CHAPITRE XI
PROPAGATION DU CHRISTIANISME EN OCCIDENT: L'ÉGLISE ROMAINE ET SES EVÈQUES (l).
Si nous fixons maintenant nos regards sur l'Europe, et d'abord sur les provinces Ihr ariennes situées le plus près de l'Asie, nous voyons, il est vrai, que la religion chrétienne s'est éleudue là de très bonne heure, mais en même temps nous sommes obligés de reconnaître l'incertitude des rensei-
(1) Livres consultés : Ferd. Ughclli Italia sacra , Venezia, 1717, 10 vol. in-folio. — Stephan. Ant. Morcclli Africa Christiana, Brixise, 1816, 3 vol. in-4". — Dion. Sammarthani Gallia Christiana, Paris, 1715, 13 vol. in-fol. — Histoire de l'Eglise gallicane par Longueval, Paris, 1730. — Dissertation sur le temps où la religion chrétienne fut établie dans les Gaules, par de Chiniac, Paris, 1771. — Mich. Al ford tides regia britannica , sive Annales ecclesiœ britannicœ , Leodii , 1663, in-fol. — Siegm. Calles Annales ccclesiastici Germanise, Vindobonae, 1756, in-fol. — Ein. SchelstratedcantiquisRom. Poutilicuni catalogis; Aiiticinitusecclesi;e illustra la, Rom. 1697, in fol. — Joli. Pearsonii de série et successione primorum Rom. episcoporum, Lond., 1688. — J.-P. Baraterii disquisitio chronologica de successione antiquissimâ Poiitif. Rom. Ullraject., 17 10. — P. Constant dissertatio de proximis 15. Petri successoribus, Pans. 17-21.
gnements qui altribuont à l'apôtre saint Andre la prédication de l'Evangile dans ce pays. Eu général, il n'y a que peu de vestiges de la première existence d'églises chrétiennes dans la Thrace, l'Hamiinonlus, le Rhodope, la Scythie et la Mœsie inférieure. Le [dus ancien évèque que l'on puisse nommer avec certitude est Sotas d'Anchiale, qui vivait au milieu du deuxième siècle. L'église métropolitaine d'Héraclée fut administrée, pendant la persécution de Dioctétien, par l'évèque Philippe, qui ayant refusé d'abandonner son troupeau et de prendre la fuite, fut conduit et brûlé vif à Adrianopolis,avec son diacre Hermès. Byzance, bien éloignée de soupçonner alors qu'un jour elle serait la principale église de l'Orient, eut pour premier évèque, au commencement du troisième siècle seulement, le prêtre Philadelphe (1). auquel succédèrent Eugène et Rutin . et ensuite, sous Constantin, Métrophanes et Alexandre, l'inébranlable adversaire de l'Arianisme.
En Macédoine ilorissaient les églises apostoliques de ïhessalonique, de Philippe et de Berhoë. On peut croire, d'après les anciens martyrologes, que le môme Aristarque, dont il est question dans les Actes des Apôtres (XX, 27), fut le premier èvêque de Thessalonique. Il paraît avoir eu pour successeur Caïus nommé dans l'épître aux Romains , lequel , si l'on accepte une ancienne tradition rapportée par Origëne, fut aussi évèque de celte église. Le premier évèque de Philippe, selon l'opinion de quelques Pères de l'Eglise d'un temps postérieur, est Epaphrodite que saint Paul mentionne dans sa lettre aux fidèles de celte église. On lit dans les Constitutions Apostoliques que Berhoë eut pour évèque
(1) Ceci repose sur le témoignage d'un écrivain à la vérité postérieur, mais néanmoins digne de foi, Siméon Mélaphraste, qui dit expressément que, sous Sévère et Caracalla, Philadelphe fut le premier évèque de Byzance, et qu'auparavant cette église n'avait pas d' évèque. La longue liste de vingt-deux évoques bizantins commençant parStachys, lequel aurait été institué par les apôtres, est une invention évidente du taux Dorothée.
— i)î — Onèsime, l'esclave de Philemon. C'est une chose frappante que nous n'ayons pas les moindres renseignements certains sur les églises de Thessalie et leurs évoques dans les trois premiers siècles. Nous connaissons mieux quelques églises de la Grèce proprement dite, notamment l'église apostolique de Corinthe, sur le siège de laquelle Hégésippe trouva Primus en se rendant a Rome. Celui-ci fut remplacé, à sa mort, par le célèbre Denis , qui exerçait au loin, parses lettres, une influence heureuse pour l'Eglise. Paraît ensuite, au temps du pape Victor, Bakchyllus, qui assembla un synode pour régler les contestations sur la fête de Pâques. Le premier évèqued'Àthènesfutl'Aréopagite Denis, converli par saint Paul. Après lui vinrent Publius et Quadratus, dont l'un mourut martyr, et l'autre, qui était disciple des apôtres, présenta, l'an 126, à l'empereur Adrien, une apologie en faveur de la foi chrétienne.
