‹ Origines de la chasse, de la pêche et de l'agricultureChapitre 51 sur 133 · J. DE Morgan, VHomme, 10 novembre 1885, p · texte numérisé non relu

J. DE Morgan, VHomme, 10 novembre 1885, p

rivière en amont et par leur piétinement effrayent le poisson et le rabattent vers l'ouverture d'écoulement. Affolé, il se précipite de lui-même dans les paniers destinés à le recueillir.

Les barrages sont aussi employés par les Néocalédoniens. Mais ici ce sont les hommes et non les femmes qui pèchent les poissons. Ces dernières pèchent seulement les coquilles.

Les Néocalédoniens ne s'emparent pas seulement des poissons vivants, ils savent aussi se procurer des poissons morts par l'emploi de stupéfiants ou poisons. « J'ai souvent, dit Moncelon^ constaté des empoisonnements pour la pèche, h l'aide d'une plante enivrante euphorbe nommée arou. »

L'emploi des stupéfiants ou poisons pour la pèche existe chez plusieurs populations sauvages. C'est une invention primitive qui correspond à celle de l'empoisonnement des armes de chasse et de guerre. Remonte-t-elle jusqu'aux temps préhistoriques? Jusqu'à présent aucune observation directe ne nous autorise à le dire.

§ 3. Pèches à la pointe. — Du moment OÙ l'hommc a eu à la main un épieu, une lance ou une sagaie pour percer les animaux terrestres, il est tout naturel qu'il ait employé ces armes pour percer aussi le poisson. C'était toujours pour lui du gibier. Mais il s'est bien vite aperçu qu'il fallait modifier ces armes pour obtenir une récolle fructueuse de poissons. C'est ce qu'il a fait en transformant la sagaie en harpon et la lance en fouine.

Les instruments de pèche à la pointe sont :

La sagaie, qu'on nomme aussi le dard ;

Le harpon à pointe mobile ou fixe;

La lance;

La fouine, ou lance à plusieurs pointes;

Et l'arc.

\. L. MOKCELON, Bulletin de la Société d'anthropologie de PariSy 20 mai I88G, p. 37t

La sagaie, ou dard, est encore assez employée par les peuples les plus inférieurs comme les Australiens et les Néocalédoniens. En Australie, non seulement ils jettent la sagaie depuis le sol à sec ou depuis Tembarcation, mais encore ils plongent dans la mer pour aller y frapper directement le poisson.

Le harpon à pointe mobile, restant dans le corps de l'animal tandis que le bois ou hampe se détache et vient flotter

Fie. 87. — 1/3 G. N. FiG. 88. — 1/6 G. N.

Pointe de harpon en os, Ouchouaya (Tcrre-dc-Feu), l'Homme,

à la surface de Teau, est surtout employé, dans le nord de TAmérique, chez les Esquimaux, pour la pèche ou chasse des grands cétacés, depuis le phoque jusqu'à la baleine.

ET DE LAGRIGULTURE. Sil

Au sud de rAmérique, parmi des peuplades plus sauvages encore, les Fuégiens, le harpon est aussi employé pour pécher les célacés. Il est soit à pointe mobile, soit à pointe fixe.

Les harpons fuégiens à pointe mobile ont cette pointe en os garnie d*une forte barbelure formant crochet (fig. 87 et 88). I^ base large et arrondie se fixe dans une hampe en bois à deux lèvres consolidées par une ligature. Elle n'est maintenue entre les lèvres de la hampe que par le simple frottement. Elle peut donc s'échapper facilement. La pointe est reliée au bois par une lanière de peau. Ce genre de harpon est employé pour la pêche des gros poissons, des veaux marins et autres cétacés qui, une fois frappés, peuvent encore fuir au loin. Grâce à la hampe, servant de flotteur, on peut les suivre et connaître leur lieu de retraite.

Pour le poisson ordinaire, les Fuégiens se servent du harpon à pointe fixe. Cette pointe est également en os, mais elle a une série de petites barbelures sur un côté comme les pointes des fouines. Ces pointes (Og. 89 et 90), ont la base du dos solidement et invariablement fixé à la hampe au moyen d'un lien en peau. La hampe en bois de hêtre a de â à 5 mètres de longueur.

