LES ORIGINES DU CHRISTIANISME EN POITOU
Ce fut, en effet, au milieu de l'agitation de ces intérêts politiques et religieux qu'une grande lumière brilla au milieu des ténèbres du monde païen. La Palestine, la Syrie, l'Asie Mineure, la Thrace, la Grèce, l'Illyrie, l'Italie enfin, entendirent successivement des hommes extraordinaires annonçant aux âmes de bonne volonté ce qu'ils appelaient le Royaume de Dieu. Leur doctrine bouleversait toutes les idées reçues. Ils disaient : Il n'y a qu'un seul Dieu toutpuissant, créateur du ciel et de la terre. Un par sa nature, ce Dieu a néanmoins un Fils, et produit un Esprit sanctificateur de toutes choses. Ce Fils de Dieu est mort sur une croix dans la ville de Jérusalem, sous le procurateur Ponce- Pilate, dans le but de laver dans son sang les péchés du monde entier. Un jour, ajoutaient-ils , il reviendra juger le genre humain ; mais, en attendant, nous devons tous faire pénitence, et nous purifier de nos fautes dans le bain d'un baptême régénérateur. Quiconque participe à cette régénération devient libre dans le Christ quand il est esclave, et esclave
du Christ quand il est libre. De plus, dans cette société nouvelle, tous les hommes sont égaux,, sinon dans l'ordre social qui périra un jour avec ce monde passager, du moins dans l'ordre divin , le seul qui doive avoir une éternelle subsistance.
Ces hommes , au nombre de douze , assistés de soixantedouze disciples, de quelques diacres et de quelques femmes, qui avaient été témoins , comme eux , des prodiges opérés par ce Dieu Rédempteur, et se disaient ses envoyés, s'étaient partagé la conquête de l'univers ; et moins de cinquante ans après, ces hommes sans science avaient persuadé à des multitudes innombrables répandues dans tout le monde connu alors une doctrine opposée à tous les préjugés, à toutes les tendances , à toutes les jouissances du progrès matérialiste et sensualiste de la civilisation païenne.
Aux douze principaux chefs de cette religion était préposé un homme du peuple, ancien pêcheur de Galilée, à qui son Maître avait donné le nom symbolique de Pierre ou de fondement ; et tous obéissaient à ce chef suprême, qui, après s'être arrêté pendant quelques années dans la ville d'Antioche , la capitale de l'Orient, avait osé venir à Rome même établir le trône de sa puissance en face de celui des Césars. Près de lui, un jeune homme à l'âme ardente , à la bouche éloquente , nommé Paul , citoyen romain de la ville de Tarse , en Cilicie, lui prêtait l'appui de sa parole, de son zèle et de son génie.
Dire ce que la Gaule reçut d'apôtres de cette nouvelle doctrine serait difficile, après les immenses cataclysmes qui ont détruit nos monuments religieux. On peut affirmer toutefois qu'elle ne put pas être mise à l'écart des travaux de ces conquérants des âmes. Lors même que l'histoire se tairait absolument, ce qui n'est pas , comme nous l'avons
démontré ailleurs (1) , la raison protesterait contre une pareille supposition.
Narbonne revendique pour elle le proconsul Sergius Paulus (2), converti par saint Paul ; Vienne, saint Crescens, disciple du même Apôtre; Marseille, saint Lazare, l'ami du Christ; Arles, saint Trophime; et l'Aquitaine tout entière garde la mémoire de son saint Martial, grand entre tous par l'importance de ses conquêtes évangéliques.
La source qui nous a transmis les détails des actions de ce dernier n'est pas entièrement pure, mais le fond est assez transparent pour nous permettre d'y découvrir les grands traits de sa physionomie historique. Né en Orient (3) , de race juive et de la tribu de Benjamin (4) , Martial , d'après une tradition admise jusqu'au xie siècle par les Orientaux eux-mêmes (5), faisait partie du collège des soixante-douze disciples choisis par le Christ pour être les coopérateurs des douze principaux Apôtres. Il suivit , dit-on , saint Pierre (6) à Antioche et à Rome , et fut envoyé de cette der-
(1) Revue des quest. historiques. Juillet et octobre 1873.
(2) Gruter a publié cette inscription trouvée dans l'ancienne Novempopulanie :
1ULIAE. SERGI(I) FILIAE. PAVL1NAE M. SERGIVS. PAV LVS. MATRI. P.
(Gruter, Inscript. Roman, corpus, Append., p. mcxxix, 4.)
Ce monument, qui prouve péremptoirement que lcsSergii Pauli avaient des propriétés dans la Novempopulanie, donne à l'apostolat de Sergius Paulus à Narbonne une très-grande vraisemblance, sinon une très-grande probabilité.
(3) S. Greg. Turon., de Gloria confess., cap. xxvn.
(4) « Benjamita tribus te gessit sanguine claro » (S. Fortunat, opp. Vatrot., LXXXVIII, 115).
(5) Patrol. lat., CXLII, 1364.— Dullet. de la Société archéol. du Limousin, t. V, p. 24-26.
(6) Marlyrol. Flori, ad diem 20jumi. Patrol. lat., t. XCIV, col. 961.
nière ville, avec les prêtres Alpinianus et Àustriclianus (1), pour évangéliser la province d'Aquitaine (2), qui, comme nous l'avons remarqué, s'étendait alors depuis les Pyrénées jusqu'à la Loire , et depuis l'Océan jusqu'aux Cévennes et aux rives du Rhône. Les Aquitains se faisaient remarquer jusque dans Rome par leur enthousiasme pour la prétendue civilisation de leurs vainqueurs , et par leur empressement à briguer les charges de la curie et les honneurs du Sénat , ouvert à leur ambition par l'empereur Claude. Saint Pierre, une fois établi dans la Ville éternelle, dut entendre parler d'eux et songer au moyen de ramener dans la voie de la vérité les habitants d'une province en relations si étroites avec le centre de l'empire.
Le cœur plein d'espérance, de zèle et de confiance en Dieu, Martial partit de Rome, le bâton du pèlerin à la main, n'ayant pour armes que la toute-puissance divine dont il avait été revêtu par le Sauveur lui-même.
