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CHAPITRE IV

PREMIÈRE EFFLORESCENCE DE l'ëGLISE DE POITIERS.

Dieu ne permit pas que la tempête qui agitait l'Église des Gaules y fit longtemps de cruels ravages. Rictiovarus, ou mieux Rictius Varus, disparut de la scène politique, et Dacianus fut envoyé en Espagne achever l'œuvre tyrannique qu'il avait inaugurée dans notre pays. Mais un autre événement fit bientôt tressaillir de joie les chrétientés d'une grande partie de l'Occident. Le 1er mars 293, Dioclétien ayant divisé le gouvernement de l'Empire en quatre parts , Flavius Julius Constantius montait sur le trône avec le titre de César, et recevait en partage la Gaule , la Grande-Bretagne et probablement l'Espagne (1). Maximien ne se réservait plus que l'Italie et l'Afrique à gouverner.

Né sur les rives du Danube, comme les trois autres empereurs Dioclétien , Galère et Maximien , Constance ne leur ressemblait en rien par les mœurs et le caractère. D'une nature distinguée et d'une intelligence pénétrante, il avait le goût de ce qui est élevé et le sentiment de ce qui est honnête ; il était à la fois plus homme de guerre, plus moral et plus intelligent. Sans être chrétien , il sentait mieux qu'aucun de ses collègues la supériorité et la puissance du christianisme. Il ne se faisait pas faute de se railler des dieux, et il professait ouvertement la croyance à un Dieu unique.

Au point de vue du gouvernement et de l'administration des finances en particulier, il fit le bonheur des provinces

(l) Il peut y avoir du doute sur la question de savoir à qui l'Espagne fut alors attribuée (De Champagny, Les Césars du ni0 siècle, t. III, p. 292, note 2).

placées sous ses ordres. Au lieu défaire des Gaulois, riches ou pauvres, les victimes de son avidité, il aima mieux s'en faire des amis par sa modération et son désintéressement.

Ses mœurs étaient chastes. En montant sur le trône, il répudia, il est vrai, sainte Hélène, sa femme légitime, par ordre de Dioclétien ; mais ce divorce politique était tellement entré dans les habitudes de la société romaine, qu'il ne faut pas s'étonner de voir un honnête païen en user sans aucun scrupule.

A l'exemple de Postumius , de Victorinus , des deux Tetricus et de Maximien Hercule , le nouveau César établit le siège de son gouvernement ou plutôt son quartier général dans la ville de Trêves, sur les bords delà Moselle. Cette ville, la plus opulente et la plus puissante des Gaules dès le temps de César, était devenue, par suite de la résidence habituelle des empereurs, la seconde Rome de l'Occident, et, en conséquence, son évêque était considéré comme le métropolitain le plus influent des trois Gaules. Nous verrons bientôt que ces considérations se rattachent de très-près à notre histoire ecclésiastique du Poitou.

Cependant, grâce à la modération de Constance-Chlore , l'Église de Poitiers put enfin jouir de la paix sous la sage direction de son évêque Justinianus, qui avait succédé, d'après nos catalogues, à un Hupidianus, d'ailleurs inconnu. Justinianus, appelé aussi Justinus, sur la vie duquel nos documents gardent un silence regrettable, laissa en mourant une mémoire presque aussi vénérée que celles des saints Nectaire , Libère et Agon. Tous nos plus anciens monuments liturgiques s'accordent à lui décerner le titre de saint, et fixent sa fête au 26 août (1), le même jour que saint Ge-

(1) Biblioth. nationale de Paris, F. lat., ms. n° 873, f° 200 v°; n° 2587, f°256. — Biblioth. Mazarine, ms. n° 216, fol. cclxxxii. — Biblioth. de Poi-

lais , dont nous parlerons dans la suite. Avec la plupart des historiens de notre province , on peut conjecturer, d'après la place qu'il occupe dans nos diptyques , qu'il vivait à l'époque que nous étudions, et qu'après avoir été témoin, sinon victime, de la persécution de Maximien, il eut la consolation de voir le calme succéder à la tempête.

Néanmoins cette paix fut loin d'être complète , du moins pendant un ou deux ans.