Le harpon date de loin en Amérique, les lombes précolombiennes de la Bolivie et du Pérou, si riches en mobilier funéraire, en ont fourni de nombreux exemplaires. On peut en voir au musée de Bordeaux. Nous reproduisons Tun d'eux figure 91. C'est un sommet de harpon en bois, avec pointe en silex, solidement fixée au moyen de ficelles.

La lance proprement dite perce très bien le poisson, mais elle présente deux inconvénients. Ne frappant que par un point, on peut facilement manquer l'animal qu'on veut atteindre, si l'on ne tient pas bien compte de la réfraction de l'eau qui coude le rayon visuel. Pour remédier à cette diffi-

culte, on a accouplé deux ou trois pointes ensemble, de sorte que si Tune ne frappe pas directement le poisson dans l'eau.

FiG. 89. — 1/3 G. N. FiG. 90. — 1/6 G. N.

Pointe de harpon en o«, baie Orange (Terre-de-Feii), VHomme,

il est atteint par les autres. C'est cette lance à plusieurs pointes qu'on nomme la fouine.

L'autre inconvénient de la lance, qui existe aussi et même peut-être plus encore dans la sagaie, c'est que la pointe Q*étant généralement pas assez barbelée sort trop facilement

ET DE L'AGRICULTURE. iW

du corps du poisson et sert en tout cas difficilement à le ramener jusqu'à la main ou dans l'embarcation. Pour y remédier les pointes de harpons ont de très fortes barbc-

R)G. 91. — Harpon en bois, pointe en silex, 2/3 grandeur. Pérou.

PiG. 92. -^ Sommet de fouine en os, Amôriquedu Nord, l,/2gr.

lures, et dans les pointes de fouine ces barbelures, moins

développées en dimension, le sont beaucoup plus en nombre.

La fouine se compose donc d'une longue hampe de bois

Ui ORIGINES DE LA CHASSE, DE LA PÊCHE

armée à son sommet de deux ou trois grandes pointes en os, divergentes et crénelées de barbelures sur un côté. Sven Nilsson^ en figure plusieurs des musées de Bristol et de Copenhague, provenant de TAméiique du Nord (flg. 92). Elles sont à deux pointes. Mais en général les fouines sont à trois pointes s'élargissant au sommet en forme de tulipe.

Nous avons recollé dans les marais des environs de Béthune, Pas-de-Calais^, une de ces pointes de fouine. C'est un grand os, fort compact, crénelé sur un de ses côtés de profondes encoches formant suite de barbelures; il ressemble beaucoup à la pointe fuégienne représentée flgure 89. Il est maintenant déposé dans la série robenhausienne du musée de Saint-Germain. Mais comme aucune pièce analogue n*a été signalée dans les palaQttes néolithiques et même de Tâge du bronze, cette pointe de fouine pourrait bien être plus récente. Rien du reste ne la datait dans son gisement.

Pourtant les Australiens, classés avec raison parmi les peuples les plus sauvages, connaissaient déjà la pêche à la fouine. Mais leur fouine est tout à fait rudimentaire. C'est une longue hampe qui dépasse parfois 3 mètres, terminée par une petite fourche formée de deux os de poissons. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Australiens, aussi bien que les autres insulaires de l'Océanie, avec leurs moyens rudimentaires de pêche, ne craignaient pas de s'attaquer aux poissons les plus carnassiers et les plus redoutables. [Is s'emparaient des requins et autres puissants squaloides, comme le prouvent leurs armes souvent garnies de dents aiguës et meurtrières de ces poissons.

Enfin l'arc, étant pour bien des peuples l'arme par excel-

1. Syen Nilsson, HahUants primitifs de la Scandinavie, Age de la pierre, 1868, Paris, Reinwald, p. 52, pi. lY, ùg. 75 à 79.

2. Gabriel et Adbikn de Mortillet, Musée préhistorique, Paris, Roiawald, 188i, fig. 36i.

lence, a aussi été employé pour la pèche. Parmi les fouines décrites et figurées par Nilsson, il en est une de la baie d'Hudson qui a la hampe courte et légère, terminée à l'extrémité inférieure par une eataille propre à recevoir la corde d'un arc et portant au-dessus une triple empenne longitudinale. C'est évidemment une fouine qui se lançait avec l'arc.

