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LE GOUVERNEMENT DE RICHELIEU

Je n'ai pas cru devoir insister sur le caractère spécial de chacun des gouvernements qui se sont succ(klé depuis l'année 1614 jusqu'à l'année 1621. Aucun d'entre eux n'a eu ni vue nette, ni action décisive. Ils ont passé, c'est tout ce qu'en peut dire l'histoire. D'Ancre, Luynes, Puisieux, la Vieuville se sont servis des instruments que leur avaient laissés leurs prédécesseurs. Mais ils n'ont eu ni la volonté, ni la puissance d'en créer d'autres ou

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d'imprimer leurs traces sur ceux qu'ils avaient entre leurs mains.

En 1624, tout change. Un homme nouveau est au ministère. Un homme dont le cœur est plein des plus hautes ambitions, la tête, des pensées les plus vastes.

Depuis plus de quinze ans que Richelieu nourrissait le désir du pouvoir, il avait mûrement réfléchi à l'usage qu'il devait en faire, quand une fois il en serait le maître. L'art de conduire les hommes avait été l'objet de sa constante étude. Pas une question importante de la politique ou de l'administration n'avait échappé à la perspicacité tenace de ses longues méditations. En arrivant au ministère, il était plein de résolutions.

Mais s'il savait vouloir, il savait attendre. Dans ses entretiens avec Villeroy, avec Sully, — les vieux routiers de l'autre règne, — il s'était imbu de la grande force des traditions et des exemples. A Rome et au milieu de la cour italienne de Marie de Médicis, il avait appris comment on marche sans désemparer, vers un but savamment dissimulé, mais toujours observé de loin '.

1 . Voici les propres paroles de Richelieu : <i Uue fois les affaires commencées, il les faut suivre d'une perpétuelle continuité de dessein ; agir ou cesser ne devant être que par dessein et non pas par relâche d'esprit, indifférence des choses, vacillation de pensées ou dessein contraire. » Ces remarquables paroles sont extraites de Fragments politiques du cardinal de Richelieu, qui ont été publiés dans la Collection des Documents inédits de l'Histoire de France.

Richelieu avait notamment des vues très nettes sur l'administration intérieure du royaume. Il faut bien observer pourtant qu'il ne vivait pas à une époque où l'on pût projeter à l'avance quelque grand plan de réforme embrassant toute l'organisation d'un grand peuple. Une société qui reposait sur des traditions encore respectées n'eût pas consenti à les laisser briser tout d'un coup. Elle eût refusé de se plier aux exigences d'un nouvel édifice social, tracé au gré des idées particulières d'un homme, si grand qu'il fût. Même de pareils desseins n'eussent pu, dans ce temps-là, occuper les pensées d'un homme d'Etat, à moins qu'il n'ambitionnât cette qualification de chimérique que Louis XIV, beaucoup plus tard, donnait à Fénelon.

Ce serait donc méconnaître la nature véritable du génie de Richelieu que de de lui attribuer l'un de ses vastes projets de réformation , exercice parfois dangereux , des théoriciens modernes. Richelieu avait tout le sens du possible et du pratique. Se servir des éléments qu'il avait sous la main ; étendre, fortifier les moyens d'action directs du pouvoir ; restreindre ou ruiner ceux de l'opposition, tefie était l'idée générale qui présidait aux conceptions administratives de ce ministre. Pour lui, le bonheur de la nation était lié au développement de l'autorité royale.

C'était là, d'ailleurs, une théorie qui ne lui était nullement personnelle. On peut dire qu'elle était dans l'air en ce temps-là. On avait tant soufTert, on souffrait tant encore des excès commis par les pou-

voirs locaux et particuliers , que tout le monde (sauf les intéressés) demandait, comme un soulagement, de sentir partout la présence et la protection équitable du pouvoir central.

Cette idée, instinctive chez la plupart de ses contemporains, Richelieu l'embrassait avec toutes les forces de sa belle intelligence. 11 avait les yeux fixés sur elle, au moment où il pénétrait les détails les plus minutieux de l'administration du royaume, et où il établissait ses projets de réforme.

