Eue Massenat, Matériaux pour Vhûtoire de l" hommes
La grolle Durulhy, près de Sordes, dans les Landes, a fourni une certaine quanlité de canines d'ours et de lion percées d'un trou de suspension, plusieurs sont ornées de
FiG. 68. — Brochet gravé sur como de rcone, magdalônico. Laugcric-Basse, 2/3 grandeur.
gravures. Sur une des canines d'ours on voit un poisson qui pourrait bien être un brochet *.
Enfin nous citerons un remarquable bâton de commandement en corne de renne, découvert par E. Paignon dans la grotte de Monlgaudier (Charente). On y voit une truite ou
FiG. 09. — Tniitc gravôc sur corne de renne, magdalénien. Hontgnudicr. Grandeur naturelle.
saumon que nous reproduisons figure 69. Ce poisson est parfaitement caractérisé non seulement par sa forme générale, mais encore par les points dont il est tacheté sur la partie supérieure de son corps. Sur le côté opposé du bâton de commandement se trouvent deux anguilles qui ont les faces ventrales et dorsales bordées de nageoires continues '.
Les hommes de l'époque magdalénienne possédaient-ils des engins spéciaux de pêche? Nous ne pourrions l'affirmer.
i. Louis Lartet et Chaplain-Duparc, Grotte Duruthy^ dans les MatériauXy 187i, p. 142, fig. 37.
2. Albert Gaudry, Académie des scienceSy séance du 29 juillet 1886.
Il est probable qu'ils employaient à la pèche les mêmes armes qu'à la chasse : la sagaie et le harpon.
Peut-être pourtant avaient-ils l'hameçon, mais un hameçon tout à fait rudimentaire, un petit éclat d'os, taillé en pointe à chaque bout. Cet éclat était attaché par une corde vers son milieu, et on le recouvrait de Tappât. Le poisson, etmêmeparfois Toiseau d'eau, en avalant cet app^t, se trouvait fixé à la corde par l'une des pointes de Téclat d'os qui en pénétrant dans les chairs du cou ou de la bouche ne pouvait plus ressortir.
§ 2. nréoiithiqae. — Çc u'cst pas la première fois qu'on s'occupe de la pêche préhistorique. Déjà en 1867 * nous avons publié un mémoire sur ce sujet à l'appui d'une collection préhistorique de la pêche que nous avions adressée à l'exposition de pisciculture d'Arcachon. Collection et mémoire ont été honorés de la médaille d'or.
Philippe Salmon a repris la question de la pêche dans le journal VHomme^ et dans le Dictionnaire des sciences anthrcpologiques^.
Avec le néolithique les données sur la pèche s'élargissent et se précisent.
Dès les débuts du néolithique nous la constatons en Danemark par les débris de ses produits. Non seulement les kjoekkenmoeddings contiennent des amas de coquilles marines, mais on y trouve encore des ossements de divers poissons. Les arêtes, les os et surtout les vertèbres des genres Gadus et Pleuronectes y sont fort abondants. Ils appartiennent principalement à :
1. Gabriel de Mortillet, Origine de la navigation et de la pécfie, avec 36 Og. Paris, Reinwald, 1867.
2. Philippe Salmon, VIchtyophagie et la Pèche préhistorique y dans r Homme, 10 avril 1887, p. ÎM.
3. Philippe Salmon, article Pcc/<c, dans le Dictionnaire des sciences anthropologiqueSf Paris, Octave Doin.
ET DE L'AGRICULTURE. 2â5
L' aigrefin, Gadus œglefintts;
Et à la limande, Pleuronectes limanda.
Parmi les autres espèces on remarque : le hareng, Clupea harenguSf et Tanguille, Murœna anguilla.
Les palaQttes ou habitations lacustres ont aussi fourni de nombreux documents concernant la pèche et les poissons. C'est ainsi qu'on a signalé :
La truite, Salmo salar^ à Moosseedorf.
Le brochet, Esox lucius, à Robenhausen, Moosseedorf, Wauwyl, Concise.
La lote, Lota vtUgariSy à Robenhausen.
La perche. Perça fluviatiliSy à Robenhausen.
La carpe, Cyprinus carpio, à Robenhausen et à Moosseedorf.
La vandoise, Cyprinus kuciscm^ à Robenhausen et à Moosseedorf;
Et trois petites espèces de cyprins ou ables, Cyprinus dobula^ Chondrostoma nasus, Scardinius erylhrophlhalmus, tous de Robenhausen.
Comment pèchait-on les poissons?
