‹ Origines de l'église de PoitiersChapitre 6 sur 22 · GO · texte numérisé non relu

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d'éclatants miracles, fut écoutée avec une docilité qui produisit les fruits les plus abondants. Les temples des dieux furent détruits, les idoles brisées et livrées aux flammes, et trois églises furent élevées : la première en l'honneur du saint Sauveur, la seconde sous le vocable de saint Pierre, Prince des Apôtres, et la troisième sous le nom de saint Laurent, martyr (1), assurément dans le but de remplacer

(1) Nous ne savons si l'auteur de la légende de saint Emigdius a puisé ces détails à des sources historiques. Toutefois, on doit l'avouer, à part l'ordre hiérarchique qu'il n'a pas observé dans cette énumération, puisque l'église de Saint-Pierre a toujours été la cathédrale de Poitiers, les documents historiques viennent à l'appui de ses affirmations. En effet , l'église connue sous le nom de Saint-Porchaire , depuis l'an 950 environ , était dédiée primitivement au Saint-Sauveur , comme le prouve une charte du cartulaire de Bourgueil datée vers l'an 942 : Aimeri, chanoine de Saint-Hilaire-le-Grand, fait don de ses alleus ad Lignwn Domini, seu ad ecclesiam quse est in honore sangti salvatoris constructa, ubi requiescit sanclus Porcharius. D'autre part, une charte de l'abbaye de Noaillé, de l'an 1214, contient la signature sacerdolis allaris sancii Laurentii; et les documents de Saint-Hilaire-le-Grand font mention d'une chapelle de saint Laurent attenante au cloître de cette abbaye (Mém. Soc. antiq. Ouest, t. XIX, 131, 163, 264). Rien ne s'oppose, non plus, à ce que l'on accepte l'opinion de nos archéologues poitevins, qui font remonter jusqu'au règne de Constantin l'appropriation au culte chrétien de l'antique église de Notre-Dame-la-Grande (Rapport de Msr Cousseau, évêque d'Angoulême,surle tombeau de Sabinus; Mém. Soc. antiq. Ouest, 1841, p. 127; Bullel. Soc. antiq. Ouest, 1862, p. 153-154, et Mém. même Société, 1865, p. 313), Constantin, après sa victoire sur Maxence, s'étant fait un devoir de fonder et d'élever dans tout l'Occident de splendides basiliques en l'honneur de Dieu (Euseb., Vit. Constantini, lib. I, cap. xlii). Outre la tradition poitevine, appuyée sur une inscription plus ou moins fidèlement reproduite au xvie siècle (D. Font., t. LXXVIII, 509), et placée à CQté d'une statue de Constantin (Cart. de Notre-Dame de Saintes, cart. XXXVIII), on pourrait alléguer les rapports étroits qui ont existé entre Poitiers et Trêves à l'époque constantinienne, et qui expliqueraient facilement une générosité particulière de Constantin envers la communauté clirétienne de notre ville. A ceux qui voudraient objecter qu'au iv8 siècle il n'y avait qu'une seule église dans les villes, nous répondrions que c'est là une erreur désormais rejetée par la science de l'archéologie sacrée. Dans toutes les villes épiscopales importantes, les chrétiens possédaient plusieurs églises au service desquelles des prêtres étaient établis (Euseb., //w*.,lib.IV,cap.XLiii : « Quis numerum ecclesiarum in singulis urbibus? quis illustres populorum concursus in eedibus sacris cumulate possit describere? Quo factum est ut priscis œdificiis jam non contenti, in singulis urbibus spatiosas ab ipsis fundamenlis extruerent ecclesias?» Cf. Thomassin lui-même , Disciplin. écoles., part. I, lib. I, cap. xxn , c. 8 et 9). Sans parler des quarante-six basiliques de Rome mentionnées par le pape saint Corneille (Euseb., Hist. ec* cUs., VI, 43) au milieu du m8 siècle, et par saint Optât (De schismat.

celles que Constance-Chlore , encore César, avait été contraint, on se le rappelle, de faire détruire conformément aux ordres de Dioclétien.

L'auteur de la légende ajoute que le saint missionnaire ordonna des prêtres et des clercs pour gouverner l'Église de Poitiers. Cette particularité, quoique moins vraisemblable, peut néanmoins s'interpréter dans ce sens qu'il fît ces ordinations pendant la vacance du siège épiscopal, Justinianus étant mort quelque temps auparavant , et Bellator (1), son successeur, n'étant pas encore élu par les suffrages réunis du clergé et du peuple.

Mais pourquoi la ville de Trêves , à l'extrémité delà Gaule Belgique, et non pas une cité plus voisine, envoya-t-elle, à cette époque, un apôtre de la Bonne Nouvelle aux habitants de notre Poitou, encore obstinés dans les erreurs idolâtriques? Un fait jusqu'ici peu connu nous fournit une explication aussi naturelle que péremptoire.

Emigdius était probablement redevable de sa conversion aux exhortations d'un homme non moins distingué que lui par la naissance (2), ramené peut-être, comme lui, des té-

Donat., I, 4), nous avons des preuves de ce fait, pour la Gaule en général, dans Lactance, pour Trêves dans des documents que nous citerons bientôt, pour Carthage dans la vie et les lettres de saint Gyprien , pour Milan dans les œuvres de saint Ambroise, etc. (cf. Revue archéologique, t. X, 1864, p. 33, 40, 45; Desbassyns de Richemont, Études sur les catacombes, p. 211). Encore que ces basiliques fussent pour la plupart situées hors des villes, il y en avait cependant à l'intérieur; et, à la paix de l'Église, ces dernières se multiplièrent.

(1) Le nom de cet évêque se trouve sur toutes les listes du xrie et du xme siècle que nous avons recueillies.

(2) Bolland., Act. SS. ad diem 13 januarii, Vila S. Agricii , noise prœvix, n. 4. — La noblesse d'Agrecius, qui n'est vraisemblablement qu'un cognomcn, résulte non-seulement de la brillante éducation qu'il reçut et de l'ascendant qu'il exerça sur ses compatriotes Maximin et Paulin , incontestablement de noble origine, mais encore de ce que le poëte Ausone , parlant de Censorius Atticus Agrecius, célèbre rhéteur, mort récemment à Bordeaux, l'appelle un homme de race illustre : «Tarn generis tibi celsug

nèbres du paganisme à la lumière de la foi , et que ses vertus éminentes venaient de faire asseoir sur le siège métropolitain de la Rome des Gaules. Or cet homme de Dieu, ce pontife vénéré de tous , que l'on nommait Àgroëtius , Agrecius ou Agritius, était poitevin d'origine (1) ; et son élévation à l'épiscopat avait nécessairement créé entre les Églises de Trêves et de Poitiers des relations étroites dont nous ne tarderons pas à constater les heureux fruits. On ne doit donc pas s'étonner de voir Emigdius empressé de communiquer à la patrie de son père dans la foi le don surnaturel dont son cœur surabondait.

Mais de ce commerce établi entre la métropole de la Gaule Belgique et la capitale des Pictaves, ressort une conséquence inattendue : la confirmation , quant à leur substance, de nos plus vieilles légendes poitevines. Nous abandonnons volontiers aux justes condamnations de la critique la plupart des détails acceptés par notre naïf auteur des Annales d'Aquitaine, Jean Bouchet, et principalement tirés, nous dit-il , d'un certain Jean Monumetensis (2) et d'une an-

» apex, quam gloria fandi » (Auson. opp., Palrol., t. XIX, col. 857). Or, il paraît probable que cet Agrecius était parent de l'évêque de Tçèves.

(1) « Sanctus Agricius, Maximus (Maximums), Paulinus, ejusdem patrix » exules, ad nostram devenerunt. » Ainsi s'exprime le grave auteur de la Vie de saint Hadelin; et son affirmation, formulée longtemps avant la fabuleuse légende de saint Agrecius, a été acceptée sans difficulté par le savant auteur de VHistoria Treviremis diplomalica (t. 1, p. 17, note b.— Cf. Pertz , Monumenta Germanix historica, t. VIII, 114, 211). Bollandus, du reste, en observant que le nom d'Agricius était commun à plusieurs personnages des Gaules, avait deviné que le saint évêque de Trêves devait être du même pays (Bolland., loc. cit. noix prxvix, n° 4. — Cf. Viia S. Hadalini, cap. i; Bolland., Ad. SS., t. 1 febr.). Ge que les Bollandistes (t. IV sept., p. 371-400) et les auteurs du Gallia christiania (t. XIII, col. 373) disent de saint Materne et de l'élévation d'Agrecius à l'épiscopat n'est fondé que sur l'opinion erronée de l'établissement du christianisme en Gaule à la fin du ine siècle. (Cf. Bolland., t. VIII oct.,p. 19-21, et surtout notre travail, Rtv. des quest. historiques, juillet et octobre 1873.)

(2) Cet auteur, quel qu'il soit , n'est pas le seul qui ait rapporté cette légende. Elle se trouve métamorphosée plus pitoyablement encore dans les

tienne prose que Ton chantait le dimanche dans l'octave de l'Assomption de la sainte Vierge dans l'église cathédrale de Luçon (1).

D'après ces documents , l'empereur Constantin (Constance-Chlore), à la suite d'une victoire éclatante remportée sur un roi d'Angleterre nommé Cloel , fit alliance avec lui ; et ce roi étant mort peu de temps après , Constantin (Constance) épousa sa fille nommée Hélène , bien instruite es arts libéraux , de belle et élégante forme et louable prudence, et eut d'elle trois fils.

« Je n'ai pu sçavoir le nom du premier, ajoute Bouchet. Le second fut nommé Lucius , qui était le nom de son bisayeul roy d'Angleterre , et le tiers fut nommé Constantinus... Le dit Lucius occit son frère aisné ; à cette cause, fut banny du pais et condamné à demeurer en religion toute sa vie; et pour ce faire, son père le mit sur mer, en un navire fretté de grandes richesses et de reliques , avec plusieurs prêtres et dévotes personnes , qui tous se rendirent , par la conduite des vents , ainsi que Dieu voulut, au lieu de présent appelé Luçon, qui est sur la mer ; et illec Lucius s'arrêta et y fonda une belle Abbaye et Église , à l'honneur de Notre-Dame , qu'il nomma de son nom , scavoir Luçon; où il vesquit avec ses prêtres religieusement... Desdocuments relatifs à l'abbaye de Tournus (fiist. de l'abbaye de Tournus, par Juénin, t. II, p. 14-16.— Cf. de la Fonteneile, Hist. du monastère et de V Église de Luçon, 1. 1, p. 7-10). La chronique de Maillezais porte : « Cœnobium S. Mariae » Lucionensis quod Lucius imperialis incœpit,et postea sanctus venit Phi- » libertus, destructum erat» (Labbe, Bibl. nov.,t. II, 199). Cette destruction eut lieu en 853 (Labbe, ibid., t. ï, p. 292, 324).

