PRINCIPAUX OBSTACLES A LA PROPAGATION DU CHRISTIANISME
Que l'on cherche parmi les circonstances extérieures et les mobiles purement humains , tout ce qui put faciliter la propagation du christianisme, et l'on verra avec évidence que, sans l'action deforces supérieures déposées dans le sein de l'Eglise, sans une intervention spéciale de la Providence, les succès rapides, immenses de celle religion, deviennent inexplicables. Ceci devient encore plus frappant , si l'on examine de près quels obstacles la foi nouvelle eut à renverser. Alors on découvre, dans toute son étendue, la disproportion des chances favorables et des chances contraires, et combien tous les moyens des hommes étaient insuffisants pour produire un pareil résultat. Lors donc que, à
(1) Livres consultes : Les écrits des apologistes : Justin, Athénagore, Tertullien, Minucius Félix, Cyprien, Origène , Arnobc, Lactance. — Mamachi, orig. clantiquit. christ. Tom. I , p. 71-186. — Chr. Kortholt, Paganus oblreclalor, Lubeca?, 1703. — J. J. Huldrici Gentilis, obtrectator, Tigur. 1744. — J. F. Grimer, de odio humani generis Cbristianis olim objecto. Goburgi, 1755.
l'exemple de Gil>l>on , des auteurs modernes ont présenté la diffusion de l'Evangile et sa victoire définitive comme un fait aussi facile à expliquer que tout autre par la coïncidence des causes naturelles , ces écrivains n'ont pu réussir à abuser leurs lecteurs qu'en déguisant avec adresse les difficultés presque incommensurables dont la bonne nouvelle eut à triompher, et en voilant l'opposition générale et profonde que lui suscitaient à la fois l'esprit dominant , les mœurs et les institutions politiques. Arrêtons nous à analyser les plus hostiles de ces éléments.
Quelque importance qu'on attache aux germes de dissolution intérieure du polythéisme grec et romain, à son entière impuissance morale et à l'incroyance répandue de toutes parts.ee n'en est pas moins un fait que, aux premiers temps de l'Eglise, la grande masse des peuples se trouvait liée par un vieil attachement héréditaire au culte des idoles ; qu'elle avait confiance aux dieux à qui elle offrait des sacrifices, ainsi qu'aux oracles dont elle prenait conseil , et qu'elle n'avait point discontinué de célébrer ses fêles sacrées avec les anciens rites. En général, l'influence du paganisme était beaucoup plus grande que nous ne pouvons l'imaginer depuis sa chute, nés et nourris que nous sommes dans le sein du christianisme. N'y eut-il pas, même pour le peuple élu, une époque où le culte des idoles agit sur lui avec tant de puissance, que, bien qu'éclairé depuis longtemps par la révélation divine, et incessamment averti par ses prophètes, il courait néanmoins toujours, comme poussé par une irrésistible fascination , se proslerner aux pieds de Baal ou sacrifier à Moloch? L'Evangile n'avait pas seulement à combattre les impressions si fortes du premier âge, l'éducation et ies préjugés polythéistes sucés avec le lait : le polythéisme lui-même était regardé comme la religion primitive, dont la nuit des temps cachait l'origine, et sous l'influence protectrice de laquelle s'étaient formées les familles et fondés les empire. Au contraire, le christianisme
se produisant avec une apparence de nouveauté , le païen
qui s'affermissait dans son ancienne foi , pensait . par là, rester fidèle à la tradition de ses ancêtres meilleurs et plus sages, et regardait comme le seul culte agréable aux dieux le sien, qu'ils avaient, croyait-il, établi jadis eux-mêmes sur la terre (1). Les nombreux oracles, les tables votives dans les temples, les prodiges que les dieux avaient opérés autrefois, et qu'ils continuaient d'opérer, tels que les guérisons dans le temple d'Esculape à Epidaure, tout cela semblait prouver, d'une manière irrésistible, la présence et la puissance de ces mêmes dieux. Ajoutez les prestiges de l'art, tout entier au service du polythéisme, la pompe et la majesté du culte, les riantes fêtes mêlées de jeux et de danses qui enivraient les sens. Que pouvait opposer le christianisme, à cette époque, avec ses formes austères, presque sombres, ses assemblées nocturnes pleines de danger, la pauvreté, la simplicité sans ornements de ses lieux de réunion et de ses cérémonies?