Rome fut certainement la première ville d'Italie où se forma une église, soit que l'apôtre saint Pierre lui-même en ait posé les fondements à son premier voyage sous l'empereur Claude , soit qu'il y ait déjà trouvé, à cette époque, un certain nombre de croyants. Les relations nombreuses et animées qui existaient entre la Palestine et la capitale de l'empire, font du moins présumer, avec la [dus grande vraisemblance, que des partisans de la foi nouvelle la propagèrent, à leur retour dans cette ville, immédiatement après la première fête de la Pentecôte, et c'est probablement à la fermentation qu'elle excita alors parmi les Juifs, très-nombreux à Rome, qu'il faut attribuer leur bannissement par l'empereur Claude, ainsi que le reproche qui leur a été adressé par l'historien Suétone (1). Au nombre des bannis
(1) « Judœos, hnpulsore Chresto , assidue tumultantes Claudius Româ ••expulit. » Les païens disaient souvent Chreslus au lieu de Christus et Chre.stiani au lieu de Christiani (Voir Lactance Instit. 4, 7). Ainsi Suétone aurait faussement mis sur le eompte d'un chef de parti du nom de Chrestus , et encore vivant, les efi'ets produits par la doeirine de Jésus-
— «Ci —
étaient sans doute Aquila et Priscilla. dont saint Paul lit la connaissance à Corinlhe. L'édit dé bannissement. ne s'étendit pas toutefois jusqu'aux païens convertis habitants de Rome, et ce fut ainsi que, malgré l'obstacle survenu, et pendant l'absence de saint Pierre, l'Eglise ne discontinua pas de se développer. Bientôt se rendirent à Rome plusieurs amis et disciples de saint Paul ; Aquila et Priscilla revinrent aussi, et un grand nombre de croyants s'assemblèrent dans leur maison. Lorsque saiut Paul écrivit son épître aux Romains, leur église subsistait déjà depuis plusieurs années, comme le prouve le verset 23 du chapitre XV, et, au commencement de la persécution de Néron, elle était déjà si nombreuse , que Tacite parle d'une multitude immense (multitude» ingens) de chrétiens condamnés et suppliciés de la manière la plus cruelle.
Saint Irénée, Eusèbe, saint Epiphanes, saint Optât et saint Augustin nous ont laissé la liste des évèques de Rome; mais leurs données sur les trois ou quatre premiers successeurs de saint Pierre sont si divergentes, qu'il est impossible de les concilier. C'est pour cela que beaucoup ont regardé comme plus sûr de suivre le Catalogue libérien (Catalogus liberianus), qui relate non-seulement les années, mois et jours de chaque pontificat, mais encore les consuls sous lesquels chaque pape a pris les rênes de l'Eglise, et ceux sous lesquels il est mort. Ce catalogue va jusqu'à Liberius , et a vraisemblablement été composé en l'année 354; mais il renferme aussi un grand nombre de fautes palpables, et le plus prudent, au milieu de ces incertitudes, est de s'en rapporter aux listes concordantes de saint Irénée et d'Eusèbe , lesquelles sont encore les plus dignes de foi. Que saint Lin, dont [tarie saint Paul dans son épître à Timothée, ait été le premier évêque de Rome après saint Pierre, tous
Christ. Ce qui prouve, du peste , combien les Juifs étaient nombreux à Rome, rest qu'Auguste lour assigna un quartier spécial au-delà *\n Tibre.