Les recherches et les travaux du ffrand cardinal ne sont pas perdus pour nous. Les nombreux mémoh'es que Richelieu, aidé de plusieurs collaborateurs (en particulier de Miron, évêque d'Angers), composa sur ces matières dans les premières années de son ministère, se trouvent encore réunis dans les papiers du cardinal, conservés au Ministère des Affaires étrangères : Religion, Marine, Finances, Chambre de justice, Vénalité des charges. Duels, Lois somptuaires ; tels sont les principaux titres de ces études qui touchaient à toutes les parties de Tadministration '.

Rien de plus curieux que de suivre dans ces documents la trace des premières idées de Richelieu, de les comparer à ses actes, et de les rapprocher enfin d'une dernière œuvre dans laquelle il a, sur

1 . Ces projets se trouvent eu partie daus le volume XXXVII (actuellcnieut 779) de la série France au Miuistère des Affaires étrangères. M. Avenel en a donné une faible partie dans sa belle publication de la, Correspondance et papiers d'Etat du cardinat de Rieheiieu (t. II, pp. 168 et suiv.).

la fin de sa carrière, donné l'expression de sa pensée définitive en matière de gouvernement : le Testament politique. Par cette comparaison, on arrive à se convaincre que Richelieu s'appliquait avec autant d'ardeur à l'examen et à la solution des questions intérieures qu'à celle des difficultés de la politique étrangère, vers laquelle on paraît croire qu'il fut uniquement porté.

Il faut reconnaître pourtant que, si approfondis, et si arrêtés qu'aient été ses projets, ils sont restés, en grande partie, lettre morte ; c'est à peine si on relève, dans les actes de son ministère, les traces du désir souvent renaissant de les mettre à exécution. Avec cette énergie de volonté que nous avons signalée chez Richelieu, une telle inaction semblerait étrange, si d'autres faits n'étaient là pour l'expliquer.

L'œuvre de Richelieu a été surtout la résistance contre la domination de la maison d'Autriche en Europe. Les circonstances au milieu desquelles il vécut, au milieu desquelles il prit le pouvoir, firent de lui l'ouvrier de cette grande entreprise. C'est sur ce point que toute sa force dut se porter. Il y appliqua celle de la France.

Tout ce quHl fit dans l'administration intérieure ne fut qu'un échafaudage provisoire, qu'il comptait renverser et remplacer au lendemain de la victoire. C'est au jour de la paix définitive qu'il remettait l'exécution de ses projets pacifiques. On peut affirmer qu'il ne se serait point laissé détourner de ses nobles travaux, même par l'esprit de conquête.

Mais la mort vient comme un voleur. Il n'avait point terminé la première partie de sa tâche, qu'elle l'emporta. Son successeur immédiat poursuivit l'œuvre de la guerre et négligea celle de la paix. Il faut aller jusqu'à Golbert pour que le dessein, conçu par Richelieu, soit repris avec une sollicitude égale, et pour qu'un effort du moins soit fait dans le but d'élever la France au sommet où il avait rêvé de la porter lui-même.

Ces considérations générales ne nous éloignent pas du sujet particulier que nous traitons. Elles nous permettent d'établir sur un fondement solide et rationnel les deux propositions dans lesquelles nous résumons l'histoire des intendants sous l'administration de Richelieu, à savoir :

1° Que Richelieu n'innova rien en principe sur la question des intendants ; 2° qu'il eut sur le développement de cette institution une influence purement transitoire et actuelle, tenant surtout à l'autorité de sa propre personne et à la nécessité des circonstances dans lesquelles on se trouvait alors.

Si l'on admet, en effet, les idées générales que nous avons exposées plus haut, on ne s'étonnera pas que l'histoire des intendants, sous le ministère de Richelieu, soit comme un reflet de l'histoire de ce ministère même. Il ne bâtissait pas pour l'avenir, aussi ne songea-t-il point à rechercher d'autres matériaux que ceux qu'il avait sous la main et qu'à les utihser selon les besoins du moment.