Nous avons déjà remarqué que le polythéisme laissait à ses sectateurs la plus entière liberté de satisfaire leurs penchans. Volupté, avarice , cupidité, intempérance , dureté sans entrailles, tous ces vices et d'autres n'empêchaient nullement le païen de se regarder comme un zélé serviteur des dieux, et il ne craignait point de perdre leurs faveurs, tant qu'il s'acquittait des pratiques en usage. A
(1) Plus tard les païens, dans leur polémique contre le christianisme , en appelèrent également à la haute et vénérable antiquité de leur religion , surtout Julien. Par exemple, dans sa cinquante-troisième Veitre aux habitants de Bostra, il dit : « Ceux qui sont dans Terreur ne doivent «pas nous attaquer, nous qui honorons les dieux d'après la tradition » que nos pères nous ont transmise depuis un temps immémorial ( k»<i* »t* «s a/S'vot i/tîi TrapatT/JVêv* ).» Dans son écrit contre la religion chrétienne , il déclare : « Qu'il évite en général les nouveautés , mais particulièrement en ce qui concerne les dieux ; car il est clair que c'est un -devoir de conserver les lois et les institutions de la patrie données par " les dieux mêmes.'
l'opposé, le christianisme commençait par exiger un entier changement de sentiments; le païen devait renoncer tout d'abord à ses inclinations favorites. Il était dit au voluptueux : qu'un simple regard, accompagné d'impurs désirs , est une faute grave et suffisante pour exclure du royaume céleste; au cœur altéré de vengeance : qu'il devait pardonner à son ennemi et l'aimer; à l'homme ambitieux et opulent : que le ciel n'est point fait pour les riches. Maintenant, si nous considérons que, même aujourd'hui, sous l'empire de l'Evangile, la plupart des hommes, je dis de ceux qui ont grandi au milieu de l'Eglise et de son influence, sont trop faibles, trop corrompus pour mettre leur vie d'accord avec leur foi, nous reconnaîtrons que la pureté et l'inflexible austérité delà morale chrétienne, opposaient alors à la propagation du nouveau culte un obstacle humainement insurmontable.
Ainsi l'on peut dire avec raison qu'à cette époque , et au milieu des circonstances existantes, le christianisme avait tous les intérêts contre lui , aucun en sa faveur. L'esprit de la religion païenne s'était infiltré dans toutes les branches de la vie domestique et civile; il avait plongé profondément ses racines dans les mœurs et dans les habitudes; tout, dans la littérature romaine et grecque, comme dans l'instruction des écoles, portait le cachet du polythéisme. Les œuvres d'art, au milieu desquelles grandissaient les générations, ne leur représentaient, pour ainsi dire, que des sujets tirés du monde des dieux. Le mélange du paganisme aux faits de la vie, surtout de la vie publique, était même beaucoup plus intime que ne l'a jamais été celui du christianisme, précisément parce que l'absence de tout sens moral lui permettait mieux de s'accommoder à toutes les relations, à toutes les circonstances, tandis que, le plus souvent, le pouvoir politique ne se mêle aux actes du culte chrétien qu'avec une sorte d'hypocrisie. Partout se tenait debout un sacerdoce nombreux, étendant au loin ses ramifications multipliées , uni aux familles les plus puissan
les par les liens de la parenté, et dont la vie tenait à celle même du paganisme. Dans toutes les villes, il y avait une foule d'artistes, de marchands, d'artisans et d'ouvriers de toute espèce, pour lesquels le service des dieux était un moyen d'existence. Ceux qui faisaient le commerce de l'encens et des animaux destinés aux sacrifices, ceux qui avaient un emploi quelconque dans les jeux sacrés, les fabricateurs de statues et d'autels, tous ces gens-là voyaient dans chaque attaque contre le polythéisme une attaque contre leur état, et la révolte excitée à Ephèse par l'orfèvre Démétrius, ne fut que le prélude d'autres agressions semblables de l'intérêt privé contre les chrétiens. Tertullien mentionne particulièrement une classe qui se plaignait que le grand nombre des nouveaux croyants diminuât la recette des temples. Lorsque ces hommes, s'élevant au-dessus de l'intérêt personnel, commençaient à s'approcher du christianisme, ils heurtaient contre un nouvel obstacle. En effet, du moment qu'ils avaient embrassé la foi, ils devaient abandonner les ressources que leur procurait le service des idoles, et s'ouvrir une autre carrière, chose toujours très difficile. Ceux qui étaient dans les charges publiques avaient encore plus de difficultés à vaincre, étant obligés, comme employés de l'Etat, de jurer, d'après des formules tout-à-fait païennes, d'offrir eux-mêmes des sacrifices , ou du moins d'y assister, de se charger de la direction des jeux et d'une quantité d'autres fonctions auxquelles, une fois devenus chrétiens, il fallait renoncer absolument.