— % — les témoignages sont d'accord sur ce point; mais quelquesuns, se fondant sur l'autorité du catalogue de Liberius, lui attribuent l'administration de l'église romaine du vivant même de saint E'ierre, en sorte que l'apôtre l'aurait déjà sacré pendant son premier séjour à Rome (1). Saint. Lin eut pour successeur Anaclet, et celui-ci saint Clément, que saint Paul, dans l'épi Ire aux Pbilippiens, désigne comme son coopéraleur, dont le nom est écrit dan* le livre de vie (2). La célèbre épître que saint Clément écrivit aux
(1) On lit dans Rutin (pnef. ad recogn. Petri) : «Linus et Anacletus » fuerunt quidem ante. Clemcntemepiscopi in urbe Roinà, sed superstife » Petro, videlicet ut i 11 i episcopatùs curam gérèrent , ipse vero aposto- » latiis implerel officium. » Les paroles suivantes de la chronique portant le nom de Damase sont d'accord avec ce qui précède : «Nisi tempora » pontificatûs Lini atque Cleti sub spatio praesulatûs B. Petri comprehen- » deris, non sibi consonè respondebunt anni pontiticum Roinanorum an- » nis imperatorum.» De même les Constitutions Apostoliques , du moins en ce qui a rapport à saint Lin (Vil, 46) et le te'moignage d'Epiphanes, qui dit que Clément devint évéque pendant la vie de saint Pierre. On trouve la même chose dans Tertullien (de prescript, c. 32), et il n'y a chez lui rien de contradictoire avec l'opinion générale qui veut que saint Lin ait été, après saint Pierre , le premier évéque de Rome.
(2) Ici est la plus grande difficulté : le Catalogue libérien, et l'auteur du poëme contre Marcion distinguent Clet d'avec Anaclet ; le dernier donne la liste suivante : Clet, Anaclet, Clément , tandis que le Catalogue désigne Clément comme successeur de Lin, et place successivement Clet et Anaclet après celui-ci. Tous les autres ne parlent que d'un seul, appelé tantôt Clet, tantôt Anaclet, et sans doute plus justement Anenclet (av^xahtoç). On a, en faveur de cette dernière opinion, le grave témoignage du prêtre romain Caius, ou de l'auteur du deuxième siècle, quel qu'il soit, mentionné par Eusèbe ( V, 28). Cet écrivain nomme Victor le treizième évéque de Rome depuis Pierre ; si Clet et Anaclet étaient deux personnes différentes , Victor serait le quatorzième. De même Cyprien compte, comme neuvième évéque, Hyginus , qui, dans l'autre cas ne viendrait que le dixième. Il est facile de penser qu'une confusion de noms ait pu faire admettre deux évêques au lieu d'un seul. Du reste, Optât et Augustin placent aussi Clément avant Anaclet; mais ils ont contre eux l'autorité prépondérante d'Irénée et d'Eusèbe.
Corinthiens, en son nom propre, et an nom de l'église romaine, nous met à même de déterminer d'une manière plus exacte, son pontificat, et par conséquent, celui de ses prédécesseurs. Cette lettre, où ne se trouve pas un seul mot sur le gnosticismc, mais qui parle des sacrifices toujours subsistants que l'on ne pouvait offrir qu'à Jérusalem, et dans laquelle il n'est question que d'une seule persécution commencée peu auparavant, c'est-â-dirc celle de IVéron , doit avoir été écrite avant la ruine de la ville sainte, et peu après le martyre des deux apôtres, conséquemment dans l'année 09. Saint Clément , d'après cela, était évèquc de Borne avant l'année 70, et il a encore reçu de saint Pierre la consécration épiscopale (i). La liste des évèques romains qui suivent immédiatement, est donnée d'une manière assez uniforme. Ce sont Evaresle, Alexandre, Xiste, Telesphore qui fut martyr, Hyginus et Anieet. Pendant le pontificat de cv dernier arrivèrent à Rome Hégésippe et Polycarpe. Viennent ensuite Soter (108-177) à qui Denis de Corinthe rend le témoignage qu'il se conforma, delà manière la plus généreuse, à l'invariable coutume de son église, en envoyant de fortes aumônes aux frères étrangers et dans l'indigence, particulièrement à ceux qui avaient souffert de la persécution; Eleulbère (177-193), auquel les martyrs de Lyon écrivirent au sujet de la secte nouvellement formée des Montanistcs ; Victor ( 193-202, dont le pontificat fut le premier qui vit l'église sérieusement agitée par la question de la fête de Pâques; Zéphirin (202-2 19), sous lequel Origéne vint à Rome, attiré par l'ancienneté et la majesté de cette église; Calliste (219-223) , martyr, suivant le catalogue de Liberius et les martyrologes. Puis nous voyons
(l)Enplaçanl le pontificat de Clément à pou près do oh à 77, nous sommes obligés d'abandonner la chronologie d'Eusèbe , d'après laquelle il n'aurai I été sacré que dans la douzième année du règne de Domitfen , cl serait mort la troisième année du règne de Trajan. Voir Tertullien, de prascript. C; XXXII.