U) Cette prose a été publiée au xvn° siècle par Jean Bounin, dans ses A nliquilales urbis et ecclesix Lucionensis. D. Fonteneau (t. LXIV, 408 et suiv.) a fait copier en entier cet ouvrage sans critique, d'après la troisième édition de 1661. A la page 434 du môme volume de D. Fonteneau se trouve la prose indiquée par Bouchet. M. de la Fonteneile en a cité quelques strophes (loc. cit., t. I, p. 6).

quelles choses nos historiens n'ont rien escrit... Audit temps, saincte Heleine retourna de Hierusalem, et s'en alla à Rome voir l'empereur Constantin son fils et lui apporta portion de la vraie croix avec trois doux , desquels Notre Seigneur Jesus-Christ eut les mains et pieds percés... Or n'avoit saincte Heleine petite compagnie; car comme il est contenu en un Légendaire fort ancien, estant en l'abbaye de saint Michel en l'Her, en Poictou, elle amena avec elle Arestolus, patriarche de Hierusalem, Philetus, evesque de Carthage, Paulinus, son chapelain, qui était evesque de Césarée, et autres sainctes personnes , et entre autres Justine et Ruffîne , deux sainctes vierges. Et en la compagnie susdite, elle partit de Rome avec un sénateur romain nommé Cadalentius et Orcatus , comte d'Afrique ; et comme elle passait par le pais de Poictou , voulut voir (comme il est à conjecturer) son fils Lucius, qui estoit dans son monastère de Luçon, duquel cy dessus avons parlé ; puis s'advisa d'aller par mer ; et pour ce faire, s'en alla près de là à un lieu nommé l'Hermitage , où elle fit faire une petite Chapelle et un Autel , au nom du saint Sauveur ; où elle laissa grande quantité de la vraie Croix et autres saintes Reliques , qu'elle avait apportées de Hierusalem... et ces choses parachevées, s'en retourna, saincte Heleine, à Rome, et laissa son chapelain Paulinus evesque de Césarée , audit Hermitage pour la garde de ses reliques, où il vesquit fort longtemps, et voyant l'heure de son décès , assembla lesdites Reliques en une casse sous terre à la main dextre dudit Autel , où depuis furent, par révélations, trouvées, en Tan mil cent vingt huit, qu'Honorius deuxième de ce nom estoit pape, Guillaume duc d'Aquitaine et comte de Poictou , Guillaume evesque de Poictiers, et Loys le Gros, roy de France, Aimery fils d'Arbert , vicomte de Thouars , et Savary , son cousin

germain,, seigneur de Mauléon, de Mareil, Sainte-Hermine et autres places du Bas Pays de Poictou (1).

» Or ainsi que saincte Heleine passait par le pays de Poictou pour aller à Luçon (2) , une sienne servante nommée Loubette (Lobetta) , qui estoit boiteuse et contrefaite (3), toutefois de bonne et sainte vie , au moyen de l'indisposition de sa personne , demeura en la ville de Poitiers (4) , et lui donna, sa sainte maistresse, une petite portion de la vraie croix avec autres reliques (5), qu'elle mit dans une malette. »

Ici notre annaliste s'écarte sensiblement de la légende. Loubette, y lisons-nous, fatiguée du voyage, s'endormit près du chef de l'église de Notre-Dame-l'Ancienne (6) , sous un arbuste appelé sureau , dans les branches duquel elle avait déposé son précieux fardeau. A son réveil, la branche s'était tellement élevée qu'elle ne put reprendre sa malette et son trésor. Consternée, elle va trouver l'évêque , qui , témoin du prodige, lui fait comprendre qu'un semblable miracle a évidemment pour but de conserver à la ville de Poitiers les reliques insignes que contient son sac. Il l'engage à aller trouver le comte de Poitiers (comitem pictavensem), lui donnant l'espoir qu'elle en obtiendrait des terres et possessions suffisantes pour bâtir et fonder une église destinée à con-

(1) Toutes ces notes chronologiques sont exactes.

(2) Ceci est une invention de Jean Bouchet. La légende de sainte Loubette, conservée dans le ms. 189 de la bibliothèque de Poitiers, et décrite par Dreux-Duradier [Bibliolh. hist. du Poitou, 1. 1, p. -234) et par M. Rédet (Bultel. Soc. anliq. Ouest, 1838, p. 3-5, 11-12), suppose que sainte Loubette vint seule en Poitou, et n'y passa qu'en se rendant dans la Bretagne, sa patrie.

(3) La légende porte : « Parvissime stature et etiam gibbosa; nobilis » quidem génère, nobilior moribus. »

(4) La légende dit qu'elle s'arrêta à Poitiers, parce qu'elle était fatiguée du voyage.

(5) Selon la légende, sainte Hélène lui fît ce don en Orient ou à Rome, et la portion de la vraie croix est dite : « parlent ligni illius in admirationem » magnam, et alias preciosas reliquias, maxime de spineu norona Domini. »

(6) Le jour de la Purification de la sainte Vierge, les chanoines de Saint- Pierre-le-Puellier, longtemps avant le xme siècle, portaient leur vraie croix dans cette église, en souvenir de cette légende fort ancienne, comme on le voit. (D. Font., XXVI, 182 [juillet 1268] , 239 [25 janvier 1334].)

tenir ladite portion de la vraie croix et ses autres reliques. L'évêque ne se trompait pas. Dès le lendemain, du consentement du comte et de l'évêque, Loubette commence à édifier une église en l'honneur de saint Pierre, prince des Apôtres, tout près du lieu où était suspendue sa malette ; et, à peine l'autel en fut-il construit , que le vénérable trésor descendit de lui-même, ou plutôt fut déposé par la main d'un Ange sur cet autel. La légende raconte encore comment sainte Loubette obtint du comte de Poitou, « autant de terre qu'elle pourroit en tournoyer depuis soleil levé jusques à midi , dit Bouchet d'accord avec la légende; ce qu'elle accepta. Et en la compagnie des gens du comte , le lendemain matin, commença son chemin, et (malgré son infirmité) en fist plus en deux heures qu'on ne pensoit qu'elle en feroit en un jour ; car elle comprint en son circuit certaine quantité de terre qu'on appelle encore, en mémoire de ce,, les deffens du comte (1), jusques à la rivière du Clan (sic), où elle fut arrestée par ceux qui avoient charge de la conduire , si tost qu'elle eust passé laditte rivière , qui soudain tarit pour luy donner passage. »

La légende ajoute que, l'église étantbâtie, Loubette y fonda un collège de treize chanoines avec un abbé. Jean Bouchet, comprenant l'invraisemblance de ce détail, dit « qu'elle construisit quelque petit logis pour elle et les filles qui se voudroient rendre avec elle pour servir Dieu et vivre religieusement en chasteté et pauvreté (2). L'église fut appelée Saint-

(1) Cf. Dullel. antiq. Ouest, 1838, p. 4, 5, 6. {D. Font., XXVIII, 209 [juillet 1294], 182 [juillet 1268]. Biblioth. nat., fonds lat., ms. 17147, f° 93.)

(2) Cette rectification est raisonnable. (Cf. Euseb., Vita Conslantini, lib. IV, cap. xxxviii.— Tillemont, Hist. ecclés., VII, 107; — Gallia christ., t. II, col. 361 instr. « Abbatiam quas oliui monasterium puellare S. Pétri vocitalum ob puellas ibi deservientes , nunc, versa vice,.... eam canonicis instauratam. » Ainsi s'exprimait, en 962, le roi Lothaire, parlant de l'antique monastère de Saint-Pierre-le-Puellier, dans un diplôme par lequel il confirmait la fondation de l'abbaye de la Trinité de Poitiers.)

Pierre-Puellier. . . Et après avoir vescu par long temps en toute saincteté , laditte pèlerine Loubette alla de vie à trépas , et fut son corps inhumé au cymetière général de la ville en une belle sépulture voustée sous terre, à la manière ancienne ; car en ce temps et long-temps après , n'y avoit cimetière audedans des villes. Et depuis, au moyen des grands miracles (1) que Dieu fît au trépas de cette bonne vierge Loubette , fut faicte une chapelle sur sa sépulture [2] , dont depuis et longtemps après on a faicte une église parrochiale dédiée au nom de sainct Grégoire (3)... Et au regard de laditte église de saint Pierre Puellier. . . en l'an mil cent quarante (huit) (4)

(1) « Et juxta ecclesiam B. Gregorii, dit la légende, non longe a praefata » urbe cum magno honore sepulta (est), ubi per ejus mérita et orationes » languentes super tumulum ejus dormientes multi sanantur infirmi et alia » fiunt miracula plura. »

(2) Parle texte de la légende citée dans la note précédente, il semblerait que l'église de Saint-Grégoire fut bâtie non pas dessus, mais près du tombeau de sainte Loubette; mais peut-être le sépulcre était-il sous le chœur.

(3) L'église de Saint-Grégoire dépendait en effet du chapitre de Saint- Pierrc-le-Puellier, et, le jour de la fête de saint Grégoire, les chanoines de la collégiale y portaient en procession leur vraie croix et autres reliques (D. Font., XXVII, 182. [juillet 1268]). En 1609, la paroisse de Saint-Grégoire fut réunie à celle de Saint-Porchaire, et l'église fut donnée aux Capucins qui venaient de s'établir à Poitiers (D. Font., XXXVII, 467 (18 juillet 1609). En 1083, Isembert II en fit don à Montierneuf (D. Font., XIX, 69) ; mais ce don , paraît-il, n'eut pas de suite, bien que cette église soit encore mentionnée comme dépendant de Montierneuf dans une bulle de Gallixte II (D. Font., XIX, 169). Elle a été profanée en 1793, et ses ruines font aujourd'hui partie d'une maison particulière.

(4) Voici la charte notice racontant ce fait. Elle est dans le même manuscrit 189 de la bibliothèque de Poitiers, à la suite de la légende : « Anno ab » Incarnatione Domini millesimo centesimo quadragesimo octavo, x Ka- » lendas Junii, Dominica qusd tune fuit posl Ascensionem Domini, revelate » sunt reliquie de Ligno Grucis Domini per venerabiles personas, videlicet » Gauffridum Burdegalensem archiepiscopum et Gislebertum Pictavensem » et Bernardum Xantonensem episcopos in E eclesia S. Pétri Puellaris, aperta » cruce aurea quam sancta Lobela, priscis temporibus, de Jerosolymis allatam , » divina manifestatione et opérante gracia ad salutem populi credentis » eidem loco venerandam reliquerat. Cujus beneficii gracia, et Ecclesie » ipsius fundamenta sumpserunt initium , et principis terre hujus celitus w.inspirata benignitas Ecclesie et reliquiarum servitoribus largita est, sicut » hactenus licet videre in terris et prediis quod sufficere debuit procura- » tioni subsidium. Verum, ne tanti sanctuarii cognicio posteris in perpe- » tuum profutura depereat , quod oculis licet indigne (indignis?) vidimus

Gilbertus Porretanus, lors evesque de Poictiers, Geoffroy, archevesque de Bourdeaux et Bernardus, evesque de Xainctes , firent ouverture de l'Autel pour en mettre dehors la vraie Croix , qui fut faicteen grande solennité, et où plusieurs grands miracles furent faicts ; puis fut enchâssée richement en la châsse où elle est de présent monstrée. »

La fête de sainte Loubelte (Lubetia) était autrefois célébrée le 7 février dans l'abbaye de Sainte-Croix de Poitiers (1).

