R. Virchow, id., p
BT DE L'AGRICULTURE. 4^5,
naturaliste de la valeur de Virchow, nous sommes fort embarrassé. Pourtant, les considérations précédemment exposées et appuyées sur de longues séries d'observations faites par diverses personnes, en des lieux et des temps différents, nous semblent en contradiction formelle avec les assertions du savant allemand. Nous ne pouvons donc pas admettre ces dernières. Virchow est un esprit des plus actifs, qui s'occupe de tout, qui produit, produit, produit toujours, et qui, constamment à la recherche de la renommée, se jette avec ardeur sur tous les sujets nouveaux. C'est ainsi que, physiologiste de premier ordre, anthropologiste des plus distingués, politique militant, il s'est hâté d'aborder l'archéologie quand Schliemann a fouillé Ilissarlik et quand Ernest Chantre a signalé l'industrie de Koban. Qui trop embrasse malétreint,dit un proverbe. N'aurait-il pas trop embrassé et pas déterminé ses ossements avec assez de soin? Ou bien n*aurait-il pas été victime d'une supercherie analogue à celle qu'il raconte si bien à propos de son compatriote Lisch? Nous ne savons. Mais jusqu'à plus ample informé nous ne pouvons accepter les faits et déterminations publiés par Virchow.
Le bœuf, en allemand est appelé ochs ou rindy le renne reindeer. Fraas voudrait voir dans le rapport de ces deux mots la preuve que le renne était domestiqué avant le bœuf. Pourquoi pas l'inverse? Le bœuf étant domestiqué, on a donné le nom au renne, le seul gros bétail de l'extrême nord.
Fraas cite aussi dans Hohlefels, grotte de la Souabe, au Schelmengrab, des ossements de renne associés en grande quantité à des objets appartenant à l'âge de la pierre polie, ce qui prouverait que le renne en Allemagne s'est prolongé plus longtemps que dans la France. Cazalis de Fondoucei,
1. Gàzàlis de Fondouce, Matériaux pour Vhittoire de Vhommey 1874, p. 421.
auquel j'emprunte ces citatioas^ ajoute avec raison : c Uon remarque dans les fouilles récentes de la Souabe la confusion qui se produisit en France il y a quelques années. Quand les premiers explorateurs de nos cavernes se sont mis àToeuvre, ils ont souvent confondu entre eux les dépôts des divers âges. » Fraas, qui trouve de la poterie dans un repaire d'Ursus spdœtis^ devrait bien nous dire si les sauvages qui habitaient la même grolte avaient le don de charmer leurs terribles voisins comme le fit autrefois Daniel dans la fosse aux lions I
Le renne est un animal confiné dans la zone la plus froide de Thémisphèreboréali et cela depuis bien longtemps, depuis bien avant les temps historiques et protohistoriques, même dès le commencement du néolithique. Seulement, quand il était fort abondant pendant Thiver, il faisait des excursions vers le sud. C'est surtout en Russie, sur les confins de TAsie, que ces excursions avaient lieu. Ainsi Pallas qui a encore vu en 1772 dans le pays des Samoièdes des bandes de 1,000 à 1 ,200 rennes sauvages, raconte que Ton rencontre des rennes jusqu'au Kouma, rivière du versant nord du Caucase se jetant dans la mer Caspienne, t Ils viennent, dit-il, en hiver jusque sur la lisière des steppes; et la preuve de ce que j'avance, c'est qu'il ne se passe pas d'années que les Kalmouksn'en tuent quelques-uns^? » Les Kalmouks habitent l'Europe et l'Asie entre la mer Caspienne et le fleuve Oural.
§ 2. Lapin. — L'origine du nom de cet animal est complètement inconnue. Les linguistes, qui ne sont pas faciles à démonter et dont l'imagination est aussi vasteque profonde, n'ont encore rien trouvé de présentable. Il en est de même pour ce qui concerne sa provenance. Les naturalistes et les zootechniciens n'en savent guère plus que les linguistes sur
1. Pallas, Voyages^ an 11, vol. V, p. 201, et vol. VU, p. 269.
Torigine de ce petit animal actuellement si connu et si répandu.
Nous allons essayer de débrouiller cette question.
Comme animal sauvage, il pullule en Espagne, en France, en Italie, dans une bonne partie de l'Europe méridionale, occidentale et moyenne. Il ne remonte pas jusqu'au nord. On a vainement cherché à Tacclimater en Norvège, en Suède et en Russie. Pourtant il vit en Irlande et en Danemark. On sait qu'il a été introduit en Angleterre et dans les lies Britanniques par les amateurs de chasse. Dans les commencements il y était tellement recherché qu'en 1309, on l'estimait autant qu'un porc.
En Algérie le lapin c ne se trouve ni dans le Sahara, ni dans le sud des Hauts-Plateaux, et il disparaît ou devient très rare vers l'est, du côté de la Tunisie >. D'après Loche il habiterait toute l'Algérie, c Cela n'est pas exact >, déclare Femand Lataste dans son excellente Faune des vertébrés de Barbarie^ à laquelle nous avons aussi emprunté le passage précédent. Le nord de l'Afrique n'est donc pas le.pays d'origine du lapin, comme l'ont prétendu certains auteurs. . Lataste constate que le lapin s'avance dans les îles méditerranéennes plus loin vers l'est que sur le continent. Comme exemple il citel'inlérieur de la Tunisie où il parait manquer, tandis qu'il est abondant dans plusieurs des lies de la côte, La Galite, Zeribet-Djamour, Conigliera. Cette dernière île leur doit même son nom, le lapin étant appelé coniglio en italien. Il parait enfin ne pas exister en Asie.
