CHASSES ET USAGES DIVERS
SomuRE. — 1. Ethnographie comparée. —2. Armes des sauvages les plus inférieurs. — 3. Casse-tête. — 4. Kiri et boumerang. — 5. Epicu et sagaie. — 6. Lance et harpon. — 7. Arc et sarbacane. — 8. Frondes, boleadora, bolas et lazo. — 9. Lacets et collets. — 10. Fossés. — 11. Cages, déguisements et glu. — 12. Conclusions*
§1. EtiiB*grapiiie «•mparée. — Les mèmes besoios ont du pousser rintelligence de Thomme vers les mèmes recherches et amener les mèmes résultats. Des situations semblables ont certainement conduit l'homme à des moyens analogues pour se tirer d'affaire. C'est sur cette double considération que s'est appuyé Sven Nilsson, pour créer l'ethnographie comparée. Il est allé chercher Texplication des mœurs et habitudes ignorées de nos ancêtres préhistoriques chez les peuples sauvages ayant une civilisation à peu près équivalente. Il a éclairé la palethnologie ou ethnologie ancienne au moyen de l'ethnologie récente. C'est ce qu'on a appelé l'ethnographie comparée. Noiis allons imiter le savant suédois.
Quelques exemples suffisent pour montrer combien cette méthode est féconde.
En étudiant les ossements des stations paléolithiques on remarque qu'ils sont loin de s'y trouver proportionnellement à leur nombre dans le squelette. Ainsi les os de la tète et des membres sont, relativement, infiniment plus nombreux que ceux du corps. On en conclut, avec raison, que le gros gibier était rarement apporté entier à la station. Il était dépecé sur place par les chasseurs qui n'emportaient que les parties les meilleures et les plus utiles. Le reste était abandonné au milieu delà campagne. Eh bien, J. P. Whitney nous apprend que les Indiens de l'Amérique du Nord font encore exactement la même chose. D'immenses troupeaux de buffles, dit-il*, traversent chaque année les vastes plaines du Colorado en tel nombre, que parfois le passage des charrettes est interrompu pendant plusieurs jours. Les Indiens en tuent beaucoup, et, après en avoir pris les meilleurs morceaux pour leur nourriture, ils laissent ces énormes corps devenir la proie des loups ou se corrompre sur le sol.
Nous avons dans le chapitre consacré au travail des peaux pendant le paléolithique parlé des grattoirs servant à nettoyer la partie interne de ces peaux. Eh bien, nous retrouvons dans le Groenland des grattoirs tout à fait analogues, en roche argilo-siliceuse, employés encore de nos jours au même usage. On s'en sert avec ou sans manche. La figure 55 représente un de ces grattoirs modernes avec un manche en ivoire de morse.
De même les Groënlandais se servent de moelle et de cervelle pour tanner et assouplir les peaux dont ils font leurs
1. J. p. WuiTNEY, trad. G. Naqiet, le Colorado aux Etats-Unis d*Amérique. Liste des minerais à V Exposition univçrselle de 1867. Paris, 1867, p. 40.
ET DE L'AGRICULTURE. ill
vêtements. Cette double constatation est d'autant plus intéressante, que la population du Groenland parait avoir la plus grande affinité comme mœurs et habitudes avec les
FiG. 55. — Grattoir, argilo-silieeux, aTOC mancho en ivoiro de morse» Groenland. Muiée préhistorique, 2/3 grandeur.
hommes du paléolithique français. Elle pourrait bien avoir pour origine une portion de ces hommes ayant émigré vers l'Amérique, avec le renne, le wapiti, l'ours gris, etc.
L'ethnographie comparée nous fournit aussi des modèles d'emmanchures des belles lames de poignard signalées au solutréen et au robenhausien. Ainsi le Mexique qui a fourni des lames identiques comme travail et forme, mais en obsidienne au lieu d'être en silex, nous les montre parfois engagées dans des manches comme le représente la figure 56. Mais là nous sommes en présence d'une civilisation bien plus avancée, aussi le manche est en mosaïque et très artistement travaillé. Pendant le paléolithique et le néoli-
ihique en Europe, ces manches devaient être bien plus simples et tout bonnement en bois ou en cuir.
Nous pouvons aussi puiser d'excellents renseignements dans les flèches diverses des peuples sauvages, sur la manière
de fixer les pointes en pierres ou en os au sommet des hampes ou baguettes (fig. 57). Les pointes préhistoriques devaient être assujetties à leur hampe par des moyens analogues.
Beaucoup de peuples sauvages ont des pointes de flèche en bois soit que la baguette elle-même ait été affûtée au bout, soit qu'on ait rapporté une pointe en bois plus dur. La même chose a dû se produire pendant le préhistorique.