Nous l'avouons de nouveau sans peine, l'histoire de Lucius, frère de Constantin et fondateur de Luçon, n'est qu'un roman, aussi bien que le voyage de sainte Hélène à Saint- Michel-en-l'Herm, en compagnie de personnages tous imaginaires, à l'exception peut-être d'un seul. Mais ce roman et la légende de sainte Loubette sont-ils des documents fictifs, et ne renferment-ils aucun élément historique? Nous ne le pensons pas.

Les deux chartes du xne siècle , relatives à Saint-Michelen-l'Herm (2) et à Saint-Pierre-le-Puellier, n'attestent-elles

» et ore morituro profiteri diu non possumus , scripto diutius permansuro » testamur; quoniam exceptis minoribus partibus quas non inveneramus, » quinque partes preciosi Ligni usque in admiracionem magnas et de » corona spinea particulas videre et adorare ibidem divinitus permissi » sumus. Eadem die, congregata populi magna multitudine , domnus Gis- » lebertus episcopus in ipsa Ecclesia consecravit altare ad pedes ymaginis » crucifixi, in honore beatorum Jacobi et Clementis martyris et Marias » sororis Lazari. »

Cette charte notice, quoi qu'il en soit de sa teneur, est certainement une copie d'une charte authentique; car non-seulement, en 1148, les trois évêques susdits étaient réellement réunis à Poitiers (Gall. christ., Il, 1070 B), mais encore le dimanche dans l'octave de 1" Ascension était bien le x des kalendes de juin (le 23 mai). Cette parfaite véracité dans les indications chronologiques démontre que ce document est réellement puisé à une source authentique. D'ailleurs, d'autres documents de l'an 1214 (Arch. de la Vienne, Saint- Pierre-le-Puellier, liasse 144) et de l'an 1268 (D. Font., XXVII, 182; Biblioth. nat.,F. lat. 17147, f°93) attestent l'antiquité du culte rendu à la vraie croix dans l'église de Saint-lJierre-le-Puellier.

(1) Chastelin, Martyrologe romain annoté, t. I, p. 557, 566.

(2) L'exactitude des notes chronologiques indiquées dans cette charte de \HH en prouve l'authenticité.

pas tout au moins l'antiquité de ces traditions? C'est d'ailleurs un principe accepté par la critique que les légendes, même apocryphes, renferment toujours un fond de vérité, quoique difficile parfois à dégager de l'erreur.

En outre, ce que nous avons déjà dit des relations établies entre Trêves et Poitiers au commencement du ive siècle rend tout à fait vraisemblable le fait d'un voyage et même de quelques séjours de sainte Hélène dans notre province , puisque pendant près de vingt ans elle habita la ville de Trêves et eut les rapports les plus intimes, comme nous le verrons tout à l'heure, avec l'évêque Agrecius, poitevin par la naissance et par le cœur. On peut ajouter que la crypte de l'église de l'abbaye de Saint -Michel- en - l'Herm , aujourd'hui encore conservée sous les ruines de cet antique monastère et dédiée à sainte Hélène, suppose, sinon une fondation faite par cette princesse, du moins un souvenir, une mémoire de son passage ou de son séjour en ce lieu. Rien , non plus , ne s'oppose à ce qu'un parent quelconque de Constantin ou de sainte Hélène n'ait habité quelque villa dans le lieu qui fut depuis l'abbaye et la petite ville de Luçon, les raisons que nous venons d'énoncer s'appliquant également à ce point de nos vieilles traditions locales.

Quant à sainte Loubette , quoi de plus vraisemblable qu'une jeune fille issue de la race germanique, si souvent combattue, ou de la Bretagne plusieurs fois visitée par Constance-Chlore et son fils Constantin , ait été attachée au service de l'impératrice Hélène, dans son palais de Trêves, et, après la mort de cette sainte princesse , soit venue en Poitou (1) , encore rempli des souvenirs de sa maîtresse , patrie de saint Agrecius et de saint Maximin, son successeur?

(1) M. B. Fillon nous écrivait le 27 septembre 1867 : « Une certaine sainte Loubène avait une chapelle dans l'enclos de Champagne (non loin de Luçon et de Saint-Michel-en-l'Herm), où existe une église dite de Sainte-Radégonde. Cette chapelle est mentionnée en ces termes dans deux passages d'une en-

D'ailleurs ce que nous rapporte Bouchet de la cella mémoriœ , ou hypogée funéraire, élevée, à la mort de sainte Loubette, sur ses restes précieux, est trop conforme aux données actuelles de l'archéologie sacrée pour que cette particularité soit une invention populaire. Cette cella memoriœ, édifiée dans le cimetière commun, et cette chapelle bâtie sur son sépulcre, le nom même de Sainte-Loubette donnée à l'un des plus anciens cimetières de Poitiers (1) , sont autant de monuments attestant, d'une manière incontestable, l'existence et la mort de cette bienheureuse, à une époque où ces usages de la primitive Église étaient encore en pleine vigueur, c'est-à-dire au ive siècle (2).

Après avoir restitué à nos traditions leur physionomie véritable ], interrogeons l'histoire ; elle nous fournira plus d'un renseignement conforme à nos conclusions.

quête faite en mai 1361 par ordre des religieux de Luçon, pour constater leurs droits sur certains marais joignant l'île de Champagné : « Chapelle la

filole saincle Loubène Champ au long dau chemin quon va de l'eglize

Sainte Ragond daus novers à la chapelle la filole. (Papiers de la baronnie de Champagne. Archiv. de la préfect. de la Vendée.) » M. B. Fillon en concluait que sainte Loubène était une fille spirituelle de sainte Radégonde. Le savant archéologue oubliait qu'on donnait autrefois le nom de fille {fliola) aux chapelles dépendantes d'une église voisine. Il ne s'agit donc pas dans ce texte d'une parenté entre sainte Radégonde et sainte Loubène, mais d'une dépendance de la chapelle de celle-ci à l'égard de l'église de celle-là. Mais qui ne serait frappé de voir près de Saint-Michel-en-l'Herm et Luçon, pleins des souvenirs de sainte Hélène , une chapelle dédiée à sainte Loubette?

(1) Ce cimetière faisait primitivement partie, comme le dit Bouchet, de l'antique nécropole de l'Église de Poitiers, dont nous avons déjà parlé , et que le tombeau de saint Hilaire a rendue si célèbre.

(2) D. Fonteneau (t. LXXXI, 181) traite de fable la légende de sainte Loubette, et ailleurs (t. LXXVII, 71) il va jusqu'à nier l'existence de cette sainte. Au tome LXXIII, 145, il donne le texte de la légende, et il croit avec raison que l'écriture du manuscrit n'est pas antérieure au xive siècle; mais il avoue {ibid., f° 147) que l'on croyait à cette légende longtemps avant cette époque. M. Rédet (Bullet. Soc. anliq. Ouest, 1838, p. 2) ne la croit pas antérieure au xe siècle , et c'est assez vraisemblable. Dreux-Uuradier prétend que l'auteur vivait au xne siècle (Dreux-Duradier, Bibl. hist. du Poitou, I , 230). Mais, selon nous, c'est à tort, puisque l'acte de reconnaissance de la vraie croix de sainte Loubette, donné par Gilbert de la Porée, le 23 mai 1148 (D. Font., LXXXI, 486, et ms. 189), en attribuant à cette sainte cette insigne relique, fait une allusion manifeste à la légende, ce qui suppose qu'elle avait cours dès lors parmi les fidèles.

Galère, avons-nous dit, jaloux delà popularité dont jouissait Constantin, ne l'avait reconnu qu'à titre de César ; mais bientôt , contraint par les événements, il l'avait enfin proclamé Auguste (11 novembre 307) (1).

Placé désormais officiellement sur le pied d'égalité parfaite avec les autres maîtres de l'empire, le fils de Constance- Chlore, marchant sur les traces de son père, se montra de plus en plus favorable aux chrétiens. « Il comprit, dit Eusèbe (2) , que ses propres intérêts l'y conviaient. L'histoire de ses prédécesseurs ne lui apprenait-elle pas que les empereurs, les plus fanatiques partisans du culte des faux dieux, trompés d'abord par des oracles leur annonçant une prospérité sans limites, avaient tous péri, avec leurs enfants,, de mort violente , tandis que son père , adorateur d'un Dieu unique et protecteur avoué des chrétiens, avait terminé ses jours environné delà gloire et de l'amour de ses sujets, laissant après lui un fils héritier de sa puissance? » Aussi bien, il n'avait qu'à jeter un regard sur l'état actuel de l'empire et à considérer les tragiques révolutions qui s'y multipliaient sous ses yeux, pour comprendre que , moins que jamais , la persécution contre le christianisme méritait à ses auteurs la prospérité temporelle. Dioclétien mourait sans gloire dans son exil ; Galère venait d'essuyer une honteuse humiliation devant Rome, et les Césars de sa façon ou périssaient misérablement, ou se soulevaient contre lui ; Maximien, le vieil empereur détrôné, n'était qu'un indigne ambitieux, qui passait ses jours à tendre des embûches à son fils et à son gendre, et celui-ci était enfin forcé de lui infliger une mort ignominieuse.

Tous étaient des tyrans sous le joug desquels les peuples

(1) Tillemont, Empereurs, t. IV, p. 625.

(2) Euseb,, Vita Constanlini , lib. !, cap. xxvu.

poussaient de longs gémissements , enviant le bonheur des provinces placées sous le gouvernement de Constantin. L'Italie opprimée appelait à grands cris un libérateur (1).

« Toutes ces considérations, dit l'évêque de Césarée (2), le déterminèrent enfin à quitter le culte des idoles et à n adorer plus que le Dieu de son père. Il commença dès lors à lui adresser ses prières, à le conjurer de se faire connaître à lui et de lui donner des gages de sa puissante protection dans les grandes entreprises qu'il méditait. » Dieu ne tarda pas à récompenser ces salutaires dispositions, inspirées par sa grâce toujours prévenante. Le temps était venu où l'Église devait enfin sortir triomphante de la lutte sanglante qu'elle avait supportée depuis tantôt trois siècles, et le fils de Constance-Chlore était l'instrument choisi pour inaugurer cette ère de paix et de victoire.

Au milieu d'une expédition contre les barbares des bords du Rhin (3), au moment où le soleil penchait vers son déclin,

(t) Euseb., Vita Constantini, lib. I, c. xxvi.