Urbain (223-230) el Pontianus (230-235), qui, selon le même catalogue, fut relégué et mourut en Sardaigne pendant la persécution de Maximin. Après l'épiscopat de quelques semaines d'Anterus, on choisit Fabien qui fut , en 250, une des premières victimes de la persécution de Decius. Cette persécution étaut principalement dirigée contre les évêques, le siège de Rome demeura vacant presqu'unë année et demie, jusqu'à ce qu'il fût occupé, en 251, par Cornelius, contre lequel s'éleva, pour la première fois, un antipape, le schismalique Novatien. Cornelius et son successeur Lucius furent promptement enlevés à leur siège par la mort du martyre. A cette époque, l'église de Rome était déjà si nombreuse, qu'elle comptait soixante-seize prêtres, sept diacres, autant de sous-diacres, cinquante lecteurs, exorcistes et portiers, et quinze cents chrétiens pauvres, à qui elle distribuait des aumônes. Elle envoyait jusqu'en Cappadoce des sommes d'argent, pour racheter les fidèles faits prisonniers par les barbares. En 253, Etienne, connu par son débat sur le baptême des hérétiques, et en 257 , le grec Xiste II, qui, après un pontificat de onze mois, mourut martyr dans la persécution de Valérien. Au bout d'une année de vacance , le siège de Rome fut occupé par Denis le savant (259-269), lequel eut pour successeurs Félix (269- 274), Eutychianus (274-283), Caïus (283-296), et Marcellin (296-304). Ce fut ce dernier et ses prêtres Melchiades, Marcellus et Sylvestre, devenus également pontifes après lui, que les Donatistes accusèrent plus tard, sans preuves, d'avoir livré les saintes Ecritures dans la persécution de Dioctétien, et d'avoir offert de l'encens aux idoles. Après sa mort arrivée en 304,1a rage des persécuteurs rendit la chaire apostolique vacante jusqu'en 308, époque à laquelle elle fut occupée par Marcel que bannit Maxence. L'an 310, vint Eusèbe, remplacé quatre mois après par Melchiades, puis par Sylvestre en 314.
De vieilles traditions locales attribuent à des disciples de l'apôtre saint Pierre la fondation de la plupart des principa-
les églises d'Italie. Saint Paulin , envoyé en mission par le prince des apôtres, passe pour avoir prêché l'Evangile en Etrurie , et formé une église à Lueques. Saint Romule et saint iVpollinaire . tous deux disciples de saint Pierre, sont nommés comme fondateurs, celui-là de l'église de Fiesole. celui-ci de celle de Ravenne. Le premier évêque de Milan fut saint Anathalon , contemporain, aussi lui, des apôtres. Aquilée se glorifie, d'après une tradition des plus anciennes, d'avoir reçu de saint Marc l'évangéliste la semence de la parole divine, et regarde comme son premier pasteur Hermagore, disciple de saint Marc lui-même. L'église de Bologne rapporte sa naissance à saint Zamas, que lui envoya Denis, évêque de Rome. Zenon, évêque de Vérone, parait avoir subi la mort du martyre sous Gallien , l'an 255. Plusieurs églises de la basse Italie conservent également le souvenir de leur origine apostolique, et une preuve que ce n'est pas sans fondement , c'est que saint Paul, à son arrivée à Puteoli . trouva déjà, dans cette ville, une église dont le premier évêque doit avoir été Patrobas, qu'il nomme, dans l'épître aux Romains (1). L'église de Bari, en Apulie, croit avoir reçu de saint Pierre son premier évêque Maurus,qui mourut martyr sous Domitien. Les anciens calendriers et martyrologes attribuent pareillement au chef des apôtres l'institution de Photiu à Bénévent, de Priscus à Capoue, et de saint Àsprc à Naples. S il faut en croire une vieille tradition. Philippe d'Agyrium, envoyé par saint Pierre, fonda l'église de Palermo en Sicile, où il annonça le premier la foi, et saint Marcien, premier évêque de l'église de Syracuse, doit y avoir été envoyé de la même main du fond de la Syrie.
