LÀ CITÉ DES PICTONES
« Lorsqu'on jette les yeux sur la carte de l'empire romain, cette préparation providentielle au règne de Dieu, on le voit traversé par une grande artère qui va de l'orient à l'occident, par la Méditerranée. Là, au centre de ce bassin unique sur notre globe, du milieu de cette mer intérieure dont les flots baignent à la fois les trois parties de l'ancien monde , s'élève la cité d'où part et où reflue la vie politique de cette immense fédération de peuples. Puis, autour de ce grand lac, sur les bords duquel s'est façonnée l'unité romaine, se déploient les provinces conquises comme une magnifique ceinture jetée autour delà Ville éternelle, l'Asie Mineure, la
Grèce, l'Italie, la Gaule, l'Espagne, la Libye et l'Égypte.... Du détroit de Gadès aux bouches du Nil, la Méditerranée est la route commune sur laquelle se rencontrent les mille peuples qui composent l'empire romain , le lien matériel qui les unit entre eux. Grâce à elle, l'Orient et l'Occident, qu'elle rapproche et qu'elle sépare , sont les deux bras de ce corps gigantesque, dont Rome est à la fois la tête et le cœur (1). »
Parmi toutes ces provinces, que la guerre ou l'intrigue avaient acquises à Rome, la Gaule était au premier rang. Assise sur deux mers et traversée en tous sens par des fleuves et des rivières navigables ; remarquable par son climat tempéré, par la richesse et la variété de ses productions , par la bravoure de ses habitants, c'était une proie qui, depuis longtemps, excitait l'envie de l'ambitieuse république. Déjà, avec cette persévérance que les revers ne parvenaient jamais à lasser, elle avait soumis à ses lois la Gaule cisalpine, et avait créé au delà des Alpes une immense province, formée par ce qu'on appela plus tard la Narbonnaise et, dans des temps plus modernes, le Languedoc, la Provence et le Dauphiné.
Cependant César parut, et neuf années suffirent à son génie pour dompter les trois grandes portions du pays, l'Aquitaine, la Celtique et la Belgique, qui avaient jusqu'alors conservé leur indépendance. L'Aquitaine et la Celtique étaient déjà entamées (2) par l'influence délétère qu'exerçait sur elles le voisinage de la Province romaine ; la Belgique seule conservait encore sa belliqueuse fierté (3).
La Gaule, néanmoins, eût pu opposer une énergique ré* sistance aux projets ambitieux de César, si l'union avait aidé
(1) Mgr Freppel, Tertullien, l, 6-7.
(2) Ammian.Marcellin., lib. XV, cap. n, apud D. Bouquet, 1, 546.
(3) Ammian. Marcellin., loc. cit.
la force et le courage. Mais, divisée en une foule de petits États, notre malheureuse patrie, par ses rivalités intestines, fournit à l'ennemi ses plus puissantes armes pour la subjuguer. Chaque État, chaque bourg, presque chaque famille avait ses factions fomentées par la distinction des castes des prêtres , des princes et du peuple. La lutte des partis y était organisée, et donnait naissance à des intrigues sans cesse renaissantes. Les Éduens (Autun) , fiers du nombre des nations qu'ils ont associées à leurs intérêts, prétendent à la royauté des Gaules; la ligue des Séquanes et des Arvernes, trop faible pour les combattre, appelle les Germains à son secours. Plus de 100,000 hommes passent le Rhin, écrasent les Éduens, et rejettent leur république parmi les États secondaires. Mais bientôt la Gaule ralliée se réunit contre ces auxiliaires étrangers ; elle est vaincue ; les Germains demeurent maîtres d'une vaste partie de son territoire (l'Alsace et une partie de la Lorraine). D'un autre côté, ce même sentiment de domination pousse la nation guerrière des Helvétiens (Suisse). Elle quitte ses montagnes, incendie ses douze villes et ses quatre cents bourgs , emporte le blé de plusieurs récoltes, et traverse le Jura, hommes, femmes, enfants, vieillards, 360,000 hommes, dans le but d'aller, aux bords de l'Océan , conquérir, avec la puissance suprême sur tous les Gaulois , les terres fertiles des Santons (la Saintonge), et sans doute aussi des Pictones ou Pictaves leurs voisins. Vaincus par César, ces barbares ne peuvent étendre jusqu'au Poitou leur formidable invasion.