Chemin faisant, il ressuscite saint Austriclinien, surpris par la mort dans une vallée de la Toscane ; il jette en passant la semence de la foi dans la ville de Ravenne , et , après divers incidents, il arrive à Tutelœ (3) , où il recueille les premiers fruits du champ confié à son labeur. Bientôt les cités de Bordeaux , de Poitiers et de Mende entendent sa parole et reçoivent de sa main leurs premiers pasteurs ; Limoges
(1) S. Greg. Tur., de Glor. confess., c. xxvn.
(X) Cette mission générale d'apôtre, donnée par saint Pierre à saint Martial, prouve que ce dernier appartenait tout au moins au collège des soixante-douze disciples. Eusèbe (Bist. eccles., III, 37) nous a conservé une précieuse donnée historique relative à la distinction qu'il faut faire entre les principaux prédicateurs de l'Évangile , qu'il appelle Évangélistes , et les simples disciples que les Apôtres établissaient évêques de telle ou telle cité particulière.
(3) Brcviar. Pictaven., Bibliolh. nat.f f. lat. n° 1033, f. 312 : manuscrit du xive siècle. Il faut traduire, paraît-il, ce Tulelx non par Tulle, mais par Toul- Sainle-Croix, village de la Creuse, à huit lieues de Tulle.
surtout est l'objet de sa sollicitude et de son zèle , dans la prévision sans doute qu'il devait y terminer sa glorieuse carrière.
Au moyen âge on racontait (1), et les rois de France, dans leurs lettres de sauvegarde en faveur du chapitre de la cathédrale de Poitiers, aimaient à répéter (2), que l'Église de Saint-Pierre de Poitiers avait été la première du monde catholique , dédiée à la mémoire du Prince des Apôtres. Saint Martial, disait-on, prêchant un jour la foi aux habitants de la capitale des Pictons , Jésus-Christ lui apparut et lui dit : « Sache que, à cette heure même , Pierre mon ser- » viteur est crucifié pour mon nom dans la ville de Rome ; » bâtis donc ici , le plus tôt possible, une église en son hon- » neur. »
Quoi qu'il en soit, il est certain du moins que la parole de saint Martial en Poitou ne fut pas stérile , et qu'un groupe assez considérable de fervents disciples du Christ se forma, non-seulement dans le chef-lieu , mais jusqu'aux extrémités de la cité poitevine (3). Nous en avons pour garants les découvertes intéressantes faites naguère, en bas Poitou , à la suite de fouilles opérées notamment à Rezé (4) et au
(1) S. Pétri Venerabilis,abbat. Gluniac. bpp.. Pair, lat., t. CLXXXIX, col. 770. — Bernardi Guidonis opp., apudLabbe Biblioth. Nov., J, 630.— Bouchet, Annales aVAquit., p. 14.
(2) Lettres de Charles VII (juin 1440), de Louis XI (29 juin 1470), de Louis XIII (23 août 1627); (D. Fonteneau, II, 211, 285; III, 200): « Qux de antiquioribus ecclesiis regni nostri et maximis, feriur esse prima in sanguine et honore gloriosissimorum aposlolorum Pétri et Pauli consecrala et fundala, » disent les lettres de Charles VII.
(3) On peut voir dans l'ouvrage inachevé de M. B. Fillon, intitulé : Poitou et Vendée, les nombreuses et irrécusables preuves que le bas Poitou, jusque dans ses parties les plus marécageusps, était couvert de populations trèscivilisées dès le premier siècle de l'ère vulgaire.
(4) On y trouva, il y a quelques années, une lampe sépulcrale en terre rouge grossière , ornée d'un poisson au-dessus d'un calice à deux anses (Allery, Fouillé de Luçon, introd.). Rezé est aujourd'hui du diocèse de Nantes.
Langon (Vendée). Dans cette dernière localité, M. B. Fillon recueillit, entre autres objets, deux petits poissons en verre, percés vers la panse , et destinés évidemment à être portés au cou. Or on sait, et M. de Rossi a surabondamment démontré que cet objet symbolique servit , principalement pendant les deux premiers siècles, de signe de reconnaissance aux disciples du Christ, obligés de dérober aux regards profanes la profession de leur foi. Ainsi, jusque sur les plages de l'Océan, la doctrine de l'Évangile acquit, dans notre province, de courageuses adhésions.
L'hagiographie peut aussi joindre son témoignage aux découvertes inattendues de la science archéologique. Selon une antique tradition , conservée pendant de longs siècles dans l'abbaye de Nanteuil , près de Ruffec, saint Martial aurait converti, dans cette vallée solitaire, un riche Gallo- Romain nommé Brancharius, avec sa sœur nommée Pia. Secondé , sans doute , par les exhortations de ces deux fervents néophytes , il y aurait réuni un groupe de fidèles assez nombreux , puis élevé un oratoire sous le vocable de Notre- Dame : sanctuaire vénéré qui aurait, plus tard, fourni à Charlemagne l'occasion de fonder en ce lieu un monastère longtemps célèbre (1). Les corps de ces deux saints disciples de l'Apôtre de l'Aquitaine y étaient du moins conservés de temps immémorial ; et leur culte, malheureusement oublié aujourd'hui , était , dans les siècles de foi , religieusement solennisé par nos pères comme un gage de reconnaissance envers celui qui avait été le premier instrument de leur salut éternel.
(1) « Item corpus integrum bealorum Brancharii et Pix virginis, ejus so-
roris, quos B. Martialis baptizavit dum fldem Christi in dicto monaste-
rio de Nantolio primus plantavit; et deinde Karolus Magnus aedificavit ob reverentiam beati Martialis. » (D. Fonteneau, LXVIII, 168.)
La fête de saint Brancharius, martyr, est en effet indiquée le 7 janvier dans le plus ancien livre liturgique de la bibliothèque de la ville de Poitiers (1) ; et celte notion imparfaite nous fait éprouver un regret d'autant plus vif de ne pouvoir raconter ni la vie ni la mort glorieuse de ce généreux chrétien, qui , le premier peut-être, arrosa de son sang le berceau de notre Église de Poitiers.