La flèche ordinaire était aussi directement employée pour chasser le poisson. Les Néocalédoniens l'utilisent même plus pour la pèche que pour la chasse, préférant dans ce dernier exercice se sei*vir de la fronde.

Les BotocudoSy dans l'Amérique du Sud, très habiles tireurs d'arc, comme nous Tavons constaté à propos de la chasse, emploient aussi arcs et flèches pour pécher. Nous devrions dire employaient, car maintenant ils recherchent l'hameçon qu'ils se procurent par leur contact, bien que fort élémentaire encore, avec les populations plus civilisées.

§ 3. PéeiiM aoz ewkgîmm. Les principales pèches aux engins sont :

La pêche à la ligne;

La pêche au filet;

La pêche à la nasse.

De tous les engins, la ligne est le plus simple et celui qui a dû être le premier employé. Nous retrouvons chez les Fuégiens la ligne la plus primitive. Elle ne possède pas même l'hameçon qui pour nous parait si intimement lié à l'idée de ligne. La ligne employée par les habitants du cap Horn, d'après Hyades, se compose d'une tresse de tendon de baleine ou de tiges de goémon terminée par un canon de plume à l'extrémité duquel se trouve un nœud coulant dans lequel est pris l'appât. I^ poisson avale app&t et plume, c'est ainsi qu'on l'amène jusqu'à la surface de l'eau où les pêcheuses s'empressent de le saisir. Les pêcheuses, car ce sont les femmes qui se livrent à la pêche à la ligne chez les

iUi OlUGINES DE LÀ CHASSE, DE LA PÈCHE

Kuégiens. Les hommes préfèrent la chasse et la pêche au harpon.

Pour faire descendre et maintenir le bout de leur ligne dans Teau, les Fuégiennes y firent un poids. Ce sont des cailloux roulés ou galets simplement écornés aux deux bouts, comme le représente la figure 93. Parfois pourtant ces cailloux pour mieux fixer le lien portent un sillon circulaire. Le poisson peut bien facilement rendre appât et canon de plume, et reconquérir ainsi sa liberté, aprèb avoir été pris.

Pour remédier àcet inconvénient, on a fixé Tapp&t à un hameçon dont la pointe pénétre les chairs intérieures du poisson et s'y accroche.

Cet hameçon, ainsi que nous

KlG. 93. '- P»ids de liffiic de pt^- ., j

chc, Ouchouaya (Tcrrc-de-Fcii), 1 aVOUS VU qUaUG nOUS nOUS SOHl-

1/2 G. N. L'Homme. ^^^ occupés du préhistoriquc, a

tout d*abord été une simple esquille d'os pointue aux deux bouls. Mais cet hameçon droit a été bien vite remplacé par J'hameçon à extrémité recourbée, qui est le véritable hameçon.

Il est possible que l'idée de faire l'hameçon à pointe recourbée soit venue tout naturellement à un inventeur, homme de génie et bienfaiteur de l'humanité, mais il est beaucoup plus probable que cette idée a été un simple résultat d'observation. Les hommes primitifs et les sauvages qui allaient et qui vont encore presque nus ont souvent été piqués et écorchés par les plantes épineuses. 11 leur a été facile de remarquer que les plantes à épines recourbées comme les ronces et les rosiers les agrafaient et les retenaient bien plus fortement que les plantes à épines droites. C'est cette simple remarque qui leur a fait recourber la pointe de leur engin de pèche.

ET DE L'AGRICULTURE. Ul

Cela est tellement exact que nous voyons les Sakayes, population de Négritos de la presqu'île Malaise, se servir directement d'épines recourbées comme hameçon. Pour pêcher à la ligne ils emploient une épine recourbée de rotane, simple ou double, figures 94 à 96, qu'ils attachent à un fil, fixé lui-même à l'extrémité d'un bambou flexible. Gomme app&t ils se servent de vers qu'ils conservent et transportent dans de petites boites de bambou.

La ligne chez les divers peuples sauvages est faite en

Fi6. d4. HamfH^Q simple on roUne. — FiG. 95. Haoïeçon double en rotanc. — Fie;. iH». Tige de roUne dont se serrent les Négritos pour fabriquer les hameçons. — Fie. 97. Hameçon malais en fer. iji grandeur, sauf 96 qui est 1/4.

fines lanières de peau, en tendons, en boyaux tressés, en liges de plantes ou d'algues, en écorce d'arbres, en fibres textiles ou en poils d'animaux. Cette ligne est fixée ou non à une canne plus ou moins longue. Elle est garnie ou non de poids pour la maintenir dans l'eau. Ces poids sont généralement des cailloux ou simples galets comme à la Terrede-Fen. Enfin la ligne est armée d'un hameçon.