Le lecteur ne s'attend pas sans doute à ce que nous racontions les événements qui se terminèrent par la soumission des trois Gaules à la puissance romaine. Nous nous contenterons de rappeler en peu de mots la part que prirent les Poitevins dans cette guerre mémorable.
César profita des divisions intestines qui régnaient parmi ces derniers, comme parmi les autres peuples de notre pays, pour y créer un parti puissant, à la tête duquel il plaça un princeps, nommé Durât. Mais ce chef, vendu aux Romains, ne put empêcher un grand nombre de ses compatriotes d'aller grossir l'armée de Vercingétorix, le valeureux prince des Arvernes , qui avait appelé aux armes tous les Gaulois soucieux de l'indépendance nationale. Cette portion du peuple poitevin resta , jusqu'à la fin, fidèle à la cause de la patrie, et fournit jusqu'à huit mille hommes à l'armée destinée à secourir Alésia, assiégée par César.
Malgré la prise de cette ville, Durât ne put demeurer paisible possesseur du pouvoir. A peine le légat C. Canisius Rebilus, qui le protégeait de ses cohortes, se fut-il éloigné, que Dumnacus, le chef des Andes ou Angevins, fit invasion sur le territoire poitevin, et s'avança jusque sous les murs de Limonum (Poitiers), derrière lesquels Durât, abandonné par une partie du peuple, s'était précipitamment réfugié. Canisius accourt à son secours; mais, n'ayant que des forces insuffisantes, il se contente de se retrancher dans son camp. Dumnacus, après avoir essayé de le déloger, reprend avec vigueur le siège de Limonum ; mais bientôt C. Fabius, autre lieutenant de César, arrive avec deux légions. Dumnacus, craignant d'être cerné entre la ville et l'ennemi, se retire en bon ordre vers la Loire. Fabius le prévient, et, non loin de ce fleuve , engage un combat qui se change en désastre pour les troupes de Dumnacus.
Ainsi fut anéantie l'indépendance de la nation des Pictons. Toutefois, gardons-nous de croire que César soumit à un joug despotique les peuples domptés par ses armes. 11 combla, au contraire, de faveurs les principaux chefs des cités , et accorda même aux plus fidèles le droit de battre
monnaie à leurs propres noms. On possède plusieurs pièces frappées au nom du chef poitevin Durât dont nous venons de parler (1). Il avait pris, à l'exemple de beaucoup d'autres, le prénom de Julius , sans doute pour témoigner de son dévouement à César.
Outre ce privilège, qui flattait l'amour-propre des princes (principesj des cités gauloises, l'habile conquérant eut le soin de conserver à chaque nation ses frontières et ses lois. Toutes eurent, au moins , le titre de liberœ et même d'immunes (2), c'est-à-dire qu'elles furent exemptes de tribut , et seulement astreintes à fournir au vainqueur un contingent militaire , avec lequel César forma les légions qui le rendirent maître de la République. Quelques-unes même obtinrent le titre, alors fort recherché, defœderatœ ou alliées : faveur insigne qui était attestée sur des tables de bronze conservées au Capitole ou dans un temple. Néanmoins, ce privilège d'immunité ne subsista pas longtemps, du moins d'une manière générale. Auguste le détruisit en partie le jour où il imposa aux trois Gaules : à la Belgique , à la Lyonnaise et à l'Aquitaine agrandie par lui , les nouvelles circonscriptions territoriales créées par son génie politique. Cet empereur, comme chacun sait, enlevant à l'ancienne Celtique douze nations , parmi lesquelles se trouvait celle des Poitevins , étendit jusqu'à la Loire les frontières de l'Aquitaine, bornée jusqu'alors au nord par la Garonne.
Des trois cents peuplades qui se partageaient le sol de la
(1) Bullet. Soc. antiq. Ouest, 1868, p. 88.— On en a rencontré jusque dans la Suisse. On vient d'en découvrir plusieurs autres à Vernon, près de Nieuill'Espoir, parmi deux mille monnaies d'argent trouvées par un cultivateur de cette localité (Bullet. Soc. ant. Ouest, 1874, p. 15).