A côté de Brancharius et de sa bienheureuse sœur , la vierge Pia , le Poitou aime à placer la jeune Soline , mentionnée dans le même document, au 17 octobre. Son souvenir se perpétue d'âge en âge non-seulement par la solennité de sa fête , mais encore dans le bourg qui porte son nom , où peut-être elle vint au monde , non loin de Chey et de Melle. Notre province ne fut pas néanmoins le théâtre de son triomphe ; elle est allée cueillir la palme du martyre jusque dans le diocèse de Chartres , où sa mémoire est en grande vénération.
Cependant le jour vint où les mérites de saint Martial devaient recevoir leur couronne. Ayant eu révélation de sa mort prochaine, dit une vieille légende (%), il en donna avis à ses disciples, répandus dans les cités de Poitiers , de Bourges , des Arvernes et de Bordeaux, qui tous s'empressèrent d'accourir pour entendre une dernière fois sa voix bénie et vénérée , et , au milieu de leurs larmes et de leurs regrets, son âme s'envola au ciel, où l'attendaient les récompenses éternelles.
(1) Ce manuscrit n'est qu'une copie d'un autre beaucoup plus ancien, puisqu'il contient toutes les prières concernant la réception des catéchumènes pendant la semaine sainte. {Bibliolh. de Poitiers , ms. n° 179, du xiie siècle.)
(ï) « Audientes universi populi quos ab errore ad veram reduxerat viam... cum ejulatu magno ad eum venire cœperunt, populus scilicel Piclavensium ac Bituricensium et Arvernorum, seu Waschonum, cupientes salubria prœdicationisejus verba... antequam ab illis auferretur, accipere. » (Bibliolh, nat., f. lat. n° 5365, xn8 siècle.)
Son bienheureux trépas ne laissa point toutefois nos Églises orphelines.
Ainsi que nous l'apprend le pape saint Clément dans sa 1,e épitre aux Corinthiens, « les Apôtres (et leurs disciples (1) chargés de porter , comme eux , la bonne nouvelle parmi les nations) , après avoir jeté dans une contrée et dans une ville la semence du salut , choisissaient parmi les prémices de leur moisson spirituelle quelques hommes d'élite , et les ordonnaient , celui-ci évéque , ceux-là prêtres ou diacres de la nouvelle chrétienté encore au berceau , mais destinée à prendre de l'accroissement par le zèle de ces premiers pasteurs (2). »
C'était là une loi générale de la primitive Église, qui puisait sa raison d'être dans la nécessité de rendre fécondes et permanentes les fondations apostoliques. On peut donc affirmer sans crainte que saint Martial agit de même en faveur delà noble cité des Poitevins, l'une des plus importantes de toute l'Aquitaine (3). Siège des propréteurs de cette vaste province (4) , Limonum , leur capitale , était un centre considérable où s'agitaient à la fois les questions politiques et religieuses, où se rencontrait surtout cet antagonisme que nous avons signalé entre le culte national et celui des vainqueurs. Cette situation était trop favorable pour que saint Martial négligeât d'en profiter et d'établir un chef de propagande chrétienne au centre même de la lutte.
Mais quel fut celui qui mérita de fixer le choix du saint Apôtre et d'être ordonné par lui premier évêque de Poitiers? nous n'osons rien affirmer à cet égard.
(1) Eusèbe, ttisl. eccles., lib. III, c. xxxvn.
(2) S. Clément, Epùt. ad Corinth., cap. xlii : « Praedicantes igitur, per rcgiones et urbes, primitias earum, Spiritu cum probassent, in episcopos et diaeonos eorum qui credituri erant constituer unt. »
(3) Âmrnian. Marcell., lib. XV, cap. n, apud D. Bouquet, 1, 547.
(4) Mém. de la Soc, des Anliq. de l'Ouest, t. X, p. 54.
Dans tous les anciens catalogues (1) de nos évêques, huit noms sont inscrits avant celui du grand saint Hilaire , à savoir : Nectarius, Liberius , Tripicius ou Tupianus, Àgon , Hilpidianus ou Hupidianus, Justinus ou Justinianus, Bellator et Alipius ou Aliphius.
Un document dont nous parlerons plus tard y ajoute le nom de Maxentius.
Nectarius est donc le premier évèque de Poitiers, dont le souvenir ait été transmis à la postérité (2). Mais est-il celui qui fut établi par saint Martial lui-même pour gouverner les néophytes de la cité des Pictons ? C'est le secret de Dieu , nos traditions étant complètement muettes sur ce point. On le sait, les premiers chrétiens ne dressaient point, comme on le fit plus tard au moyen âge , la liste de leurs premiers pasteurs. Us inscrivaient seulement dans leurs diptyques les noms de ceux qui avaient laissé parmi eux une mémoire plus vénérée. Nectaire fut le premier à mériter cet honneur. Malheureusement, l'histoire ne nous a transmis aucun autre trait de sa sainte physionomie. Naguère, en 1843, au-dessus
(1) Sans parler des listes de nos évêques publiées par Bouchet [Annales (V Aquitaine) ,\)ar Besly (Évesques de Poitiers) et par les deux Gallia chrisliana, nous en avons découvert deux inédites, du xne siècle. La première, contenue dans le codex 6042 du fonds latin de la Bibliothèque nationale, s'arrête à Gillebert de la Porrée (1142-1154); la seconde, qui se trouve dans le cod. 4991 du même fonds, se termine à Jean aux Belles-Mains (1162-1182). Une troisième, renfermée dans le n° 4955, et allant jusqu'à Philippe (1224- 1234), a été publiée par Dreux-Duradier [Bibliolh. hisl. du Poitou, t, I, p. 13).
(2) Besly (Év. de Poit.), et plusieurs auteurs après lui, ont prétendu que ce Nectarius était le même que le Victorinus martyr dont saint Jérôme et plusieurs Pères ont célébré la science et la mort glorieuse. Cette opinion ne repose que sur la mauvaise lecture du nom de lieu où était évêque saint Victorin. On a lu Pictavensis au lieu de Petabonensis, Poitiers au lieu de Petaw en Pannonie. Mais, lors même qu'il faudrait lire Pictavensis, il serait impossible de confondre Nectarius avec ce Victorinus : d'abord, la dissemblance des noms est manifeste, quoi qu'on ait dit; ensuite saint Nectaire a toujours été honoré comme simple confesseur pontife, et saint Victorin comme un glorieux martyr; enfin, le premier était vénéré le 19 juillet, et le second le 2 novembre. Ces preuves liturgiques sont péremptoires.
delà porte de l'ancienne chapelle de saint Barthélémy (1) , située dans le faubourg de Saint-Hilaire-le-Grand et dans l'antique cimetière des premiers chrétiens de Poitiers , était fixée une large pierre de forme presque carrée. Or, en la déplaçant, on trouva sur le revers une inscription tumulaire ainsi conçue : HIC ReQVIESciT NEcTaRIVS AnTiTEs (2).
