LE TRAVAIL DES MOINES
Les moines oisifs. Leurs illusions. Doctrine de saint Augustin. Obligation et nature du travail monastique.
A la fin du vi” siècle, les moines qui vivaient dans le diocèse de Carthage agitaient vivement la question de savoir s’ils étaient obligés de travailler pour gagner leur vie. Les uns se prononçaient pour l’affirmative, et ils alléguaient le précepte et les exemples de l’apôtre saint Paul ; les autres embrassaient le sentiment contraire, et ils prétendaient observer ainsi les paroles du Sauveur, qui conseille de ne point travailler, de ne rien conserver et d’attendre de la Providence la nourriture de chaque jour, à l’imitation des oiseaux et des lis des champs (i).
Chacun soutenait son opinion avec tant d’ardeur que la paix des monastères s’en trouvait sérieusement compromise. Les catholiques séculiers finirent par
(i) Matth., VI, 26.
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prendre part à ces débats (i). L’Eglise avait assez à faire avec les païens, les manichéens et les donatistes, sans laisser les forces de ses enfants s’épuiser au milieu de ces querelles inutiles. Il était urgent d’y mettre un terme, si l’on ne voulait voir ces discussions gagner tous les monastères africains, se propager autour d’eux, et causer à l’Eglise un grand préjudice en compromettant le bien qu’elle pouvait attendre des serviteurs de Dieu.
Les moines paresseux, soit par leurs pratiques, soit par leur doctrine spirituelle, se rattachaient à la secte des massaliens, qui avaient amené tant de désordres dans quelques monastères de Syrie et d’Asie Mineure. Les évêques avaient eu beaucoup de peine à extirper cette secte et les excès révoltants auxquels se livraient la plupart de ses membres. Voici ce que saint Augustin écrit de- ces derniers ; « Les massaliens ou euchites se livrent à des prières si prolongées, qu’on a de la peine à croire ce qui en est rapporté. Le Seigneur a bien dit ; Il faut prier toujours et ne se lasser jamais (2), et l’Apôtre : Prie^ sans relâche (3), ce qui signifie ne laisser jamais passer un jour sans consacrer certains moments à la prière. Pour eux, ils poussent si loin l’application de ces paroles, qu’ils ont mérité d'être inscrits parmi les hérétiques... On leur attribue cette autre erreur : Il n’est point permis aux moines de travailler pour gagner leur vie. La vie religieuse
(1) Aug., Retractationnm, II, xxi. P. L., xxxii, col. 638-639.
(2) Luc., XVIII, I.
(3) Hebr., V, 17.
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qu’ils mènent leur interdit en effet tout travail (i). »
Les moines paresseux refusaient, eux aussi, de travailler; c’était un principe arrêté (2), En échange, ils aimaient à recevoir la visite des séculiers, qui venaient leur demander des consolations spirituelles. Dès qu’un de ces hôtes franchissait la porte du monastère, on les voyait tous accourir, s’empresser autour de lui, lui lire des passages de l’Ecriture, prier et chanter en sa compagnie, et lui adresser des exhortations (3).
Leur occupation habituelle, disaient-ils, était la prière. Leurs journées se passaient à méditer la parole de Dieu, à chanter ses louanges, à faire oraison (4). Ce noble travail était le seul qui convînt à des serviteurs de Dieu, voués par état à la culture des choses spirituelles. C’eût été déchoir que de s’occuper des biens qui passent et de tout ce qui peut se rapporter au corps. Pourquoi renoncer au monde, s’il fallait encore se plonger dans ses occupations et dans ses soucis (=;).?
Quelques-uns d’entre eux ajoutaient à ces exagé-
(1) Aug , De hœi’esibiis ad Quodvultdeus, 1, 57. P. L., xi-ii, col. 40-41. Cf. S. Epiphane, Adversus Ilœreses, 1. III, hær. 30. Migne, P. Gr., XLii, 756-764. Théodoret. Hœreticarum fahtilantm compendium, 1. IV, II, P. Gr., LXin, 430; EccJesiastica historia,\. IV, 10 (ibid. 1144-1146). Photius, Bihliotlieca, 52, P. Gr., lui, 87-91.
(2) Homines qui operari noluut, (Aug., De opéré monachorum, 2), P. L., XI, c. 549.
(3) Ibid., Li, col. 565.
(4) Ibid., XX, col. 564.
(5) Ibid., XXXII, col. 572.
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rations une originalité ridicule, empruntée aux moines syriens. Ils laissaient croître leur chevelure, craignant, selon la malicieuse remarque de saint Augustin, que la sainteté tondue fût moins appréciée que la sainteté chevelue : Tintent ne viïion habeatur ionsa sanctitas quant comata ; ce qui était condamné par TApôtre et par toute la tradition monastique (i).