Les pécheurs de l'époque robenhausienne ou néolithique connaissaient le véritable hameçon à bout recourbé aigu et à branche montante terminée par xm petit sillon ou une encoche pour fixer la corde. Nous reproduisons, figure 70, d'après Uhlmann ', un hameçon de ce genre trouvé dans la palaGtte de Moosseedorf, une des plus anciennes stations lacustres de la pierre. Il est fabriqué avec un fragment de défense de sanglier. Difficile à tailler et surtout offrant peu de solidité, ce genre d'hameçon n'a pas dû être d'un usage habituel.
II était généralement remplacé par un petit appareil
1. Ferdinand Keller, Pfahlbauten, secMen BerlcM, pi. III, llg.^.
ti^ ORIGINES DE LÀ CHASSE, DE LA PÊCHE
beaucoup plus simple, l'hameçon primilif dont nous avons déjà parlé au paléolithique. C'est un pelit fragment d'os, long de 40 à 45 millimètres, mince, bien uni, soigneusement niïûté en pointe aux deux bouts et ayant souvent au milieu une petite dépression pour maintenir l'attache. Fixé par le milieu ce petit os, dissimulé par l'amorce, était avalé par le poisson, et ne pouvait plus ressortir du corps les pointes ou tout au moins Tune d'elles s'engageant dans les chairs. La riche palafitte de Wangen, au lac d^ Constance, en a fourni plusieurs exemplaires. Nous donnons le dessin de deux d'entre
Fio. 70. — Hameçon eu défense de sanglier, Moosscc^ dorf, grandeur naturelle.
PiG. 71. — Hameçons droits .
en 08, Wangen, grandeur naturelle.
eux, ligure 71, l'un sans dépression, l'autre"* avec une dépression médiane très sensible. Dans la palafitte de Sutzon en a recueilli avec une dépression encore bien plus accentuée. Nilsson^ figure et décrit deux hameçons en silex ayant la forme d'un J. Le crochet terminé en pointe est peu développé; au sommet de la branche droite il y a un petit renflement pour retenir la corde. L'un aurait été trouvé au bord de la mer, à J^mma, environs deLund ; l'autre viendrait des rives
1. SvKX NiLSSON, Ilabilants primitifs de la Scandinavie^ Irad. fraiirnisc, 18C8, pi. Il, flg. 28 et «9.
ET DE L'AGRICULTURE. m
du lac KrankCy dans la Scanie centrale. Us représenteraient donc la pêche maritime et la pêche d'eau douce; mais sontils bien authentiques? La bonne foi du célèbre professeur suédois n*a-t-e!le pas été surprise sur ce point? Le genre de taille des deux objets le ferait croire.
Le harpon proprement dit avec bout se détachant de la hampe ou la lance-harpon avec le même bout largement barbelé des deux côtés mais Gxé à la hampe était aussi grandement en usage pour la pêche aux temps néolithiques. Nous avons décrit ces pointes ou bouts de harpon, pages 78 et 138, quand il s*est agi de la chasse. Mais il nous faut remarquer ici que ces larges plaques de corne de cerf avec plusieurs fortes barbelures sont surtout lacustres et appartiennent spécialement aux palaûttes robenhausiennes ou de la pierre. Keller en figure de Moosseedorf qui en a fourni plusieurs, de Wauwyl, de Lattringen et de Concise. Gross dans les Matériaux en représente deux de Lattringen, station néolithique du lac de Bienne.
On comprend qu'il fallait de fortes barbelures pour retenir le poisson qu'on venait de percer et résister à ses mouvements violents dans l'eau et à l'action de son poids quand il se trouvait en plein air au moment où on le retirait.
Mais les hommes néolithiques avaient encore mieux que cela. Ils possédaient déjà de véritables filets. On en a retrouvé des lambeaux plus ou moins grands et nombreux surtout à Robenhausen et à Wangen.
Ces filets sont «^ grandes, figure 72, à moyennes ou petites mailles, figure 7â. Ils sont faits avec de grosses et moyennes ficelles de lin. La maille est carrée et parait avoir été fabriquée sur un cadre ou treillis, en nouant les ficelles à chaque point d'intersection.
Pour le bon emploi de ces filets il fallait des flotteurs pour maintenir le sommet au niveau de la surface de l'eau, et des
i»8 ORIGINES DE LÀ CHASSE, DE LA PÊCHE
poids pour faire tendre le filet et pour entraîner la base jusqu'au fond. Flotteurs et poids ont été retrouvés»
Fie. 7î. Fie. 73,
Fflctâ en lin à grandes et petites mailles, Robenhauscn, Mutée prékiêtorique.
Grandeur naturelle.
Les flotteurs proviennent surtout de la station de Robenhausen, figure 74. Ils ont été conservés par la tourbe qui recouvre les débris des anciennes habitations. Pour remplacer
Fie. 74. - Flotteur de filet en écorcc Fie. 75. — Poids de filet en çrè«
de pin, Robenhauscn. molasse, ^'angcn.