Mais ce n'était pas seulement pour les personnes élevées en dignité, c'était pour chaque individu, qu'il y avait, avant d'arriver à la profession de la foi chrétienne, d'innombrables barrières, dont l'une surgissait après l'autre. De même qu'en général les religions de l'antiquité avaient un caractère tout national, de même chez les Romains, particulièrement, le culte des dieux et les institutions qui en faisaient partie, étaient liés au système de l'Etat de la manière la plus
étroite, et portaient, d'outre en outre, une empreinte politique. Le centre de l'empire , la ville aux sept collines était elle-même l'objet d'un culte religieux. L'on conservait avec une haute vénération les gages sacrés de sa prospérité et de sa durée éternelle, et les livres sybillins, oracle de l'état, n'étaient point consultés, comme les oracles grecs, sur des affaires privées, mais uniquement sur les affaires du peuple romain, sur l'issue de ses vastes entreprises. La foi religieuse des Romains était tellement identifiée à leur patriotisme, qu'il leur semblait ne pouvoir abandonner l'une qu'avec l'autre. Quiconque osait porter atteinte aux vieilles croyances, affermies par les lois de plusieurs siècles, confirmées par la majesté victorieuse et par l'universelle domination de Rome , se rendait coupable de haute trahison : il attaquait l'Etat jusque dans ses fondements, cherchait , autant qu'il était en son pouvoir, à lui enlever la faveur et la protection des dieux lutélaires, et chaque citoyen fidèle devait avoir horreur de lui comme d'un ennemi de la chose publique. Telle était la manière de penser, profondément enracinée et généralement répandue , contre laquelle , comme contre un mur d'airain, semblaient devoir se briser tous les efforts des messagers de l'Evangile.