(1) Les peuples liberi avaient le droit de se gouverner, mais ils pouvaient être astreints à payer tribut ; les i nwunes étaient, en outre, exempts de toute imposition.
Gaule , il ne conserva que soixante cités ou départements , annexant à ces grandes divisions les petites nations moins importantes ou moins fidèles. La cité ctes Poitevins proprement dits fut accrue, à cette occasion, de plusieurs peuples voisins, dont l'un d'eux au moins (peut-être celui des Ambilates de César [1]), a reçu de notre temps le nom glorieux de Vendéen, et a conservé jusqu'à nos jours ses mœurs et ses usages particuliers, Il forma l'annexe la plus considérable de la cité des Pictons , car ses frontières étaient à peu près celles qui délimitaient ce que, au moyen âge, on appela les pays (pagij des Mauges, de Pareds, de Tiffauges, et cette partie du pays de Thouars qui devint plus tard le doyenné de Bressuire.
Au moment de la révolution de 1793, cette contrée (2), depuis longtemps divisée en plusieurs circonscriptions territoriales par les événements politiques et les révolutions successives, portait néanmoins le nom général de Bocage. On sait qu'elle se souleva alors tout entière et se rendit immortelle par sa foi , son dévouement et son courage. Entre le Bocage et l'Océan s'étendaient, jusqu'au-dessous de Bremsur-l'Auzance (3), les pagi Ratiatenses et Herbadillicus, ou pays de Retz et d'Herbauges, dont les habitants, frères d'armes de ceux du Bocage pendant la guerre de 1793, ont néanmoins des mœurs et des usages distincts de ces derniers.
On le voit, nous essayons de nous dégager des discus-
(1) Cf. Ballet, de la Société des antiq. de l'Ouest, 1858, p. 287.
(2) Mme de la Rochejacquelein, dans ses Mémoires, 1. 1 , p. 84-90, a donné une description très-intéressante de ce pays.
(3) Dans une charte de Saint-Cyprien de Poitiers, de l'an 1020 environ (D. Font., VI, 549), Ademar et sa femme donnent à cette abbaye un alleu situé in pago Erbadillico , in vicaria de Bram et de Talamum , in villa Hisla ad Marchas, — inter duos fluvios Asenlia cl Vertona, ab ecclesia Sancli- Martini Vertavensis sic vocala.
sions qui ont divisé les savants sur les noms des peuples annexés aux Pictones par l'empereur Auguste. Nous nous bornons à constater un fait aussi évident qu'incontesté dans le pays, à savoir, la diversité de race encore frappante entre les habitants de la Plaine, du Bocage et du Poitou proprement dit. Pour quiconque a vécu parmi ces trois peuples , il est impossible de les confondre.
Jusqu'au milieu du ixe siècle, ils furent cependant unis par les mêmes destinées historiques, et formèrent le territoire du diocèse de Poitiers, qui avait hérité de la vaste circonscription de la cité des Pictaves et de ses annexes. C'est à ce point de vue que nous avons dû en étudier les origines et les frontières (1).
Ainsi la cité poitevine, dans son ensemble, avait pour borne, à l'ouest, l'Océan, et au nord-ouest la Loire ; courait le long de la rive gauche de ce fleuve jusqu'à Layon , aux portes de la petite ville de Chalonnes, première villa des Andes ou Angevins ; descendait le Layon, touchait les faubourgs de la ville de Doué , rejoignait en droite ligne le Thouet, qu'elle atteignait à son embouchure avec la Dive ; remontait peut-être jusqu'à la Loire et à la Vienne (2), qu'elle n'abandonnait qu'à sa jonction avec la Creuse. Cette dernière rivière lui servait de frontière à l'est, jusqu'à ce que l'Anglin vint lui prêter ses rives pour former sa limite de ce
(1) Peut-être la petite ville Ratiate eut-elle pendant quelque temps son évêque particulier, ce qui expliquerait la difficulté relative à l'évêque Adelphius, au commencement du vie siècle; mais cette question est trop obscure pour que nous nous y arrêtions. 11 faut en dire autant du pagus Herbadillicus, si nous ajoutons foi à la légende de saint Viventius, comme nous le verrons plus loin. Quoi qu'il en soit, ces petits diocèses ruraux, comme on disait alors , s'ils existèrent jamais , ne tardèrent pas à disparaître et à s'engloutir dans le diocèse de la cité poitevine.