Musée jtréhitlorique, 1/â grandeur.
le liège qui faisait défaut, ce sont des morceaux de l'écorce légère el épaisse du pin qui ont été employés. Ils sont taillés
en carré ou en rond et percés d'un trou pour être fixés au bord du filet.
Les poids, figure 75, sont habituellement de simples cailloux ovales avec deux encoches en haut et en bas du petit axé, des cailloux ovoïdes avec un sillon toutautour dans la partie la plus mince ou des cailloux en forme de disque percés d'un trou au milieu. Parfois les cailloux sont remplacés par des plaques ou des rondelles de pierre tendre avec coches ou trous. Peut-être y a-t-il des poids en terre cuite, en poterie, mais ces poids d'une faible densité sont exceptionnels, ne remplissant pas suffisamment le but cherché.
§ 3. Age da broMe — Lcs filcts en plein usage pendant le néolithique ont continué pendant l'âge du bronze. Les palaflttes du lac de Yarèse, Italie, qui appartiennent à l'époque morgienne, passage de la pierre au bronze, ont donné d'assez nombreux poids de filet, rondelles trouées en grès tendre du pays. Dans les tourbières voisines du lac, on a rencontré trois petites rondelles et deux carrés à angles arrondis, troués au milieu, en bois fort léger qui évidemment étaient des flotteurs. Une autre, un peu plus allongée, était ornée sur une de ses faces de lignes se croisant, marque de propriété, destinée probablementà faire reconnaître certain filet.
Les palafitles de la Suisse de l'âge du bronze ont aussi fourni divers poids de filet.
Enfin la station lacustre lamaudienne de Thonon, Haute- Savoie, a donné une aiguille ou navette à filocher. C'est une tige métallique terminée à chaque bout par une fourchette. La corde s'empelotonnail en passant successivement d'une fourchette dans l'autre. C'est avec cette aiguille ou navette qu'on faisait les nœuds des filets, en utilisant successivement la corde mise en réserve dans le peloton. De nos jours on emploie encore un instrument à peu près semblable de forme mais habituellement en fer.
sac ORIGINES DE LA CHASSE, DE LA PÊCHE
Les pointes fixes ou mobiles destinées à harponner ou piquer le poisson se modifient avec l'arrivée du métal. Les palafittes de Tâge du bronze ne nous présentent plus ces plaques de cornes de cerf, avec larges barbelures sur les deux bords. Hais elles nous donnent des tiges plus ou moins cylindriques de corne de cerf avec une seule mais forte barbelure à la base. La station larnaudienne de Saint-Aubin, dans le lac de Neuchâtel, en a fourni de nombreux exemplaires. Il en existe un provenant de la collection G. de Mortillet, actuellement au Peabody-Museum, à Cambridge, Massachusetts, qui porte encore les tmces des liens qui le fixaient solidement à sa hampe ^ Ces pointes à barbelure unique armaient donc des lances ou fouines plutôt que de véritables harpons
Quand le métal est devenu abondant, ces pointes avec une forte barbelure se firent en bronze. C'est ainsi qu'on en a recueilli dans la palafitte de la fin du larnaudien de Peschiera, au lac de Garde. Nous en figurons deux :
L'une à tige coudée et à base enroulée pour fixer une corde est la pointe d'un harpon à sommet mobile, figure 70.
L'autre, figure 77, est une pointe à douille qui devait se fixer à la hampe, comme le prouve la douille et mieux encore le trou qui la traverse. Ce trou était destiné à cheviller la pointe à la hampe pour mieux la fixer. Une pointe tout à fait analogue a été recueillie au lac du Bourget.
Ce qui abonde en fait de pêche à l'âge du bronze ce sont les hameçons. On en cite partout : en Scandinavie, en Irlande et en Angleterre, en France, en Italie, en Autriche el surtout en Suisse. Ils sont très nombreux dans les palafittes; les draguagesdes rivières en ont fourni pas mal; mais ils se rencontrent aussi dans les cachettes de fondeur et dans les
1. Gabriel de Mortillet, Origine de la navigation et de la pêche, 1867, p. 28, fig. 15.
sialions terrestres. Ils se montrent depuis les stations morgiennes, comme les palafittes du lac de Varèse^ jusque dans les stations larnaudiennes qui confinent au premier âge du
Fie. 76. Fie. 77.
Bonis d»' harpon:* on bronze. Palafittes de Pescliiora. 2/'3 j^randenr.
fer, comme la palafitte de Mœringen. Ils continuent même dans l'âge du fer. Non-seulement il en existe à Hallslatt, en Autriche, mais ces hameçons ont traversé toute Tantiquité, le moyen âge, et s'emploient encore de nos jours.
i$i ORIGINES DE LA CHASSE, DE LA PÊCHE
Le fil de bronze dont est formé Thameçon est généralement arrondi, pourtant il en est exceptionnellement de quadrangulaires.