Malheureusement le fait n'a pas encore été constaté d'une manière directe.
§ 2 . Araics des saoTai^s les plas
inf^riears. — Rcchercbons quelles sont les armes employées par les peuples actuels les plus sauvages.
Gela nous sera facile en prenant pour guide un excellent ouvrage d'Abel Hovelacque sur VHomme primitif contemporain *.
Les BotocudoSy habitants les plus inférieurs de l'Amérique, qui vont complètement nus, ne connaissent en fait d'armes que
1. Abel Hovelacque, le* DébuU de VhumanUé, Vhomme primitif contemporain, Paris, 1881, Octovc Doin.
Fig. 56. — Poignard en obsidienne, avec manche en marqucttorie ou mosaïque, Mexique. Mutée pré^ historique, 1/3 grandeur.
la hache en pierres et surtout Tare. Cet arc est de grande taille, environ deux mètres; il atteint au moins la hauteur de l'homme. Les flèches, à peine inférieures à Tare comme longueur, sont en roseau. Il en est dont le roseau est simplement alTûté d'une manière très aiguë au sommet « d'autres ont Textrémité munie d'une pointe en bois dur, barbelée.
Les Fuégiens, outre une espèce de couteau de pierre, ont Tare et une lance barbelée en forme de harpon. L'arc, de l" 20 de long, est en bois dur, ainsi que les flèches qui sont armées de pointes en silex ou en obsidienne, quelquefois en os. Ces pointes sont triangulaires, avec un pédoncule. La hampe fendue à son sommet reçoit le bout du pédoncule et le tout est solidement attaché au moyen de filaments de joncs.
Les lances sont terminées par un os de poisson ou de cétacé, affûté en pointe au sommet et dentelé sur un des côtés. Elles ont deux ou trois mètres de long. Elles servent, du reste comme l'arc, pour la chasse et la pèche.
Les Boschimans, les plus repoussants etlesmoius civilisés des habitants de l'Afrique, out comme arme surtout l'arc, auquel viennent se joindre la sagaie et l'épieu. L'arc, en bois fort dur, n'a en moyenne que l^^O de longueur. La flèche, longue de 45 à 50 centimètres, est ordinairement armée d'un morceau d'os pointu, souvent empoisonné.
Avec l'épieu, dont il empoisonne aussi la pointe, le Boschiman attaque les gros animaux, il se sauve rapidement après avoir frappé l'un d'eux, puis il revient suivre la piste de la victime et ne s'arrête que là où elle tombe définitivement.
Fie. 57. — Pointo on obsidienne fixée sur un l'oses u, Califor* nie. Musée préhiê" torique, Gr. nat.
Les Veddahs, habitants sauvages de Tintérieur de Ceylan, qui sont entièrement nus, emploient le casse-tête et Tare. Ils ne craignent pas d'attaquer directement l'éléphant à coups de flèches dirigées vers la région du cœur ou de l'oreille.
Les Australiens, bien que n'étant pas arrivés à la conception de l'arc et de la flèche, ont pourtant imaginé une arme toute spéciale fort originale, désignée sous le nom de boumerang. D'autre part, sentant le besoin d'augmenter la force de projection des sagaies, ils ont inventé un appareil fort ingénieux, le wummera. C'est un bâton, aplati au-dessus, de la longueur de 60 à 75 centimètres, terminé par un petit crochet proéminent. La sagaie ayant une petite cavité à la base, on introduit le crochet dans cette cavité, et faisant décrire vigoureusement un arc de cercle au bâton qu'on tient par l'autre bout, on projette la sagaie avec une force beaucoup plus grande.
Les armes des Australiens sont la hache de pierre, le casse-tête, la sagaie qui atteint les grandes proportions de la lance et le boumerang.
Les négritos de la presqu'île malaise, race la plus arriérée comme civilisation du centre de la presqu'île de Malacca, se divisent en Sakayes et en Sômangs. Ces derniers, les plus avancés, emploient l'arc et les flèches, mais les premiers remplacent ce puissant engin de chasse par une autre arme, la sarbacane. Les négritos se servent aussi de l'épieu et de la lance.
§ 3. Ctkume-uu. — Examinons maintenant le parti que les peuples sauvages savent tirer de chacune des armes qui viennent d'être citées. Nous commençons par la plus simple et la plus primitive, le casse-tête. Plus les armes sont rudimentaires, plus l'homme montre d'audace et de vigueur dans la défense et l'attaque. C'est ainsi qu'avec le casse-tête
et répieu il a prodigué autrefois des prodiges de valeur.