Celui qui, à celle époque, embrassait sincèrement la religion chrétienne, se trouvait, parla même , engagé dans des collisions interminables, au milieu des relations toutes païennes de la société. C'était comme s'il lui fallait, en sortant du cercle d'habitudes devenues pour lui une seconde nature, s'arracher violemment du sol avec toutes ses racines, et renoncer à lout ce qui précédemment avait fait partie de son existence. Or, rien ne lui semblait plus triste, plus repoussant que le genre de vie lugubre el vide de jouissances, que son imagination atlribuail aux chrétiens. Toul ce qui, daus ce temps, composait les distractions el les amusements du monde, devenait quelque chose d'étranger à celui qui avail franchi le seuil de l'Eglise : il ne pouvait plus prendre pari à ces spectacles immoraux - SOUr-
ces de mille désirs coupables, pi assister aux jeux favoris de la foule, aux sanglants combats des gladiateurs; il était exclu des fêtes célébrées en l'honneur des dieux, exclu des repas de réjouissance où il fallait offrir des libations, et où régnait, d'ailleurs, une intempérance extrême. La vie chrétienne entière apparaissait comme une continuelle renonciation à ce qui plaît aux autres hommes, à tout ce qui donne de la valeur et du charme à l'existence; elle apparaissait comme un farouche esprit d'isolement, portant à la haine de la société, ou découlant de ce sentiment affreux. Delà, l'opinion d'un grand nombre de païens, que les chrétiens, eu leur qualité de race opiniâtre, prête à subir la mort à toute heure , se privaient de toutes les joies de la terre, afin de mépriser la vie plus aisément (1). Et, en effet, pour peu qu'on se rappelle l'espèce de frénésie avec laquelle la masse du peuple courait aux représentations du cirque et aux luttes de l'arène , on n'aura pas de peine à comprendre Tertullien disant : « Qu'il y en a beaucoup que » l'idée d'être obligés de renoncer à ces plaisirs, éloigne » plus du christianisme que la crainte d'être condamnés à » mort pour l'avoir embrassé.» Aussi, lorsqu'un païen passait à la foi nouvelle, était-ce à son éloignement de cette sorte de jeux , que ses amis remarquaient d'abord le changement opéré en lui.
A mesure que le christanisme sortit de son obscurité primitive et attira l'attention par ses progrès, il se développa parmi la grande majorité des païens une disposition de plus en plus hostile; disposition qui, dans la suite, se déchargea en persécutions effroyables. Que si, chez un
(1) - Sunt qui existiment, Christianum expeditum morti genus ad «liane obstinationem abdicatione voluptatum erudirï , quofaciliùs vitam »contemnant, amputalis quasi rotinaculis ejus, ne desiderent quam jàm » supervacuam sibi fecerint.»
(ïYriull., de Spectac. G. I-
grand nombre, la seule idée que les chrétiens étaient ennemis de la religion existante, suffisait pour exciter leur haine, il ne manquait pas néanmoins de s'y joindre de graves incriminations, des calomnies empoisonnées, lesquelles agissant tantôt sur une des classes, tantôt sur une autre, nourrissaient et exaltaient la malveillance générale, aiguisaient le mépris de ceux-ci, la fureur de ceux-là.
Parce qu'ils avaient renoncé au polythéisme, et refusaient de reconnaître les divinités païennes, les chrétiens étaient tenus pour contempteurs de toute religion et même pour athées. Suivant le témoignage de saint Justin , les Juifs, dés les premiers commencements de l'Eglise, avaient, par de pertides messagers envoyés de Jérusalem, répandu le bruit de tous côtés qu'une nouvelle secte impie, celle des chrétiens, venait de prendre naissance. Les païens adoptèrent d'autant plus volontiers celte accusation, que les chrétiens ne déguisaient nullement leur mépris pour tout ce qui, selon les idées païennes , était une expression du culte , et qu'on ne remarquait chez eux rien d'analogue. Jamais, en effet, ils n'entraient dans les temples des dieux; et de même qu'ils évitaient de donner ce nom à leurs églises, lorsqu'ils en eurent, de même il ne pouvait y avoir, en réalité, rien déplus dissemblable qu'un temple païen et le lieu consacré aux réunions des fidèles. Que ceux-ci eussent réellement un sacrifice, les païens, qui ne voyaient aucun autel proprement dit dans les maisons de prières des chrétiens, l'ignoraient pour la plupart, ou bien ils ne voulaient pas reconnaître de sacrifice véritable dans les saints mystères, où l'hostie n'est présente qu'aux yeux de la foi (1). Imbu de l'opinion que les chrétiens étaient des athées, et que ces hommes sur lesquels planait la colère du ciel de-
( i ) .iiilnii lui-même reprochait encore aux chrétiens de ne point ériger deOix»*"» fia. Cependant Julien savait parfaitement que les chrétiens avaient leur autel ri leur sacrifice, mais que l'un et l'autre diffèrent des autels et «les sacrifices païens.
vaieiit être honnis et exterminés, le peuple criait tout d'une voix, aux magistrats et aux gouverneurs : A;f< Tc^ hfoatti (Exterminez les athées!)