On ne s'étonnera pas de voir l'histoire des inten-

dants sous Richelieu se diviser en deux périodes très faciles à distinguer, et qui correspondent aux deux phases de la grande entreprise qui fut l'axe de tout son gouvernement.

Dans la première période, qui va de 1624 à 1631, Richelieu sent que son autorité est chancelante encore. Des préoccupations personnelles l'ahsorhent. Il se contente, en ce qui concerne l'administration intérieure, de suivre les errements de ses prédécesseurs.

Après 1631, Richelieu est le maître. Il est tout à sa grande œuvre. Il la prépare de tous ses efforts.

Alors, par tout le royaume une activité immense se manifeste. En ce qui concerne Tinstitution des intendants , cette activité est telle qu'on a pu la prendre pour une fermentation et une première éclosion.

Toutes les provinces voient tour à tour arriver et se succéder chez elles, des hommes venus de la cour. Ils exercent leurs pouvoirs avec une énergie si implacahle, ils sont si fortement soutenus par ceux (pii les envoient, que leur établissement semble émaner d'un principe nouveau. Ce sont les mêmes pouvoirs et c'est la même institution, inais^çe sont d'ajitres hommes, et surtout ils sont autrement dirigés. Les nécessités du gouvernement rendent leur présence et leur séjour plus nécessaire. Les provinces s'habituent à leur autorité et le pouvoir s'habitue à leurs services. Bientôt on ne pourra plus se passer d'eux ; et leur existence, d'abord pu-

renient accidentelle, sera proclamée par les plus importants de tous les actes publics.

Mais ce n'est pas Richelieu qui présidera à cette dernière transformation ; elle se fera au lendemain même de sa mort, et Ton ne peut pas dire qu'il l'aurait approuvée.

LES INTENDANTS PENDANT LA PHEMlÉnE PÉRIODE DU MINISTÈRE DE RICHELIEU.

Au point de vue de la grande affaire de Richelieu, la première période de son ministère (1624- 1631) se subdivise en deux temps. Il y a d'abord un temps de marche et de précipitation ; puis un temps d'arrêt et même de recul.

Richelieu s'engage un peu imprudemment à l'occasion des défilés de la Valteline. Il s'aperçoit vite que les divisions intestines brisent son effort. Protestants et catholiques déchirent la France. Il s'arrête alors et fait la paix avec l'Espagne. Il se retourne vers les affaires de l'intérieur. Il se place entre les deux partis religieux pour les ruiner l'un par l'autre.

Aux catholiques d'abord à subir son alliance. Lui (pi'on nommait le cardinal de la Rochelle, s'empare de cette ville, avec l'appui iiujuiet de l'Espagne, malgré l'intervention des protestants du dehors.

Les catholiciues ont été « assez fous » pour écraser irrémédiablement la résistance protestante. Richelieu n'a plus besoin d'eux. Il les (piitte. Leur

cabale s'appuyait sur l'ancienne protectrice de Richelieu, sur celle à qui il devait sa fortune, sur Marie de Médicis. Le roi pouvait céder aux obsessions maternelles, et briser, sur les conseils de l'ancienne régente, la fortune que la régente ellemême avait élevée. Mais la Journée des Dupes (nov. 1630) décide entre la piété filiale et la politique. L'honnête roi qu'il y a dans cet homme faible, Louis XIII, est désormais gagné. Richelieu est enfin libre de toute entrave.

C'est alors qu'il remet les fers aux feux pour la lutte décisive. Il se tourne de nouveau vers l'Espagne. La seconde période de son ministère va commencer.

C'est seulement de cette première période dont nous venons de fixer les grands traits que nous prétendons nous occuper ici. Dans ces années, l'attitude de Richelieu est embarrassée. Il ne se sent pas maître du pouvoir. Il le dispute. Il est plein de soins, absorbants et décisifs, mais la plupart du temps mesquins.