Cet hameçon varie beaucoup. Sans parler des simples épines, il en est qui sont purement en bois. Nilsson nous

apprend que naguère on se servait encore en Laponio d'hameçons en bois de genévrier.

Souvent les hameçons des peuples sauvages sont tout en os, d'une ou plusieurs pièces. On peut en voir dans les di* verses collections d'ethnographie.

Parfois ils sont en bois, avec pointe en os. Nous en figurons un de ce genre provenant des îles Kouriles, figure 98. La pointe en os est barbelée et solidement fixée par sa base au montant en bois au moyen d'un ficelage serré. Un ficelage analogue attache l'hameçon à la ligne.

En Océanie, aussi bien parmi les populations les plus

FiG. 06. — Hameçon bois, Fie. 09. — Hameçon en

pointe en os. Océanic, coquille. Californie,

3/4 grandeur. 3/4 grandeur.

sauvages comme celles de l'Australie, que dans les plus avancées comme à Olahiti, on trouve d'abondants hameçons en test de coquille, affectant à peu près la forme de nos hameçons de métal. En général ils ont au sommet de la branche montante un petit cran en relief ou une encoche comme point de fixation et d'arrêt de la ficelle.

Les hameçons en coquille ont aussi été fort employés en Amérique. Ainsi sur les côtes de la Californie on trouve des amas de débris de coquilles qui ne sont que des restes de

ET DE L* AGRICULTURE. Îi9

fabriques d'instruments et d*objets de parure. William IL Holmes \ parmi tous ces débris de coquilles» a trouvé non seulement des hameçons mais encore tous les degrés de fabrication de cet engin de pèche. C'est d^abord une grossière rondelle de grande coquille. Cette rondelle est ensuite trouée au milieu pour faire le vide de l'hameçon, puis l'anneau qui reste est façonné et poli, figure 99. Parmi ces débris de coquilles, on ne rencontre pas seulement tous les passages de la coquille à l'instrument de pèche, mais aussi son poids pour faire pénétrer la ligne dans l'eau et la maintenir. Ces poids sont faits avec les parties les plus épaisses et les plus lourdes du test. C'est habituellement la spire de gros gastéropodes. Ces poids ont un petit trou au sommet, ou plus habituellement encore un sillon circulaire pour les fixer à la corde.

La pèche à la li<,^ne est la pèche la plus répandue parmi les nations sauvages. La pèche au filet y est presque nulle ou du moins elle y était presque nulle au moment de leur découverte. En effet les sauvages manquent de matières textiles. Il leur est donc très difficile de faire en quantité suffisante les cordes nécessaires pour la fabrication des filets. Ce n'est pas avec des lanières de cuir, des cordes de boyaux , des fibres d'écorce, des tissus d'algues ou de poils de roussettes qu'on peut confectionner des filels. On s'en passait donc. Si nous voyons maintenant les Australiens et les Néocalédoniens employer les filels, c*est qu'ils ont appris à s'en servir et reçu les matières nécessaires pour les fabriquer. C'est comme les Botocudos qui remplacent actuellement le tir du poisson à l'arc par l'usage de l'hameçon de métal.

Les Sakayes se servent aussi de l'épervier pour pécher le

1. WiLLUx H. Holmes, Art in thell of Ihe ancient Americant, dans Second annual report of the Bureau of Elhnology io the Secrelary of the Smithionian Institution^ Washington, 1883, p. 207, pi. XXVIII.

rj) ORIGINES DE LÀ CHASSE, DE LÀ PÊCHE, ETC.

poisson, mais ils ont reçu ce genre de filet des Malais avec lesquels ils sont en relation parfois de guerre, souvent d'échange sinon de commerce.

Nous n'avons pas à nous occuper non plus des nasses qui sont un moyen de pèche assez avancé. Constatons seulement que le procédé des négresses du bord du Louama qui reçoivent le poisson dans des paniers au débouché d'un barrage peut être considéré comme le point de départ, le point initial de la nasse.

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