On manque tout-à-fait de renseignements certains sur les origines du christianisme dans l'Afrique proconsulate, dans
(1) Selvn^gio , ;mti<iuit;tlmii ciiiisliaii;inim institutiones, Mogunt,
la Numidie et la Mauritanie. Mais, vers la fin du deuxième siècle, nous voyons, dans ces populeuses provinces, une église solidement établie étendre au loin ses rameaux, en sorte que l'Africain Tertullien ne parle pas seulement de plusieurs milliers de personnes de tout sexe, de tout rang et de tout âge, qui pouvaient paraître comme chrétiens devant le proconsul, mais il va même jusqu'à prétendre que, dans la plupart des villes, les fidèles formaient presque la majorité des habitants (1). Veut-on regarder ces dernières paroles comme exagérées, un seul fait, celui d'Agrippinus, évêque de Carthage, assemblant, à la fin du deuxième siècle, un synode de soixante-dix évêques, témoigne suffisamment de la précoce diffusion du christianisme dans les provinces septentrionales de l'Afrique. L'Evangile put s'y développer librement durant plus d'un siècle, car, jusqu'au règne de l'empereur Sévère , on ne vit aucune persécution dans ces contrées. Il y fut, selon toute apparence, apporté, non de l'Egypte, mais de l'Italie, et vraisemblablement de Rome, les relations commerciales les plus actives existant entre la capitale du monde et les côtes de l'Afrique septentrionale. Chaque jour il parlait des vaisseaux du port d'Oslie pour cette destination, et nous pouvons bien supposer que, dès le lemps de la persécution de Néron , beaucoup de chrétiens qui se réfugièrent en Afrique, y répandirent la semence de la foi nouvelle. Le siège principal du christianisme dans ce pays, depuis le désert de Barca jusqu'à l'Atlantique, était Carthage, magnifique et populeuse cité, relevée dès longtemps de ses ruines , et alors en relation par son commerce avec le monde entier. La multitude de prêtres et de diacres, dont saint Cyprien parle dans ses lettres, prouve combien l'église de cette ville était considérable au milieu du troisième siècle. A côté de la masse des colons
(1) « Cîim tanta hominuni multitude, pars pcenè major civitatis cujiis- < que, in silentio et modestiâ agimus (Ad Scapul. II). »
romains se trouvaient en foule, particulièrement à la campagne, les hommes de race phénicienne, parlant l'ancien idiome punique, et conservant le vieux culte national. On peut conclure de la grande quantité de noms phéniciens, d'évèques qui se trouvent dans les écrits de saint Cyprien, que la religion chrétienne fit de bonne heure des progrès parmi eux , quoique saint Augustin se plaignît encore de la difficulté d'instruire cette classe du peuple à cause du petit nombre de prêtres sachant parler sa langue. Le christianisme avait même pénétré, dès le temps de Tertullien, jusque parmi les Africains primitifs, c'est-à-dire chez les Gélules et les Maures, qui demeuraient plus avant dans l'intérieur du pays, dans les gorges et les vallées de l'Atlas , nomades pour la plupart , et parlant également leur langue particulière. Arnobe rapporte aussi que, de son temps, beaucoup de tribus errantes de Gétules et de Maures avaient embrassé la foi de Jésus-Christ.
Dans les trois premiers siècles, le nord-ouest de l'Afrique était divisé en trois provinces ecclésiastiques seulement, savoir : l'Afrique proconsulaire, la Numidie et la Mauritanie. On en compta six dans le siècle suivant, c'est-à-dire, outre celles que nous venons de nommer, la Tripolitaine, qui ne se composait que de cinq évêchès, la Byzacèn»; et la Mauritanie Césarienne. Carthage, capitale de l'Afrique proconsulaire, était en même temps l'église métropolitaine de l'Afrique septentrionale tout entière, et ses évêques composaient des synodes de toutes les provinces (1). Quant aux pasteurs des églises africaines, dans les premiers temps, leurs noms ne sont pas môme parvenus jusqu'à nous. Le plus ancien qu'il soit possible de découvrir est Optât, nommé dans les actes de sainte Perpétue, et qui paraît avoir eu pour successeur Agrippinus. L'année 248 vit élire saint
(1) De là tes paroles de saint Cyprien , Ep. i.'i : 'latins tusa est nostra
provincia , habet enina Numidiain «'t Mauritaniam sibi cohœrcntes. •
Cyprien , le plus célèbre tie tous les évêques d'Afrique jusqu'à saint Augustin, et, en 311, après la mort del'évêque Mensurius, l'élection de Cécilien fit naître le schisme des Donatisles. L'Eglise doit avoir été de bonne heure très considérable en Numidie, puisque saint Cyprien parle d'un concile dans cette province auquel assistèrent quatre-vingtdix évoques. Toutefois on ne peut déterminer la métropole de cette province africaine, non plus que d'aucune autre, la qualité de primat n'étant pas attachée à une église particulière, mais toujours à l'évoque le plus ancien de chaque province.