Pendant ce temps, il songe peu aux réformes de l'administration. Il essaie de faire le moins de bruit possible et va seulement au plus pressé. Les intendants sont là; Richelieu les utiUse. Même, par suite de la complication des difficultés extérieures et intérieures, on voit leur nombre s'accroître. Mais c'est tout. Nous ne remarquons même pas cette activité singulière qui est le signe distinctif de la seconde période du gouvernement du cardinal.

Entrons dans quelques détails :

Sur les dix-sept généralités du royaume, deux ou trois seulement ne reçoivent point d'intendant, et ce sont celles que la proximité de Paris met directement sous la main du pouvoir central, ou qui, par la forte organisation de leurs libertés locales, peuvent résister à son influence. Il est même certaines provinces comme le Lyonnais, la Touraine, le Poitou, etc., où la série des intendants semble être complète et ininterrompue à partir de cette époque.

Remarquons encore que désormais le gouvernement considère comme un triomphe décisif pour lui l'établissement d'un intendant dans une province récalcitrante. En 1625-26, lors de la dernière' paix que le roi accorda aux réformés de la Rochelle, une des conditions qu'on leur imposa fut « qu'un intendant serait reçu dans la Rochelle avec charge de veiller au maintien de la paix publique, à l'administration de la justice et à la liberté du commerce ' ».

Chacune des armées, dont la levée était motivée par les difficultés où Richelieu se trouvait engagé, était accompagné d'un ou de plusieurs intendants.

1. Voir le texte de ces conditions dcans Anquez, Histoire politique des réformés de France (in-8°, p. 215). Au traité qui suivit et qui fut signé le 5 février 162G, il est dit seulement a (jue les Roclielois recevront un commissaire pour y faire exécuter les choses qui seront arrêtées pour l'exécution de la paix et y demeurer tant qu'il plaira à Sa Majesté. » Voir Mémoires de Richelieu, édition Petitot ft. II, p. 14).

Nous en trouvons dans rarnn'e de Savoie , dans rarmée de Languedoc qui opère contre les Huguenots, dans l'armée qui fait, en 1628, le siège de la Rochelle \ »

1. Indiquons quelques noms, selon Tordre alphabétique de nos notes : En 1629, d' Ahlhjes-Maïqicou est intendant de justice, police et finances avec Dugué en l'armée de Bresse près du maréchal de de la Force. (V. la commission de Dugué aux Archives de la guerre t. XIII, p. 149, minute sur parchemin). — Après 1624, Ant. d' A (inesseait, est intendant en Picardie (V.Chassebras, I, p. 379). — Charles Bareritin, seigneur de Villeneuve en Brie, maître des requêtes, fut successivement intendant en Normandie, en Dauphiné et dans l'armée du roi commandée par le comte de Soissons devant la Rochelle. (V. Chassebras, t. I, p. 228). — Eu juillet 1628, le sieur Boncault, conseiller d'Etat, était intendant de la justice en Languedoc (V. Archives municipales de Nîmes DD4). — En 1628, le président Le Bret est intendant de justice en la ville de Metz (V. Jean de la Brune, Vie de Charles F, duc de Lorraine. Amsterdam, 1691, p. 3). — En 1628, Chateaaneaf, de la Thuillerie, d'Eslampes ont l'intendance de la justice, police et direction des hôjjitaux en l'armée de devant la Rochelle (V. leur commission au fonds Dupuy, vol. XCIV, fol. 99). — En 1630, le même Chateameuf était intendant dans l'armée de Savoie, conjointement avec Hay du Châtelet (V. une lettre très curieuse de lui aux Archives du Ministère des aff. étr. (France, t. LUI, fol. 240 et suiv. Ces mêmes volumes contiennent de nombreuses ordonnances de son collègue, Hay du Châtelet). —En 1628-1630, Dagué fut intendant des finances et des vivres dans les armées d'Italie ; nous avons mentionné ci-dessus sa commission. Un grand nombre de ses lettres se trouvent aux Archives de la guerre et à celles du Ministère des affaires étrangères. — D'Estampes de Valençay, qui avait été intendant en Languedoc en 1624 (V. sa commission aux Affaires Etrangères, fonds des Provinces, vol. 1627, fut intendant devant la Rochelle eu 1628 (Ordonnance de lui, Arch. aff.étr.,1628, vol.789, fol. 351), fut ensuite intendanten Savoie.. On trouve une lettre de lui très importante pour les fonctions