Si nous remontons jusqu'aux temps géologiques, nous trouvons lièvre et lapin dans la faune fossile de la fm du tertiaire ou du commencement du quaternaire. Ce sont les brèches osseuses du littoral méditerranéen et surtout des lies qui nous les fournissent. Cuvier y a constaté les restes d'un tout petit lapin qui a été désigné sous le nom de Lepiis
prisms et ceux d'un lièvre le Lepus diluvianus. Ce sont principalement les îles de Touest de la Méditerranée qui ont fourni les restes de ce lapin primitif. Il est important de le remarquer.
Dans les gisements paléolithiques et néolithiques de France on a parfois indiqué des os de lapin, mais c'est toujours fort exceptionnellement et dans des conditions tellement contestables, que la présence du lapin en France pendantces deux longues périodes préhistoriques n*a pas pu être constatée d'une manière certaine.
Si nous passons aux documents que peuvent nous fournir les temps historiques, nous restons dans un vague désespérant, quand nous n'arrivons pas à un résultat négatif, pour ce qui concerne l'orient du bassin méditerranéen, tandis que les faits se précisent quand il est question de l'occident.
En Egypte on chassait le lièvre, qu'on transportait mort ou vivant; on le représentait dans les monuments, il figurait même parmi les hiéroglyphes. Mais nulle part on n'a rencontré un véritable portrait de lapin.
La Palestine soulève une question un peu plus complexe. Si nous ouvrons la BiblCy traduction de Le Maistre de Sacy, la plus répandue, nous lisons chapitre xi du Lévitique :
5. — Le lapin qui rumine, mais qui n'a point la corne fendue, est impur.
6. — Le lièvre aussi est impur, parce que, quoiqu'il rumine, il n'a point la corne fendue.
7. — Le pourceau aussi est impur; parce que, quoiqu'il ait la corne fendue, il ne rumine point.
Le mot lapin du verset 5 est placé en parallèle avec le mot lièvre du verset 6. Mais il n'y a pas à rechercher de parallélisme du moment que le verset suivant 7, commence par le mot pourceau. L'important est de bien savoir si le terme
hébreu, que de Sacy et plusieurs autres ont traduit par lapin, a bien ce sens.
Ce terme est saphan. Or, le saphan des Juifs n'est pas du tout le lapin, mais bien le daman, petit pachyderme, multiongulé, qui habite la Syrie et que les Hébreux avaient dû rencontrer en très grand nombre au Sinaï. Il est moins voisin du lièvre que le lapin, mais se rapproche beaucoup plus du pourceau. Le daman est encore regardé comme impur par les Juifs orientaux et les musulmans, mais il est mangé par les Bédouins. Dans tous les cas, il diffère bien plus du lièvre que le lapin, qui n'existe pas en Syrie.
Remontant vers la mer Noire, parmi les hiéroglyphes Hétéens se trouve un rongeur qui d'après Perrot doit ôire un lièvre, bien que son train de derrière peu élevé le rapproche un peu du lapin. Dans leur belle publication^ Perrot et Chipiez figurent deux de ces rongeurs l'un courant, l'autre se reposant sur le derrière.
Ce qui tranche nettement la question, bien mieux que des représentations plus ou moins exactes, c'est qu'Aristote, dans son Histoire des animaux^ iv** siècle avant notre ère, ne parle pas du lapin. Pourtant il connaissait parfaitement la faune de l'Asie occidentale et de la Grèce.
Xénophon,qui quelques années plus tard écrivait le premier traité connu sur la chasse, n'en parle pas non plus, bien que par erreur Cuvier prétende qu'il Ta « très bien décrit* ».
Le premier auteur qui parle du lapin est Polybe, dans le îV siècle avant notre ère et lorsque les Romains étaient déjà en contact avec l'Espagne. Depuis, Strabon, Élien, Pline et bien d'autres à leur suite le mentionnent.
i. Perrot et Chipiez, Histoire de Vantiquité, Sardaigne^ Judée, Syrie, pp, 49i, 495.
2. GuviER, Note du Pline d'Ajasson de Grandsagne, voL III, p. 559.
Les auteurs grecs et latins qui |ont écrit dans le r siècle, avant et après le commencement de notre ère, paraissent avoir envisagé le lapin comme un animal très malfaisant, ce qui montre bien qu'il leur était fort peu connu et quMIs acceptaient sur son compte les légendes les plus exagérées.
Ces courageux animaux ont été accusés d'avoir détruit Tarragone, ville de Catalogne, en minant le sol pour se faire des terriers et des galeries.
Strabon^ nous dit que vers la fln du v siècle avant notre ère f. ce pernicieux animal > étendait ses ravages depuis l'Espagne jusqu'à Marseille.
Pline' nous apprend que les lapins ont, au commencement du V siècle, complètement dévasté les îles Baléares, tellement que les habitants menacés de la famine furent obligés de demander c l'assistance militaire au divin Auguste >. H était bien plus simple de tuer les lapins et de les manger.
De tout ce qui précède il résulte clairement que la patrie première des lapins a été les îles occidentales de la Méditerranée et l'Espagne, aussi Catulle qualifie ce pays de cuniculosaj la lapinière. C'est d'Espagne que cet animal sauvage aurait passé en Gaule, et d'après Strabon, des îles Baléares qu'il serait venu en Italie. De ces deux points il se serait rapidement répandu dans le reste de l'Europe, mais cette diffusion ne daterait pour ainsi dire que du commencement de notre ère.
Quant au lapin domestique, qui n'est à proprement parler que le sauvage élevé en captivité, nous sommes maintenant à même de dire que c'est aussi l'Espagne qui l'a fourni. Il a dû se répandre rapidement, car les beaux vases romains à couverte d'un rouge éclatant, connus sous le nom de poteries samiennes, des deux premiers siècles de l'occupa-