Brehm' cite un curieux exemple de la puissance des armes les plus primitives entre les mains d'hommes résolus et courageux. Le simple bâton fut plus puissant que les armes à feu. Dans une chasse au lion, à laquelle il assistait dansla Nubie méridionale,le superbe animal ayant subi plusieurs coup de feu, se précipita ardent sur ses adversaires. Il en avait déjà étendu deux par terre à coups de pattes ; c les autres allaient s'enfuir lâchement en abandonnant leurs malheureux compagnons au lion dont la fureur allait en grandissant, lorsqu'unjeunehomme pleindecourage les sauva. Ilavait, outre sa lance, un long bâton bien solide, appelé nabuht dans le pays. Armédece bâtonil s'avança sur le lion, qui le considérait d'un air étonné. Un coup solidement asséné sur le front l'étourdit et le fit rouler par terre. A partir de ce moment la victoire était assurée, le courageux jeune homme ne cessa de frapper sur la bête fauve jusqu'à ce qu'il l'eût complètement tuée ».
Le jaguar est le félin le plus dangereux de l'Amérique du Sud. Pourtant, d'après Brehm% il estdes Indiens qui ne craignent pas d'attaquer ce fauve corps à corps, c Le chasseur, dit-il, le bras gauche envebppé d'une peau de mouton qui lui monte au-dessus du coude, et la main droite armée d'un couteau ou poignard à deux tranchants, de la longueur de 66 centimètres, s'en va, avec deux ou trois chiens, à la recherche de la bête. Celle-ci résiste ordinairement à l'attaque d*un petit nombre d'agresseurs et leur fait tète aussitôt; le chasseur, s'approchant alors, la provoque de la voix et du geste. Tout à coup le jaguar s'élance vers lui, se dresse comme l'ours, sur les pattes de derrière, pour l'attaquer, et
1. A. E. Brehm, trad. Z. Gerbe, la Vie de$ animaux illustrée, Mammifères^ voU 1, p. 202.
2. A. E. Brehm, trad. Z. Gerbe, la Vie des animxiux illustrée. Mammifères, voL I, p. 249.
ouvre la gueule en rugissant. A ce moment, le chasseur présente son bras emmailloté aux deux pattes de devant de son adversaire, efface son corps un peu à droite, et lui enfonce le poignard dans le flanc gauche. Le jaguar, blessé, tombe d'autant plus facilement qu'il éprouve une certaine difficulté à se maintenir en équilibre dans la position verticale, et alors les chiens se jettent sur lui. Si la première blessure n'a pas été mortelle il se relève, rapide comme l'éclair, sedébarrasse des chiens, et se précipite une seconde fois sur son adversaire, qui lui donne alors un nouveau coup. Rengger a connu un Indien de la ville de Bajada qui avait tué de cette manière plus de cent jaguars. Il était passionné pour cette chasse, où il perdit la vie en 1821. »
Certains Indiens plus courageux poussent, dit-on, l'audace jusqu'à attaquer le jaguar avec un simple casse-tête. Après avoir entouré leur bras gauche d'une peau de mouton ils marchent droit sur le terrible félin. Dès qu'il se dresse pour attaquer son adversaire, celui-ci lui présente le bras recouvert de peau, le jaguar se jette dessus, alors du bras droit le chasseur lui assène un violent coup de casse-tète sur le dos et lui casse la colonne vertébrale.
Nous-mêmes, nous avons eu l'occasion d'éprouver la puissance des casse-têtes. Pendant que nous dressions la carte géologique delà Savoie, nous fûmes un jour attaqué par un énorme chien de montagne, lise jeta sur nous. Nous retendîmes à nos pieds en lui assénant sur la tête un vigoureux coup de notre marteau de géologue.
Du reste la confiance et la résolution en imposent aux animaux les plus féroces. Ne voyons-nous pas dans toutes nos grandes fêtes des dompteurs entrer dans la cage de leurs fauves et les faire travailler, armés seulcmentd'une cravache? Cette puissance de l'homme sur les animaux s'est manifestée d'une manière bien nette dans le fait cité par Brehm, du lion
ET DE L^AGRIGULTURE. 157
furieux qui s'arrête étonné quand il voit un jeune homme armé d'un bâton s'avancer sans crainte sur lui. Les anciens connaissaient très bien cette puissance de Thomme, comme le montre la légende hébraïque de Daniel dans la fosse aux lions.
§ 4. Ktri et b*«meraBif. — Le cassc-têtc c'est fort bien pour combattre les animaux que l'on peut approcher, mais son action est nulle sur le gibier qui s'envole ou qui fuit rapidement. Le chasseur, désespéré de voir sa proie lui échapper ainsi, eut naturellement l'idée de jeter son arme contre elle.
Ce suprême et dernier effort a été réalisé par divers peuples sauvages. C'est ce qui adonné naissance au kiri et au boumerang.