Ceux-là mêmes qui voulaient bien ajouter foi à la parole des chrétiens assurant qu'ils croyaient en un Dieu, n'étaient pas, pour cela, plus disposés à les épargner et à les endurer. Les Romains avaient précédemment porté une défense générale contre l'introduction et l'exercice des cultes étrangers; défense violée plusieurs fois, du temps même de la république, par des arrêts du sénat qui accordaient le droit de cité et de culte solennel aux divinités d'autres peuples. Une telle interdiction put encore moins être observée, lorsque tant de nations et de pays divers se trouvèrent incorporés à l'empire. Aussi Rome était-elle devenue un vrai panthéon, où les cultes les plus différents subsistaient les uns auprès des autres. Celte hospitalité religieuse des Romains acceptant tous les dieux comme leurs, et allant jusqu'à élever des autels aux divinités inconnues, fut, dans la suite, célébrée comme une vertu , même par des païens zélés, qui dirent que le peuple qui bonorait les dieux de tous les autres peuples, méritait la domination universelle. Saint Augustin avait donc bien raison de remarquer que les Romains rendaient des bonneurs à tous les dieux, un seul excepté, celui dont le culte excluait tous les autres. Cela étant, on ne pouvait espérer qu'ils étendissent à la religion chrétienne la tolérance qu'ils accordaient à toutes les religions, y compris le judaïsme. Ces divers cultes étaient tous d'anciennes institutions nationales, semblables au culte romain , dont l'une n'excluait point l'autre ; et celui qui révérait les dieux d'un peuple étranger n'était nullement obligé parla d'abandonner la religion de sa patrie. Le judaïsme lui-même , quoique ayant un caractère exclusif, différent en cela du polytbéïsme, était néanmoins aussi, sous plusieurs rapports, un culte national très ancien , et ressemblait aux autres religions en ce qu'il avait . ou plutôt en ce qu'il avail eu sou temple et ses sacrifices à
lui. Il en était tout autrement du christianisme. Là. rien de national, rien de particulier. Au contraire, celte religion manifesta, dès le commencement, son caractère universel, vraiment catholique, et ne dissimula pas du tout qu'elle était destinée à s'élever victorieuse sur les ruines des autres cultes. Celui qui embrassait l'Evangile, renonçait dès lors à toute autre doctrine et pratique religieuse; il devenait un ennemi et un contempteur des dieux nationaux, qu'il déclarait tenir pour de vains fantômes ou des êtres méchants, des dénions. Il ne pouvait nier que son vœu le plus ardent ne fût de voir la ruine complète du paganisme avec tout ce qui s'y rattachait; et en ellet , dès le règne de Trajan , l'on s'aperçut que les temples et les autels étaient délaissés en proportion de l'accroissement des chrétiens. En conséquence, aux yeux des païens, les disciples de Jésus-Christ étaient des ennemis publics , contre lesquels on devait sévir de foute la rigueur des lois; des ennemis qui, par leur mépris des divinités tutélaires de l'empire, par leur esprit de prosélytisme, par leurs efforts pour s'étendre chaque jour davantage, et par les coups qu'ils portaient ainsi à l'édifice religieux de l'Etat, ne méritaient aucune indulgence (1). A leur égard tout était permis, loul était légitime. Et même, lorsqu'on inclinait à ne [tas les persécuter à cause de leur foi, leurs assemblées religieuses n'en étaient pas plus tolérées; car la soupçonneuse tyrannie des empereurs avait interdit les associations ou hétairies, notamment celles « 1 1 1 i avaient la religion pour objet. L'empereur Trajan lui-même avait porté un édit spécial contre de pareilles assemblées; et si les Juifs, dont le culle était reconnu par l'Etat, avaient permission de se réunir dans leurs synagogues, ce n'était qu'en vertu de privilèges particuliers. Lors
(i) Tertullien, Lactance et d'autres mentionnent souvent cette déno ruination d' Hottes publiai'. On lil sur une inscription relative à la persécution <lc Dioctétien : «Nomine Christianorum deleto, qui Rempubli- ■c.iin ever tenant. »
donc que, malgré cela, les chrétiens continuaient de s'assembler , ils étaient poursuivis avec acharnement comme une race séditieuse et opiniâtrement désobéissante.