Cette découverte était d'autant plus importante que, depuis les auteurs du Gallia christiana nova , plus d'un écrivain avait révoqué en doute l'existence même de Nectarius , premier évêque de Poitiers ; mais devant ce témoignage, aussi inattendu que péremptoire , la question était désormais jugée.
Si cette inscription était contemporaine de la mort de notre saint évêque, elle trancherait du même coup la difficulté relative à l'époque où il a vécu. Malheureusement il n'en est rien, puisque les caractères qui la distinguent ne permettent pas de la faire remonter plus haut queleve siècle (3).
(1) La chapelle de Saint-Barthélemy, comme celle de Saint-Agon, et même, à son origine , l'église de Saint-Hilaire-le-Grand , étaient probablement , comme nous le dirons bientôt, de ces édicules funéraires que les premiers chrétiens, à l'ombre des lois protectrices des associations cimitériales , élevaient sur les terrains consacrés par eux à la sépulture de leurs coreligionnaires et surtout de leurs évèques. (Gf. Rev. des quest. hist., janvier 18G9.)
(2) Voyez, à la fin de ce volume, la planche gravée de cette inscription.
(3) Outre la forme et l'enlacement multiplié des lettres, la formule Hic .requiescit ne permet pas de la faire remonter plus haut (Edmond Leblant, Manuel cf épig rapide , p. 22; de Rossi , Ballet, d'archéologie chrét., 2e série, 4° année, n° 2, p. 67). De plus, l'expression antiles (faute de graveur pour autistes), d'origine païenne, nous paraît insolite dans le style lapidaire avant le ve siècle. Les Pères grecs, ou qui ont écrit en grec, ont, il est vrai, employé dans le sens d'episcopus le mot correspondant ttpoegtwç, dès le n° siècle (S. Justin, Apolog. i, 67; probablement Hermas, Similitud., IX, 27; S. Denis Alexand., apud Euseb. Hist., VII, 5); mais, parmi les Pères latins, nous ne voyons guère que ceux de l'Église d'Afrique qui, depuis le me siècle, et encore exceptionnellement, se servent de cette expression (S. Cyprian., lib. de Lapsis, cap. xxn; Epist. lxviii de Basilide et Martiale, n° 2, apud Pair. lat.t t. III, col. 1023; Concil. Carthag. n, an. 390, can. n, apudMansi Concil. in,692,710; S. August., Epist., CLXxxvi,n°2). Ce n'est que vers le milieu du ive siècle que ce terme est entré, avec le môme sens, dans la langue législative
Nous en devons conclure que le monument primitif de notre pontife aura été détruit par les barbares, « qui , au
(Cad. Throdos., lib. XVI, tit. n, leg. Il [an. 354]; lib. XI, tit. xxxvi, leg. 20 [369]; iib. XII , tit. i, leg. 49). A partir de cette époque il est plus fréquemment employé (Episl. Constantii ad Patres Ariminens, apud Frag. vu S. Hilarii, n. 2; Sulpic. Sever., Hist. sacra, lib. II, cap. xxxix; S. Siric. Papye Epist. i ad Hnnerium, cap. xv, n. 19, etc.). Afin de mettre notre opinion à couvert, nous avons néanmoins consulté les hommes les plus compétents. Un savant français nous répondit même , en 1871, qu'il croyait notre inscription du vie siècle , parce que la formule chrétienne , in pace , faisait défaut. Cette opinion ne nous paraissant pas vraisemblable, nous avons, grâce à M. de Longuemar, envoyé à l'éminent archéologue de Rome, M. le commandeur de Rossi, un estampage de notre monument, en le priant de nous faire connaître son appréciation. Voici un extrait de son aimable lettre :
« J'arrive à l'inscription de Nectarius autistes. Le mot autistes, pour dési- » gner un évèque, est très-connu dans les inscriptions métriques du ve et » du vie siècle. Vous en avez des exemples nombreux recueillis en Gaule » par M. Leblant, parmi lesquels l'épitaphe du père de Sidoine Apollinaire » me semble très-notable : le mot autistes y est employé à propos des fonc- » tions de vicaire del'évêque, remplies par un prêtre, autistes ordine secundo » (Leblant, n° 404). Gela prouve clairement que le mot autistes , au siècle » de Sidoine , était synonyme d'episcopus, au moins dans le langage poé- » tique. 11 y en a aussi un exemple en prose dans le tombeau de saint Hi- » laire d'Arles {Leblant, n° 515). Si je ne craignais de retarder l'envoi de » cette lettre, je vous soumettrais un examen critique des textes, des lois, » des Canons, des Pères et des inscriptions des autres pays que la Gaule où » les évêques sont nommés anlisliles. Vous verriez clairement que déjà, » au ve siècle, cet usage est presque dominant. Je ne vois donc pas de doute, » de ce côté, que votre inscription ne puisse être attribuée au ve siècle. » Je ne comprends pas non plus pourquoi le mot in pace devrait être in- » dispensable dans une inscription du ve siècle. Dans celle de saint Hilaire » d'Arles la formule hic requiesci.t n'est pas suivie du complément in pace. » A mon avis, la difficulté d'attribuer une antiquité trop reculée à cette » épitaphe ne vient pas du manque de cette expression officielle chré- » tienne. L'hic requiescit était aussi officiel dans l'épigraphie chrétienne » du ve siècle, et personne ne l'aurait attribué à un autistes Dei Solis in- » vicli Milhraô ou à un autre autistes païen, lorsque les lois de l'empire » avaient déjà proscrit les cultes de ces antislites. La difficulté serait plutôt » paléographique. En Italie, et à Rome surtout, tant de nexus lillerarum, » en peu de mots, seraient un signe de basse (même de très-basse) époque. » Je sais bien que cela varie dans les provinces. En Afrique , en Pannonie, » en d'autres provinces, les inscriptions, même du ne et du ine siècle, » abondent de ces nexus. A Rome, ils sont très-rares avant le vne siècle. » Examinez donc ce point en rapport avec la paléographie chrétienne, lo- » cale et gauloise. »
On le voit, nous étions complètement d'accord avec le prince de l'épigraphie chrétienne. Quant à la difficulté tirée des nexus lilterarum, notre belle et fameuse inscription de Varenilla, du me siècle au moins, suffit à elle seule, avec ses enlacements et renversements de lettres, pour affirmer que cette objection ne vaut pas plus pour notre pays que pour l'Afrique.