(2) C'est l'opinion de M. E. Mabille , Divisions territoriales de la Touraine , p. 70-72.
côté. Mais elle abandonnait bientôt ce petit ruisseau pour s'étendre au-delà de la Trémoille, de Goulonges, redescendre jusqu'aux portes du Dorât, de Confolens, de Mansle, au-delà de Ruffec (1) et d'Àunay, alors l'un des centres les plus considérables du pays, remonter jusqu'à Niort, où la Sèvre la séparait des Santons jusqu'à la mer.
Outre la puissante ville de Poitiers, cette vaste circonscription renfermait trois autres villes alors importantes : Ratiatum, aux portes de Nantes ; Aunadomacum (Aunay), non loin de Saint- Jean-d'Àngély, et Rauraniim (Rom). Peut-être faut-il y joindre Lausdunum (Loudun), Herbatillum (Herbauges) et Brigioswn (Brioux) , chef-lieu, au moyen âge, du plus étendu des archidiaconés du Poitou.
L'immensité du territoire des Pictaves prouve suffisamment la haute considération dont jouissait cette puissante nation auprès du gouvernement de Rome. Aussi, malgré les vicissitudes que subirent les libertés des peuples gaulois depuis Auguste jusqu'à Néron, nous apprenons de Lucain que , même sous ce dernier prince , les Pictones possédaient encore le privilège , de plus en plus rare , de Yimmunitê ou, tout au moins, de la liberté municipale (2).
Galba, successeur de Néron, qui devait la couronne à l'Aquitain C. Julius Vindex et à l'appui que lui avaient prêté les compatriotes de ce dernier, ne pouvait songer à
(1) Le diocèse actuel d'Angoulême possède une partie des trois anciens areniprêtrés poitevins d'Ambernac, de Bouin et de Ruffec.
(2) Pictones immunes (liberi ?) subigunt sua rura nec ultra
(Lucan., Pharsal.,\ib. 1, vers. 438.) Gomme il est difficile d'admettre que Lucain ait fait de Pictones un dactyle, nous proposons liberi à la place de immunes. Toutefois, dans les vers précédents il avait également fait un vers matériellement faux, en faisant de Lingonas un dactyle :
Pugnaces piclis cohibebant Lingonas armis. Aurait-il pris pour règle de ne donner aucune quantité déterminée à ces noms barbares ? Je rencontre en effet cette licence dans un autre poète du ive siècle {Inscription de saint Quiriacus).
restreindre les libertés de ses bienfaiteurs. Aussi diminuat-il leurs impôts et étendit-il à tous les habitants de cette province le droit de cité romaine» fort recherché à cette époque et qui, jusqu'alors, avait été le privilège exclusif des principaux chefs de la nation. Il ne nous appartient pas de montrer quels liens étroits, au point de vue municipal aussi bien qu'au point de vue politique, unissaient chacune de nos villes à la capitale du monde romain, ni de faire connaître le degré de civilisation qu'avait atteint la Gaule au commencement de l'ère chrétienne (1).
Quant à la religion, il faut distinguer entre le culte officiel introduit et observé par l'aristocratie gauloise devenue romaine, et le culte national proscrit par les empereurs, mais vénéré par le peuple des campagnes surtout, et par cette partie de la noblesse qui se faisait un titre d'honneur de se tenir à l'écart des vainqueurs et de se nourrir du souvenir des ancêtres.
La religion officielle de Rome avait été peu à peu admise dans toutes les villes tant soit peu importantes de la Gaule. Les chefs des cités des Trois Gaules avaient même élevé, au confluent du Rhône et de la Saône, un temple et un autel à la ville de Rome et à l'empereur Auguste encore vivant. Ils
(l) Auguste ayant attribué à l'empereur la Belgique , la Lyonnaise et la Celtique, ces trois provinces, qui reçurent le nom des Trois Gaules, furent administrées par un légat impérial (legatus Augustipro prœtore), (cf. Bullel. Soc. antiq. Ouest, 1866, p. 339).— Nous ne sommes plus aujourd'hui, écrivait naguère un des savants modernes, au temps où l'on s'accordait à ne voir dans nos ancêtres que des sauvages revêtus de la peau des animaux abattus par eux à la chasse pour leur servir de nourriture. Nous connaissons leurs armes, leurs poteries, leurs bijoux, leurs monnaies, qui nous les montrent, un siècle avant l'ère chrétienne, aussi civilisés que beaucoup de peuples sur lesquels les auteurs classiques nous ont fourni des détails complets. (Les Libertés gauloises sous la domination romaine, par M. A. de Barthélémy, p. 383.)— Nous pouvons ajouter que toutes les découvertes de l'archéologie' en Poitou tendent à confirmer les progrès de nos ancêtres dans la civilisation grecque et romaine.
