations des hérétiques, «les- » queulx, dit un procès d'enquête (3), le mercredy au matin, » commencèrent à saccager, piller, voiler et emporter tous » les reliquaires , châsses , croix , calices , crucifix , livres » et tableaux couverts tant d'or que d'argent de ladicte » église sainct Hilaire... entre lesquelles.... les châsses de » saincte Abre, de saincte Triaise , de sainct Fortuné et la r> châsse de sainct Gelays (dont nous parlerons plus loin),
(t) Inventaires du 20 novembre 1469 et du 8 février 1549 (n. s.). [Mém. Soc. antiq. Ouest, t. XIX, p. 145, 220.)
(2) La présence de ce sarcophage ou de ce sépulcre dans l'église de Saint- Étienne de Rodez a donné lieu aux Ruthénois de croire que la sainte avait quitté Poitiers avant sa mort , et était venue mourir à Rodez. De là, la légende qui a si fort embarrassé l'illustre Bollandiste Daniel Papebrock (Bolland., Act. SS., t. II junii, p. 177). Nous avons répondu précédemment, avec le savant Bollandiste moderne Victor de Buck (Bolland., Act. SS., t. X oct, p. 154), à une difficulté absolument semblable, à propos de saint Benoît de Quinçay, de saint Martin de Vertou, etc.
(3) Mém. Soc." antiq. Ouest, t. XIX, p. 229.
» toutes d'argent doré ; à chacune desquelles porter falloit » deux hommes qui en estoient bien chargés (1). »