Et qu'était-il, aux yeux des Romains, celui pour l'amour duquel les chrétiens méprisaient et reniaient les grands dieux prolecteurs de l'empire? un Juif, qui avait mené une vie vagabonde et misérable dans quelque coin lointain de leurs innombrables conquêtes, et que ses propres citoyens leur avaient livré pour se défaire de lui par le supplice ; un homme qui, malgré ses hautes prétentions, n'avait pu éviter la mort la plus honteuse, celle des voleurs et des esclaves! Ainsi parlaient tous ceux qui ne croyaient pas au Crucifié; car, à cette époque aussi, l'amour et la haîne, les honneurs divins et d'ignobles insultes étaient en présence; et quiconque ne se donnait pas au Sauveur, ne voyait dans la foi chrétienne qu'une sottise incompréhensible, une aveugle illusion , ou même une effroyable démence. La plume perfide de Celse, pour rendre cette démence palpable, n'at-elle pas prêté les paroles suivantes à un chrétien discourant avec un païen : « Crois seulement, de toutes tes forces, » que celui dont je te parle est le fi!s de Dieu, bien qu'il ait » été lié et supplicié de la manière la plus ignominieuse, et » qu'il n'y ait que peu d'années qu'il endurait, aux yeux de » tous, d'infâmes traitements (1). » Enfin , dans l'honneur que les chrétiens rendaient au signe de leur salut, les païens ne voyaient qu'une absurde vénération d'un instrument d'opprobre; et il leur plaisait à dire que les chrétiens adoraient ce qu'ils méritaient (2).
(l) « Non idcirco Dii vobis infesti surit , qu&d omnipotentem colailis » Deum ; sed quod hominem natum, et, quod personis infâme est vilibus, "Crucis supplicio interemptum , et Deum fuisse contenditis, et superessc »adhùc credilis , etquotidianissupplioationibus adoratis. » Arnob., I, 36.
(•2) On allait 'même, quoique moins généralement, jusqu'à accuser les chrétiens d'adorer Une idole avec une tête d'Ane, d'où le surnom dérisoire. d" Asinarii, Tertullien rapporte que . à Carthage, nu tableau lui expose-
Que si les chrétiens, par cela seul qu'ils se séparaient de la religion de l'Etat, étaient regardés comme des citoyens mauvais et dangereux , la défiance des païens une fois éveillée, allait facilement jusqu'à leur attribuer des vues et des machinations politiques. Lorsqu'ils laissaient apercevoir que Jésus-Christ était leur roi , après le règne duquel ils soupiraient, cela était aussitôt interprété comme un plan de haute trahison. C'est ainsi que les Juifs avaient déjà cherché à perdre Paul et ses compagnons, en les accusant d'être partisans d'un autre souverain et ennemis de l'empereur. Dans la suite cette accusation contribua puissamment à entretenir, surtout parmi les fonctionnaires publics, d'hostiles dispositions contre le christianisme. Une chose qui augmentait le soupçon que les chrétiens étaient ennemis non-seulement delà religion de TEtat, mais encore de l'Etat luimême, et des dépositaires de la puissance, c'était qu'ils refusaient aux empereurs les hommages imaginés par le servile esprit d'adulation de cette époque. Le nom de Seigneur (dominus), qui, proprement parlant, était une désignation de la divinité que l'on ajoutait, à titre d'adoration, aux autres noms des empereurs, les chrétiens ne voulaient pas l'employer, du moins dans cette acception religieuse (1). Us ne voulaient pas non plus jurer par le génie