(2) Euseb., Vita Conslanlini, lib. I, c. xxvn : « H;ec omnia cogitatione sua » complexus , solum Deum genitoris sui sibi esse colendum censuit. »

(3) Tillemont, Empereurs, t. IV, p. 128 et 632, note 29; Bolland., Act. SS., t. V maii, p. 18: Sozomen., Hist. eccles., 1, 5 : « Constantino qui tune tem- » poris in illis duntaxat partibus quae circa Oceanum ac Rhenum positae

» sunt, imperabat , in quibus Constantinum christianain religionem

» primum suscepisse constat , antequam Maxentio bellum intulisset. » — Eusèbe {Vita Constantini, I, 28), tout en ne précisant pas le lieu de l'apparition, suppose néanmoins qu'elle eut lieu dans la même contrée, puisque, d'une part, il est certain que Constantin se trouvait à Trêves ou dans les environs avant son expédition contre Maxence, et que, de l'autre, Eusèbe , par l'ensemble de son récit, montre que l'expédition d'Italie eut lieu assez longtemps après la vision , longtemps même après que Constantin eut été instruit de nos dogmes par les évèques. Au chapitre xxvi, il représente ce prince dans la disposition de faire la guerre à Maxence ; il rapporte, dans le chapitre suivant, les motifs qui firent pencher le fils de Constance vers le christianisme, puis, aux chapitres xxviii et xxrx, il raconte la double vision , et, dans les chapitres xxx et xxxi, la confection du Labarum, mais en ayant soin, au commencement du chapitre xxxn, d'avertir que cette confection du Labarum n'eut lieu que postérieurement à l'instruction des évèques : « Sed ujec postea. » Et ce n'est qu'au chapitre xxxvn qu'il raconte

une croix lumineuse se forma tout à coup au ciel , un peu au-dessus du disque du soleil couchant ; et autour de ce signe, non-seulement lui-même , mais encore tous ceux qui l'accompagnaient, lurent avec admiration ces paroles écrites en caractères de feu : Par ceci tu triompheras : « Hoc vinces. » Et comme, dans son étonnement, il hésitait sur la signification de ce prodige, le Christ lui apparut en songe , la nuit suivante, avec ce même signe céleste qui lui avait été montré la veille, lui ordonnant de faire confectionner une enseigne militaire sur le modèle de la vision, et lui promettant la victoire dans tous les combats où ce drapeau d'un nouveau genre serait porté.

De plus en plus agité par ce double avertissement du Ciel, Constantin, de retour à Trêves , sa capitale (1), s'empressa de mander près de lui les maîtres de la doctrine du Dieu qui venait de lui apparaître (2), c'est-à-dire les évêques de la pro-

l'expédition d'Italie. Le panégyrique de Nazaire, écrit vers 312, atteste formellement que la vision de Constantin, à laquelle il fait une allusion manifeste, eut lieu dans les Gaules {Nazarii panegyr., n° 14 , apud Patrol. lat.t t. VIII, col. 592) : « In ore est omnium Galliarum exercitus visos, etc., » et longtemps avant l'expédition d'Italie (ibid. , n° 17) : « Differamus parumper » Italicas expeditiones, etc. » On allègue, à rencontre, un passage de Lactance {De morte persecut., c. xliv); mais rien dans ce texte ne contredit ce que nous venons d'établir. C'est un tableau à grands traits de la guerre contre Maxence avec ses antécédents et ses conséquences.

(1) Les auteurs cités dans la note précédente supposent évidemment qu'il revint à Trêves; mais l'auteur des Actes de saint Sylvestre , qui écrivait au commencement du ve siècle, à Rome même, et par conséquent dont l'autorité sur ce point est d'autant plus grave , atteste positivement, dans son Prologue, que Constantin, après sa vision, qui, selon lui, eut lieu sur les bords du Danube, revint dans sa capitale : veniens in civitalem suam. Or, incontestablement, Trêves était alors la capitale des États soumis à Constantin (Bolland., Act. SS., t. V maii, p. 19, n° 26, Vita Constantini Magni) : ce qui démontre, soit dit en passant, que cette question est tout à fait distincte de celle du baptême de Constantin.

(2) Euseb., Vita Constantini, 1, 32: « Cum nullum alium praeter illum » quem viderat Deum sibi colendum esse statuisset , (sacerdotes) magis- » tros (aûcrac) hujus (Dei) doctrinœ ad se accersivit, et quisnam ille Deus » esset'interrogavit, quidve signi illius visio sibi vellet. Illi bunc quidem » Deum esse dixerunt, unius ac solius Dei unicum Filium; signum vero

vince (1). Ceux-ci n'eurent pas de peine à lui faire comprendre, sans aucun doute, par la bouche d'Àgrecius leur vénérable métropolitain , que celui qui s'était montré à lui était le Fils unique de Dieu, Dieu lui-même; la Croix, le symbole de l'immortalité et le trophée de la victoire remportée parla mort du Rédempteur des hommes. Ils lui enseignèrent ensuite pourquoi le Fils de Dieu s'était fait homme, et lui exposèrent toute l'économie de l'Incarnation.

Le royal disciple, éclairé évidemment par un rayon de la lumière d'en-haut, goûta sans difficulté ces sublimes leçons sur nos mystères. Non content de se livrer, avec une pieuse avidité, à la lecture des Livres saints, il se fit inscrire sur la liste des catéchumènes (2), et retint à sa suite et parmi ses conseillers les évêques qui venaient de lui communiquer la vérité divine.

Ainsi notre Poitou , en la personne du saint évêque de

» illud quod ostensum fuisset, immortalitatis symbolum esse et tropœum » Victoria? quam iile in terris olim versatus de morte retulisset »

(1) Tillemont (Emper.,lV, 129), fondé uniquement sur une fable rapportée parZosime, dit que ce fut Osius de Gordoue qui instruisit Constantin, tandis que toutes les circonstances admises par cet auteur lui-même nous contraignent à reporter cet honneur sur l'archevêque de Trêves et ses suffragants. Zosime appelle cet évêque : jEgypiius quidam. Peut-être faut-il corriger le texte actuel de cet auteur païen et lire Agrilius quidam. Mais probablement Zosime a changé le nom du principal agent de la conversion de Constantin, aussi bien que le temps et le lieu dans lesquels elle s'est opérée. En 326, époque de la mort de Crispus, Osius jouissait en effet d'une grande influence à la cour de Constantin; mais, en 310 ou 311, on ne voit pas qu'il ait eu le même crédit. (Cf. Bolland., Act. SS.} t. V maii, p. 20.)

(2) Tillemont, Emper., IV, 658, note 64. -- Une preuve que Constantin fut fait dès lors catéchumène par Agrecius de Trêves se tire du titre même du chapitre xxxn du livre I de sa vie par Eusèbe : « Quomodo Constantinus, » catechumenus faclus , sacras Scripturas perlegerit. » On a voulu, nous le savons, révoquer en doute cet argument péremptoire, en disant que ces titres de chapitres ne sont pas l'œuvre d'Eusèbe. C'est une erreur, car plusieurs fois le texte des chapitres suppose les titres. Ainsi , Eusèbe ne prononce pas le nom d'Hélène dans le texte du chapitre xlii du livre III , et suppose qu'il a déjà parlé d'elle. Or, il ne l'a fait que dans le titre qui précède.

Trêves, l'un de ses enfants, peut revendiquer une part considérable dans l'immense révolution sociale opérée par suite de la conversion de Constantin.

Ce n'est, du reste, que la première manifestation du rôle d'honneur réservé par la Providence à notre province, dans l'œuvre de la civilisation chrétienne , à toutes les périodes principales de l'histoire de l'Église de France, comme les faits le démontreront.

Cependant la conversion éclatante de Constantin au christianisme ne pouvait rester isolée, surtout dans le sein d'une famille déjà préparée par les bonnes dispositions de Constance-Chlore , et par les tendances depuis longtemps assez accentuées de Constantin lui-même. D'autre part , les vertus du saint évêque Àgrecius devaient être connues à la cour de Trêves, peuplée d'officiers chrétiens, au témoignage d'Eusèbe (1), et par conséquent en rapports fréquents avec le vénérable prélat.

Il semble même que toute la famille impériale ait suivi l'exemple de son chef (2). On peut du moins l'affirmer de sainte Hélène ; car si elle n'était pas déjà chrétienne (3) , on doit très-certainement rapporter à cette circonstance le commencement de son admirable vie, et de ses relations intimes avec saint Agrecius (4).

(1) Euseb., Vila Constantini , 1,16.

(2) Tillemont, Emper., t. IV, p. 129-130.

(3) Tkeodoret., Hist., lit». I, c. xvn.— L'opinion générale des savants, fondée sur un passage de la Vie de Constantin par Eusèbe (Vit. Gonst., III, 47), est que sainte Hélène n'embrassa la foi chrétienne qu'après ou à peu près en même temps que son fils Constantin. Nous nous rangeons à ce sentiment, quoiqu'il ne soit pas exempt de difficultés. (Cf. Vit. Constant., III, 43.)

(4) Ces relations intimes sont attestées par tous les monuments de l'Église de Trêves; et bien que la plupart ne soient pas d'une parfaite authenticité, ils suffisent néanmoins pour établir le fait général que nous énonçons ici. (Cf. Brower, Antiq. et Annal. Trevir., et J. Nicolas Montheim, Hist. TrevU remis diplomat., 1. 1, p. 17; Euseb., Vila Constantini, lib. I, cap. xlii.)

Les historiens ont remarqué, non sans émotion, les attentions du plus tendre amour filial prodiguées par Constantin à sa vénérable mère (1).

Répudiée , avons-nous dit , par Constance-Chlore , son mari, pour des raisons politiques, on ignore ce qu'elle devint alors (2). Mais à peine en possession du trône, son fils Constantin se hâta de la relever de l'humiliation qu'on lui avait fait subir, et de la combler d'honneurs et de richesses. Il lui fit décerner le titre d'Augwsta ou d'impératrice, et « lui » donna d'immenses domaines dans chacune des provinces de » l'empire (3), avec l'autorisation de puiser à volonté dans le » trésor impérial, » tant il avait confiance dans les sentiments de prudence et de générosité de cette digne princesse.

N'oublions pas de remarquer cette donation de domaines dans chacune des provinces de l'empire, qui vient à l'appui de nos traditions poitevines. Toutes les découvertes archéologiques faites de nos jours (4) tendent, en effet, à démontrer que les côtes du Bas-Poitou étaient couvertes de riches villas très-appréciées par nos ancêtres gallo-romains, qui , plus que nos contemporains , avaient la passion des bains en général, et des bains de mer en particulier.

Il serait sans doute ridicule d'attribuer à sainte Hélène des domaines en Poitou plutôt que dans les autres parties

(l) Euseb., Vita Conslanlini, lib. III, cap. xlvii.

(•2) Peut-être se re tira- t-e lie clans quelque province de la Gaule, sa patrie, au moins adoptive. (On sait que l'Angleterre, la ville de Trêves et la ville de Drépane en Bithynie se disputaient l'honneur de lui avoir donné le jour.) Peut-être notre Poitou fut-il le lieu de sa retraite , ce qui apporterait une nouvelle confirmation à nos vieilles légendes. Les écrivains qui prétendent qu'elle fut reléguée en exil en Bithynie oublient, selon nous, que son état de concubine légale laissait à Constance-Chlore une grande liberté à cet égard.

