Voir ce que noos disons du eheval de Solutré, p
En outre, quand un gibier esl abondant, on peut choisir ses pièces. On tue ce qui plaît le plus. Si les animaux adultes, mais jeunes encore, sont préférés, ce sont ceux-là que le chasseur vise et tue.
Pour ce qui concerne le cheval, ce choix est d'autant plus facile que les chevaux vivent en troupes; que, lorsqu'ils sont poursuivis, les plus vigoureux protègent la retraite, couvrant les tout jeunes et les vieux.
Voilà pour ce qui concerne le choix. Examinons maintenant la question de Tabatage dans la station.
Les solipèdes, dès qu'ils ont la conviction qu'ils ne peuvent ni s'échapper, ni se défendre par des ruades ou des morsures, se soumettent. Rien n'est donc plus facile que de les dompter et de les faire obéir tant qu'ils se sentent dominés. C'est ce que nous avons vu dans la chasse à l'onagre. Les Assyriens domptaient ces animaux en leur passant une double corde au cou, et pourtant ils n'ont pas pu les domestiquer ni même les apprivoiser.
Le cheval sauvage, comme l'onagre, se laisse facilement dompter. Au moyen du lazo ou nœud coulant les hommes de Solulré, qui allaient chasser dans les plaines de la Saône, ont pu s'emparer de chevaux adultes qu'ils conduisaient jusqu'à leur demeure. C'était un procédé bien plus commode que de tuer l'animal sur place, le dépecer et emporter les quartiers de viande sur le dos.
Il y a plus, la domestication du cheval n'était pas possible à l'époque de Solutré. Le cheval peut s'élever à couvert ou à l'air libre. La vraie domestication, la domestication à couvert, ne pouvait pas être pratiquée alors. C'est tout au plus si les hommes eux-mêmes avaient des abris. Restait l'air libre. Mais dans ce cas il faut à l'homme des gardiens auxiliaires. Ces gardiens, ces auxiliaires, ces aides sont les chiens. Or le chien n'existait pas à Solutré.
Nous sommes donc parfaitement en droit de conclure que la domestication est restée complètement inconnue pendant toute la période quaternaire ou paléolithique.
§ 4. B^mesttcAtlon asl»ac«-e«ro^eBne. — Dès le COm<
roencement du néolithique nous trouvons le chien domestique. Il se montre dans les kjoekkenmoeddings du Danemark au milieu des débris d'animaux sauvages. Il constitue là la première trace de la domestication.
Puis dans tous les autres gisements néolithiques d'Europe on rencontre très abondamment et très uniformément répartis les débris de cochon, de mouton, de chèvre, de bœuf et de cheval. On voit que les quatre premiers, cochon, mouton, chèvre et bœuf, formaient la base d'une nourriture régulière que Ton réglait suivant les besoins. Au contraire les ossements des animaux sauvages, produits de la chasse, sont môles à ceux des animaux domestiques d*une manière fort irrégulière. Ils sont plus ou moins abondants ou plus ou moins rares suivant l'adresse et les chances des chasseurs. Les diverses espèces varient d'une localité à l'autre. Nous nous trouvons pour les vestiges de ces animaux sauvages, exactement dans les mêmes conditions qui existent en ce qui concerne les stations paléolithiques.
Pour ce qui regarde le bœuf, les stations néolithiques contiennent, comme les paléolilhiques, des ossements au moins de deux espèces, une grande et une petite. Mais les débris de la grande sont plus rares, disséminés d'une manière fort irrégulière, nous nous trouvons là évidemment en présence d'une espèce sauvage. Les débris de la petite espèce, au contraire, abondent partout et sont distribués d'une manière uniforme comme quantité et comme dissémination dans les stations néolithiques. Ce sont les restes d'une espèce domestique. Les os de bœuf nous permettent donc de bien établir la différence qui existe dans le mode de distribution
ai8 ORIGINES DE LA CHASSE, DE LA PÊCHE
des i^esles des animaux sauvages et ceux des animaux domestiques.
Quant au cheval, il se comporte d'une manière spéciale. Extrêmement abondant à Solutré et dans d'autres stations paléolithiques, il devient rare et même exceptionnel dans les stations néolithiques. Cela tient à ce que dans les temps quaternaires le cheval était exclusivement un produit alimentaire. Complètement sauvage on le chassait, comme tout autre gibier, et une fois pris ou tué, on le mangeait. Quand il a été domestiqué, d'animal de boucherie il est devenu animal de service. On ne le mangeait donc plus qu'exceptionnellement, c'est pour cela qu'on ne trouve ses ossements, dans les rejets de repas néolithiques, que d'une manière exceptionnelle et fort irrégulière. Il en est exactement de même du chien.
Tous les animaux domestiques que nous rencontrons dans les stations néolithiques d'Europe ont, ou avaient dans les temps paléolithiques des représentants sauvages soit dans l'Europe méridionale, soit dans l'Asie centrale. Leur domestication a donc dû s'opérer dans cette partie de l'ancien continent.