» rapport de saint Jérôme (1), envahirent la Gaule au com- » mencement du ve siècle , et l'occupèrent militairement » depuis les Alpes jusqu'aux Pyrénées, 'depuis le Rhin » jusqu'à l'Océan, saccageant, incendiant tout sur leur » passage, en sorte que les Aquitaines (dont Poitiers faisait » partie), la Novempopulanie, la Lyonnaise et la Narbon- » naise furent entièrement dévastées, à l'exception d'un » petit nombre de villes. »
Les fidèles de Poitiers, après l'invasion , ne voulant pas que la mémoire de ce bienheureux fût exposée à périr, se firent un devoir de faire graver, peut-être sur le sarcophagereliquaire contenant ses ossements sacrés, le nom de celui qu'ils considéraient comme leur père dans la foi.
Aussi bien, l'usage de renouveler les titres primitifs des tombeaux est constaté par plusieurs monuments de l'antiquité ecclésiastique (2). Cependant, chose singulière ! après avoir transmis à la postérité, par cette épitaphe, un témoignage éclatant de la vénération dont ils entouraient la mémoire de saint Nectaire, les Poitevins, un siècle plus tard , laissaient transporter ses précieuses reliques jusque dans le diocèse d'Auxerre, et enlevaient ainsi à leur reconnaissance le moyen le plus efficace de perpétuer son souvenir.
Au vie siècle, sous le règne peut-être de Clovis 1er, le monastère déjà célèbre de Saint-Hilaire-le-Grand reçut de la munificence de l'un de ces princes deux domaines considérables, situés, l'un en Poitou, nommé Campaniacus (Champagnéj, l'autre dans le diocèse d'Auxerre, appelé Longum-Rete (Longré) (3). Cette dernière donation parait avoir eu pour
(l) S. Hieron., Epis t. cxxm, n° 1G, ad Ageruchiam viduam.
1%) Cf. Bolland., AcL SS., 1. 111 Marlii, p. 451.— 13e Rossi, Ballet, tfarchéolog. chrél., 1873, p. 175.— Comte Desbassyns de Ricliemont, Nouvelles Éludes sur les catacombes romaines, p. 259-2G0.
(3) Sans doute, le diplôme publié par Bouchet, à la fin de ses Annales cl' A-
but la fondation d'une communauté religieuse dans cette possession royale. Mais , à celle époque , un monastère n'étant pas considéré comme solidement établi s'il n'était en même temps enrichi de quelques reliques insignes de saints martyrs ou confesseurs, les moines de Saint-Hilaire se dépouillèrent, en faveur de la nouvelle colonie, des corps des deux premiers évêques de Poitiers, qui reposaient alors dans le cimetière primitif dont ils étaient depuis longtemps propriétaires.
Saint Nectaire et saint Libère, son successeur, furent donc transférés en grande pompe à Longré , où ils furent l'objet d'un culte doublement filial de la part des religieux transplantés loin de leur patrie, mais attachés par le cœur à tous ses souvenirs et à toutes ses gloires.
Cependant cette translation devint funeste à la mémoire de ces deux pontifes dans le diocèse de Poitiers. C'est à peine si leur nom se conserva dans les diptyques de l'église cathédrale, et il se rencontra des esprits assez osés pour révoquer en doute jusqu'à la réalité de leur épiscopat dans notre ville. Heureusement, pour l'honneur de ces deux généreux athlètes de Jésus-Christ , les moines puis les chanoines de Longré chantaient chaque année, le 19 juillet (1),
quitaine, sous le nom de Clovis Ier, est une pièce fausse dans sa forme ; mais tout porte à croire qu'elle relate un fait substantiellement vrai. La présence à Longré des corps de deux évêques de Poitiers, et la subordination incontestable et fort ancienne de ce monastère à l'abbaye de Saint- Hilaire de Poitiers, prouvent suffisamment la réalité de la donation mentionnée dans la charte susdite.
(1) Un martyrologe de l'abbaye de Saint-Laurent de Longré, écrit en 1271, portait au 19 juillet : « Pictavis, sanctorum ejusdem civilalis (episcoporum) Nectarii atgue Liberii, juxla fluvium Ligerim in abbalia Sancti Laurenlii quiescentium. » Un autre manuscrit, écrit en 1286, renfermait cette autre indication dans son calendrier « xiv kal. Augusli (19 juillet), Neclarii el Liberii episcoporum, duplex. «Enfin, un ancien missel conservé de nos jours parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale de Paris (F. lat. n° 1 106), et écrit entre la fin du xme et le commencement du xive siècle, contient, au 19 juillet, la messe de nos deux saints évêques avec cette collecte : » Propitiare, quéesumus, Domine , nobis famulis tuis per sanctorum tuorum,
dans leurs antiques livres liturgiques, les louanges de leurs bienheureux patrons , et rendaient de solennelles actions de grâces à Dieu qui les avait enrichis des saints corps et des glorieux mérites de Nectarius et de Liberius , évêques de Poitiers : trésor inestimable à leurs yeux , dont le vandalisme protestant a seul pu les dépouiller.
Dans une vieille prose composée en l'honneur de nos deux saints évêques, les religieux de Longré célébraient les souffrances, les coups de verges et les tourments endurés par les deux confesseurs de la foi. Ce sont les seules épaves échappées au naufrage des siècles et des révolutions que nous ayons pu recueillir jusqu'ici sur leur vie et leur bienheureux trépas.