(3) Tillemont, Hist. ecclës., t. VII, p. 2. — Euseb., Vit. Constant., III, 46. (ï) Voyez à cet égard l'ouvrage intitulé : Poitou et Vendée, publié par M. JB. Fillon.

de l'Aquitaine, si nos traditions étaient muettes à cet égard ; mais leur affirmation donne à cette conjecture , entièrement conforme à l'histoire , un caractère de probabilité qu'il ne nous est pas permis de mépriser, surtout si l'on réfléchit que saint Agrecius, poitevin de naissance, a pu déterminer la pieuse impératrice à choisir, parmi les domaines du fisc impérial, en Aquitaine, les propriétés situées sur les bords de la mer, dans la cité des Pictaves. Nous pouvons donc admettre, avec nos antiques légendes, un ou plusieurs voyages de sainte Hélène dans notre province, sur les côtes de l'Océan , dans sa villa connue plus tard sous le nom de Saint-Michel-en-l'Herm. Quant au personnage nommé Paulinus, qui apparaît, dans ces mêmes légendes, en la compagnie de la mère de Constantin , il n'est peut-être pas autre que le disciple de saint Agrecius et de saint Maximin, dont nous admirerons bientôt le courage héroïque sur le siège épiscopal de Trêves. Ainsi se trouvent confirmés, dans leur substance, comme nous l'avions annoncé , les récits traditionnels défigurés, à travers les âges, sous une couche de superfétations populaires.

Cependant Constantin ne tarda pas à mettre à profit la science et la vertu de saint Agrecius. A peine ce prince avaitil achevé de détruire la puissance de Maxence, et soumis à son autorité pacifique les diverses parties de l'Occident, que sa foi de néophyte fut mise à une rude épreuve par les dissensions obstinées dont l'Église d'Afrique devint le foyer et la victime.

Une partie des évêques de Numidie, poussés par une femme intrigante , avaient élu primat de Carthage Majorinus, pour faire opposition à Cœcilianus, qui avait déjà pris possession du même siège, mais qu'ils repoussaient comme indigne. Impuissants par eux-mêmes à faire recon-

naître leur candidat , les partisans de Majorinus, qui reçurent bientôt le nom de Donatistes, adressèrent une requête à Constantin, demandant à être jugés à son tribunal. Le prince avait heureusement autour de lui les évêques des Gaules qui l'avaient instruit dans la foi. Ils lui firent comprendre son incompétence pour le jugement d'une pareille cause. En conséquence, l'affaire fut portée , par ordre de l'empereur, devant dix-sept évêques des Gaules et de l'Italie, réunis à Rome sous la présidence du pape saint Melchiade. Les Donatistes, condamnés, en appelèrent de nouveau à Constantin , qui résolut, pour mettre un terme à ce fâcheux incident, de rassembler dans la ville d'Arles un nombre considérable d'évêques de toutes les provinces de son gouvernement (1er août 314). Nous ne possédons plus malheureusement de ce concile, l'un des plus célèbres, des plus nombreux et des plus vénérables de l'antiquité ecclésiastique (1), que des fragments de décrets et des listes informes des Pères qui le composèrent. Peut-être notre pieux évêque de Poitiers, Àliphius, en faisait-il partie. Mais si le Poitou ne fut pas représenté par son évêque, le Poitevin Agrecius y figure au premier rang; et cet honneur nous console de la pénurie de nos documents relatifs à cette époque de notre histoire locale.

Nous croyons néanmoins devoir placer vers le même temps les notions trop incertaines (2) qui nous restent sur la

(1) Voyez ce que nous avons dit de ce concile dans la Revue des questions historiques, octobre 1873, p. 361, 369.

(2) Les Bollandistes n'ayant pas encore parlé de sainte Fercincte , dont la fête est célébrée le 14 novembre , nous n'avons pour la placer à cette époque que le témoignage de D. Estiennot. Quant à sainte Pecinne et à sainte Macrine, sa sœur, les Bollandistes, dans l'article qu'ils leur ont consacré le 25 juin , conjecturent qu'elles vivaient au vme siècle. Mais cette opinion est uniquement fondée sur ce que le prétendu roi persécuteur des deux saintes porte un nom (Oliverius) sarrasin ou normand. Les philologues jugeront de la valeur de cette preuve. L'auteur d'une petite notice

vie angélique et la mort précieuse de trois vierges, vénérées jadis par nos pères avec une dévotion particulière, et dont la mémoire, même de nos jours, n'est pas entièrement effacée parmi nous : nous voulons parler de sainte Macrine, de sainte Peeinne ou Pezenne, et de sainte F ercinthe ou Férecincte, toutes trois honorées du titre de Vierges martyres , tant on avait en haute estime le courage héroïque avec lequel elles avaient bravé la mort. Le féroce Dacianus , que nous avons vu immoler aux fureurs de son maître Maximien toute une phalange de généreux martyrs poitevins , fut chargé , nous l'avons déjà dit, de poursuivre cette œuvre de tyrannie dans toute l'étendue des provinces d'Espagne. Or, dans la partie septentrionale de cette vaste péninsule (1) , deux sœurs vivaient ensemble dans la solitude, consacrant à la prière les heures qu'elles n'employaient pas aux œuvres de la charité.

imprimée naguère à Niort n'a fait que suivre les Bollandistes. Quant à nous, voici pourquoi nous préférons la date que nous adoptons comme plus probable. 1° La légende des saintes Peeinne et Macrine n'est évidemment qu'une contrefaçon de celle de sainte Marine martyrisée en Bithynie par le praeses Olybrius (changé en Olioerius) , et appelée par les Grecs et les Slaves la grande martyre (Bolland. , Act. SS., t. IV julii, p. 280, 376; t. Y, p. 24; t. XI oct., p. 179. — Tillemont, Hist. ecclés., t. V, p. 562). L'auteur de notre légende lui a du moins emprunté le nom du principal personnage. 2° Le seul point qui soit particulier à nos trois saintes, et selon nous le seul vraisemblable, est leur fuite de l'Espagne, où sévissait une violente persécution. Or on s'explique parfaitement que, sous le gouvernement de Dacianus, ainsi que l'appelle la légende de sainte Fercincte, citée par D. Estiennot, ces trois jeunes filles aient pu fuir dans notre pays, placé sous la domination de Constance-Chlore , et y finir tranquillement leurs jours. Cette fuite s'expliquerait difficilement si on les faisait vivre sous les Wisigoths, qui étendaient leur domination jusqu'à la Loire, ou sous les Sarrasins, qui n'ont jamais possédé la Navarre et les autres provinces du nord, où nos héroïnes auraient pu se réfugier.

(1) Les Bollandistes {Ad. SS., t. IV julii, 376; t. III julii, 233 praetermissi) se raillent des écrivains espagnols qui revendiquent Macrine comme une sainte de leur pays. Ces savants ont certainement raison de nier que Macrine ou Marine fut martyrisée en Espagne, mais ils ont tort, selon nous, de révoquer en doute jusqu'à l'existence de cette vierge espagnole. Sur ce point, la conformité de nos traditions avec celles des Églises d'Espagne donne à celles-ci un grand poids. Il faut en dire autant de sainte Quitère.

Elles se nommaient Pecinna et Macrina (1). Leur éclatante vertu, qui aurait dû les protéger, les signala au contraire à la vindicte du tyran, excité d'ailleurs par le désir de satisfaire ses honteuses convoitises, que la renommée de la beauté de ces vierges chrétiennes avait allumées en son cœur.

Il donna donc ordre aux agents de la police impériale de rechercher et d'amener devant son tribunal les deux héroïnes. Mais Dieu ne permit pas cette fois que les projets criminels de Dacianus reçussent leur exécution. Averties à temps , les deux sœurs franchirent la frontière d'Espagne, et, sous la conduite des Anges qui les guidaient , elles arrivèrent sur les limites qui séparaient les cités des Santons et des Pictons.

Pecinne , dit-on , épuisée de fatigue et d'émotion , sentit tiientôt que le céleste Époux l'appelait à lui, et, déposant son corps virginal sur le sein de son angélique sœur Macrine, elle remit son âme entre les mains de son Créateur. Une colombe resplendissante de beauté apparut, dit la légende, voltigeant sur ses membres restés vierges et consolant Macrine de la perte douloureuse qu'elle venait de faire. Le lieu où les deux sœurs s'étaient arrêtées était situé sur le territoire poitevin , et portait alors le nom de Taiiriacus ou Tauriniacus qu'il échangea bientôt pour celui de Pecinne ou Pezenne. C'est un bourg assis sur la Sèvre-Niortaise , à une lieue environ au mord de la ville de Niort (2). Les chré-

(1) Nous ne parlons pas de sainte Colombe, parce que nous croyons ce fait moins vraisemblable. L'auteur de notre légende, pensons-nous avec les Bollandistes , a écrit dans le xie siècle. Nous ajouterons qu'il a dû écrire vers la fin du xic ou au commencement du xne siècle, après la découverte du corps de sainte Pecinne, en 1098, et avant sa translation à Saint-Quentin, dont il ne parle pas.

(2) Une église dans le diocèse de Luçon, annexe aujourd'hui des Moutierssur-le-Lay, porte aussi son nom , Sainte- Pexine, ce qui suppose, ou que la

— Si

tiens du lieu firent à notre sainte une sépulture honorable, digne de son héroïque courage et de sa naissance, car elle était de race illustre ; et ce tombeau devint célèbre dans toute la province par d'éclatants miracles. Son corps y resta enseveli jusqu'en l'année 4098. À cette date on en fit la découverte, on ne sait comment, et les auteurs du temps signalèrent cet événement dans leurs chroniques (1).

Cette célébrité excita les pieuses convoitises de Raoul II (2) , comte de Vermandois, qui, profitant de son crédit auprès de Louis VII et d'Àliénor, duchesse d'Aquitaine, obtint d'enrichir de ces reliques vénérées la nouvelle collégiale qu'il venait de fonder dans sa ville de Saint-Quentin. Elles y devinrent bientôt illustres par les prodiges dont elles furent l'instrument ; en sorte que les martyrologes non-seulement de France , mais de l'Allemagne du Nord font mention de sainte Pecinne, de sa sœur Macrine et même de sainte Colombe qu'ils associent à ces deux vierges , sur le témoi-

sainte a habité ce lieu, ou qu'on y a déposé de ses reliques, ou qu'elle y a l'ait quelque miracle. (Cf. Concil. iv Carl.hag., an. 398, can. 14.)

(1) Chronic. Malleac, Labbe, Bibl. nov., II, 215.

(2) Hémeré, dans son Histoire de Sainl-Queniin (Bolland., Act. SS., t. Vil junii, p. 73, édit. Palmé ; — Annal. Bened., lib. LXIV, n° 130), a prétendu que ce fut Hugues le Grand, comte de Vermandois, qui, dans une guerre contre le comte d'Anjou, en 1090, porta la dévastation jusque près de Niort, et en rapporta le corps de sainte Pecinne pour l'église fondée par lui à Saint- Quentin. Or cette guerre de 1090 est une pure fable ; et, lors même qu'elle serait vraie, le comte de Poitou, ami du roi de France et ennemi du comte d'Anjou, n'aurait pas pu voir ses terres dévastées par le comte de Vermandois, frère du roi Philippe Ier. Celui-ci vint, il est vrai, en Poitou, avec le comte de Vermandois en 1076, au mois d'octobre, dans le but de demander secours à Gui Geoffroi en faveur de Robert, duc de Normandie, alors révolté contre son père ; mais il n'y resta que fort peu de temps. On pourrait cependant dire que le comte de Poitou voulut faire plaisir au frère du roi en lui donnant le corps d'une sainte pour son église nouvellement fondée, si la chronique de Saint-Maixent ne nous apprenait pas que le corps de cette sainte ne fut découvert que quatorze ans après. Il est donc très-probable que ce fut Raoul II qui profita de son crédit comme sénéchal de Louis VII, alors comte de Poitou, et comme régent du royaume avec Suger, pendant la croisade de 1147, pour s'emparer de ces précieuses reliques (D. Bouquet, t. XV, 487, 501, 508; t. XVI, 6).

gnage de leur légende et avec le titre commun de martyres.