Parmi ceux qui adoptaient ces pratiques et soutenaient ces théories, il y avait des moines vertueux et dignes, par ailleurs, de l’estime de tous les hommes de bien, lis étaient victimes des illusions de leur esprit, qui, manquant de simplicité et d’équilibre, se complaisait dans des voies extraordinaires. Ils préparaient, à leur insu et avec la meilleure foi du monde, lé succès de ces maximes.
Il s’en trouvait d’autres qui n’observaient pas les mêmes rêveries. Si leurs bras étaient inoccupés, leur langue se donnait du mouvement. Ces hommes, recrutés dans les derniers rangs de la société, ou-
(i) Ibid., XXXIX, col. 578. Les moines africains portaient, comme les autres, les cheveux ras. Saint Augustin en fournit une preuve manifeste, lorsqu’il combat cette innovation. Quelques-uns se les coupaient aussi ras que possible, recisis comarum fluentium jubis usque ad cutem tonsum [monachum). (Salvien, De Gubernatione Dei, 1. V, P. LU., LU, col. i56.) Saint Fulgence et l’abbé Félix les portaient moins courts, puisque le prêtre arien Félix, pour les couvrir de ridicule, leur fit raser la tête, ilia decalvatio viris sanctissimis turpitudinem, etc. (Vita S. Fnlgentii, ii, P. L., lxv, col. 127), ce qui serait inexplicable, si tous les moines avaient eu la tête complètement rasée. Les moniales portaient des cheveux assez longs. Saint Augustin se borne à leur défendre de les laisser à découvert ou de les disposer avec art. (Ep. air, v, col. 961.)
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bliaient qu’avant d’être moines il leur fallait arroser, avec la sueur d’un travail contmuel, le pain de chaque jour. Ils faisaient de la paresse la grande vertu des moines, et du travail un défaut et une dégradation. Ils croyaient exercer une grande charité, en faisant tous leurs efforts pour convaincre ceux qui ne partageaient point leur avis et pour les entraîner à leur suite (i).
Les dehors mystiques dont ils enveloppaient leur système n’étaient pas faits pour en imposer aux adversaires du monachisme. Ceux-ci jugeaient très sévèrement ces paresseu.x vulgaires, qui cherchaient à couler une vie agréable, tout en proclamant bien haut qu’ils s’étaient engagés dans la voie étroite. Les accusations d’hypocrisie et d’oisiveté qu’ils dirigeaient contre eux retombaient sur tous les moines et pouvaient ruiner leur réputation de sainteté, qui rendait à l’Eglise et aux âmes de véritables services.
Aurelius de Carthage comprit le danger que courait l’ordre monastique ; il réagit par tous les moyens en son pouvoir. Peut-être cette réaction commença-t-elle dès 398. On voit, en effet, le quatrième concile de Carthage prescrire aux clercs l’exercice d’un métier pour gagner leur vie (2).
Aurelius s’adressa, vers l’année 400, à son ami
(1) Ibid,, xxn et xxvi, col. 367-569.
(2) Cîericus, qiiantiiinlibet verbo Dei eriiditus, artificio victitm qiiœrat. (iv Conc. Carthaginense, can. 52 et can. 51-53. Labbe, t. æ ni, 1441-1442.) Il n’est pas question des moines dans ces canons. Mais ces théories pouvaient pénétrer tout aussi bien dans les rangs du clergé et y faire un grand mal.
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Augustin, pour lui signaler le péril et faire appel à son amour de l’ordre monastique. Personne n’avait, plus que lui, autorité pour faire entendre aux moines le langage de la vérité. 11 tint à réfuter complètement cette erreur et à répandre toute la lumière possible sur cette importante question du travail. C’est dans ce but qu’il composa son opuscule : De opéré monacliorum (i).
Le texte de saint Mathieu, que ces égarés mettaient toujours en avant, ne prouve rien, selon lui ; l’interprétation qu’ils en donnaient est contraire à la pensée du Sauveur et à l’enseignement général de l’Ecriture. Au reste, déclarait Augustin, ils ne sont point conséquents avec eux-mêmes. Les lis des champs et les oiseaux sont les modèles qu’ils doivent reproduire. Pourquoi dès lors avoir des celliers, où ils conservent soigneusement le fruit du labeur des autres « Les lis des champs ne font point cela. Les oiseaux ne portent pas le blé au moulin, ils ne font pas cuire le pain, ils ne creusent pas de citerne. Pourquoi les paresseux craignent-ils de les imiter en cela (2) .? » Saint Augustin faisait ressortir volontiers le ridicule de leurs théories et de leurs pratiques. Quelques pages plus loin, faisant allusion à la longue chevelure de plusieurs paresseux, il disait : « Veulent-ils encore imiter les oiseaux, en refusant de se couper les plumes dans la crainte de ne pouvoir voler (3) »