Le silence de l'histoire n'est pas moins regrettable relativement à leurs successeurs , jusqu'au grand saint Hilaire. Après Liberius, sur la liste de nos évêques apparaît un Tupianus, Tripidianus, Tripicius ou Cuprianus , qui , selon la remarque d'un docte annaliste du xvne siècle (I), ne doit probablement pas être confondu avec le Cyprianus honoré comme patron de l'ancienne abbaye de ce nom , à Poitiers.
quorum reliquix in prœsenti conlincntur ecclesia, mérita gloriosa, ut eorum pia inlercessione ab omnibus semper protegamur adve?sis. » Les litanies du samedi saint contiennent les invocations suivantes : Sancte Hilare, S. Lupe, S. liricli, sancte Nectare, sancte Liberi; omnes sancli confesson s. Le calendrier marque : « ldus januarii, Hylarii episcopi et confessons, festum annuale. — vi kal. juin, Translalio sancli Hylarii, duplex. — - iv non.julii, Translatio S. Martini episcopi. — xiv kal. Augusli, Nectarii et Liber ii episcoporum et confessorum, duplex, Credo. — Kal. decembris, Florencix virginis.— fdus decembris... Abre virginis. — xix januarii, Forlunaii episcopi et confessoris , ix lectiones. » Au folio 485, Missa communis Hilarii alque Augustini, confessorum. Au fol. 423 se trouve la messe des saints Nectaire et Libère, et au fol. 399 une prose en leur honneur. Nous donnerons l'une et l'autre parmi les pièces justificatives, à la fin de ce volume. (Cf. Dreux-Duradier, Bibliolh. histor. du Poitou, 1, 9-12.)
(t) D. Fonteneau, t. XXXV, 67. Extrait d'un manuscrit conservé au Trésor de la cathédrale de Poitiers. L'auteur de ce manuscrit vivait sous l'épiscopat de Me1' de la Rochepozay.
Vient ensuite saint Agon, dont le nom rappelle le courage dans les combats qu'il eut à soutenir au milieu d'une société en décomposition. Selon toute apparence , il vécut durant le 111e siècle, époque où la Gaule fut constamment en proie aux horreurs de la guerre civile ou des invasions barbares : époque désastreuse pour notre Poitou en particulier, comme le démontrent d'une manière saisissante les trésors de monnaies enfouis alors par les habitants éperdus, et découvertes dans plusieurs localités du Bas-Poitou.
Alors commencèrent à s'écrouler les monuments que la puissance romaine avait accumulés dans nos campagnes avec une profusion qui étonne même les archéologues (1). Si les arènes de Poitiers attestaient, il y a quelques années, le progrès de la civilisation romaine dans notre cité , la construction de nos remparts proclamait plus haut encore que ces dehors de prospérité cachaient une décadence et une impuissance de jour en jour plus profondes. Le Bocage seul paraît avoir échappé à cette contagion du romanisme , et avoir servi de refuge au vieux culte gaulois jusqu'au moment où la puissance miraculeuse de saint Hilaire et de saint Martin y imprima pour toujours le sceau du christianisme.
Cependant la foi chrétienne continuait lentement ses conquêtes au milieu de ces perturbations sociales et politiques , et saint Agon put s'endormir en paix dans le Seigneur au milieu de son fidèle troupeau, d'autant plus attaché à son pasteur que le temps de son épiscopat avait été plus tourmenté et plus périlleux. Il fut enterré dans le cimetière affecté à la communauté chrétienne, et Ton éleva
(1) Poitou et Vendée, le Langon, Fontenay, le Veillon, etc. Voyez, entre autres, la description de la villa d'une femme peintre du m" siècle, découverte en 1845.— Congrès archéolog. de France, t. XXVJII, p, 35,
sur sa tombe un mausolée en forme de chapelle (1), dans lequel ses enfants venaient souvent, et surtout le jour anniversaire de sa sainte mort, invoquer sa protection contre les dangers incessants delà vie présente. C'est là, ou du moins dans l'oratoire primitif agrandi et transformé , que, jusqu'à la Révolution de 1793, saint Agon reçut les honneurs d'un culte public, et que son corps, pendant plus de dix siècles, y fut l'objet d'une grande vénération. Sa fête était célébrée le 18 août non-seulement dans l'église abbatiale de Saint- Hilaire-le-Grand, qui honorait d'une façon spéciale tous les anciens évêquesde Poitiers, mais encore, à l'extrémité même du diocèse, dans le prieuré de Saint-Etienne-de-Passavant , dont les origines semblent se rattacher à saint Hilaire ou à quelques souvenirs de sa famille (2). Nous ne savons pourquoi l'Eglise de Poitiers ne lui rend plus aujourd'hui un culte distinct. 11 est seulement mentionné, le 20 janvier, dans une commémoration commune à plusieurs évêques de
(1) Cette chapelle était située dans la rue actuelle et près de l'ancienne église de Sainte-Triaise, à gauche en entrant dans la rue par Saint-Hilaire. A la fin du xvme siècle elle existait encore : « Près de Sainte-Triaise, lit-on dans la collection de dom Fonteneau (t. LXXXI, 195), est une petite chapelle dédiée à saint Agon. Elle est assez bien entretenue, de moderne architecture, apparemment parce qu'elle aura été rebâtie. A côté de cette chapelle est une maison attenante dont quelques fenêtres et arceaux sont du goût du xe ou xie siècle. La chapelle était sans doute bâtie autrefois dans ce goût {sic). »
(2) Cette opinion est fondée sur le culte spécial que recevaient dans cette église tous les saints qui avaient quelques rapports avec saint Hilaire (Archives de Maine-et-Loire; Prieuré de Passavant, 2e liasse, copie faite au xvie siècle d'un ancien calendrier à l'usage dudit prieuré). Msr de la Rochepozay avait également inséré notre saint pontife dans ses Litanies poitevines (Labbe, Bibliotli. Nov., 1. 11, 728). Nous ne dirons rien de l'assertion de Chastelain, qui, dans son Martyrologe universel, a prétendu que saint Agon ne fut pas évêque de Poitiers, mais d'un siège inconnu : assertion gratuite, pleinement réfutée par elle-même et par les Bollandistes (Bolland., Act. SS., t. VI August., 826). Il paraîtrait que le 18 août n'aurait pas été le jour de sa mort, mais l'anniversaire d'une translation de son corps , si nous en croyons un très-ancien martyrologe de Montierneuf : « xv kal. Sept. Translatio sancli Agonis episcopi » (D. Estiennot, Marlyrol. gallican. Biblioth. nat, F. latin, n° 2587).
la même ville, auxquels on n'a pas jugé à propos de consacrer une fêle particulière.