Notre faune d'Europe se prolonge à travers toute l'Asie centrale, jusqu'à h mer du Japon. Ainsi Von Schrenck qui a étudié les mammifères vivants de la grande vallée du fleuve Amour qui longe la Chine au nord entre 45 et 55 degrés de' latitude, admet que sur cinquante-huit espèces quarante-quatre sont identiques à celles d'Europe.
Sur quel point de cette longue zone partant du Portugal et des iles Britanniques pour aboutir à l'embouchure du fleuve Amour s'est opérée la domestication de nos principaux animaux domestiques? Nous reviendrons sur ceQe question après avoir étudié chacun d'eux.
Un autre problème se présente. Nous venons de voir qu'à
dater du néolithique TEurope possédait déjà le groupe le plus important des animaux réellement domestiques : chien, cochon, mouton, chèvre, bœuf et cheval.
En élait-il de même dans toule TÂsie?
Il parait que non.
La partie sud-est de TAsie avait des animaux domestiques spéciaux qui ne se sont répandus que beaucoup plus tard. Une domestication particulière parait s'être développée dans celte région, domestication qu'on pourrait désigner sous le nom d'indo-chinoise.. Elle est surtout caractérisée par l'éléphant, le buflle et le zébu en fait de mammifères, et en fait d'oiseaux par le paon et le coq.
§ 5. DoHiestieAtlaas »ffri«aiB« et «■iérleaiiie. — La domestication indépendante indo-chinoise n'est pas la seule de l'ancien continent, il en existe une autre encore plus nettement dessinée en Afrique» caractérisée principalement par l'âne et le chat.
Le cheval, ainsi que nous l'établirons plus loin, n'a été introduit qu'assez tard en Afrique. Avant lui on se servait exclusivement de l'flne, animal domestique spécial i cette partie du monde et qui y est resté longtemps confiné.
Le chat s'est répandu bien plus tard encore.
Il y a donc eu plusieurs centres de domestication. L'étude de l'ancien continent suffit pour l'établir; mais le nouveau nous en donne une preuve bien plus concluante encore.
L'Amérique étant complètement séparée de l'ancien continent, au moins depuis ta fin du quaternaire, et la domestication asiatico-européenne ne s'étant développée que depuis le commencement de la période actuelle, elle ne peut pas avoir eu d'influence en Amérique. Pourtant nous savons qu'avant 149r]!, année de la découverte de cette nouvelle partie du monde par Christophe Colomb, elle possédait des animaux domestiques : le cochon d'Inde, le lama, l'alpaca et le dindon.
Le cochon d'Inde, gouri ou cobaye, Cavia porcellus, est certainement un des animaux les plus complètement domestiqués. Non seulement il vit avec Thomme sans aucune velléité d'indépendance, mais il se soumet sans protester à tous les caprices des enfants et s'accommode aux climats les plus divers. Son nom ordinaire, cochon d'Inde, ou sa dénomination vulgaire, lapin du Brésil, révèle son origine; comme le dindon ou coq d'Inde, il provient des Indes occidentales. Cette preuve n'est pourtant pas des meilleures, car on pourrait objecter que les Anglais l'appellent Guinea pig, cochon de Guinée. C'est pourtant une induction. Une autre induction plus forte encore, c'est que le cochon d'Inde est arrivé en Europe à la suite de la découverte del'Aniérique et peu après l'exploration de l'Amérique du Sud. Mais ce qui est plus concluant, c'est que le cochon d'Inde appartient à un genre essentiellement américain. En effet, l'Amérique seule possède un cobaye sauvage, le Cavia aperea* Comme confirmation, Garcilasso de la Yega dit que le cochon d'Inde qu'il nomme coy, existait déjà domestiqué chez les Péruviens avant la conquête.
Le lama, Auchénia lama, et l'alpaca, AucA^ntapaco, sont deux représentants de la famille des camélidés américains. Cette famille est représentée dans le nouveau monde par quatre espèces, les deux domestiquées que nous venons de nommer et deux sauvages : le guanaco ou guanac, Auchénia gtuinaco, et la vigogne, Auchénia vicunna. Ces quatre espèces habitent les hauts plateaux des Cordillères des Andes, en descendant jusqu'aux plaines du côté de la Patagonie où le climat s'abaisse fortement. Le guanaco et le lama sont plus grands, la vigogne et l'alpaca sont plus petits, mais leur poil est plus fin et plus soyeux. Les deux espèces domestiquées sont plus grandes relativement que les deux espèces sauvages. Fort probablement, elles ont de très
proches parentés entre elles. On a essayé de naturaliser les lamas et les alpacas en Europe. Les essais faits en France, en Allemagne, en Hollande et en Angleterre ont eu peu de
succès, bien que dans ce dernier pays on ait pu en conserver un troupeau. Il parait qu'on a été plus heureux en Australie, surtout pour Talpaca.