Dioclétien, poussé par son mauvais génie, le César Galère, rendit contre les chrétiens des édits de proscription, qui furent exécutés avec plus ou moins de rigueur jusque dans les provinces d'Occident, placées sous le gouvernement immédiat du César Constance. Ce prince, malgré sa sympathie avouée pour notre religion, fut contraint de se conformer à ces décrets, tout au moins en ce qui concernait les propriétés et les archives des communautés chrétiennes (1). Toutefois, même sous le rapport des documents,

tiers, ms. n° 307. — D. Font., t. LXVII, 540; LXXIX, 112; LX, 293. — Dans les dernières éditions du Bréviaire, au xvine siècle, il était honoré le 1er septembre (Bolland., Act. SS., t. V August., p. 763, 817).

(1) Lactance {De morte persecut., c. xv) avoue qu'il fit détruire les églises, ce qui emportait la destruction des archives qui y étaient déposées (cf. Tillemont, Hist. ecclés., V, 21, 27; Eusèbe, Hist. ecclés., VIII, 13; Desbassayns de Richemont, Les Nouvelles Études sur les catacombes romaines, 1 vol. in-8°; Poussielgue , 1870, p. 204 : « Cette fois on décréta une mesure plus radicale : on résolut de faire périr les choses comme les hommes, et, pendant qu'on massacrait les uns, de brûler et de démolir les autres. Malgré la perte irréparable de tant d'archives et de manuscrits précieux de l'Église romaine qui furent alors livrés aux flammes, malgré la disparition des procès-verbaux de confiscations qui existaient probablement encore du temps de saint Augustin, etc. ») A la page 220, l'auteur, toujours d'après les savants travaux de M. de Rossi, dont son livre n'est que le résumé, retrace les efforts faits par le pape saint Miltiade pour réparer, le mieux qu'il fut possible , les désastres subis par les archives pendant la dernière crise , au moyen des documents empruntés à la préfecture urbaine. Nous y renvoyons nos lecteurs, qui pourront par là se faire une idée des essais analogues, mais incomparablement plus difficiles, qui furent tentés dans toutes les Églises du monde catholique à la même époque, et que les invasions barbares du commencement du ve siècle rendirent à peu près inutiles en Occident et dans les Gaules en particulier. En Orient , Eusèbe consigna dans son His-

nos Églises, quoi qu'on en ait dit, sont relativement plus riches que celles des autres parties de l'Empire romain.

Il y eut un moment de troubles et de vexations. Mais vint le jour où Dioctétien fut forcé d'abdiquer en faveur de son fils adoptif, le cruel et ingrat Maximien Galère ; et le même sort ayant été imposé , en Occident, à Maximien Hercule , Constance-Chlore, revêtu du titre d'Auguste, devint dès lors maitre de sa conduite et put mettre fin à toute espèce de persécution (304).

Jusque-là il avait souffert, quoique avec peine , que son fils Constantin fût retenu à la cour de Nicomédie et dans les armées de l'empire d'Orient , où la jalousie de Galère l'exposait à des périls continuels. Une fois parvenu au rang suprême d'Auguste, il réclama ce fils, digne à tous égards de sa prédilection paternelle.

Nous ne montrerons pas ici le jeune Constantin échappant aux embûches de son geôlier ; nous ne raconterons pas comment il alla rejoindre son père, alors occupé à repousser les Pietés de la Bretagne dans leurs montagnes escarpées ; comment, victorieux avec lui, il fut revêtu de la pourpre aux acclamations de toute l'armée, sous les yeux de Constance expirant (25 juillet 306) , et confirmé, du moins en qualité de César, par Galère lui-même, malgré le dépit que cette promotion avait causé au cruel et jaloux empereur d'Orient. Ce que nous devons dire , c'est que l'un des premiers actes du jeune César fut de déclarer la profession du christianisme libre de toutes entraves (1) et de faire

toire ecclésiastique les résultats de ses recherches à cet égard; et, grâces au généreux concours de Constantin et à la riche collection de manuscrits des Bibliothèques de Césarée et d'Alexandrie qui avaient été épargnées , il put nous donner à peu près complète la liste des évêques d'Alexandrie, d'Antioche, de Jérusalem et de Césarée en Palestine. Mais les autres églises de l'Orient ne furent pas plus heureuses que celles des Gaules. (I) « Suscepto imperio, Constantinus Augustus nihil egit prius quam

cesser les vexations dont les chrétiens avaient été l'objet.