Les commencements de l'Eglise en Espagne nous sont tout-à-fait inconnus. Que l'apôtre Jacques, fils de Zébédée, ait annoncé le premier la parole de Dieu dans ce pays, c'est une légende très-ancienne, il est vrai , mais nullement prouvée, et môme invraisemblable. On peut admettre avec plus de sûreté un voyage de saint Paul en Espagne, mais sur les résultats duquel nous n'avons aucun renseignement. C'est dans l'année 250 que l'on voit l'Eglise espagnole apparaître pour la première fois dans l'histoire, lorsque deux évèques , Basilide d'Astorga et Martial de Léon , ayant apostasie dans la persécution de Decius, furent déposés par un synode. Un autre évêque d'Espagne, Fructuose de Tarragone, donna, au contraire, bientôt après, dans la persécution de Valerien, un éclatant exemple de fidélité à la foi, et souffrit le martyre du feu avec ses deux diacres. En 306 eut lieu à El vire (Eliberis) un synode de dix-neuf évèques, dont les décisions nous offrent d'importants documents sur la plus ancienne discipline de l'Eglise espagnole. i C'est une question fort controversée que celle de l'époque où le christianisme fut d'abord prêché dans les Gaules. Beaucoup ont prétendu que celte prédication a été faite, dès le premier siècle, par les disciples immédiats des apôtres. Saint Luc devait avoir déjà ôvangélisé ce pays, d'après l'opinion d'Epiphanes; Eusèbe attribue la même chose à Crescent, disciple de l'apôtre saint Paul, et fonde son sen-
liment sur le mot Gaule, qu'il lit, au lieu de GALATIÉ!, dans
la deuxième épilre à Timolhée. Un autre disciple et compagnon de l'apôtre des Gentils. Trophirne, d'après une tradition (|ue les évoques de la province d'Arles invoquaient, dès le cinquième siècle, dans une lettre au pape Zozime , aurait ètè envoyé en Gaule par saint Pierre, et y aurait tonde l'église d'Arles. Mais ces légendes et d'autres sembla blés ne peuvent supporter la critique, et l'on doit bien plutôt admettre, comme un fait certain, que le christianisme ne commença à prendre racine dans les Gaules qu'au milieu du deuxième siècle. Sulpice Sévère dit expressément que c'est au temps de Mare-Aurèle que l'on a vu les premiers martyrs dans les Gaules, la religion chrétienne ayant commencé tard à se répandre au-delà des Alpes. L'ancien biographe de saint Saturnin remarque pareillement que la lumière de la foi n'a éclairé que lentement et successivement les provinces gauloises. Saint Pothin de l'Asie-Mineure, disciple de saint Polycarpe qu'il accompagna peutêtre à Home, fut le premier chef d'une église fondée à Lyon et à Vienne, et qui demeura quelque temps réunie sous un même évêque. Saint Pothin mourut martyr, l'an 178, dans un âge très-avancé, et eut pour successeur, dans l'épiscopat, saint Irénée, pareillement de l'Asie-Mineure et de l'école de saint Polycarpe. Saint Irénée subit aussi, l'an 202, la mort pour la foi. Qu'il ait existé , dès l'année 180 , une église à Autun, les actes du martyre de saint Syinphorien nous l'apprennent. Si l'on s'en rapporte à une ancienne tradition , la parole évangéliquo fut d'abord prêchée dans cette ville par un autre disciple de saiut Polycarpe, à savoir saint Bénigne, qui fut ensuite tué par les païens d'une manière horrible. Le fait le plus important que nous offre riiisloire des premières églises de la Gaule , bien qu'il ne soit rapporté que plus tard par Grégoire de Tours, c'est la mission du pape Fabien , qui envoya dans ce pays, vers le milieu du troisième siècle, sept évèques, accompagnés d'autres ecclésiastiques . pour y propager et affermir le
christianisme. Ce furent ces missionnaires de Rome qui donnèrent, pour premiers évoques, à ISarbonne Paul, à Toulouse Saturnin, à Arles Trophime. Austremonius fonda l'église de Clermont en Auvergne, Martial celle de Limoges, Gatien celle de Tours. Denis (confondu dans le moyen-âge avec l'aréopagite) établit à Paris la première église de la Gaule septentrionale. Dans l'anuée 255, saint Cyprien pria le pape Cornelius d'exiger des évêques des Gaules qu'ils déposassent l'évêque d'Arles, Marcien, entaché de novatianisme, et qui était vraisemblablement le successeur de saint Trophime. Il y avait donc déjà, à cette époque , dans les Gaules, un assez grand nombre d'évêques et de diocèses. Les temps qui suivent immédiatement, jusqu'à Constantin, virent s'élever, dans ces contrées, beaucoup d'églises, mais sur l'existence desquelles les histoires des martyrs nous offrent seules quelques détails. C'est ainsi que les actes authentiques de saint Victor nous montrent, en 288, une église à Marseille, et qu'il résulte de l'histoire de deux saints frères, Donatien et Rogatien , que, à la même époque , ia ville de JNantes possédait un évèque. Au synode tenu à Arles, l'an 314, au sujet des Donatistes, parurent aussi les évêques deRheims, de Rouen, de Vaison, de Rordeaux, et les envoyés des églises de Gabales (Mende), d'Orange , d'Apt et de ]Nice. L'Eglise étendait ainsi ses rameaux de tous côtés sur la Gaule.