Le titre des intendants constitué auparavant, comme nous l'avons dit, ne subit aucun changement à cette époque. Ils s'appellent le plus souvent intendants de justice ; mais nous les voyons fréquemment aussi prendre les titres ^intendants de justice, police et finances. Dans une même commission, celle du sieur d'Expilly, président au parlement de Grenoble, nommé intendant de la ville de Pignerol et des environs, nous voyons que les formules à' intendant de justice, ^intendant de justice et police. A' intendant de justice, police et

d'intendant d'armée aux Archives des aff. étr. (vol, 796, fol, 250), Sa commission est conservée aux Archives de la guerre, t. XIII), — En 1G31, d'Exiiilly fut intendant de la justice, police et finances en la ville de Pignerol et environs (V . sa commission aux Archives de la guerre, t. XIV, pièce 104), — En 1627, Le Coigneux était intendant de justice et des finances en l'armée commandée par Monsieur (V, sa commission au fonds Dupuy, vol. CCCLXXX), A partir de 1626 jusqu'au moment du siège, Mellerille et Le Doux furent intendants dans la Rochelle, Leur correspondance avec Richelieu est conservée en partie au Ministère des affaires étrangères. (Provinces, vol, 1475.) — Eu avril 1627, De Nesmond fut envoyé en Languedoc « pour plusieurs affaires concernant le service de Sa Majesté » (V, ses instructions dans les Archives des affaires étrangères , Provinces , n° 1627), — En 1627, le sieur de Pommereu était intendant eu Picardie, Sa commission a été publiée par M. Boyer de Sainte- Suzanne {Intendants de la Généralité d'Amiens, p. 565).

Nous pourrions poursuivre cette liste et ajouter cinquante autres noms à ceux que nous venons d'indiquer. Nous avons, pour cette seule période, eu entre les mains et analysé un grand nombre de documents. Nous en ferons usage dans le texte, du moins en ce qu'ils ont de général ; pour les noms, nous renvoyons à la liste complète des intendants, antérieurs à 1635, qui sera publiée en appendice.

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finances sont employées comme indifféremment.

Les fonctions des intendants n'offrent non plus rien de nouveau. Seulement, elles se développent ef se précisent. Gomme fonctions de justice, les commissions reconnaissent aux intendants la même puissance large et arbitraire que nous avons signalée plus haut. C'était surtout en matière criminelle qu'ils l'exerçaient.

Nous aurons l'occasion de revenir plus tard sur \m fait que nous ne citerons ici qu'en passant : en 1617, M. Morant du Mesnil Garnier, maître des requêtes, nommé par le roi pour faire les chevauchées en Normandie, instruisit, malgré les réclamations du parlement de Rouen, une procédure criminelle contre un sieur Heurtevent; mais il ne semble pas qu'il ait eu la prétention de juger luimême l'affaire \

Onze ans plus tard, en 1628, Servien, intendant en Guyenne, considérait comme de son devoir de faire le procès à des gens convaincus « d'avoir esté dans la Rochelle ou dans l'armée angloise pendant le siège de l'Isle de Ré, d'avoir séjourné quelque temps en Angleterre, d'en estre parti en intention de se jetter dans la ville avec des vivres et d'avoir piraté en chemin ' ». Il est vrai qu'on ne peut dire absolument (pie c'était en qualité d'in-

1. V., à ce sujet, les très curieux détails donnés par M. Floquet dans son Histoire du purlemont (Je Normandie (IV, pp. 325 et 483). V. plus loin.

2. Ce sont les termes de la lettre de Servien à Richelieu. V. plus loin pour les détails.

tendant qu'il agissait en cette affaire, car il appelait avec Ini an jugement le lieutenant de l'amirauté, et il écrivait à Richelieu, alors surintendant général de la navigation, qu'il prenait droit d'agir ainsi « affm de mainctenir les officiers qui sont sous vostre charge, et estendre, s'il est possible, leur juridiction * ». Nous aurons l'occasion de revenir sur l'opposition que les empiétements de Servien soulevèrent dans le Parlement.