y avaient fondé, sinon un collège de prêtres (1), du moins un sacerdoce suprême pour le desservir (an 12 avant J.-C). Une assemblée générale, composée de députés des soixante cités gauloises, élisaient ce pontife ou ce collège ; et des inscriptions récemment découvertes nous ont appris les noms de plusieurs des préposés à la garde ou à l'administration de ce temple fameux, œuvre de la bassesse et de la servilité de nos ancêtres. Il avait ses juges (judices), ses collecteurs d'impôts (allectores)) et ses questeurs (inquisitores). Comme le grand prêtre,, ces fonctionnaires étaient choisis parmi les principaux chefs de chaque nation ; et les inscriptions ont grand soin de rappeler qu'ils avaient rempli chez leurs concitoyens les charges les plus élevées.
« A Lucïus Lentulius Censorinus, Poitevin, dit l'une de » ces inscriptions (2), élevé à tous les honneurs parmi ses » concitoyens , curateur des Bituriges Vivisciens , inquisi- » teur des trois provinces de la Gaule (est érigé ce monu- » ment). »
Cette abjuration solennelle du culte national, avons-nous dit, souleva d'immenses murmures et de puissantes opposi-
(l) M. Anatole de Barthélémy pense que ce temple n'avait qu'un seul prêtre nommé par les soixante peuples des Trois Gaules (Les Assemblées nationales dans les Gaules, Revue des quest. hist., juillet 1868, p. 14) ; mais cette opinion ne paraît pas vraisemblable. De l'aveu de mon savant ami, chacun des temples élevés en l'honneur d'Auguste dans plusieurs cités de la province d'Asie avait son àp^ispeu; (ibicl.,^. 16-17). Donc il avait ses prêtres ou son collège de prêtres. Or, si les temples soumis à la juridiction du souverain pontife de Pergame avaient leur collège de prêtres, on ne voit pas pourquoi celui de la ville de Pergame n'aurait pas eu le sien; et comme celui de Lyon était dans des conditions identiques à celui de Pergame , on doit, ce semble, raisonner et conclure de la même manière en ce qui le concerne. (Cf. Mém. de la Société archèol. du Midi, t. X, 5e série.)
(1) Cette inscription intéressante a été publiée parM. Comarmond, conservateur du musée de Lyon, dans le Courrier de Lij on du 1er septembre 1855; par M. B. Fillon, dans la Revue des provinces de V Ouest 1 1. III, p. 98; par M. Beauchet-Filleau, dans le 1er bulletin de la Société des antiquaires de l'Ouest de l'année 1867, p. 446, et enfin par M. Anatole de Barthélémy dans la Revue des quest. hist., juillet 1868, p. 2t.
tions parmi les druides et leurs partisans : de là de sourds conflits entre l'ancienne et la nouvelle religion.
Les Césars ne tardèrent pas à intervenir dans la lutte. Auguste interdit aux citoyens romains l'exercice du culte druidique (1) ; mais, l'influence antiromaine de ces prêtres gaulois paraissant menacer de plus en plus la sécurité de la conquête, l'empereur Claude, à l'exemple de Tibère (2), lança contre eux un arrêt de proscription générale, et ordonna de les poursuivre à outrance, comme des ennemis de l'ordre public (3). Cette persécution ne fit que les rendre plus vénérables aux yeux des vieux partisans de la liberté nationale. Pomponius Mêla, qui écrivait, selon toute probabilité, sous le règne de Claude ou de Néron, nous a laissé sur ce point quelques détails d'autant plus intéressants pour nous que le Poitou a été pendant longtemps l'un des principaux foyers de la religion druidique : « Dans la Gaule, dit-i] (4), habitent des nations fières et superstitieuses , parfois même cruelles au point d'immoler des Hommes comme des victimes agréables aux dieux. Il reste encore des traces de leur culte barbare, naguère aboli Ils
(t) Sueton., in Claudio Csesare : « Druidarum réligionem apud Gallos dirae immanitatis et tantum civibus sub Augusto interdictam, penilus abolevit (Glaudius). » (D. Bouquet, I, 372.;
(2) Plin. Hist., lib. XXIX, cap. m, et lib. XXX, c. i.