Dans les contrées situées sur la rive gauche du Rhin , et qui, divisées en Germanie supérieure et en Germanie inférieure (Germania prima, Germania secunda), appartenaient à la province de Lyon, la religion chrétienne était déjà répandue au deuxième siècle. La preuve, c'est qii'Irénée, qui vivait à peu de distance de celle époque, parlant de l'identité de la foi dans tous les pays conquis par l'Evangile, cite, à ce propos, « les églises fondées dans l'une et » l'autre Germanie.» Ces églises appartenaient vraisemblablement à son diocèse, et avaient été établies par des prêtres qu'il avait envoyés sur les lieux. Que le christianisme
ail été dès lors connu au-delà du Rhin, parmi les habitants de la Germanie proprement dite, ceci reste à l'état de simple conjecture. Trêves, capitale de la Gaule Belgique , avait un èvêque au commencement du quatrième siècle, saint Malernus, que la légende d'une époque postérieure a transporté (comme saint Trophime d'Arles) dans le temps des apôtres. A Cologne, à Tongres, à Spire et à Mayence, il est probable qu'il y avait également déjà des églises. Les renseignements sur les premiers progrès du christianisme dans les pays du Danube, dans la INorique, la Vindélicie et la llhétie (l'Autriche, la Bavière, le Tyrol et les Grisons) sont un peu plus abondants. Il y avait, là aussi, des villes de colons romains (Laureacum, Augusta Vindelicorum , Reginum, Juvavia, Tridentum ) et des camps fortifiés, où la semence de la foi fut portée de bonne heure, soit par des soldats chrétiens, soit par d'autres frères, que le négoce ou la fuite des persécutions conduisait dans ces lieux. L'église la plus ancienne de toute cette partie de l'Allemagne était celle de Laureacum ( Lorch ). Là , et dans le reste de la INorique, saint Maximilien doit avoir puissamment travaillé à la propagation de l'Evangile, vers le milieu du troisième siècle, jusqu'à ce qu'enfin il subit la mort du martyre à Celeja (Gillyen Carinlhie), sa ville natale. Il est plus sûr qu'il existait, à la fin de ce siècle, à Petavium, eu Pannonie (Peltau dans la Slyrie), une église dont l'évèque Victorin, mort martyr en 303, a laissé quelques écrits qui nous sont parvenus. Dans la même province, vécut et mourut, à la même époque, saint Quirinus, martyr, évèque de Sciscia (Sissek). En Vindélicie, dans la cité coloniale appelée par les Romains Augusta Vindelicorum ( Augsbourg),la persécution de Dioctétien trouva des fidèles qui donnèrent leur vie pour la foi. D'anciens et positifs documents constatent le martyre de sainte Afrc brûlée vivante en cette ville.
INous avons des traces de l'accès précoce que la religion rhretiennetrouvaenBretagne.il y avait dans celle île aussi.
depuis le règne de Claude, des colonies romaines civiles et militaires , et si l'on en croit Eusèbe et Théodoret, qui prétendent que l'apôtre saint Paul y alla, ce fut sans doute à une pareille colonie qu'il annonça Jésus-Christ. Au commencement du troisième siècle, l'existence de plusieurs églises dans ces contrées nous est attestée par Origène et Tertullien. Bien plus, d'après les paroles de celui-ci, le christianisme s'étendait déjà dans les parties où les Romains n'avaient encore jamais pénétré, par conséquent à l'ouest, vers l'Irlande , ou au nord vers l'Ecosse (1). Aussi longtemps que subsista, dans toute son étendue, le pouvoir des Druides qui avaient une immense influence sur les indigènes , la foi chrétienne ne put faire que peu de progrès parmi les Bretons proprement dits; mais, dès l'année 61 , les Druides ayant été attaqués et exterminés par les Romains, sous le commandement de Suetonius, dans l'île de Mona (Anglesey ), leur dernier refuge , avec eux croula le plus ferme appui de la vieille idolâtrie nationale. Beda et JXennius rapportent que, vers la fin du deuxième siècle, un chef breton, nommé Lucius, s'adressa par députés à Eleulhère, évèque de Rome, pour le prier de lui envoyer quelques maîtres de la doctrine chrétienne, et que le pape lui ayant adressé Fugace et Damien, ces deux missionnaires convertirent non-seulement Lucius, mais encore une foule d'autres (2). Depuis cette époque jusqu'au commencement du quatrième siècle, les nouvelles manquent sur la marche du christianisme. Les sauglants édits de Dioclétien atteignirent aussi , l'an 303, les chrétiens de la Bretagne. Gildas, le plus ancien écrivain de cette nation, raconte que les églises furent dé molies,les livres saints brûlés publiquement dans les rues . une multitude de prêtres et de laïques suppliciés, eu sorte
(1) « Britannorum inaccessa Romanis loca , Christo vcrù subdila. (Adv. JukI. C. VII ).»