En somme, ce ne sont encore ici que des prétentions mal définies qui découlent des pouvoirs donnés aux intendants par les commissions les plus anciennes ".

Les intendants d'armée avaient toujours exercé, sans conteste, des pouvoirs judiciaires même très étendus. Ils les exerçaient encore et se faisaient

1. Nous devoDs remarquer toutefois que c'est contre Servien, intendant, et non pas conti'e l'agent du surintendant de la marine, que sont dirigés les plaintes et les arrêts du parlement que nous citons i)lus loin .

2. Citons ici un autre jiigemcut eu matière criminelle porté par le sieur Turgot de Saint-Clair, intendant eu Normandie. Le jugement (pour crime de fausse monnaie) aboutit à une condamnation capitale, suivie d'exécution, ainsi que le constate une très curieuse pièce dont l'original se trouve au Ministère des afF. étr. (Franco, 1630, vol. 795 /;/>9, fol. 536). C'est une sorte de procèsverbal intitulé : « Testament et mort de Nicolas Daueville, » rédigé par le sieur de Bally, greffier de l'intendant Turgot (28 nov. 1631), C'est probablement à la suite de cette condamnation que s'élevèrent entre le parlement de Normandie et le .sieur Turgot les difficultés que M. Floquet a racontées d'après les registres du parlement (t. IV, pp. 405-408). Reg, secret du parlement, sept. 1631-janv. 1632. (V. rAppondioe.)

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peu de scrupule d'en faire l'application « au soldat en maraude ou au déserteur, le faisant attacher à des arbres sur les grands chemins et à des potences avec un écriteau contenant ces mots : « Soldat se retirant sans congé '. »

D'intendant d'armée à intendant de province, et de soldats déserteurs à prisonniers de guerre, il n'y avait pas si loin que Servien crût outrepasser démesurément ses pouvoirs en portant le jugement dont nous avons parlé.

La Thuillerie, après avoir été intendant de l'armée chargée du siège de la Rochelle, était resté comme intendant dans la ville. Nous le voyons, en cette qualité, intervenir dans le procès d'un soldat et le prendre, à l'égard du gouverneur du Brouage, La Roche- Allart, sur un ton qui prouve combien, en s'occupant de cette affaire, l'intendant se croyait sur son terrain ".

Les documents ne nous fournissent pas de renseignements aussi abondants sur les attriliutions de police des intendants. Ce n'était pas de ce côté qu'était portée l'attention. Les termes des commissions ne varient guère. Elles ordonnent toujours,

1 . Ce sont les termes d'une lettre d'Estampes de Valençay, alors intendant d'armée en Italie, conjointement avec Hay du Cliàtelet. La lettre très importante pour les fonctions des intendants d'armée se trouve aux Arch. du Min. des aff. étr. (France, t. 796, fol. 250). Elle est adressée à Richelieu et datée du camp de Veiglane, 3 sept. 1630. (V. l'Appendice.)

2. V. la lettre de la Thuillerie à la Roche-iVllart ; Arch. des aff. étr. (France, t. 796, fol. 337). (V. l'Appendice.)

en particulier, la surveillance des deniers des communautés.

Peut-être devons-nous placer sous ce titre de la Police l'attribution nouvelle que nous voyons donnée aux intendants de l'armée devant la Rochelle, à savoir la direction des hôpitaux '. Nous pouvons indiquer ici également les charges considérables qui incombaient aussi bien aux intendants d'armée qu'aux intendants des provinces, en matière de vivres, approvisionnements, munitions et magasins. C'est encore par une ordonnance d'intendant que sont prescrites les corvées et les fournitures de matériaux pour le rétablissement immédiat d'un pont nécessaire aux communications de l'armée ■.