Le kiri est un court bâton terminé par une assez forte tête de massue. C'est un vrai casse-tête en diminutif, pouvant par conséquent se projeter, avec force, beaucoup plus facilement. Certains nègres de l'Afrique méridionale* armés de cet engin se livrent fructueusement à la chasse des oiseaux et des petits animaux.
Les Australiens, malgré leur peu de développement intellectuel, possédant le casse-tête, et le projetant parfois contre le gibier, se sont aperçus qu'il allait beaucoup plus loin et frappait d'une manière bien plus effective quand il était aminci et taillé en lame de sabre. De là l'invention du boumerang.
Le boumerang est une latte de bois dur, espèce de sabre de bois arqué ou coudé; ses proportions varient largement, son poids oscille entre 127 et 362 grammes. Le chasseur lànce cette latte avec force contre le gibier pour l'étourdir,
1. Emil Holub, Oii Ihe central South African tribes from the south to theZambesif dans Journ, anthrop, Imtitute GreatBritain and Ireland, iSSi, p. 2, pi. IV.
le blesser et même le tuer sur le coup. C'est le tranchant qui atteint Tanimal. Lorsque la latte est plate sur une de ses faces, légèrement bombée sur l'autre, et que dans son ensemble elle décrit une section de spirale très faiblement accentuée, lancée dans certaines conditions, elle peut aller au loin et revenir au point de départ. C'est ce mouvement de retour qui a le plus frappé dans l'usage du boumerang et pourtant ce n'est qu'un accessoire, qu'un jeu. Aussi, Adrien de Mortillet dans un très bon article sur le boumerang', at-il eu parfaitement raison de dire : t C'est à ce merveilleux vol en retour que l'on doit une quantité de descriptions extravagantes. > L'imagination s'est donné beau jeu.
L'idée de ce mouvement de retour et de la forme nécessaire pour l'obtenir a dû être engendrée par certaines feuilles d'eucalyptus, arbre du pays. Ces feuilles légèrement en spirale, détachées par le vent, après être allées à une certaine distance, décrivent une courbe et reviennent vers le lieu de départ tout comme le boumerang.
Adrien de Mortillet cite des armes analogues au boumerang chez les Kôles du Guzerat (Inde occidentale) et chez les Marawas de Madura (Dekkan méridional).
Pendant que nousnous occupons des Australiens, à propos du boumerang, parlons d'un procédé des plus simples que comprendront très bien les Parisiens qui ont vu des amateurs placides donnant à manger aux moineaux et aux pigeons dans les jardins publics. Il est rapporté par Laplace dans la relation du Voyage de la Favorite. Cet auteur cite des Australiennes, tenant à la main un morceau de viande, s'étendant immobiles sur un tertre et tâchant de saisir les oiseaux venant pour s'emparer de cet appât.
§ 5. Epiea et «agate. — L'épicU CSt UU loUg et grOS bâtOU
i. Adrien de Mortillet, Dictionnaire des sciences anthropologiqties. Paris, Octave Doin, article Boumerang, p. 198.
OU petite poutrelle en bois le plus dur possible, taillé en pointe aiguë au sommet. Cette arme fort simple maniée par des hommes résolus a une très grande puissance. Avec le métal répieu s'est garni d'une pointe en bronze et surtout enfer.
L'épieu présente deux avantages.
Ses formes robustes, un peu massives, le rendent très solide et le font résister aux chocs les plus violents des gros animaux. L'épieu se maintient intact là ou la lance se briserait. C'est ce qui fait que certains peuples sauvages, entre autres les Sômangs, négritos de la presqu'île malaise, se munissent d'épieux quand ils vont à la chasse avec leurs arcs et autres armes. C'est pour eux une précieuse ressource dans le cas d'un corps à corps avec le gros gibier.
Le second avantage provient du poids que lui donnent ses formes massives. Dans l'emploi, ce poids augmente la force de percussion et fait pénétrer plus facilement l'arme dans la poitrine ou les flancs du gibier.
Chez les négritos de la presqu'île malaise l'épieu n'est pas seulement une arme d'attaque, c'est encore et surtout une arme de défense. Ils l'emploient avec succès pour protéger leur maisons contre les tigres, ces terribles, vigoureux et agiles adversaires.
L'épieu est une arme qui se manie à la main, pourtant parfois on le fixe et on le transforme ainsi en une espèce de piège. D'après 6. L. Bink, les habitants du golfe deGreelwink, à la Nouvelle-Guinée, placent un pieu ou un bambou, très pointu, solidement fixé dans le sol obliquement, au milieu de la piste suivie habituellement par les sangliers. Puis quand ces animaux se présentent ils les effrayent et les poursuivent. Ceux-ci fuient à fond de train et vont se heurter et s'embrocher dans le piège tendu *.