Macrine ne versa pas, il est vrai, son sang pour la foi ; mais elle couronna sa vie d'exilée pour Jésus-Christ par le sacrifice d'une héroïque et longue pénitence. Retirée sur un plateau de File de Magné, près de Niort, à quelque distance du tombeau de sa bienheureuse sœur , elle y mena une existence d'autant plus solitaire, que les terrains marécageux qui l'environnaient n'étaient alors habités que par une population pauvre, fort peu connue des notabilités du pays. C'est là qu'elle mourut et déposa son âme entre les mains des Anges, qui la portèrent en triomphe au ciel. Mais Dieu ne manque jamais de récompenser, même ici-bas, les âmes qui ont méprisé la gloire humaine par amour pour lui. Le corps de la jeune vierge fut enterré dans le lieu même qu'elle avait sanctifié, et les paysans des environs, qui avaient admiré sa sainteté pendant sa vie, ne tardèrent pas à ressentir, après sa mort, les effets de sa puissance auprès de Dieu. Une chapelle ou Memoria martyrum (1) fut élevée par leurs mains reconnaissantes en l'honneur de celle que des prodiges et des bienfaits continuels leur faisaient considérer comme la protectrice de leur village ; et chaque fois que les barbares du dehors ou les vandales du dedans essayèrent de détruire ce vénéré sanctuaire , leur piété se fit un devoir de le rebâtir avec plus de splendeur qu'auparavant.

En 1 508, une collégiale fut même fondée en son honneur, et ses quelques chanoines , fort pauvres du reste , subsistèrent jusqu'à la Révolution française de 1790. « L'acte constitutif de ce Chapitre parle de processions à la chapelle de sainte Macrine comme établies depuis longtemps. Ancien- Ci) Goncil. iv Carth., an. 398, can. 14 ; apud Mansi Concil. ni , 971.

nement, les paroisses de Niort s'y rendaient à certains jours de fête , en procession et pieds nus (1). »

La collection de D. Fonteneau (2) contient, à ce sujet, un document fort curieux. C'est une délibération des notables de la ville de Niort, en date du 20 août 1 673 , dans laquelle ils se plaignent « qu'on ne fait plus de processions le premier » dimanche du mois par la ville , et au grand cimetière hors » la ville, et que, cette année, on a cessé d'aller à une pro- » cession où de temps immémorial , Von allait dans Vîle de » Magné, à la chapelle de sainte Macrine, où toutes les pa- » roisses circonvoisines s'assemblent plusieurs dimanches » consécutifs , après la feste de ladite sainte Macrine , avec » grande dévotion, etc.» Et ils concluent à porter plainte devant l'évêque de Poitiers contre le curé de Notre-Dame de Niort.

Cette antique dévotion envers la sainte ermite de File de Magné s'est perpétuée jusqu'à nos jours (3) , et le R. P. Briant , des oblats de Saint-Hilaire de Poitiers , n'a fait que répondre au vœu général de toute la population catholique

(1) Hist. abrégée de sainte Macrine de Magné, p. 45.

(2) D. Fonteneau, t. XLIII, p. 994.

(3) « On y accourt encore aujourd'hui, dit le pieux auteur de la notice sur sainte Macrine, de fort loin, de Marans en particulier, et de tous les bas marais de la Sèvre, dont les vertueux habitants semblent avoir conservé la simplicité de leur foi primitive, avec certaine liberté , jusque dans les contrées de l'est, où le souffle de la religion prétendue réformée n'a pu cependant éteindre la confiance légitime des peuples dans les amis de Dieu. Il n'est pas rare de voir, à la grande fête de sainte Macrine, le protestant confondu avec le catholique, dans les mêmes vœux à notre illustre sainte. On se ferait difficilement une idée de cette affluence d'autrefois. L'on arrivait dès la veille, et, pendant toute la nuit, comme de nos jours , les maisons et granges de Magné regorgeaient tellement de pèlerins , qu'un grand nombre en étaient réduits à coucher sous les arbres de la place publique. Le batelier public du gué de Mennevaull m'a avoué que sa recette ordinaire, en ces jours, montait à 180 fr. pour les seuls piétons qui arrivaient de ce côté-là, bien qu'il ne leur prît que deux liards pour chaque traversée, ce qui porte à trois mille, au moins, le nombre des étrangers arrivant à pied sur ce seul point. »

de Niort en reconstruisant , avec son courage , son intelligence et son zèle habituels, cet oratoire témoin de tant de merveilles depuis plus de quinze siècles. Il serait impossible de raconter ici les miracles que Dieu a opérés , par Tintercession de sainte Macrine, dans ce coin de terre ignoré, dans cette petite chapelle de village. Combien de malheureux, accablés de toutes sortes d'infirmités, qui ne s'y étaient traînés qu'à l'aide de béquilles, ou y avaient été portés sur des charrettes ou autres véhicules semblables, en sont partis soulagés ou complètement guéris ! On raconte , entre autres , la guérison d'un enfant de huit à neuf ans , qu'une paralysie de la langue rendait complètement muet , et qui, à la fin d'une messe célébrée dans la chapelle, a jeté un de ces cris qui font tressaillir les mères de bonheur : « Maman! je suis guéri! (1) »

Une ancienne tradition attestait que la sainte était enterrée dans le cimetière situé au sud et le long de la chapelle, à vingt pas de la porte latérale. Or , il y a une quarantaine d'années , le jour des Cendres , le domestique du fermier de la métairie dite de la Chapelle , fouillant la terre le long du chemin qui sépare la ferme de l'oratoire , transperça d'un coup de pioche une large pierre plate qu'il prit d'abord pour un timbre. Il appelle son maître, et tous deux mettent à découvert un tombeau antique d'une seule pièce , dont ils brisèrent malheureusement le couvercle, déjà bien sillonné par le socle delà charrue. On sait d'ailleurs que les tombeaux des premiers chrétiens étaient d'ordinaire anépigraphes, pour parler le langage de la science. Celui que l'on venait de mettre à nu était parallèle à la chapelle, les pieds tournés vers l'Orient. Un squelette y reposait. Les mâchoires étaient

(1) On en peut voir plusieurs autres, également opérées de nos jours, dans la petite notice déjà citée.

encore garnies de toutes leurs dents, d'une grande blancheur, bien que les autres ossements, aussi couverts de leur émail , fussent très-friables à la main.

A la nouvelle de cet événement, grand fut l'émoi dans tout le pays. Le peuple accourt en foule. Des prodiges semblent confirmer la foi des pèlerins. On calcule les distances, on compte les pas , et tous d'une voix s'écrient : « C'est la sainte ! » On se partage les ossements vénérés.

Le curé , le vénérable M. Rouvier, était absent. Le lendemain il recueille les témoignages, et, se souvenant que, dans une charte concernant la famille de Lusignan , il était rapporté que lors de la réédification de la chapelle, au xme ou xive siècle , on avait trouvé un corps placé à une certaine distance, et que l'on supposait être celui de sainte Macrine, il se fait un devoir de recueillir et de faire restituer les pieux ossements dispersés entre différentes mains , et les dépose dans un sac. Quelques médecins appelés attestèrent en effet que les ossements étaient d'une femme. On les plaça dans un joli coffret en bois , que l'on enferma dans le cercueil de pierre qui, par ordre de M. Soyer, depuis évêque de Luçon , alors vicaire général de Poitiers , fut fixé luimême dans la maçonnerie formant la masse de l'autel (1).

Telle est l'histoire de la vie et du culte (2) de sainte Macrine, toujours si chère aux habitants des rives de la Sèvre-

(1) Il est inutile d'avertir le lecteur que tous ces détails sont extraits de la notice déjà citée, publiée par M. le curé de Magné.

(2) Dans un calendrier de la fin du xme siècle (D. Font., LVI, 1G1) à l'usage de l'abbaye de Sainte-Croix de Poitiers, on lit : n Nonas julii (6 juillet), macrine virginis et martyris. C'est le plus ancien témoignage liturgique de son culte en Poitou. Un autre calendrier du précieux manuscrit, n«216, de la bibliothèque Mazarine, marque sa fête au 12 juillet sous le nom deMarciansd virginis et martyris (cf. Bolland., A et. SS., t. III julii, 233 praetermissi). Ces hagiographes ont nié à tort qu'elle soit distincte de la martyre d'Afrique du même nom.

Niortaise. Nous le répétons , selon nous , elle mourut probablement sous le règne de Constantin.

Il faut en dire autant de sainte Fercincte, qui, si l'on en croit D. Estiennot, souffrit divers tourments à Tolède, en Espagne, par les ordres de Dacianus (1). Mais elle a sans doute , comme Macrine et Pezenne , échappé au dernier supplice par la protection divine, car elle parait avoir terminé ses jours en Poitou, et très-probablement à Luraysur-Creuse, jadis du diocèse de Poitiers, aujourd'hui, depuis le Concordat de 1801 , du diocèse de Bourges. On peut en tirer la preuve des principes liturgiques de l'ancienne discipline de l'Église. Car, dès l'an 936, d'après une charte du cartulaire de Saint-Cyprien de Poitiers (2), une église avait été très-anciennement fondée en son honneur dans cette localité (et est ibi ecclesia fundata in honore sanctœ Fercinctœ).