Sans doute, en nous entendant affirmer que saint Agon avait été enterré dans le cimetière public de la communauté chrétienne , en plein 111e siècle , à une époque où le christianisme était en butte à des persécutions trop souvent renouvelées , plus d'un lecteur se sera demandé si notre affirmation n'est pas insoutenable. Et cependant c'est une vérité historique désormais acquise à la science, grâce aux travaux du commandeur de Rossi, appelé, à juste titre , le prince de l'archéologie sacrée. Mais afin d'initier nos lecteurs aux conclusions historiques que de précieuses découvertes ont permis de formuler, entrons ici dans quelques détails utiles.
Dès l'origine du christianisme, l'Église chercha à protéger son droit de propriété contre la tyrannie des Césars par toutes les fictions légales alors en usage dans l'empire romain. Or les païens eux-mêmes construisaient pour leurs parents défunts des mausolées, appelés cellce memoriœ, basilicœ, terminés par des exedres ouhémicycles, dans lesquels ils célébraient l'anniversaire de leur mort, offraient des sacrifices mensuels sur les autels qui recouvraient leurs cendres, et célébraient des repas funéraires (1). Dans ce but , ces monuments devaient être pourvus de tout l'attirail nécessaire, y compris les robes et les tuniques (2). Cet usage, très-légitime en soi,
(1) Chacun sait que les premiers chrétiens faisaient la même chose dans leurs cimetières et près des tombes de leurs proches. Les agapes, avant de dégénérer en scènes d'ivrognerie condamnées par les Pères du ve siècle, n'étaient que des repas funéraires aux tombes des martyrs et des confesseurs.
(2) Revue archéologique, t. X, année 1864, p. 28-48. Tout ce qui précède et ce qui suit est emprunté à la traduction par le général Creuly du Bullelin d'archéologie chrétienne de M. de Rossi. L'inventaire authentique du mobilier confisqué sous Dioclétien dans la maison où les chrétiens se rassem-
servit facilement de voile aux chrétiens pour couvrir leurs cérémonies et leurs assemblées sacrées ; car Yarea, c'est-àdire le jardin ou le verger assigné au monument sépulcral, étant déclarée inaliénable par la loi romaine, en sorte que personne ne pouvait y être enseveli contre la volonté du testateur, les fidèles purent sans obstacle acquérir ces sortes de domaines publics , et procurer la paix du tombeau à leurs frères dans la foi.
Il suffisait qu'un fervent chrétien prêtât son nom pour couvrir l'acquisition que l'on voulait faire.
Une autre disposition de la législation romaine permettait aux églises de devenir propriétaires de cimetières , même comme association et comme personne morale (1), et protétégeait les assemblées des fidèles dans les chapelles que l'on y construisait. La loi autorisait les particuliers à constituer plusieurs personnes gardiennes du monument funéraire et de tout l'enclos, à les présenter comme un collège élisant chaque année des curateurs chargés de payer une contribution mensuelle pour les repas et les cérémonies célébrés en l'honneur des morts. C'était évidemment le moyen le plus facile pour dérober aux recherches des païens l'existence de la société chrétienne, ses ministres, sa caisse, ses
blaient à Cirta, en Afrique, nous montre , outre des calices d'or et d'argent et des lampes, quatre-vingt-deux tuniques de femmes, seize tuniques d'hommes, treize paires de souliers d'hommes , quarante-deux paires pour femmes.
(I) Cette propriété légale était connue de tout le monde. « La foule, dit Tertullien (Ad Scapulam, cap. in), hurlait : Areae eorum non si?it : qu'on détruise leurs cimetières! Mais ce cri est lui-même une preuve que les chrétiens de Carthage possédaient des cimetières à ciel ouvert. Saint Cyprien est, disent les actes de son martyre : « sepultus in area Macrobi Candidi procuraloris.» Cette sépulture dans un cimetière public, mais garantie par le droit de propriété du procurateur Macrobus Candidus, était donc une action permise par la loi. Dans les Acta purgationis CœcUiani il est fait deux fois mention de Yarea des chrétiens de Cirta, appelée tantôt area ubi orationes facitis, tantôt area marlyrum : preuve manifeste qu'il s'agit réellement d'un cimetière (Eusèb., Bist. eccks., lib. VII, cap. xi).
assemblées, sous une apparence de réunions de famille (4)1 Aussi , partout où l'Église ne pouvait cacher ses réunions religieuses et ses morts dans des réduits souterrains, ce qui, en fait, avait presque toujours lieu, elle employait ces moyens légaux pour échapper aux poursuites de la police impériale et mettre en sûreté ses propriétés sacrées. Enfin, dans le but de rendre plus inviolables encore les assemblées des fidèles, on avait soin ordinairement de protéger l'entrée des cimetières (aveœ, aires) en y bâtissant une maison habitée le plus souvent, ou du moins possédée par quelque citoyen honorable de la cité. On sait combien était sacré pour les Romains le domicile privé.
Néanmoins, malgré toutes ces garanties appuyées sur le droit commun, la religion des tombeaux et le respect envers le domicile privé, les aires étaient parfois exposées, notamment durant les persécutions (2), aux profanations de la populace animée d'une haine fanatique contre le nom chrétien. Delà, pendant les trois premiers siècles, l'extrême réserve à l'égard de tout signe, même symbolique, de la religion chrétienne sur les sépulcres renfermés dans ces sortes de cimetières publics. « Pour l'ordinaire, dit M. de
(1) Cette importante révélation historique de M. de Rossi a été confirmée par une multitude de découvertes archéologiques qu'il serait trop long d'énumérer ici. (Cf. Revue archéologique, X, 115; XII, 242; XIII, 225. — Roma sotteranea [de M. de Rossi], t. I, 93. — Bulletin d'archéologie chrétienne, édition française 1871, p. 86; 1873, p. 88, 153. — Revue de l'art chrétien, sept. 1873, p. 495-496 : Découverte des tombeaux des saints martyrs Donatien et Rogatien à Nantes.)