En matière de finances, nous ne voyons rien à ajouter aux observations que nous avons faites précédemment. C'est surtout dans les commissions des intendants d'armée qu'on rencontre ces attributions

1 . Y. la « Commission aux sieui's de Chasteauneuf, couseiller, d'Etat, de La Thuillerie et d'Estampes, maîtres des requestes, pour avoir Tadministratiou et intendance de la justice et police et direction des hospitaux en l'armée de devant la Rochelle, de laquelle Ms"" le cardinal de Richelieu est lieutenant général », Copie. Fonds Dupuy (vol. XCIV, fol. 99). Elle est datée du 0 février 1628. Nous la donnons en Api)endice.

1. V. l'ordonnance de Paul Hay du Chàtelet, intendant eu l'armée de Savoie, en coi)ie aux Archives des aflaires étrangères, 1630. (France, t. 796, fol. 143.)

Pour les approvisionnements, voir une autre ordonnance du même copiée à la suite. La question des vivres et des munitions joue un rôle considérable dans toutes les commissions, soit d'intendants de province, soit d'intendants d'armées; nous y reviendrons plus tard.

f24 LES PKEMIKRS INTENDANTS DE JUSTICE

d'une façon active ; elles sont la contre-partie naturelle de la charge des vivres, des munitions, des magasins et de l'entretien des gens de guerre.

Cependant, nous devons placer ici d'autres attributions qui prirent dès lors une très grande importance, ce sont les attributions en matière de navigation et de marine.

On ne saurait s'imaginer le soin que Richelieu apportait au développement de la puissance navale de la France. Il avait coutume de répéter le conseil donné par Antonio Ferez au roi Henri IV : Roma consejo y mai\ C'est à son ministère que les écrivains spéciaux font remonter l'origine de notre marine moderne. Mais il faut consulter ses papiers personnels, encombrés de notes et de mémoires sur les questions navales, pour se faire une idée de l'activité qu'il déployait en ce sens, et des grands projets qu'il méditait. Il avait besoin de vaisseaux pour attaquer les Rochelois; pour poursuivre sur mer les galions des Indes, dernière ressource du grand empire qui s'écroulait ' ; pour revendiquer contre les Anglais l'honneur du pavillon français '.

2. Dès les premiers jours de son arrivée aux affaires, il prend note de ce fait important : « Geste année 1624, écrit-il, à peyne le roy d'Espagne pourra il mettre armée en campagne pour la Flandre, la flotte n'estant point venue. » (V. Maximes d'État du cardinal de Richelieu dans les Mélanges de la collection des doc. inédits, 1880, in-4", p. 731.)

3. V. le beau chapitre du Testament politique intitulé : « De la puissance sur la mer », où Richelieu raconte d'une façon si émue, l'insolence que l'orgueilleuse nation (c'est l'Angleterre qu'il désigne ainsi), fit du temps du feu roi au duc de Sully. « Il

LES PMEMIKIIS INTENDANTS DE JLSTIGE 1 25

Il commença par supprimer l'amirauté générale de France, et par s'en faire attribuer la puissance avec le titre de surintendant général de la navigation. Ce titre lui donnait à la fois des charges et des prérogatives. Il accepta les charges et sut les remplir exactement. Mais il voulut en même temps profiter des bénéfices.

Le principal avantage attaché à l'office d'amiral était le droit de bris et naufrage, reste d'anciennes coutumes barbares, qui ont duré presque jusqu'à nos jours. Les réclamations de Richelieu, au sujet de ce droit, rencontrèrent l'opposition la plus vive. C'est autour de cette question que se forma la coalition des intérêts froissés par les nouvelles prétentions du pouvoir.

Pour imprimer, d'une part, l'active impulsion que nous venons d'indiquer et, d'autre part, pour résister à l'opposition ardente qui s'était soulevée, il fallait des hommes capables, énergiques, et qui se sentissent assez soutenus pour engager la lutte, à la fois contre les préjugés et contre les intérêts locaux. Ce fut aux intendants que Richelieu s'en rapporta pour l'accomplissement de cette tâche. Aussi, ceux qui étaient installés dans les provinces du littoral l'crurent-ils de bonne heure le titre d'intendant de la marine, et joignirent-ils ù leurs pouvoirs des attributions spéciales en cette matière.

faut, ajoute-t-il, se mettre en état de n'en point souffrir de pareilles. » Et c'est ce qu'il fit lui-m^me, ou du moins ce qu'il tenta. Voir Gougeart, La marine sans Riclwlien et Colbert. (1 vol. in-8% Paris. 1874.)