Quoi qu'il en soit, ses vertus avaient certainement jeté un grand éclat dans toute notre province, puisque nous voyons son culte célébré non-seulement à Luray et à Saint-Cyprien de Poitiers, mais encore dans l'abbaye de Saint-Savin, où son nom se lit encore sur la tranche de la pierre qui couvre

^l) « Virgo et martyr Toleti in Hispania reclusa sibimulta perpessa esta Daciano. Capellam habet Pictavis suae mémorise sacram cui co-lendse addictus est dies 13 novembris » (D. Estiennot, addit. ad notas Lilaniarum Pictonicas). — Dans la liste des saints qu'il leur restait à traiter, publiée en 1838, les nouveaux Bollandistes ont compris sainte Fercincte , sous ce titre : « Ferrecincla, V. M. apud Pictavos, 13 nov. »

(2) D. Fonteneau, t. VI, f° 87. Elle a été publiée par Besly : Évesques de Poitiers, p. 3940, et, d'après lui, par les auteurs du Gallia christiana nova, t. II, 328, Inslrum.; mais la copie de Besly, et partant du Gallia christiana, contient plus d'une faute. Cette église de Luray, qui fut longtemps un prieuré important dépendant de Saint-Cyprien, ne conserva pas le nom de notre sainte. A une époque postérieure, dit D. Estiennot, elle apparaît sous le vocable de Notre-Dame ; et un autel fut seulement consacré à sainte Fercincte. Mais peut-être faut-il dire que, l'antique église de Sainte-Fercincte ayant été détruite, on érigea en son honneur un autel dans l'église de Notre-Dame, afin de perpétuer son culte. La charte de 936 semble en effet indiquer que l'église de Sainte-Fercincte était distincte de l'église paroissiale : « Et est ibi Ecclesia fundata in honore S. Fercincte. »

le second autel à gauche du déambulatoire (1), après ceux des saintes Agathe, Cécile, Agnès, Lucie et Savine (2) : ce qui démontre qu'elle était honorée comme martyre dans ce monastère aussi bien qu'à Luray. Mais les anciens martyrologes de la Puye , de Montierneuf , de Saint-Martial de Limoges et de l'église cathédrale de Poitiers, cités par Dom Estiennot (3) , ne lui décernent que le titre de vierge. Son

(1) Voici l'inscription de cet autel publiée par M. de Longuemar en 1864 et, antérieurement, mais d'une manière inexacte, par M. Mérimée dans son album de Saint-Savin (p. 68) : in hoc altare pollet (?) in honorem sctarum

AGATHE, CECILIA, AGNES , LUCIA, SAVINA , FERCINCTA. M. Mérimée a lu fauS-

sement : et Regina. Sainte Fercincte est représentée par une fresque à l'entrée de la crypte de Saint-Savin.

(2) Quelle est cette sainte Savine inscrite ici à côté de Fercincte? Cette question a fort embarrassé les moines de Saint-Savin au wii" siècle : « Dans le bréviaire manuscrit de Saint-Savin, lisons-nous dans la collection de D. Fonteneau (LXXX, 548), nous trouvons, le 15 juillet, sainte Savine, vierge et martyre, de laquelle il y a seulement une oraison propre, qui donne à cognoîlre qu'elle était martyre. (En effet, dans le t. XLIV de la même collection , se trouve la copie d'un ancien calendrier manuscrit de l'abbaye de Saint-Savin, dans lequel on lit : «-idibus julii, sangive savin^e, martyris, duplex in cappis. ») Il faut remarquer que, dans le caveau sousterrain (dans la crypte de Saint-Savin) qui est soubs le grand autel , il y a un sépulcre de pierre élevé sur le derrière de l'autel dudit lieu, sur le devant duquel sont gravés ces mots : « Hic requiescil sanctissima virgo Savina, » qui serait à dire que « c'est le sépulcre de la très-sainte vierge Savine, » bien que la voix commune de la tradition et l'histoire même de la mort et du martyre de saint Savin et de son frère mettent hors de tout double que c'est là le sépulcre de saint Savin, et que le nom de sainte Savine soit tout à fait inconnu dans ce lieu (ce qui prouve que sa fête n'était plus célébrée dans l'abbaye), et que nous n'ayons aucune marque ni vestige que son corps ait jamais été à Saint-Savin. Ce qui nous fait juger que ces mots ont esté malicieusement gravés depuis par quelque hérétique (1!!) sur cette pierre pour tromper les personnes, etc. » — Ce reliquaire-sarcophage, assez semblable à celui de saint Marin, a été retrouvé et remis en honneur par le zélé et intelligent curé-doyen de Saint-Savin, M. Lebrun. L'inscription paraît être du xne siècle (Longuemar, Èpigraphie poitevine, n° 84). — En présence de la triple mention de cette sainte dans l'antique bréviaire de l'abbaye, sur la tranche de la tablette de l'un des autels et sur le sarcophage de la crypte de Saint-Savin, il est impossible de refuser de croire que le corps d'une Savina virgo et martyr ait reposé là à une époque très-reculée. Mais d'où venait-il ? Selon nous, il y a été probablement apporté au ixe siècle avec les nombreuses reliques du Bas-Poitou, cette terre si féconde en saints dès l'origine de l'Église de Poitiers.

(3) Biblioth. nat, F. lat., ms. 2587, fol. 341. — D. Fonteneau, t. LXXXI, 273 : S. Ferecinctw virginis.

corps, en partie du moins, était vénéré dans l'insigne abbaye de la Trinité de Poitiers (1) et dans celle de Saint- Savin.

On le voit, dès le début du ive siècle, au moment où l'histoire ecclésiastique de France sortait à peine de l'obscurité qui l'enveloppait , rien ne manquait déjà à la sainte Église de Poitiers : ni les roses des martyrs , ni les lis des vierges , ni les blanches tuniques des confesseurs. Mais à l'époque où nous sommes parvenus , c'est loin de leur patrie , c'est dans la ville métropolitaine de Trêves, la capitale des empereurs d'Occident, que nous devons aller étudier et admirer les vertus de nos saints compatriotes.

Agrecius, en effet, non content de mettre au service de Constantin la sagesse de ses conseils et sa profonde connaissance des choses divines (2), s'appliquait plus encore à former autour de lui un séminaire de jeunes gens d'élite , instruits à son école , animés de sa foi et de son zèle apostolique. Or ce fut le Poitou, sa patrie, qui lui fournit, sous ce rapport, les éléments les plus précieux, comme on en peut juger par les quelques noms qui ont échappé aux injures du temps : nous voulons parler de saint Quiriacus ou Cyriacus, et de saint Maximin.

Saint Quiriacus, sur lequel malheureusement il ne nous reste que des notions trop générales (3), était alors un jeune homme distingué par son mérite. Épris du désir de servir

(1) D. Font., t. LXXXI,27l.

(2) Euseb., Vila Constantini, I, 32, 42.

(3) Bolland., Act. SS., t. 1 martii, p. 423-424 :

« Sexta dies (martii) auget Quiriacus ad aras : Deseruit fortes coguatis Pictones arvis, Assecla Maximini, donis pra:stantibus ingens. Hic doctus rerum eventus, surgentia fata Ante sciens meminit, nec eadem longe adfore dixit : Arbitra quippe fidem dédit experientia rerum... » dit le poète de Trêves, cité par Browerus.

Dieu avec perfection , et sans doute attiré par la sainteté d'Àgrecius ou entraîné par la douce influence de Maximin , son ami, il abandonna le Poitou, sa patrie, pour aller se former dans la milice sainte sous les ordres de l'évêque de Trêves , dont la réputation grandissait chaque jour. Celui-ci ne tarda pas à reconnaître le trésor de grâces et de vertus renfermé dans cette âme privilégiée. Aussi , après les épreuves accoutumées , se fit-il un devoir de revêtir de la dignité sacerdotale un disciple si digne de cet honneur, comme nous le prouvera bientôt la mission céleste dont il fut chargé.

Mais plus que lui encore, Maximin devait faire rejaillir sur son illustre maître une gloire incomparable aux yeux de Dieu et de l'Église.

Il naquit vers la fin du me siècle, dans notre province (1), à Silly (Sigilliacum ou SiliacumJ , selon la tradition poitevine , bourg gallo-romain près duquel , et sur la crête du plateau qui le domine, était située la villa appartenant à ses parents (2) . Ceux-çi faisaient partie de cette aristocratie gauloise qui , par ses richesses , son mérite et ses alliances, avait pris rang parmi les familles les plus illustres du sénat romain.

(1) Nous avons deux Vies de saint Maximin : l'une composée au vine siècle, par un moine de Saint-Maximin de Trêves ; l'autre écrite en 839 par un auteur nommé Lupus, le même probablement que le célèbre Lupus Servat, abbé de Ferrières, ou, selon quelques-uns, évêque de Châlons (Tillemont, Hist. ecclés., VII, 247). La première a été publiée par les Bollandistes (Act. SS., t. VII maii, p. 425), et la seconde se trouve reproduite dans la patrologie de Migne (t. CXIX, 666).

(2) « Clarissimis ortus est natal ibus, dit Loup de Ferrières; siquidem anti- » quam prosapiam a majoribus senatorii ordinis deductam ejus parentes » sortiti sunt. » Au-dessous de l'église de Mouterre, à mi-côte du plateau sur lequel elle est bâtie, est un vaste champ appelé Sous-la- Ville, et rempli de poteries gallo-romaines, de substructions antiques, qui démontrent l'importance de la villa des parents de Maximin.

Ils étaient, ce semble , alliés, sinon parents de la grande et noble maison des Paulini, dont plusieurs branches étaient établies en Aquitaine et jusqu'en Poitou (1).

On sait que cette famille de patriciens romains , qui a donné plusieurs consuls à l'Empire, a été l'une des premières à embrasser la foi chrétienne : « Non Paulinorum, » non Bassorum dubitavit prompta fîdes dare se Christo , » disait Prudence (2). Il faut également admettre que la vie de la foi avait profondément pénétré dans les habitudes des parents de Maximin ; car leurs cinq enfants ont mérité par leur sainteté d'être honorés d'un culte public (3). Saint Maxentius, l'un d'eux, fut cet évêque de Poitiers éclairé d'en haut qui alla chercher le grand Hilaire parmi les rangs des fidèles pour l'élever à la dignité sacerdotale , et le prépara ainsi à devenir son successeur; Maximus ou Mesme, plus jeune que lui, devint plus tard disciple de saint Martin (4) ; Maxima, leur sœur, est morte avec les parfums du lis de la virginité ; et le souvenir de saint Jouin , le plus jeune de tous, sans doute, aussi disciple de saint Martin ou de saint Hilaire, s'est perpétué jusqu'à nos jours par le monastère

(1) Bolland., Act. SS., ad diem xxxi aug. de S. Paulino Trevir. episc. — Browerus, Antiq.et Annal. Trev.,hb. IV, n° 73, 1. 1, p. 236. Le docteur Busé : Saint Paulin de Noie et son siècle, p. 42-44. — Nous n'osons dire que la famille de Maximin était une branche des Maximi, l'un des cognomen des Valerii et des Csecilii [Sainte Cécile et la Société romaine aux deux premiers siècles, par D. Guéranger, abbé de Solesmes, p. 428), mais tout semble prouver qu'elle était alliée des Paulini.

(2) Prudent., Contra Symmach., I, 559.

(3) Sur chacun des chapiteaux des deux colonnes romanes qui décorent l'entrée de l'abside de l'église de Mouterre, sont sculptées cinq têtes nimbées, dont une de femme aux tresses élégantes. Ce sont évidemment celles de Maximin, de ses trois frères et de leur sœur Maxima. On vénérait donc comme saints, au xi8 siècle, du moins dans l'église de Mouterre, tous les membres de cette illustre famille.

(4) 11 est probablement le même que le saint abbé Maximus dont parle saint Grégoire de Tours [De Gloria confess., c. xxn), bien que ce dernier le fasse vivre au ve siècle. On sait combien, sous le rapport de la chronologie, l'historien des Francs est sujet à caution pour ce qui concerne les temps anciens.

célèbre de Saint- Jouin-de-Mames , qui lui doit son nom et peut-être son origine (1).