Une intéressante découverte faite dans les tourbières qui avoisinent le lac de Yarèse, nous montre qu'on s'approvisionnait d'avance du fil de bronze et qu'on préparait ensuite les hameçons. On a trouvé plusieurs morceaux de fil de bronze d'environ 40 centimètres de longueur, de grosseurs diverses, assez bien arrondis, assez réguliers dans leur ensemble, mais s'amincissant aux extrémités. Ces fils sont enroulés de manière à former des anneaux ayant trois ou quatre doubles et un diamètre de 5 à 6 centimètres. Ces anneaux faits sans soin sont passés les uns dans les autres et forment une chaîne, comme les rouleaux de fil de fer suspendus les uns aux autres, placés à la montre de nos quincailliers. Cette curieuse découverte est actuellement au musée civique de Milan.
Le sommet ou point d'attache des hameçons se compose
Fif.. 78. — Lac du Bourifet.
FiG. 79. — Lac FiG. 80. — Ma- Fie. 81.
du Bourgct. driaux, Seine- Ifœringon.
cl-0i8c.
Hameçons de bi*onzc, S/3 grandeur, Muiée préhistorique.
habituellement d'un anneau plus ou moins régulier formé par le fil de bronze recourbé de diverses manières, soit en dedans (fig. 78 et 82), soît en dehors (fig. 79), soit latéralement. Parfois il y a simplement un écrasement de l'extré-
mité du fil métallique, qui en s'aplatissant s'élargit suffisamment pour retenir la ficelle (fig.80).Pour que l'effet soit plus complet, souvent l'aplatissement est garni de deux, quatre, ou six coches (ûg. 81), correspondant deux à deux.
L'extrémité inférieure, après s'être recourbée, se termine par une pointe habituellement garnie d'une petite barbelure dirigée dans l'intérieur de la courbe (fig. 80, 81, 82). Pourtant parfois cette pointe est toute simple (fig. 78, 79).
La taille des hameçons varie beaucoup. Il y en a de très petites dimensions, d'autres deviennent fort gros. La collection Schwab, à Bienne, en renferme un provenant de la palafitte d'Auvernier dont la tige ronde atteint 1 centimètre de diamètre. La distance de la pointe à l'extrémité de la barbelure dépasse 4 centimètres et demi, ce qui montre qu'à cette époque il y avait dans le lac de Neuchâtel de fort gros et fort grands poissons.
A Morges, dans la grande station quiestlarnaudienne, on a recueilli un hameçon en bronze de proportions encore plus grandes. L'épaisseur de la tige n'est que de 9,2 millimètres, mais la distance de la pointe à l'extrémité de la barbelure atteint 7 centimètres. La plus grande longueur de l'hameçon est de 146 millimètres presque 1 décimètre et demi et la plus grande largeur 92 millimètres environ 1 décimètre *. Le lac de Genève avait donc des poissons aussi gros et même plus gros que le lac de Neuchâtel.
Les palafittes de la Suisse ont aussi fourni un certain nombre d'hameçons doubles. Le fil de bronze est replié au milieu en forme de ganse qui constitue l'anneau d'attache (fig. 83). Les deux bouts recourbés à leur extrémité, l'un à droite, l'autre à gauche, ont leur pointe unie ou barbelée, tout comme les hameçons simples.
1. Keller, Mémoiret de la Société des antiquaires de Zurich^ vol. XIX, fasc. 3.
âOi ORIGINES DE LA CHASSE, DE LA PÊCHE, ETC.
Parfois des épingles et des aiguilles de bronze ont été transformées en hameçons. Au musée de Saint-Germain on voitune épingle à cheveux à petite tète globuleuse, venant de
uu
FiG. êî. Fif. 83. — Lac de FiG. 84. — Saint- Fio. 85.
MœKngen, Bicnnc. Ncuchâtel. Picrre-cn-Ohftlrcs. Grésine, Boui^ol.
Hameçons de bronze, S/3 (grandeur, Mutée préhUtorique.
la trouvaille de Saint-Pierre-en-Châtres, forèl de Compiègne, Oise, ainsi transformée (fig. 84). Au musée de Chambéry il y a une aiguille à chas, pêchée à la palafitle de Grésine, lac du Bourget, qui a subi une transformation analogue (fig. 85). Il va sans dire que les pointes de ces deux hameçons sont simples, sans barbelures. Ces transformations, jointes à Tabondance et à la variété des hameçons, montrent que la pèche à la ligne était des plus répandues et des plus suivies pendant l'âge de bronze.