(3) Sueton., loc. cit. — Aurel. Victor, de Cxsaribus, cap. iv ; apud D. Bouquet, t. I, 5G5.
(4) «Gentes superbae, superstitiosœ, aliquando etiam immanes, adeo ut hominem optimam et gratissimam diis victimam cardèrent, marient
vestigia feriiaiis jam abolitx Habent tamen et facundiam suam magis-
trosque sapientiœ, druidas. Hi terra? mundique pulchritudinem et formam, motus cœli ac siderum ac quid dii velint , scire profitentur. Uocenl multa nobilissimos genlis clam et diu, vicenisannis, in specu aut in abditis saltibus. Unum ex iis quœ praecipiunt, in vulgus effluxit, videlicet ut forent ad bella meliores, aeternas esse animas , vitamque alteram ad mânes. Itaque cum
mortuis cremant ac defodiunt apta viventibus olim Regio quam inco-
lunt, omnis Gallia comala. » (Pompon. Mêla, lib. III, c. n; apud D. Bouquet, I, 51.— Cf. Lucan., Pharsal., apud D. Bouq., J, 669, et J, Caesar,c2ç Pello Gallico, lib. VI, c. xiii et xiv.)
ont néanmoins leur philosophie et des maîtres de la sagesse appelés druides. Ceux-ci ont la prétention de connaître la grandeur et la forme de la terre et du monde, le mouvement du ciel et des astres et la volonté des dieux. Ils donnent un enseignement très-développé aux plus nobles de la race gauloise , mais en secret, dans des cavernes ou des retraites mystérieuses, et parfois cet enseignement dure plus de vingt ans. Un seul point de leur doctrine est le partage du vulgaire : c'est qu'il faut être brave à la guerre, que les âmes sont éternelles, et qu'il y a une autre vie auprès des ancêtres. Voilà pourquoi ils brûlent et enterrent avec les morts tout ce qui leur a servi pendant leur vie.... La région qu'ils habitent est la Gaule chevelue tout entière (1). »
On le voit , si les druides étaient l'objet de l'animadversion du gouvernement romain, ils savaient échapper aux agents de la police impériale. Un moment même, ils crurent au triomphe de leur cause, qu'ils identifiaient avec celle de la patrie : ce fut lorsque le Batave Claudius Civilis se révolta contre Rome au début du règne de Vespasien , et fit proclamer l'empire gaulois (janvier 70). C'était là un rêve que les événements ne tardèrent pas à faire évanouir. 11 en résulta un redoublement de persécution, qui n'eut pas plus d'effet dans la suite que par le passé.
Cet antagonisme persévérant entre la religion des vainqueurs et celle des vaincus , dans notre patrie , créait au christianisme une situation particulière. Religion étrangère, comme celle de Rome, il devait être tenu en suspicion par
(1) On appelait Gaule chevelue toute l'ancienne Celtique, qui s'étendait, avant Auguste, depuis la Garonne jusqu'à la Seine; le Poitou en faisait par conséquent partie. Bien que cet empereur ait porté jusqu'aux rives de la Loire les frontières officielles de l'Aquitaine, l'ancien nom de Gaule chevelue resta à tous les habitants de l'ancienne Celtique.
— tôles peuples les plus complètement livrés à l'influence druidique ; mais religion persécutée dès le début par les Césars, il devait trouver dans ce point de rapprochement avec le culte national plus d'une sympathie généreuse et protectrice. C'est ce qui explique, avec l'absence des Juifs, pourquoi nos Églises, jusqu'à la persécution de Marc-Aurèle, n'ont eu que de rares martyrs.