(2) Usserius ( Antiq. ceci. luil. p. 39) prétend avoir vu des pïèfces d'argent avec les lettres LUC el nue croix.
que beaucoup de chrétiens tétaient réfugiés dans les foréls et dans les cavernes, et que plusieurs contrées oflïaient à peine quelques vestiges de christianisme. Le César Constantius, quoique très doux, du reste, à l'égard des chrétiens, ne put arrêter la rage du peuple et des prêtres païens qui s'appuyaient sur les édits impériaux. Le premier martyr breton fut saint AI ban de Verulam , converti ta l'Evangile par un prêtre fugitif auquel il avait donné l'hospitalité (1). Nous aimerions savoir quel fut le nombre des chrétiens, dans le deuxième et le troisième siècle, relativement à celui des païens, mais nous manquons entièrement là-dessus de renseignements précis : nous ne savons même pas positivement combien en comptait telle ou telle église en particulier, et ce n'est que par approximation qu'il nous est permis d'évaluer le chiffre des tidèles de Rome, au temps de la persécution de Dioclélien, en nous fondant sur un fait constant, à savoir qu'ils possédaient alors quarante églises. Les plaintes du proconsul Pline et du devin Alexandre, sur la multitude des chrétiens eu Bithynie et dans le Pont, dans la première moitié du deuxième siècle, ainsi que sur le délaissement du temple des dieux, nous montrent les progrès extraordinaires que le christianisme avait faits, dès cette époque, en ces provinces. Bans le même temps, Justin disait : « Il n'y a pas de peuple chez lequel on ne rencontre » des croyants à Jésus-Christ. » Nous lisons pareillement dans Irénée, que « l'Eglise s'était étendue sur toute la terre » et jusqu'aux extrémités du monde les plus lointaines.» Ce que Tertullien dit de la merveilleuse diffusion de l'Evangile dans les provinces romaines, n'est pas moins remarquable, bien que l'on puisse y reprendre de l'exagération de rhéteur : «INous sommes d'hier, et nous remplissons tout ce » qui est à vous, vos villes, vos îles, vos villages, vos for-
(l) Après la tin do la persecution parurent, au synode d'Arles, trois évêques bretons, Eborius d'Iork , Restitutûs de Londres, et Adellius de < zivitate colonie, Londinensium ( peut-être Lincoln).
» tcresses, les municipes, les assemblées du peuple, les » camps, les corporations, la cour impériale, et même le » séual et le Forum ; nous ne vous laissons que les temples. » Nous pouvons compter vos armées; les chrétiens d'une » seule province sont plus nombreux. Si nous voulions » nous venger, quelle guerre ne pourrions-nous passoule- » nir? Et si nous voulions seulement nous séparer de vous, » nous retirer dans quelque pays éloigné, la perle de tant » de citoyens déconcerterait votre puissance. Vous frémi- » riez sur la désolation, sur le silence de mort d'un monde » en quelque sorte éteint, vous chercheriez des hommes à » qui commander. Il vous serait resté plus d'ennemis que » de citoyens, car, à l'heure qu'il est, vous avez moins » d'ennemis à cause du grand nombre de chrétiens dans » presque toutes les villes , et parce que presque tous les » bons et fidèles citoyens que vous avez sont des chrétiens.» Dans son écrit à Démetrius, saint Cyprien en appelle aussi à l'immense quantité des chrétiens, laquelle, s'ils le voulaient , les mettrait bien en état de se défendre contre les injustices des païens. Il importe également de remarquer un passage d'Eusèbe, où cet auteur dit que, lorsque Maxentius se fut emparé , à Rome, du pouvoir impérial, il feignit d'abord d'avoir embrassé la religion chrétienne « afin de flat- » ter et de gagner le peuple romain.» S'il en a été réellement ainsi , combien ne devait pas être grand dès lors , et môme prépondérant, le nombre des chrétiens dans la capitale du monde ?