qui représentait Jésus-Christ avec des oreilles cTâne et avec un sabot du même animal , couvert d'une toge et tenant à la main un livre , le tout accompagné de L'inscription suivante : Deus Chrislianorum Onokoitis. I m ligure semblable se. trouvesur une aga the dont Mi'mter a donne le dessin dans son ouvrage intitule : Les Chrétiens dans la maison païenne (Copenhague , 1828). Une autre calomnie disait que les chrétiens adoraient les parties houleuses de leurs évêque?. On leur faisait encore le reproche d'honorer le soleil comme leur Dieu , réproche auquel Tértullien donne pour origine la coutume qu'ils avaient alors de se tourner vers l'Orient dans leurs prières. Ceci montre qu'à cette époque tout pouvait être jeté en pâture à la haine crédule des païens,
» >iyu/ h/Mit vtiuhnQefri, »f*û»i txv [xtftn. 8«ou >>tyoiTtty. ■ ( Sainl Justin , Apo log. «h. \l
de l'empereur, serment si sacré pour les païens, qui regardaient ce génie comme une divinité particulière à laquelle ils élevaient des temples et offraient des sacrifices. Lorsque les païens faisaient des vœux pour le salut de l'empereur, et qu'ils offraient despiières et des sacrifices'solennels à cette intention, les chrétiens étaient les seuls qui n'y prissent aucune part. Tout cela leur attirait l'accusation alors si dangereuse de criminels de lèse-majesté.
Plus les chrétiens étaient obligés de tenir leurs réunions en secret et pendant la nuit , plus les païens accueillaient avec facilité l'accusation, déjà de très-bonne heure répandue, qu'il se commettait dans ces assemblées des crimes horribles et contre nature, rien de moins que des meurtres, de la chair humaine servie et mangée, des unions incestueuses, etc. On savait même donner tous les détails au milieu desquels ces scènes d'horreur s'accomplissaient. Un enfant couvert de farine, disait-on, est présenté au néophyte que l'on va initier; celui-ci, sans savoir ce qu'il fait, le perce à coups de couteau ; ensuite on se passe dans une coupe le sang de l'enfant égorgé : on se partage ses membres comme nourriture, et l'on se lie ainsi par un commun sacrifice. Dans le repas, ajoutait-On, où se trouvent avec eux leurs mères, leurs biles, leurs sœurs, ils éteignent tout à coup les flambeaux, et là, dans les ténèbres, ils se livrent sans choix à leurs désirs échauffés parle vin. Quant à l'accusation d'antropophagie, c'était ce que les païens connaissaient du saint sacrifice, qui y avait donné naissance: ils avaient entendu que, dans leurs assemblées secrètes, les chrétiens mangeaient la chair de Jésus-Christ sous la forme du pain et buvaient son sang. Dès le commencement de l'Eglise, au témoignage de saint Justin et d'Origène, les Juifs, mieux instruits du mystère de l'Eucharistie, en avaient répandu parmi les païens celte notion horriblement défigurée; et ceux-ci, qui aimaient à attribuer ce qu'il y a de pire aux ennemis de leurs dieux, avaient volontiers accueilli el amplifié l'imposture. Pour ce qui est des accusations d'inceste.
— Hi — elles provenaient sans doute du nom à'agapes : des relations aussi pures étant pour les païens quelque chose d'inouï, d'iucroyable. Eux. qui de toutes parts, voyaient des débordements sans frein, et ne connaissaient souvent l'amour du sexe que dans sa plus effroyable profanation , concluaient de là que \es agapes des chrétiens n'étaient qu'un plus beau nom inventé pour servir de voile à leurs criminels appétits; et que ces hommes si austères et si chastes, si éloignés de tousles amusements, de toutes les jouissances, s'en dédommageaient secrètement dans des orgies déhonlées. D'ailleurs, à cette époque, des assemblées religieuses secrètes éveillaient presque toujours le soupçon de crimes et de voluptés extrêmes (I), dépareilles choses n'étant pas rares dans la célébration des mystères païens (2).