En 1627, Servie», intendant en Guyenne; en 1628, La Thuillerie, intendant à la Rochelle, et, après lui, son successeur Villemontée ; en 1630, d'Aubray et La Potherie, en Provence, sont chargés, comme intendants, des afïiaires de la marine. A cette même époque, et en particulier en 1627- 1628, des commissaires sont envoyés de tous côtés avec les mêmes attributions. Nous ne pouvons affirmer que ces derniers portassent tous le titre d'intendant. Du moins, c'était par commission qu'ils étaient investis de leurs pouvoirs. Nous avons relevé les noms de Lauzon, en Normandie '; de Machaut, en Bretagne "; de Vauron, en Poitou '; de Melleville et Ledoux, à la Rochelle '' ; de Fortia ■' et de La Fosse Bernard, à Bordeaux. Tous

1. M. de Beaurepaire {Intendants de Normandie, p. I) cite la commission de Lauzou, datée du 3 janvier 1627. De nombreux documents relatifs à ce même Lauzon sont conservés dans nos archives. Il joua un l'ôle important et trop peu connu dans les affaires de marine sous le ministère du cardinal de Richelieu. V. notamment Aff. étr. (France, 1G27, t. 785, fol. 43).

2. V. Chassebras, I, p. 352, et lettres de Machaut à Riche* lieu, Aff. étr. (France, 1627, t. 785, fol. 78, et 80). Cp. Avenel (II, p. 346), etc.

3. V. lettre de celui-ci à Richelieu, du 17 juin 1627 (Aff. étr., t. 785, fol. 165) : « Le zelle et affection que j'ai au service de V. Grandeur, me fera luy dire que tous ceux à qui elle a donné commission pour le fait de la marine en ces cotes de Guyenne et Poitou la trompent, d'aultant qu'ilz ne sont sur les lieux et par ce moyen laissent perdre les droits en plusieurs débris et naufrages qui ai-rivent tous les jours — »

4. V. Aff. étr. (France, 1627, t. 786, fol. 8). V. aux mè^ lues archives, Fonds des Provinces, vol. 1475, pussim.

5. Une grande quantité de pièces relatives à ce Fortia se trou-

ces gens arment des vaisseaux, enrôlent des hommes, embarquent des canons, rendent des jugements sur les affaires maritimes ; surtout ils s'attachent à ne laisser passer aucune occasion de revendiquer hautement les droits du surintendant de la navigation. Ils tiennent tête aux gouverneurs qui prétendent (jue le droit d'amirauté est attaché à leur titre. Ils tiennent tête aux parlements qui prétendent qu'on touche à leur compétence. A ce point de vue, les résistances locales contre l'établissement des intendants entrent dans une phase nouvelle et plus violente. C'est le lieu de reprendre à l'origine une question si importante, et que nous avons préféré présenter ici d'un seul tenant.

vent, soit en original, soit analysées, dans les vol. 785-785- 786 des Aff. Etr., France. Nous donnons le texl^ de quelquesunes de ces analyses : 1 . « M. de Pontac (c'est-à-dire lettre de M. de Pontac) : Le Parlement de Bordeaux a deffendu d'exécuter la commission du sieur Fortia, parce qu'il est parti sans la présenter au parlement... » 2. « Plaintes de M. de Fortia sur les difficultés qu'il rencontre en l'exercice de sa charge, » etc. C'était un sieur de Cliimbault, conseiller au paiiement de Bordeaux, qui troublait ainsi le sieur Fortia (Cp. Avenel, t. II), et Levassor, Hust. de Louis XIII (t. III, 122). T. Aff. étrang., Vol. 785. Analyses.

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