(2) En général , même pendant la persécution, les chrétiens pouvaient légalement enterrer les corps des martyrs dans les cimetières, conformément à cette maxime du jurisconsulte Paulus : « Corpora animadversorum guibuslibet petenlibus ad sepulluram danda snnt »; maxime confirmée par un édit de Dioclétien et de Maximien en 290 : « Obnoxios criminum di- » gno supplicio subjectos sepulturae tradi non vetamus ». Toutefois, Ulpion observe que la sépulture était quelquefois refusée aux condamnés, principalement pour crimes de lèse-majesté {Digesla, XLVlll, 24, 2).
Rossi (1), les tombeaux y restèrent nus et anépigraphes ; ou bien, s'ils avaient des inscriptions et des ornements, c'était sans aucune allusion religieuse. Les tombeaux du cimetière de Saint-Valentin (dans l'Ombrie) affectaient la forme adoptée au système des aires. Aucun des tombeaux des martyrs ne présentait le moindre signe de christianisme, »
Ces notions générales, qui sont désormais des principes dans la science de l'archéologie sacrée, nous expliquent comment l'Église de Poitiers a pu , dès son berceau, posséder un et même plusieurs cimetières publics en dehors des murs de la cité ; elles nous permettent en même temps de nous former une idée de ce qu'ont été les monuments funéraires de saint Nectaire, de saint Libère et de saint Agon. C'étaient des cellœ memoriœ , appelées encore basilicœ ou martyria , dans lesquelles se réunissait chaque année et peut-être chaque dimanche la communauté chrétienne de la ville ; et l'on conçoit maintenant comment la mémoire de ces bienheureux pontifes a pu se conserver à travers les agitations de la guerre et de la persécution. Une autre conclusion non moins importante ressort de ces principes : c'est que le bourg de Saint-Hilaire a été le cimetière primitif de l'Église de Poitiers, puisque dans son enceinte ont été déposés les corps et construits les monuments funéraires de nos premiers évêques.
Aussi bien, l'existence et l'antiquité de ce cimetière ont été depuis longtemps constatées par nos plus savants archéologues : « Le cimetière de Saint-Hilaire de Poitiers, dit M. Lecointre-Dupont (21), n'était pas moins vaste que celui de Civeaux. Ceignant de tous côtés l'église, il s'étendait jusqu'à
(1) Ballet. cVarchèolog. cfirét., 1873, p. 87, 89.
(2) Bullet. de la Soc. des Ant. de l'Ouest, an. 1836, p. 195.
la porte de la Tranchée , et présentait dans certains endroits trois ou quatre couches de sarcophages. Partout, dans les quartiers de Saint-Hilaire et de Sainte-Triaise, on rencontre encore les traces de ces nombreuses inhumations, malgré les remuements successifs qui ont bouleversé le sol. Seulement, à la différence de Civeaux, où les sarcophages sont à nu, ils étaient, à Saint-Hilaire comme dans la plupart des cimetières chrétiens, recouverts de quelques pouces de terre. »
Cette nécropole antique de la cité poitevine, sur laquelle nous reviendrons à propos de saint Hilaire , n'était pas la seule que possédât l'Église de Poitiers dans les premiers siècles du christianisme. Nous ne parlons pas de Saulgé, de Journé, d'Antigny, de Béthines, de Vouillé , de Concise, de Montmorillon, près de l'église de Saint-Martial (1), localités où Ton a signalé la présence d'antiques réunions de cercueils ; ni des Cercueux-sous-Maulevrier et des Cercueuxsous-Passavant (sarcophagum), dont les noms mêmes indiquent assez qu'ils ont été jadis remplis de sarcophages ; mais les cimetières de Rom (2), de Saint-Pierre-les-Églises près Chauvigny (3) , de Loudun et de Civeaux peuvent être rapportés aux origines du christianisme dans notre province. Plusieurs des inscriptions qui en ont été tirées demanderaient une étude spéciale qui nous est naturellement interdite. Contentons-nous de signaler celles qui nous paraissent les plus voisines des trois premiers siècles de l'Église.
La plus ancienne, selon nous, est extraite du cimetière de Civeaux. Elle est ainsi conçue :
AMADA — PIENTIA
(1) Bullet. Soc. Ant. Ouest, 1836, p. 197.
(2) D. Fonteneau, t. LXXV1I, 137.
(3) Mém. Soc. Ant. Ouest, t. XVIII, 285, 300.
Non-seulement le laconisme de son style, mais encore sa frappante analogie avec celles que des fouilles récentes (1) viennent de mettre au jour dans les catacombes romaines, démontrent sa haute antiquité, et en même temps l'état prospère du christianisme en notre province dès la fin du ir siècle, puisqu'à une époque si reculée, non-seulement Poitiers, mais Civeaux et d'autres localités importantes possédaient leurs areœ.
On a cru du même temps cet autre titulus :
AETERNALIS ET SERVILIA VIVAT1S IN DEO
sorti du même champ funèbre , et aujourd'hui incrusté dans le mur de l'abside de l'église paroissiale de Civeaux.
En effet, l'exclamation « vivatis in Deo » rappelle les meilleurs temps des catacombes romaines. Mais le chrisme, et surtout l'A et Yù grecs qui l'accompagnent, ne permettent pas de lui assigner une date antérieure au milieu du ive siècle (2).
De tout ce qui précède, concluons sans crainte que la religion chrétienne était solidement établie en Poitou au milieu du me siècle, au moment où, selon certains écrivains, elle aurait commencé à y être prêchée. Mais cette religion, fondée sur le sang du Rédempteur, devait en notre province recevoir du sang généreux de ses martyrs une fécondité plus grande encore. Déjà, nous l'avons vu, dès le Ier siècle, l'Église de Poitiers avait été ornée de l'auréole du sacrifice ; mais le temps n'était pas éloigné où cette couronne allait s'enrichir de perles nouvelles.
(1) De Rossi, Bullet. d'archéol. chrétienne, an. 1873, p. 69-70. L'une d'elles est absolument semblable à celle de Civeaux : FELISSIMA— FORTVNATA . M. le commandeur de Rossi les croit du ne au in° siècle.
(2) De Rossi, Bullet. iïarchéol. chréL 1873, p. 67. — Edra. Leblant, Manuel dèpiyraphie chrétienne, p. TJ.