Jules Gérard, lalChasse auïioriy 1855, p
€ L'enceinte ayant été entourée extérieurement d'une haie de 2 à 3 mètres formée avec des arbres coupés à cet effet, la fosse se trouve cachée à qui regarde du dehors.
« Afin que les troupeaux ne tombent point dans la fosse pendant la nuit, on a soin de l'entourer, en aval, d'une seconde haie intérieure qui se relie aux tentes. Le soir venu, les troupeaux sont gardés dans l'enceinte et les gardiens veillent à ce qu'ils se tiennent en amont, le plus près possible de la fosse.
€ Le lion, qui a l'habitude de franchir la haie d'amont on aval, arrivé près du douar, entend les cris, sent les émanations du troupeau dont il n'est séparé que de quelques mètres; il bondit et tombe dans la fosse en rugissant de colère.
< Au moment oii il a franchi la haie et où le troupeau épouvanté a foulé aux pieds les gardiens endormis, tout le douar s'est levé en masse; les femmes poussent des cris de joie, les hommes brûlent de la poudre pour prévenir les douars voisins; les enfants, les chiens font un vacarme infernal; c'est une joie qui approche du délire et à laquelle chacun prend une part égale, parce que chacun a des pertes particulières à venger. Quelle que soit l'heure de la nuit, on ne dormira plus. Des feux sont allumés, les hommes égorgent des moutons, les femmes préparent le couscoussou ; on fera ripaille jusqu'au jour. Pendant ce temps, le lion qui a fait d'abord quelques bonds immenses pour sortir de la fosse, le lion, dîs-je, s'est résigné. »
Gérard raconte ensuite, dans son style très vif el animé l'arrivéedu jour qui coïncide avec l'arrivée des Arabes de tous les environs. Ils viennent voir le lion captif. Il n'est tué au fond de la fosse que lorsque la curiosité est largement satisfaite.
Les Annamites, en Indo-Chine, prennent aussi le tigre au
moyen de la fosse. Elle est masquée par un léger plancher en bambou recouvert de terre, au milieu duquel on attache un chien ou un porc. On étrangle le tigre pris au piège au moyen d'un nœud coulant.
§ 11 . cmg^m, dé|^ui«Hieiito et giw. — Dans les parties marécageuses où les fosses ne résisteraient pas, les Annamites les remplacent par des cages en fort bambou introduites dans le sol et recouvertes de joncs et de terre.
Parfois la cage en bambou est tout simplement posée sur le sol. Mais alors les rôles sont intervertis. C'est l'homme qui s'enferme dans la cage pour servir d'appât et le tigre qui reste dehors. La cage est placée sur le passage ordinaire du fauve. Un homme armé s'enferme dans celte cage et joue le rôle d'amorce. Le tigre arrive à l'entrée de la nuit et aperçoit bientôt l'homme qui, de son côté, par ses plaintes, ses lamentations, fiiit son possible pour l'attirer. Le tigre approche pour l'examiner de plus près, voit sa prétendue victime à travers les barreaux de la cage et essaye immédiatement de les briser avec ses pattes. Comme il ne peut exécuter cette manœuvre qu'en présentant sa poitrine au prisonnier volontaire, celui-ci, proGtant d'un moment favorable, lui enfonce sa lance dans le cœur. Cette lance étant empoisonnée, dans certaines contrées du moins, le tigre tombe dès le premier coup.
Avec la civilisation, les cages ont pris de l'extension. On a désiré avoir des animaux vivants, on s'est ingénié pour les attirer, au moyen de divers appâts, dans des cages mobiles, à l'ouverture se fermant automatiquement par la chute d'une trappe occasionnée par le seul passage de l'animal. Mais nous nous trouvons là en pleine civilisation, donc tout à fait en dehors de notre sujet.
Nous avons vu les chasseurs sauvages effrayer le gibier pour le pousser vers les pièges. Dans l'Extrême-Orient, on
agit de même, mais en employant des moyens beaucoup plus avancés. Le tam-tam sert souvent à cet usage.