Tous reçurent au foyer domestique les enseignements de la vie chrétienne, et, dans une des premières écoles de la Gaule , cette éducation brillante qui était requise de quiconque aspirait aux honneurs et aux dignités de la République. Deux de ces foyers littéraires se partageaient alors la faveur des familles opulentes en deçà des Alpes : Trêves et Àutun. Cette dernière ville avait pour elle le double souvenir de la patrie gauloise et de ses anciens succès ; mais Trêves, depuis longtemps résidence des empereurs, centre de la vie publique, avait sur sa rivale une supériorité que les espérances de l'avenir ne faisaient qu'augmenter chaque jour. Déplus, grâce à la gravité des mœurs de ses habitants, les parents chrétiens trouvaient dans la bonne tenue de ses gymnases une garantie précieuse à tous les points de vue. C'est ce qu'atteste saint Jérôme, qui, près d'un siècle plus tard, y retrouva la foi et la ferveur de son enfance, oubliées au milieu des plaisirs de Rome (2). Ces considérations durent déterminer les parents de Maximin à l'envoyer sur les bords de la Moselle achever, sinon commencer, ses études ; et la résolution qu'il prit de se consacrer à Dieu dans la ville de Trêves prouve mieux encore que ce fut bien dans cette seconde Rome, comme on disait alors, que le pieux jeune homme fut initié aux lettres humaines, ou tout au moins à la science du droit et à Part de bien dire.

(1) Loup, dans sa Vie de saint Maximin, n'a conservé, de tous ces frères et sœur du bienheureux , que le nom de Maxentius , évêque de Poitiers. Mais il ne paraît pas qu'il ait eu des raisons suffisantes pour faire cette suppression. Le moine anonyme de Trêves était exempt de tout préjugé de race et de pays lorsqu'il écrivait son histoire. 11 doit donc avoir eu quelques documents pour appuyer son sentiment. D'ailleurs les chapiteaux dont nous parlons plus haut prouvent que la tradition persistait dans le pays au xie siècle, malgré les scrupules du docte abbé de Ferrières.

(2) Epist. m ad Ruffinum, n° 5. — Hist. litlér. de la France, t. U, p. 12.

En effet, alors que peut-être il n'avait en vue que la carrière des honneurs mondains, Dieu lui préparait un avenir bien autrement glorieux. Agrecius, à qui sans doute il avait été recommandé, en lui prodiguant les soins les plus tendres, n'eut pas de peine, par l'ascendant de sa haute sainteté, à gagner son esprit et son cœur. A l'école d'un si grand maître, Maximin ressentit bientôt un dégoût profond pour le monde, et, cédant aux inspirations de la grâce, il ne rougit pas de revêtir les livrées de la cléricature , de concert avec son ami Cyriacus.

Puisant avec ardeur à la source si profonde et si pure des enseignements de saint Agrecius , il devint lui-même un maître éminent et consommé dans la science des saintes Écritures et de la Tradition chrétienne. On le voit assez, malgré la perte déplorable des monuments de l'histoire, Agrecius, à l'aide de tels coopérateurs, poitevins comme lui pour la plupart, put facilement réaliser ses projets de zèle apostolique , et produire d'admirables fruits de salut dans toute la Gaule Belgique et la Germanie romaine (4)1 Les écrivains de la ville de Trêves, anciens et modernes, célèbrent à l'envi la grandeur de ses travaux. Ils le comparent à saint Euchaire, fondateur de l'Église de Trêves, à Abraham, le père des croyants, ayant comme ce patriarche , avec le concours de sainte Hélène (2) , inoculé la foi dans d'innombrables âmes, et ayant laissé après lui un héritier de toutes les promesses divines,, le grand pontife Maximin, dont nous venons de parler.

Mais, outre ces fruits de vie, Agrecius procura à son Église un trésor d'un prix inestimable.

(1) Vita S. Agrilii, loc. cit., cap. vu et vin.

(2) Vila S. Agrilii, n° Tl : « Trovirorum civitas.... meritis et intercessione sanctse imperatricis Helenae, ita est per B. Agritium ab omnibus infidelitatis sordibus purgata, etc. »

Sainte Hélène, dit son biographe (1), se fît un devoir de prodiguer au bienheureux pontife les témoignages les moins équivoques de sa profonde vénération et de sa reconnaissance filiale. Elle lui légua, à lui et à ses successeurs, le magnifique palais construit pour elle par son fils Constantin ; et lorsque , sous l'inspiration du Ciel , elle eut découvert le saint sépulcre (2) et la vraie Croix du Sauveur, elle envoya à la ville de Trêves, sa patrie, tout au moins d'adoption, les reliques les plusinsignes, notamment une tunique de Notre- Seigneur (3), un clou de la Croix (i), et le corps de l'apôtre saint Mathias (5).

Agrecius, désormais comblé de mérites, pouvait dès lors quitter cette terre d'exil et s'en aller à Dieu , juste rémunérateur de toutes choses.

L'année 330 touchait à son terme (6) ; Gallicanus et Sym-

(1) Vita S. Agritii, n° 32, loc. cit.

(2) Nous ne discuterons pas ici la question relative à l'époque précise de cette découverte ; mais nous devons dire que le silence d'Eusèbe et des historiens qui l'ont suivi ne peut infirmer l'authenticité des reliques de la vraie Croix données par sainte Hélène à plusieurs Églises de l'Occident, notamment à celle de Trêves. Cet argument négatif atteindrait la portion du bois sacré vénérée à Rome dans l'église de Sainte-Croix-en-Jérusalem, dont l'authenticité est cependant certaine.

(3) Cf. Rohaut de Fleury : Les Instruments de la Passion, p. 252.— Browerius, loc. cit. — Davin, La Sainte Tunique d'Argenleuil, p. 21, note 1.

(4) M. Rohaut de Fleury, dans son savant ouvrage sur les instruments de la Passion, déclare que « le saint Clou de Trêves, dont la pointe est vénérée à Toul, passe pour le plus authentique de tous » {loc. cit., p. 180). Dans la même ville de Trêves on honore une portion de la vraie Croix de dix-huit millimètres cubes (Rohaut de Fleury, ibid., p. 163; — Rolland., Vil. S. Agritii, n°s 16-23).

(5) Bolland., Vita S. Agritii, n0 6 ; item, t. II februarii, de S. Mathia, § IV. — Ce fait est contredit par les Romains, qui prétendent posséder le corps du même apôtre. Peut-être ne s'agit-il que d'une portion du corps.

(6) Nous plaçons à cette date lamortd'Agrecius et l'élection de Maximin, parce que nous suivons l'auteur anonyme de la Vie de ce dernier, qui dit en termes exprès qu'il fut fait évêque la xxive année du règne de Constantin et qu'il mourut après xvn ans et xxx jours d'épiscopat. Cette donnée chronologique a été l'objet d'amères critiques de la part de Tillemont, Baillet, etc., parce que, disaient-ils, le concile de Sardique, auquel saint Maximin a certainement assisté, s'étant tenu en 347, il faut nécessai-

machus étaient consuls, et Constantin le Grand était maitre de tout l'empire romain. Quiriacus, le jeune Poitevin , ami de Maximin dont nous avons parlé , avait contracté la sainte habitude de passer une partie des nuits en oraison dans la basilique de saint Euchaire , priant pour l'Église catholique menacée par l'hérésie, et pour l'Église de Trêves qui allait être privée de son illustre pasteur. Une nuit qu'il se livrait à ce saint exercice , un Ange se montrant à lui : « Va, lui dit-il, va trouver Maximin, et annonce-lui qu'il devra porter le fardeau de l'épiscopat après Agrecius. » Quiriacus , heureux de ce message , s'empresse d'aller le transmettre à son ami. Mais celui-ci ne l'accueillit qu'avec des larmes, tant il se jugeait indigne de l'épiscopat. Sa résistance eût probablement été assez vive , si le même Ange n'eût apparu au bienheureux Agrecius, lui enjoignant, de la part du Seigneur, de désigner Maximin pour son successeur. Le saint évêque obéit avec joie à l'ordre du Ciel. Il réunit , dans une assemblée solennelle , le clergé et le peuple, et leur communiqua les desseins que Dieu avait sur le prêtre Maximin, les conjurant de confirmer par leurs suffrages , après sa mort (1) , cette élection divine, qui serait

rement changer une de ces deux dates assignées par l'anonyme. Malheureusement pour ces critiques, la science a fini par donner gain de cause à l'historien du moyen âge, et, comme nous l'avons prouvé ailleurs (Rev. des quest. hist.} janvier 1867), le concile de Sardique a tenu ses séances non en 347, mais en 313. (Cf. Bolland., Act. SS., t. XI oct., p. 832.)

(I) L'auteur de la Vie de saint Agrecius dit que Maximin fut consacré par Agrecius lui-même. Mais, outre que cette ordination de son successeur eût été contraire aux canons, cette assertion est contredite par l'auteur de la Vie de saint Maximin, d'une autorité incomparablement plus grande. D'autre part, Etienne Baluze, éditeur des œuvres de Loup de Ferrières, est certainement dans l'erreur en traitant de fable ce fait de la vie de saint Maximin, par la raison qu'un canon du concile d'Antioche défend aux évêques d'instituer leurs successeurs (Patrol. lat., t. GXIX, col. 670, note e). D'abord, ce canon est postérieur au fait en question, et d'ailleurs il n'est pas applicable au cas présent, comme l'a prouvé péremptoirement Tliomassin {Veter. et nov. Eccl. disciplina, part. II, lib. II, cap. lx, n°* 1, 8) : saint

assurément à l'honneur de l'Église de Trêves. D'unanimes actions de grâces accueillirent cette proposition ; et lorsque, le 13 janvier suivant, Àgrecius alla recevoir au ciel la récompense de ses vertus, Maximin fut intronisé et consacré à sa place, aux applaudissements de la ville et de la province tout entière.

Remarquons, en passant, que presque à la même époque, environ deux ans auparavant (1), saint Alexandre , évêque d'Alexandrie , inspiré d'en haut, adressait la même prière que saint Agrecius à son clergé et à son peuple , désignant à leur suffrage le jeune Athanase, qui devait bientôt venir à Trêves former avec notre Maximin les liens de la plus étroite amitié. Ces harmonies de la pensée divine ne sont pas sans enseignement pour celui qui étudie avec attention la philosophie de l'histoire.

Cependant la mémoire d'Agrecius ne s'éteignit pas avec sa vie terrestre. De nombreux et éclatants miracles rendirent son tombeau glorieux , et son nom , dans le pieux souvenir des habitants des rives du Rhin et de la Moselle, a été constamment associé à ceux de saint Euchaire , de saint Maximin, de saint Paulin et de saint Nicetius, les quatre grands pontifes de la Rome des Gaules.

Alexandre d'Alexandrie , saint Alexandre de Constantinople, saint Athanase, etc., désignèrent leurs successeurs.

(1) Tillemont, Hist. ecclés., t. V, 736, note 1; Chronic. Syriac. {Patrol. grœc, t. XXVI, 1351), et notre dissertation : Revue des quest. historiques , janvier

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