La visite qu'il fit, dès le début de son règne, de toutes les provinces de son empire (1) ne contribua pas peu, sans doute , à le confirmer dans ses bonnes dispositions. Il put voir de près les ruines accumulées par suite des édits de Dioclétien ; il dut entendre les doléances des innombrables communautés chrétiennes de la Gaule et de l'Espagne, injustement privées de leurs édifices et de leurs biens. Partout il rétablit la paix, la concorde et la justice avec une souveraine bonté qui lui gagna tous les cœurs. Le christianisme en recueillit d'inappréciables résultats.

Une foule d'esprits cultivés, que la constance héroïque des martyrs ou des confesseurs, pendant les mauvais jours du règne de Maximien et de Dioclétien, avait frappés d'admiration (2) , se trouvèrent naturellement disposés , avec le secours de la grâce, à considérer d'un œil plus bienveillant, beaucoup même, à embrasser une religion hautement protégée par le souverain. A Poitiers notamment, qui dut nécessairement recevoir la visite de l'auguste voyageur, cette tendance vers le christianisme fut providentiellement favorisée par une circonstance exceptionnelle, qui se rattache à l'un des points les plus mystérieux de notre histoire locale.

Notre saint évêque Justinianus venait de mourir lorsque,

christianos cultui et Deo suo reddere. Haec fuit prima ejus sanctio sanctae religionis restitutre.» Ainsi parle Lactance (De morte persécuter um, cap. xxiv, apud Patrol. lat., t. VII, col. 234) immédiatement après avoir raconté la mort de Constance-Chlore.

(1) « Postquam igitur in imperio firmatus est, primum quidem imperii partibus sibi a pâtre transmissis prospicere cœpit; universas provincias qute antea sub patris administratione fuerant , cum summa humanitate perlustravit » (Euseb., Vita Constanlini, lib. I, c. xxv).

(2) C'est ce qu'affirme expressément Arnobe l'Ancien, auteur contemporain : « Quod tam magnis ingeniis praediti oratores, grammatici , rhetores, » consulti juris ac medici, philosophia etiam sécréta rimantes, magisteria » hœc expetunt, spretis quibus paulo ante fidebant? » (Arnob., opp. Contra Gentcs, lib. II, cap. v; apud Palrol. lat., t. V, col. 816.)

vers Tan 308, un citoyen de la ville de Trêves, nommé Emigdius, jeune homme distingué par sa naissance, abandonna le culte des idoles, et tout à coup, enflammé d'un zèle ardent pour le salut des âmes, entreprit le voyage de Rome, d'où il vint, avec les encouragements du pape saint Marcel (308-16 janvier 310), exercer son apostolat dans notre ville de Poitiers (1). Cette prédication dans notre cité de la part d'un habitant de la ville impériale des Gaules, tout invraisemblable quelle paraisse au premier abord, est trop conforme aux données que nous fournissent d'autres documents véridiques pour qu'il soit permis de lui refuser, du moins en général, une valeur historique.

L'auteur de la légende de ce saint personnage nous représente la ville de Poitiers, plongée presque tout entière dans les ténèbres du paganisme; mais ses expressions, exagérées par le désir de faire ressortir les prodigieux effets du zèle de son héros, sont suffisamment corrigées par la suite du récit.

Le Ciel lui-même, si l'on en croit notre écrivain, se chargea de préparer les cœurs des habitants de la cité poitevine, en faisant entendre des voix mystérieuses, chargées d'annoncer la venue de l'apôtre. Aussi, toute la population se portat-elle au devant de lui , sans distinction de culte , païen et chrétien (2), et sa parole, rendue puissante et féconde par

(1) Los Actes de saint Emigdius (Bolland., Act. SS., t. II August., p. 33) sont malheureusement sans valeur dans les détails; en sorte que ce voyage à Rome peut bien avoir suivi plutôt que précédé la prédication du saint Apôtre en Poitou. Tout porte à croire , en effet, que c'est à Trêves qu'il reçut l'inspiration de venir à Poitiers, saint Agrecius, comme nous le dirons bientôt, étant probablement déjà assis sur le siège de saint Euchairc ; et c'est précisément cette particularité qui donne à la prédication de saint Emigdius à Poitiers un caractère vraiment historique, parce que, malgré son invraisemblance , elle s'harmonise parfaitement avec les données que nous fournissent les vies des saints Agrecius, Maximin et Paulin, évêques de Trêves.

(2) « Comitantibus turbis cliistianorum et gentium » (Bolland., loc. cil.). Celte foule de chrétiens démontre assez que les fidèles étaient nombreux à Poitiers avant l'arrivée d'Emigdius.

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