Au lieu d'épouvanter le gibier, d'autres Asiatiques cherchent à l'attirer. C'est ce que font les Tartares Mantchoux avec le cerf. A l'époque du rut, lorsque les cerfs se recherchent pour se livrer des combats acharnés, les chasseurs vont se mettre à l'affût dans un fourré ou un buisson, revêtus d'une peau de cerf avec la tête et les bois qu'ils laissent en vue. Ainsi costumés, ils imitent le bramement du cerf au moyen d'un petit instrument, espèce d'appeau. Les cerfs du voisinage accourent et se précipitent sur le chasseur, en présentant leur poitrine. On peut ainsi les frapper facilement avec un épieu, une lance et même une épée. Mais si le chasseur manque son coup et n'abat pas le cerf d'emblée, il court les plus grands risques parce que celui-ci, furieux, le frappe de ses pieds et de ses cornes.
La glu a aussi été employée pour la chasse, mais d'une manière beaucoup moins générale. Nous n'en citerons qu'un exemple venant également de l'Extrême-Orient. Nous l'empruntons à Texcellente Vie des animaux^ de Brehm *.
€ D'après le témoignage du capitaine Williamson, la trace d'un tigre étant découverte, les paysans ramassent une quantité de feuilles de prauss, qui ressemblent à celles du sycomore, . et qui sont communes dans beaucoup de jungles situées au nord de l'Inde. Ces feuilles sont enduites d'une espèce de glu, qu'on obtient en écrasant les baies d'un arbre fort commun dans le pays. Les feuilles ainsi engluées sont alors semées près de l'endroit où le tigre se retire pendant les chaleurs du milieu du jour. S'il arrive que l'animal mette le pied sur une de ces feuilles à surface visqueuse, son sort peut être considéré comme décidé. Il commence
1. A. E. Brehm, trad. Z. Gerbe, la Vie des animaux illustrée^ Mammifères, vol. ï, p. 236.
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par secouer sa patte pour la débarrasser du corps étranger qui y adhère, mais, n'en pouvant venir à bout, il frotte sa patte contre sa face. Ses yeux, ses oreilles, son nez s'engluent alors, et cet enduit lui cause une sensation si désagréable, qu'il se roule* sur d'autres feuilles également poissées, jusqu'à ce qu'enfin il se trouve complètement enveloppé, aveuglé et privé de l'usage de ses sens. Dans cet état, il peut être comparé à un homme qui a été frotté de poix et couvert de plumes. Le malaise produit par cette étrange et singulière situation se traduit, de la part du ligre, en hurlements affreux. Ces cris donnent l'éveil aux paysans et les avertissent de descendre. Ils ne trouvent point alors grande difficulté à détruire l'objet de leur aversion. »
§ 12. ConeiuioiM. — Les recherches ethnographiques que nous venons de faire confirment le fait que nous avons avancé précédemment de l'empoisonnement des pointes de sagaies et de harpons à l'époque magdalénienne. Nous nous étions basés, pour tirer cette conclusion, sur la forme de ces pointes et sur la présence de certains sillons qui se présentent d'une ^lanière assez uniforme et presque constante, figure 24. Ces sillons, d'une exécution difficile, n'ont rien d'ornemental. Ils sont très propres à recevoir et à maintenir du poison. Ces considérations se trouvent complètement confirmées par l'observation de ce qui se passe chez les peuples sauvages. Tous ceux qui ont des armes peu puissantes, analogues à celles de l'époque magdalénienne, augmentent l'action de ces armes en les empoisonnant. Nous avons trouvé cette habitude même chez les peuples les plus inférieurs : les Botocudos en Amérique, les Bochimans en Afrique et les Négritos en Asie.
Cette similitude entre les habitudes des peuples sauvages et celles des temps préhistoriques, qui se confirme et se corse
par nombre de découvertes paléolithiques, nous montre que nous pouvons sans crainte généraliser. Les hommes primitifs, comme les enfants de la civilisation, devaient combattre les grands et terribles animaux au milieu desquels ils vivaient, par l'emploi des pièges. Suivant toutes les probabilités, les fosses et les lacets ont dû servir à capturer l'éléphant antique, le mammouth, les rhinocéros européens, le félin des cavernes et autres habitants de l'Europe quaternaire. Ils ont dû aussi être employés au commencement des temps actuels, contre l'aurochs, l'urus, l'élan, le sanglier, le lynx, etc. L'ethnographie nous donne un reflet de ce qui a dû se passer pendant les temps palethnologiques.