Les autre plaintes portées contre les chrétiens, quand on les compare à des accusations aussi effroyables , peuvent
(1) Quelque chose de semblable avait aussi été imputé aux Juifs. Apion les accusa de tuer chaque année un homme en sacrifice , et de manger sa chair (Josèphe, contra Apion., Ed. Haverkamp. Tom. Il, p. 476). Tacite dit en parla ni d'eux (Hist. V. 5) : « Projectissima ad Ii- • bidinem gens.... inter se nihil illicitum nrbitrentur. »
(2) Par exemple , dans les mystères de Bacchus, qui subsistaienl à Rome du temps de ta république, mais qui furent ensuite abolis , il se commettait des actes d'impudicité contre nature, et ceux qui nevoulaicnl pas laisser abuser d'eux étaient égorgés. Dans les mystères de Mithra , répandus alors dans tout l'empire romain , l'on immolait des hommes. Adrien proscrivit ces affreux meurtres, mais ils reparurent sous Commode, et cet empereur sacrifia de ses propres mains un homme à Millua. Si l'on songe qu'aux sacrifices expiatoires, se joignaient le plus souvent des repas dans lesquels on mangeait de la chair immolée , et que , chez des hommes profondément corrompus et dégradés, l'antropophagie peut devenir un appétit des plus violents , l'on ne regardera plus comme invraisemblable que quelquefois il ait réellement été mangé de la chair d'homme dans ces horribles cènes. L'usage dé boire du sang humain , pour affermir une alliance , n'étail pas d'ailleurs quelque chose d'inouï. Qu'on se rappelle seulement Catilina , ce (pie Pomponius Mela (II, i ) dit d'un peuple de l.i Se\ iliie ,'et la conjuration arménienne racontée par Valêre Maxime ( l\ , il ).
être regardées comme peu importantes. Ainsi , on leur reprochait d'être dans l'Etat des membres inutiles, paresseux et inhabiles aux affaires, parce qu'ils cherchaient à se dérober aux emplois publics; puis, par une contradiction étrange . on disait qu'ils formaient une dangereuse ligue de conjurés prêts à se porter aux crimes les plus extrêmes, et qu'ils avaient pour cela des signes mystérieux auxquels ils se reconnaissaient. Les miracles mêmes que Dieu opérait par leur entremise étaient tournés comme une arme contre eux. De même, disait on, qu'autrefois le maître, par son art magique, avait attiré à lui et entraîné les hommes, de même ses disciples et partisans, marchant sur ses traces, produisaient de merveilleux phénomènes au moyen de leurs formules d'évocation et d'enchantement. Enfin, il n'y avait pas jusqu'à leur contenance au milieu des tortures et des tourments de tout genre , qui ne fût attribuée à d'impurs maléfices (1).
(1) Presque tous les apologistes parlent de ce reproche, et c'était , eu effet, le plus ordinaire que Ton fit aux chrétiens. Notamment Celse prétendait «que toute la force qui semblait les assister ne devait être attri- »buée qu'aux noms et aux conjurations de certains esprits. » Il assurait "(maisque n'assurait pas Celse? ) avoir vu , chez plusieurs prêtres chrétiens, des livres renfermant des paroles magiques (/3;/3xia £ap/3*pa é'xiy.Qwt ÔV0/J.UTA i^on* x.a.iTifA'Tiis; ). Origène répond: "Il est de tonte » notoriété que les chrétiens , dans les guérisons qu'ils opèrent, et dans "leurs expulsions des demons, n'ont recours à aucune évocation d'es- » prits, mais seulement au nom de Jésus ( Adv. Cels. 1 , 26, 38 ; p. 344 et » 350, éd. Ruaei). L'expression de Suétone : Christiani, genus hominum supèrstitionis maleficœ (Vita Néron.; C. XIV) se rapporte à cette opinion des païens, et lorsque, dans les supplices des martyrs, il arrivait quelque chose de miraculeux; lorsque , par exemple, le feu qui devait consumer le corps, ne l'entamait pas même, ou s'éteignait, cela était aussitôt expliqué comme un résultat de leur habileté dans la magie. On voit en même temps , par là , «pie les païens ne niaient nullement la réalité de ces miracles.