Le dindon ou coq d'Inde, Meleagris gaUopavo, est un oiseau que l'Amérique du Nord a su domestiquer avant Tarrivée des Européens et qui, transporté chez nous après la conquête, s'est parfaitement naturalisé, au grand avantagé de nos basses-cours et de la bonne chère. Aussi Brillât- Savarin estime que c le dindon est certainement un des plus beaux cadeaux que le nouveau monde ait faits à l'ancien ». Introduit d*abord en Espagne, il passa, dit-on,
DE MORTILLBT.
3tt ORIGINES DE LA CHASSE, DE LA PÊCHE
en France sous Louis XII, de 1498 à 1515. Il existait à Bourges en 1518. Le premier qui parut sur la table royale fut servi aux noces de Charles IX, en 1570. Très rare encore sous Henri IV, de 1589 à 1610, il ne devint commun en France que vers 1630. C'est d'Espagne aussi qu'il a passé en Angleterre sous Henri VIII, vers 1524.
11 résulte du coup d'œil général que nous avons jeté sur la domestication dans les diverses régions que cette importante conquête et domination de l'homme sur les animaux sauvages s'est produite d'une manière indépendante sur divers points du globe.
Les plus grands et les principaux résultats de la domestication se sont manifestés dans la zone asiatico-européenne. Mais à côté de cette manifestation de la domestication il y en a eu au moins deux autres indépendantes dans l'ancien continent, l'indo-chinoise et l'africaine. Un autre centre moins important comme produits, mais aussi complet comme résultats obtenus, a été l'Amérique.
Le nombre des espèces domestiquées dans chacun des groupes ne dépend pas du nombre total des espèces d'ani» maux propres à chacun de ces groupes. Ainsi une région très riche en espèces différentes d'animaux peut fournir beaucoup moins d'espèces domestiques qu'une autre région qui contiendrait beaucoup moins d'animaux sauvages.
Cela tient à ce que, parmi les animaux, il en est qui sont réfi*actaires à toute domestication, tandis que d'autres y sont plus ou moins propres et même enclins. Ces différences s'observent même dans des espèces fort voisines appaitenant à la même famille. C'est ainsi que parmi les solipèdes, cheval, Equus caballus, et âne, Asinus vulgariSj sont naturellement très domesticables, tandis que l'hémione, Asinus hemionuSj l'onagre, Asinus onager, le dauw, Hippotigris Burchelliif le zèbre, Hippotigris zebra^ ne peuvent être
doraesliqués. Même différence s'observe parmi les canidés. Les chiens, Canis familiarisa sont les mammifères les plus complètement domestiqués. Le loup, Canis lupus, et le renard, Canis vulpesy qui tous les deux datent du quaternaire, n*ont jamais pu l'être, bien que le temps et les essais n'aient pas manqué.
L'homme a été conduit à la domestication en débutant par Tapprivoisement. Mais une fois entré dans cette voie, à la suite des temps paléolithiques, il a dû faire des essais nombreux, fréquemment répétés dans les circonstances et les milieux les plus divers. Il est ainsi arrivé à domestiquer toutes les espèces domesticables dans la mesure de leur tempérament et de leur caractère. Isidore Geoffroy Saint- Hilaire ' l'a parfaitement reconnu dans un Rapport présenté en septembre 4849, au ministre de l'agriculture et du commerce.
c Aux animaux auxiliaires ou alimentaires, dit-il, antérieurement nourris dans nos fermes et nos basses-cours, pas un seul n'esl venu s'ajouter depuis trois siècles.
€ Dressez la liste des espèces domestiques utiles que nous possédons aujourd'hui, et vous reconnaîtrez que Gessner et Belon eussent pu, de leur temps, dresser cette même liste sans un seul nom de moins. >
Les mots en italiques ont été soulignés par Geoffroy Saint- Hilaire lui-même. Belon et Gessner écrivaient de 4550 à 4599, c'est-à-dire environ un siècle après la découverte de l'Amérique, découverte qui nous a fait connaître quelques animaux domestiques nouveaux. Ces animaux ont été en partie amenés en Europe, mais ce ne sont pas là des actions de domestication mais de simples actes de naturalisation.
II résulte des considérations que nous venons d'exposer
1. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Acclimatation et domestication des 4mimaux utiles, 1861, p. 5«
qu'il nous faut renoncer à Tespôir d'obtenir d'importantes domestications nouvelles. Tous nos efforts doivent tendre à naturaliser dans de nouvelles régions les espèces déjà domestiquées ailleurs.
Mais si nous n'avons pas à espérer des domestications nouvelles, nous pouvons développer, améliorer et transformer les espèces déjà domestiquées. C'est un champ d'études et de recherches bien digne de préoccuper les hommes qui veulent se rendre utiles à la société. C'est dans cette direction que doivent converger tous les efforts.